‹ Les Vierges RussesChapitre 29 sur 63 · LÉ RENONCEMENT · texte numérisé non relu

LÉ RENONCEMENT

Ützanoff* en rentrant à son hôtel, après la soirée passée au cercle Padlewsky, reconduisit Nadège chez elle et se retira dans son pavillon; Il s’enveloppa d’une fourrure et s’étendit sur son divan.

Il essaya vainement de dormir, il Vé prouvait aucun besoin de sommeil.

Vers minuit, il se leva tout à fait, prit l’un des volumes que lui avait prêtés Padlewsky, et continua attentivement sa lecture.

De temps à autre il l’interrompait, se promenait pendant quelques instants dans sa chambre* puis retombait dans une méditation pleine de tempêtes.

Son œil s’allumait, sa poitrine se soulevait, son visage exprimait une sauvage passion. Puis tout à coup, son regard s’attendrissait, ses bras semblaient vouloir envelopper une forme invisible* il murmurait des paroles inintelligibles d’une voix pleine d’émotion, de douceur* de larmes.

Pour chasser ces préoccupations douloureuses pat leur intensité* il reprenait son livre.

Epuisé par ces luttes, il s4assoupit un instant; mais soudain il se dressa sur ses pieds, alla résolument à sa panoplie, en décrocha une arme, l’appuya contre sa poitrine et la laissa retomber aussitôt.

— Elle ne veut pas, dit-il.

Quand le jour parut, il sembla avoir pris un parti; et il s'endormit d’un sommeil assez calme. Il ne s’éveilla qu’à midi.

Nadège, inquiète, vint s’enquérir s’il n’était pas souffrant.

— Aucunement, répondit-il, en l’embrassant avec tendresse. J ai passe la nuit a lire, voilà tout. Et to?, chère amie, es-tu remise des émotions de ta soirée ?

— Je n'ai pu dormir non plus, repartit Nadège. Mais ce n’était pas à la soirée que je pensais, c’était à toi. .

— A moi, toujours ?

— Oui, toujours, fit la jeune femme, avec une moue charmante. Et tu ne pourrais m'en dire autant, affreux ingrat

— C'est vrai, je suis ingrat. Et cependant, je t’aime bien sincèrement, je t’assure.

— Stepane, dit Nadège avec une gravité, une fermeté qui n’étaient pas dans son caractère, je désire que tu me parles en toute sincérité.

Sur quel sujet, chère amie ? demanda Litzanoff en étouffant un soupir. Il croyait voir poindre une nouvelle scène.

— Tu aimes Wanda.

Stepane eut un haut-le-corps involontaire.

— Est-ce que tu es folle ?

— Alors, jure-moi que tu ne l’aimes pas.

— Tu es une enfant.

— Je ne suis pas une enfant, Stepane; mais une femme qui aime éperdument, qui aime avec désespoir un homme dont elle n’est pas aimée. Je ne suis pas dupe de notre réconciliation.

Stepane était de ceux qui pensent qu’on peut mentir à une femme quand il s’agit de la rassurer; ou peut-être ne vit-il qu’une chose : en avouant qu’il aimait Wanda, il s’enlevait le bonheur de la voir, comme il l’avait vue la veille.

— Tu te trompes absolument, chère Nadège. J’admire Wanda comme on admire, un beau marbre, charmant, divin, mais insensible. Wanda ne pourra jamais aimer qu’un héros; et je ne suis point un héros. Depuis longtemps tu me reproches d’aimer une autre femme. Ta perspicacité est en défaut. Ta rivale, c’est la débauche, c’est l’orgie qui a usé mon cœur, émoussé mes sens; c’est l’ennui, un immense ennui qui envahit toutes mes facultés et les ferme à une calme affection. Et cependant cette affection, j’en suis certain, serait pour moi le parfait bonheur, si j’étais capable de l’éprouver. Ah! chère amie, j’apprécie, crois-le, toutes tes belles et bonnes qualités; ton amour me touche, et je m’en sens indigne. Je voudrais t’aimer comme tu le mérites, t’adorer à genoux, passer ma vie à tes pieds.

— Mais alors, pourquoi ne m’aimes-tu pas ainsi ? s’é-

cria Nadège qui se jeta en sanglotant dans les bras de son mari. v

— Pauvre cher cœur ! c’est que je ne le puis pas.

Nadège se laissa tomber inerte sur le divan.

— Nadège, ma femme chérie, tes reproches me tuent. De grâce, épargne-les-moi.

Tout à coup, les yeux de la jeune femme rencontrèrent le poignard qu’avait jeté à terre Litzanoff, au milieu de son délire amoureux.

— Cette arme, qu’est-ce que cette arme ? s’écria-t-elle tout à coup en lui montrant le poignard. Tu as voulu te tuer, Stepane, mon mari, mon amour !

Et elle l’étreignit follement.

— Tu voulais mourir, pourquoi? pourquoi? Parce qu’elle... cette femme, je ne sais qui... oui, cJest une femme qui te désespère ainsi.

— Non, non, je te le jure. J’ai voulu mourir, c’est vrai, mais c’est de ne pouvoir t’aimer comme tu le mérites, repartit Stepane, dont la bonté s’émut du chagrin qu’il venait de causer.

Et il serra tendrement sa femme dans ses bras.

— Répète-moi, jure-moi que tu n’aimes personne.

— Personne, mon amour, répondit Stepane.

— Merci, oh ! merci. Eh bien ! saisriu ce que je venais te proposer tout à l’heure ? sais-tu ce que j’avais résolu? dit-elle en souriant.

— Non.

— Je venais t’offrir de te rendre la liberté.

— Gomment ?

— En demandant le divorce. .

Stepane se dressa haletant, fit deux ou trois fois le

tour de son cabinet d’un air sombre.

— Oh ! pardon, pardon, s’écria Nadège, qui crut avoir blessé son mari. J’en serais morte, sois sûr que j’en serais morte. Mais je voulais avant tout ton bonheur, je t aime

assez pour me sacrifier à toi. # .

Or voici la pensée qui troublait si profondément Litzanoff. 11 venait d’entrevoir la liberté, cette liberté que depuis deux ans il regrettait si amèrement. Entre le bonheur de la reconquérir et la douleur de Nadege, il hesi tait. Accepter, c’était une cruauté. Les derniers mots de Nadège achevèrent de l’attendrir.

— Que tu es bonne ! dit-il.

Et il avait des larmes dans les yeux.

Nadège se crut aimée, sinon avec passion, du moins

avec tendresse.

— Quel est ce livre ? demanda-t-elle.

C’est le livre qui m’a converti au socialisme.

— Es-tu donc sérieusement converti et convaincu ?

— Très sérieusement, répondit Litzanoft, qui espérait trouver dans le socialisme une distraction, une délivrance peut-être, tellement convaincu que je veux y vouer ma

— Alors, moi aussi, reprit-elle. Je dis comme Ruth à Noémi : Ton dieu sera mon dieu; ta croyance sera la mienne ; et avec toi j’irais au bout du monde.

Stepane resta quatre jours enfermé chez lui. Ilne sortit que pour aller demander à Padlewsky de nouveaux livres

socialistes, qu’il dévora : Bakounine, Tchernytchewsky, Lassalle, Marx. Puis, après les socialistes russes et allemands, il étudia avec la même persévérance Auguste. Comte, Charles Fourier, Proudhon, sinon dans leurs œuvres originales, du moins dans les livres de leurs disciples.

L’idée de justice, qui jusqu’alors n’avait existé en lui qu’à Pétât rudimentaire, tout enveloppée de nos conventions sociales, éclata lumineuse dans son esprit.

Au premier instant, ce fut comme un éblouissement.

Quand le Russe arrive à porter le scalpel dans les préjugés, il le fait avec une audace, une logique que n’onl pas les peuples de l’Occident.

Soudain, autour de lui tout le vieux monde croula, et il en contempla les débris sans étonnement, sans regrets, comme une chose naturelle, fatale et juste.

Il entrevit des choses auxquelles auparavant il n’avait jamais songé. Les révolutions politiquès et religieuses, qu’avaient-elles produit? Bans doute, elles avaient dépouillé le trône et l’autel de leur antique prestige; mais avaient-elles réalisé l’égalité et la liberté ? Elles avaient allumé des désirs, sans offrir aucun moyen de les réaliser.

Parlementarisme, protestantisme ne lui semblèrent alors qu’ajournement, salut provisoire, endiguement. Avec les socialistes russes, il s’aperçut que ni les réminiscences du droit romain, ni une piètre légalité, ni une maigre philosophie déiste, ni un stérile rationalisme religieux ne pouvaient ajourner plus longtemps l’accomplissement des véritables destinées sociales.

Le peuple slave, encore si jeune, dont le sang n’est pas encore atrophié par les vices de la civilisation occidentale, dont le courage n’est pas encore épuisé par des révolutions illusoires, lui sembla plus propre que tout autre à tenter cette régénération du vieux monde.

Qui, il contribuerait à ce vaste mouvement, il apporterait sa pierre à ce colossal édifice; et, devant de si

hautes pensées, de si grands projets, ses souffrances égoïstes s’apaisèrent un moment.

Toutefois, ce n’est pas en un jour qu’on peut dépouiller le vieil homme. L’être instinctif devait avoir encore plus d’une prise avec l’être philosophique qui commençait à naître.

Après quatre jours de solitude presque absolue, pendant lesquels il se montra bon et tendre pour Nadège, il sembla prendre tout à coup une grande résolution.

Il manda son intendant. Cet intendant, Dmitri Kischleff, était un type, encore assez commun en Russie, de l’ancien serf, qui regarde l’émancipation comme non avenue et reste absolument dévoué et attaché à ses maîtres.

Dmitri était instruit, possédait quelque bien; mais il avait voulu rester dans la maison où, de simple majordome, il était monté au grade d’intendant. Il avait en lui tous les instincts du bon mujick, baisant la main qui Tenchaîne et qui le frappe.

Cette fortune, que Stepane gaspillait avec tant d’insouciance, il la gérait comme son bien propre. Ce palais, où il était né, il le regardait comme lui appartenant. Il s’enorgueillissait du faste princier de ses maîtres comme d’un luxe personnel. En un mot, il s’était identifié à leur vie.

Stepane, cet être si beau, si séduisant, lui semblait d’une race tellement supérieure à la sienne que pour lui c’était comme une sorte de demi-dieu. Il lui vouait une affection fétichiste.

Selon qu’il le voyait ou soucieux ou joyeux, il soupirait ou se frottait les mains. Quand il le croyait heureux, il regrettait moins ses gaspillages. Afin de refréner un peu ses dépenses, il le trompait souvent, et lui refusait de l’argent, alors même qu’il en avait dans ses coffres.

— Mon cher Dmitri, lui dit Stepane , voilà bien longtemps que je ne me suis occupé de mes affaires. Plusieurs fois, tu m’as donné de sages avertissements pour modérer mes folles dépenses. J’ai donc lieu de croire que ma fortune

est quelque peu entamée. Veuille, je te prie, me dresser un état exact de ce qui me reste, en établissant à part la dot de la comtesse. Je désire cet état dans le plus bref délai, demain, ce soir même, si cela est possible.

— Mes comptes étant en ordre parfait, avant deux heures, je puis apporter à Votre Excellence ce qu'elle me demande, répondit Dmitri.

— Va, je t’attends avec impatience, reprit Stepane. 11 me faudrait immédiatement cent mille roubles.

— Gent mille roubles ! s’écria l’intendant, d’un air effaré.

— Oui, aujourd'hui même.

Dmitri hocha la tête.

— Ce sera difficile. Il ne m’en reste en caisse que vingt mille au plus. Votre Excellence oublie tout ce qu’il a fallu payer le mois passé pour l’hôtel, les chevaux, les toilettes de...

— C’est vrai, j’oubliais.

— Ce matin encore, j'ai reçu une note de cinq mille roubles du carrossier ; hier, une de dix mille du tapissier.

— C’est bon, c’est bon, paie ces notes, paie toutes celles qui porteront une date antérieure à ce jour ; mais dès ce moment, tu cesses d’être le banquier de cette dame.

Dmitri ne put réprimer un mouvement de joie.

— Oui, mon fidèle Dmitri, je renonce à cette folie ; mais il m’en vient une autre mille fois plus ruineuse que toutes celles qui t'ont fait gémir.

— Il serait vrai? exclama Dmitri avec une figure atterrée.

— Seulement, si je me ruine complètement, ce qui est probable, j’assurerai ton avenir. Sois donc sans inquiétude, mon brave.

— Ah 1 s'il en est temps encore, je supplie Votre Excellence de réfléchir. La pauvreté, pour quiconque a vécu, comme vous, dans la grande richesse, est chose si épouvantable !

î-®3 VIERGES RUSSES.

Pas plus épouvantable que celle du mujick dont la

vie entière s’écoule dans les privations sans une heure de joie, d’insouciance.

- Excellence, est-ce bien sérieux ce que vousdites là ' Absolument sérieux. Tu me connais, mon cher

Dmitri, je n’ai jamais résisté à mes fantaisies. Celle-là est de toutes la plus impérieuse; mais elle est plus noble, et

me donnera des jouissances élevées et pures, tel.es que

ie n’en ai jamais connu. Réunis donc toutes mes ressources, et apporte-moi les cent mille roubles que je te

demande. ,

Le fidèle serviteur se retira abattu, bouleverse par

cette nouvelle folie de son maître.

l\ avait les cent mille roubles ; mais il ne les lui remit pas immédiatement, de peur qu’ils ne fussent trop vite dépensés. A midi, il lui apporta l’état de ses biens, et comme il se mettait à en lire l’énumération :

— Tu sais, Dmitri, que j’ai horreur des détails, interrompit-il. Les totaux tout de suite.

— Eh bien î Votre Excellence...

— Tu m’ennuies avec « ton Excellence. » Appelle-moi simplement Stepane Danilovitch.

Dmitri regarda le comte avec stupéfaction.

— Jamais, dit-il, je n’oublierai le respect que je dois à

Votre Excellence.

— Mais ne me dois-tu pas l’obéissance avant tout? repartit Stepane en souriant.

L’embarras du brave intendant fut extrême.

— Eh, tiens! tu m’as élevé presque. Je veux que tu m’appelles Stepane tout court, comme je t’appelle Dmitri.

— Serait-il devenu fou? pensa Dmitri avec un regard d’épouvante.

Stepane ne put s’empêcher de rire.

— Oui, mon cher Dmitri, je suis un homme m plus ni moins que toi ; et si j’avais le droit de te commander,

— mais ce droit, je ne me le reconnais même pas, je

LES VIERftES RUSSES.

t'ordonnerais de m’appeler Stepane. Appelle-moi donc comme tu voudras. Je te préviens seulement que plus tu supprimeras d’ « Excellence », plus tu me feras plaisir.

■*— Ah I je remercie Yolre Exoellence de me laisser libre, car je n'aurais pu oublier mes devoirs envers Votre Excellence, et quand Votre Excellence serait revenue à d’autres idées, peut-être m’aurait-elle puni de lui avoir manqué de respect.

— C’est cela ! donne-t’en à cœur joie. Et les cent mille roubles, me les apportes- tu?

— Si Votre Excellence pouvait se contenter de cinquante mille?

— Non.

— Soixante mille ?

— Non.

— Peut-être trouverais-je quatre-vingt mille.

— En vérité, je crois que tu me marchandes.

— Quelquefois, insinua le fidèle intendant, ce qu’on vous fait cent mille roubles on vous le laisse pour quatrevingt mille, et si Votre Excellence voulait me charger de la négociation...

— Impossible. C’est un cadeau que je veux faire.

— Un cadeau ! gémit l’intendant, quand nous avons ici tant de peine à joindre les deux bouts.

— Tu sais que je n’ai jamais aimé les lésineries. Pour parler ton langage, noblesse oblige.

Au bout de dix minutes, Dmitri apportait, avec une mine désolée, les cent mille roubles demandés.

— Ce sont mes économies, dit-il.

— Comment I tes économies?

— Eh, oui! Quand je vois Votre Excellence jeter l’argent par les fenêtres, je tâche de rattraper cela.

— Bon et honnête Dmitri, donne-moi la main.

Mais Dmitri, au lieu d’obéir, recula, en jetant à son maître un regard stupéfait où perçait une nuance de mépris.

Néanmoins, il tomba aux genoux de Stepane, prit la main que son maître lui tendait, et la porta à ses lèvres.

— Comme il sera difficile, soupira Stepane, de soustraire le peuple russe à ses habitudes de servilité, et de ui inculquer des sentiments d’égalité et de liberté ! Suis-je bien certain moi-même d’avoir perdu tous mes préjugés de caste ?

Il lui restait en propriétés foncières trois millions de roubles. Il en avait dissipé à peu près autant.

II mit dans sa poche cet état de fortune, ainsi que les cent mille roubles, demanda son coupé et sortit.

Page 1