JALOUSIE
Un quart d’heure après, Stepane se faisait annoncer chez Wanda.
Raymond était auprès d’elle. Il était venu lui apporter le paquet reçu de Genève, car c’était la veille de sa majorité.
Litzanoff entrait assez calme. Pendant ces quelques jours de méditation, sa passion s’était épurée. Mais, à la vue de Raymond dont les yeux extatiques, dont la voix émue révélaient un amoureux, un rival, il ressentit une souffrance aiguë. La jalousie raviva en lui la flamme qui depuis deux ans le dévorait.
Il pouvait à peine parler, d’une voix sourde, étranglée. Ses narines frémissaient, sa lèvre supérieure se relevait par instant avec une expression léonine.
Raymond, de son côté, observait Litzanoff avec autant de surprise que d’inquiétude.
— Quel est, pensait-il, cet homme étrange qui aime la princesse et ose ainsi le laisser voir ? L’aime-t-elle?
Ce soupçon, qui l’envahit, lui déchira le cœur, non d’une égoïste jalousie, mais d’un désespoir profond.
Quel titre, en effet, avait-il pour prétendre à l’amour de Wanda, ou seulement pour oser l’aimer ?
Il sentait qu’il devait se lever, laisser la place au nouveau venu ; et il restait comme cloué là par une force supérieure, un impérieux besoin de lutte. Il voulait
partir, et il ne le pouvait pas. .
'Cependant, il comprenait le ridicule de cette situation,
et, faisant un effort : ,
Vous n’avez aucun ordre à me donner, Wanda re-
trowna? demanda-t-il d’une voix troublée.
— Non, merci, dit-elle en lui tendant la main et en
l'enveloppant d'un regard attendri.
Elle devinait ce qui se passait en lui ; elle voulait, par ce regard, le consoler, atténuer la douleur qu’il semblait
éprouver.
Mais Litzanoff surprit ce regard.
Il poussa un soupir semblable à un gémissement.
Raymond sortit. '
Quand Stepane et Wanda se trouvèrent seuls, ils se sentirent envahis de nouveau par cette émotion qui paralyse le cerveau, qui contracte le cœur, qui étreint les
nerfs.
t oc amnnrs Innertemns contenus ont de ces angoisses
terribles.
Ils n’osaient se regarder, ils n’osaient parler. Il leur semblait qu’à la première parole, au premier regard, leur amour allait éclater comme un incendie et les jeter dans les bras l’un de l’autre.
Wanda, la vaillante fille qui ne tremblait jamais, avait peur devant cet homme qui l’aimait. Elle voulut rompre
ce silence plein de dangers.
Eh bien? dit-elle, en affectant une parfaite liberté
d’esprit, qu’êtes-vous devenu tous ces jours-ci ? Je vous attendais un peu. Padlewsky m’a dit que vous dévoriez des ouvrages socialistes.
Mais Stepane n’entendit même pas la question de !a princesse.
Quel est ce monsieur ? demanda-t-il brusquement.
— Qui cela ?
Ce Français ?
— C’est un ingénieur.
— Il me semble l’avoir déjà vu.
— Ce n’est guère probable ; il n’est en Russie que depuis six mois; et à Pétersbourg, depuis quelques jours seulement.
— Vous le connaissez beaucoup?
— Certainement. Il étudiait un tracé de chemin de fer dans l’Ukraine. Comme ce tracé traverse nos propriétés, nous avons fait naturellement la connaissance de ce jeune ingénieur, qui d’ailleurs partage nos idées, je vous le dis confidentiellement.
Litzanoff posa la main sur le paquet cacheté, laissé par Raymond. Il regardait attentivement Manda qui ne fil aucun mouvement.
— Sont-ce des brochures socialistes? demanda-t-il.
— Je ne le crois pas.
C’est le tracé du chemin de fer, sans doute. J’ai aussi, vous le savez, des propriétés dans l’Ukraine; et si son tracé pouvait approcher de mon domaine...
™ Vous vous occupez donc de vos affaires, à présent ?
— Beaucoup.
— ■< Votre conversion est alors complète ?
Je l’espère. Serait-il indiscret de demander communication du tracé?
— Ce n’est pas un tracé, c’est, une lettre.
Stepane devint blême.
— Mon ami, mon frère, qu’avez- vous ? s’écria Wanda.
— Rien. Je suis ridicule, je le sais. Tenez, voilà cent mille roubles pour votre propagande et..., je compte léguer à l’œuvre toute ma fortune. Adieu.
— Stepane ! Stepane ! vous ne sortirez pas.
***• Pourquoi ? dit-il en la regardant en face pour la première fois.
w parce que vous ôtes fou, et qu’on ne laisse pas les
fous en liberté. ,
— Je suis calme, au contraire, très calme, ne le voyez-
vous pas?
— Je vois, Stepane, tout ce qui se passe en vous.
~ Eh bien! que se passe-t-il ? A
__ Pourquoi me le faire dire, puisque vous-meme ne
l’osez pas ?
— Osez pour moi, Wanda.
— Questionnez-moi, je vous répondrai.
Cet homme vous aime, dit Stepane d une voix sourde, j’en suis sûr. De plus, il est jaloux; lui en avezvous donné le droit?
— Pas plus qu’à vous, mon ami, qui cependant le prenez, ce droit, répondit Wanda en riant. ^
— Ne riez pas, vous me faites mal. C est vrai, je n ai pas le droit d’être jaloux. Pardonnez-moi, Wanda., Je vous aime éperdument, je vous aimé au point d’etre inepte, ridicule, injuste, sauvage ; oui, sauvage. J’ai failli, tout à l’heure, sauter à la gorge de ce Français, qui vous regarde avec des yeux troublés, et que vous traitez avec
tant de douceur et de bonté.
— Rappelez-vous, Stepane, nos conventions. Je vous ai offert une fraternelle affection que vous avez acceptée. Restons-en, je vous en prie, à ces termes-là. Autrement, il me serait impossible de continuer de vous voir.
Ces paroles, loin de calmer Stepane, soulevèrent en lui une nouvelle tempête.
— Et lui, est-il marié ?
— Non.
— • Yous pouvez donc l’aimer, et vous l’aimez peutêtre.
— J’ai pour lui comme pour vous une profonde
amitié. M
Pour lui comme pour moi! Je ne veux pas u une
affection que vous accordez à un autre.
— Pourquoi ?
— Vous me demandez pourquoi ! Parce que l’amour, entendez bien, c’est de l'amour que j’ai pour vous, l’amour est exclusif. Et cet amour est le. plus violent, le plus absolu , le plus jaloux que j’aie jamais éprouvé. Je veux bien tâcher de vous aimer comme vous le souhaitez ; mais il ne faut pas réveiller la passion subjuguée, endormie par un effort de ma volonté. Wanda, je vous aime de tous les amours, comme un idéal, comme une divinité et comme une femme. Si je consens à oublier la femme pour ne voir en vous que l’idéal et îa divinité, de grâce, ne m’en faites jamais souvenir. Dites-moi donc toute la vérité ; car si cet homme vous aime, et si vous l’aimez, je m’éloignerai pour toujours.
Wanda ne répondit pas.
— Ah ! je comprends ce silence, s’écria Stepane avec désespoir.
— Je ne l'aime pas comme vous, dit Wanda d’une vois basse, émue, qui résonna dans le cœur de Litzanoff, et le secoua de la tête aux pieds.
11 jaillit de ses yeux un tel flot de lumière, de telles étincelles, que Wanda baissa les siens.
— Oh ! regarde-moi, supplia Stepane en se jetant à ses genoux.
Il voulut l’entourer de ses bras. Mais elle se dégagea vivement, et toute pâle, frémissante :
— N’approchez pas, dit-elle, ou je vous quitte et vous ne me reverrez jamais.
— Wanda, tu m'aimes, je le devine, je le sens ; tu es attirée vers moi, comme je le suis vers toi. Pourquoi nous torturer, pourquoi résister à cet entraînement, qui est moral, puisqu’il est dans les lois de la nature; qui est beau, parce que nous sommes jeunes tous deux et que nous nous aimons? Quelle loi te défend de m’aimer? Est-ce Dieu, auquel tu ne crois pas? Est-ce le code russe, que tu travailles à anéantir ? Sont-ce les conventions sociales, que tu veux détruire? Tu le vois bien, il n’y a aucune barrière entre nous.
Il y a l’amitié que je ne veux pas trahir, répondit Wanda ; il y a ma dignité, ma conscience. Vous oublie*
Nadège.
— Oui le lui dira ? .
— Il v a la loyauté, je ne pourrais mentir ; il y a aussi
la bonté, je ne pourrais voir des larmes que j aurais eau-
^ Eh bien! tout cela n’existe plus. Ce matin même Nadège est venue me proposer le divorce, car elle a de-
viné Que je vous aimais. ,
Une vive émotion se peignit sur le visage de Wanda.
— Quoi î vous lui auriez laissé voir cet amour insensé . et elle consentirait à une séparation ?
— Elle a pu vous le proposer; mais c’était une epreuve. Elle se doutait et voulait savoir. Une séparation. La
pauvre enfant, elle en mourrait.
— Ne faudra-t-il pas toujours en arriver la? Croyez-
vous que je pourrai feindre longtemps un amour que je
n éZ. Non !Pnon ! fit énergiquement Wanda. Vous ne. sacrifierez pas Nadège à cette passion coupable, je ne le veux pas. Jamais, d’ailleurs, je ne vous épouserai. J ai juie de renoncer à l’amour, au mariage.
— Oui.
— Quand? Pourquoi ?
— Je ne puis ie dire.
— Gela n’est pas.
-r- Cela est! %
vous avez juré, dites-vous ? a ce Français, sans
doute? , ..
— Non, devant le comité révolutionnaire.
— Et quelle est la raison de ce serment ?
— La raison, c’est que l’apostolat veut des hommes et des femmes libres de tous liens de famdle ; la raison, c’est que chez les apôtres la passion humanitaire doit
absorber toutes les autres ; enfin, il y a là une question de secret. Celui qui aime peut-il cacher un secret à la personne aimée?
Wanda alors lui développa sans emphase, comme une chose naturelle et juste, les motifs de son abnégation, le grandiose idéal pour lequel elle renonçait à toutes les joies, à tous les luxes et à ses affections mêmes.
Litzanoff, qui, en dehors de ses fougueuses passions, avait une réelle noblesse de caractère, se sentait écrasé par cette grandeur, par la simplicité avec laquelle Wanda parlait de son sacrifice. Bien qu'il ne fût pas superstitieux, il lui semblait en cet instant que cette jeune fille avait réellement une mission sociale à remplir. Il était subjugué, anéanti. Il se trouvait petit, vil même, d'oser parler à cette femme héroïque de ses souffrances personnelles. Le respect étouffait le désir. Il était dompté aussi par l'expression de pureté rayonnante qu'avai prise alors la physionomie de Wanda.
— ~ Pardonnez-moi, s'écria-t-il. Je le reconnais, je ne suis à côté de vous qu'un être abject, indigne de baiser la trace de vos pas. Ne me repoussez pas, je vous en supplie. Je comprends que vous ne puissiez vous abaisser jusqu’à moi ; mais daignez m'élever jusqu’à vous. J'y arriverai, non pas d'un bond, car le vieil homme résiste. Regardez ce que je suis, d’où je viens. Ma jeunesse, je l’ai passée dans toutes les fanges. Mon cœur a été de bonne heure corrompu, blasé; je le croyais même inaccessible à tout sentiment élevé. Mon esprit, qu'une éducation incomplète n’avait pas entièrement développé, qui n’avait jamais pensé, jamais réfléchi, adoptait aveuglément la routine, les idées toutes faites, les connaissances fausses.
— Votre éducation incomplète, mon cher Stepane, n’est pas un mal. Vous aurez moins à oublier pour faire dans votre esprit table rase. On reproche aux socialistes de détourner la jeunesse des cours universitaires. N'ontils pas raison ? Qu’apprend-on dans les écoles? Le respect
de l’autorité officielle, de la science officielle, de 1 histoire officielle. On y enseigne, en un mot, tout ce que les doctrines nouvelles s’appliquent à saper.
— Eh bien ! refaites mon entendement par la base. Je n’ai plus qu’un désir, m’identifier à votre esprit, puisque c’est la seule chose que vous me permettiez.
— Oui, Stepane, c’est la seule. Fussions-nous libres tous les deux, ce serait encore la seule à laquelle je voudrais consentir.
Le visage de Stepane se contracta douloureusement.
— Oui, continua Wanda, parce que les passions les plus véhémentes sont celles qui durent le moins; parce que, ainsi que vous l’avouez vous-même, votre cœur est blasé, et que ce grand amour n’est peut-être que le résultat des obstacles qui nous séparent. Ainsi, quand vous me proposiez, tout à l’heure, de sacrifier à quelques moments de félicité égoïste ma conscience, mon repos, le bonheur de Nadège...
— Ah! Wanda, interrompit violemment Stepane, un instant de cette félicité, c’est l’infini. Vous venez, par ce mot, de réveiller ma démence. Ecoutez, tout ce que je vous demande, tout ce que j’implore à genoux, c’est un baiser, un seul, et ma vie entière vous est acquise; ou, si vous le préférez, je disparaîtrai à jamais. Wanda, sentir vos lèvres sur mon front et mourir ensuite ! De grâce!... C’est comme un ensorcellement: il me semble que ce baiser brisera le sortilège, et qu’ensuite je rentrerai en possession de ma raison ; oh ! ne me refusez pas.
Il était à genoux, s’approchant lentement.
Wanda, épuisée par cette lutte si longue, ne s’éloignait pas. Fascinée par cet intense désir, déjà elle s’inclinait. Cependant, elle murmurait d’une lèvre frémissante :
— Je ne veux pas, je ne veux pas.
— Tu ne veux pas, mais je veux, moi !
Litzanoff l’enlaça soudain d’un bras de fer.
A ce contact, Wanda tressaillit, se redressa.
— JSon 1 non ! cria-t-elle.
— Je veux, je veux, disait sourdement Litzanoff. Un baiser, rien qu’un baiser!
Il effleura ses lèvres.
Wanda saisit un petit poignard qu'elle portait toujours à sa ceinture, et d’un mouvement rapide elle en frappa Litzanoff à l’épaule.
Cette douleur, il ne la sentit même pas. Il étreignit les lèvres de la jeune fille d’un baiser violent.
— Je vous hais, s'écria-t-elle.
Elle se leva, courroucée, l'œil en feu, superbe.
- — Tous êtes infâme ! adieu.
Litzanoff n’entendit rien, il était évanoui.
Son sang coulait.
Wanda sonna. Katia vint aussitôt.
— Secours cet homme, ma chère Katia.
— Le comte Litzanoff? Qu’est-il donc arrivé?
— Ce n’est rien; le sang lui montait à la tête, je l'ai piqué très légèrement, sois tranquille. S’il me demande tout à l’heure, tu lui répondras que je ne veux pas le revoir.
Elle revint sur ses pas :
— Tiens, tu lui rendras cette liasse de billets de banque. Il les donnait à l’œuvre; mais je ne veux rien accepter de lui.
Stepane reprenait ses sens. 11 entendit ces dernières paroles.
— Si vous ne les acceptez pas, je les jetterai au feu, dit-il.
Wanda s'éloigna sans jeter un regard à Stepane qui l’implorait.
Quand elle fut seule, son œil brillant de colère s’adoucit.
— Pauvre enfant gâté, murmura-t-elle, s’il savait comme je l'aime !
Elle poussa un profond soupir.
— C’est un sacrifice, ajouta-t-elle; mais je 1 accomplirai.
Soudain elle entendit un grand cri de Katia.
Elle prêta l’oreille.
Aussitôt la porte s’ouvrit. Katia parut pâle d’effroi.
— Viens, viens vite, dit-elle suffoquée.
— Quoi? qu’arrive-t-il?
Wanda se précipita dans le petit salon. Elle aperçut Litzanoff étendu à terre, le visage contracté, livide.
Il venait de se frapper au cœur avec le petit poignard que Wanda avait jeté à terre.
— Stepane ! cria Wanda en s’élançant vers lui.
Stepane ouvrit les yeux.
— Pardonnez-moi, Wanda, articula-t-il d’une voix éteinte; je ne pouvais vivre avec votre colère.
Un sourire, semblable à un rictus, se stéréotypa sur ses lèvres.
— Appelle Packliné, dit-elle à Katia.
Katia sortit en courant.
Wanda s’agenouilla, arracha le poignard, comprima la blessure avec son mouchoir.
— Stepane ! Stepane ! répétait-elle avec désespoir, ne meurs pas, je t’aime. Je ne veux pas que tu meures, je ne le veux pas.
Elle couvrait de bais-ers son front pâle.
H souriait toujours.
— Ne souris pas ainsi, tu me fais peur.
— Je voudrais croire à l’âme immortelle, murmura Stepane, afin d’être uni à toi dans l’éternité.
En cet instant, Packliné, le médecin attaché à la maison du prince Kryloff, entra. 11 ausculta le cœur, sonda la blessure et déclara qu'elle était sans gravité immédiate. La lame avait glissé entre les côtes, le cœur n’était pas atteint.
11 arrêta le sang, pansa la blessure.
— Vous en avez pour trois jours, si vous ne commettez aucune imprudence, dit-il.
166 les Vierges RtîssEs.
Il s’agissait maintenant de transporter le blessé chez lui. Pour dissimuler ses vêtements souillés, on l’enveloppa d’une vaste fourrure 4
- — Quand vous verrai-je? supplia Litzanoff à voix basse.
— Demain, répondit Watidâ, je tâcherai de m’échapper un moment ; mais si c’est impossible, apres-demain.
Stepane ferma les yeux.
— Vous me pardonnez? dit-il plus bas.
— Oui.
Elle lui tendit la main.
Il y déposa un baiser respectueux et recueilli.