‹ Les Vierges RussesChapitre 31 sur 63 · LA LETTRE DE GENÈVE · texte numérisé non relu

LA LETTRE DE GENÈVE

Quand Stepane fut parti, Wanda se laissa tomber sans forces sur le divan. Elle resta quelques instants inerte* la tête renversée sur les coussins* dans l’attitude de l’abattement et du désespoir. De temps à autre, un sanglot comprimé soulevait sa poitrine.

Katia la regardait avec inquiétude; mais elle n’osait la questionner, car elle devinait la souffrance de son amie.

Cependant elle s’approcha du divan, et prit ia main de Wanda.

Courage* ma sœur I dit-elle d’une Voix pénétrante.

Tu oublies cette lettre qui vient de Genève, de nos amis sans doute, . les pauvres exilés I

Wanda surmonta son accablement»

Donne, fit-elle*

Elle brisa les cachets de l’enveloppe; mais dès les premiers mots, elle poussa un cri, serra la lettre sur son cœur* et, brisée par tant d’émotions successives. S’évanouit.

La volumineuse enveloppe contenait, comme l’avait supposé Raymond, un manuscrit. Il était accompagné d’une lettre ainsi conçue :

« Ma fille bien-aimée,

« Car c’est ta mère qui t’écrit, ta mère que tu as crue morte, ta mère qui depuis le jour où de terribles événements l’ont séparée de son enfant adorée, n’a cessé un instant de penser à elle.

« J’ai beaucoup souffert, horriblement souffert dans tout mon être, et ma plus grande souffrance a été de rester dix-sept ans sans communiquer avec toi, ma Wanda chérie.

« Grâce à nos amis, j’avais souvent, bien souvent de tes nouvelles. J’ai suivi ton développement presque pas à pas. Je connais toutes tes perfections, dont je suis fière ; je sais que ta beauté physique n’est que le reflet de la beauté de ton âme.

« C’est nous qui t’avons envoyé la bonne et dévouée Catherine Lawinska. Elle ignore que je suis ta mère; mais elle écrivait fréquemment à mon ami, Michel Fédéroff, et toutes ses lettres étaient pleines de toi. Comme je les dévorais, ces lettres, qui réapprenaient que tu étais devenue, toi aussi, une révoltée, ennemie de tous les oppresseurs, amie dévouée de toutes les victimes !

« Je puis donc m’ouvrir à toi maintenant, te raconter ma douloureuse histoire, qui du reste est celle de la Russie, il y a vingt ans. Je suis certaine que ton cœur me comprendra, me plaindra, m’excusera.

« Si je ne t’ai pas fait connaître plus tôt mon existence, c’est que je voulais auparavant être sûre de tes sentiments. Je craignais une indiscrétion. Notre persécuteur aurait pu nous atteindre jusque dans notre retraite ; la police de Pétersbourg est si redoutable 1 Le gouvernement fédéral n’a-t-il pas livré notre ami, l’infortuné Net-

chaïeff ? Or, Michel Fédéroff est au moins aussi dangereux pour le gouvernement du tzar que Netchaïeff.

« Ah 1 ma Wanda, si tu pouvais lire dans mon cœur î Il déborde de tendresse et de joie. Te retrouver enfin après une séparation aussi longue t Avec quelle effusion je te serre longuement sur mon cœur et couvre ta belle tête de mes maternelles caresses !

« Ta mère,

« Alexandra Kryloff. »

Wanda lut cette lettre avec des attendrissements, des transports, des étonnements indéfinissables.

Elle se jeta en pleurant dans les bras de son amie qui partageait sa joie et son délire.

— G’çst bien elle que j’ai vue chez Michel Fédéroff, disait Katia; c'est cette adorable femme dont je t’ai si souvent parlé, et qui a des yeux profonds et lumineux comme les tiens.

— Elle est encore belle ?

— Elle te ressemble ; mais les chagrins ont communiqué à sa beauté une noblesse triste, un peu sévère.

Cependant Wanda s’approcha du guéridon, et commença la lecture du manuscrit.

Yoici la traduction textuelle de ce récit :

« J’avais seize ans lorsque je rencontrai en Italie le prince Kryloff. C’était un parfait gentilhomme, un grand seigneur dans toute l’acception du mot, élégant, séduisant même. Il m’aimait avec passion. 11 se montrait donc à moi bon, doux et généreux. Il avait en outre le prestige de son nom et de sa grande fortune; en un mot, il possédait tout ce qui peut éblouir et charmer une jeune fille. Je crus l’aimer, et ce fut avec bonheur que je consentis à l’épouser.

La première année de mon mariage fut heureuse.

Le prince avait comme médecin spécialement attaché

à sa maison, un vieillard, Nicolas Markewitch, qui lui

était entièrement dévoué.

Or, un jour Markewitch dit au prince :

- Je suis vieux, ma santé est chancelante. 11 faudra bientôt me trouver un successeur. Parmi vos serfs, J ai remarqué, depuis plusieurs années déjà, un jeune homme d’une intelligence remarquable. J’ai quelque peu dirige son instruction. Le pope lui a enseigne ce qu il sait de latin. Il a dix-huit ans. Quelques années d etude dans rvwû vamVorcitâ suffiraient nour en faire un excellent doc-

— Comment s’appelle-t-il ? demanda le prince.

— Michel Fédéroff .

Le prince fronça le sourcil. , , ,

— Serait-ce le fils de ce mauvais Fédéroff qui a soulevé contre moi les paysans du district de Barke-

Hélas 1 oui, Excellence, répondit Markewitch. Mais

le fils est-ü responsable des fautes de son père? Michel a le caractère loyal, le cœur excellent ; et il me semblerait malheureux de laisser s’étioler cette intelligence, au heu de l’employer utilement à votre service.

Markewitch a raison, m’écriai-je, car j étais présente

à cet entretien. Je vous en supplie, Pierre, faites venir ce jeune homme, interrogez-le, et, d’après ses réponses, vous jugerez ce qu’il sera bon de faire pour lui»

Le prince se rendit a mon désir.

Michel avait de beaux yeux expressifs, limpides, une physionomie à la fois vive et sérieuse. 11 y avait dans son visage une droiture et comme une puissance qui împosaient

Le prince m’objecta qu’aucune université russe n’admettrait un serf.

Je répondis victorieusement à cette objection en proposant de l’envoyer faire ses études à l’étranger.

En conséquence, il fut décidé qu’il irait à 1 université

de Prague.

LIS VlEBGÉS EUSSES.

ito

A Prague, il sè distingua bientôt parmi tous les élèves de l’Ecole de médecine.

Ses condisciples adressèrent alors au prince une supplique dans laquelle ils le montraient comme destiné à devenir l’une des gloires de l’art médical. Ils terminaient en demandant son affranchissement»

A cette supplique, l\liclicl joignit la sienne»

Il désirait aller à Paris, où il espérait acquérir promptement une situation qui lui permettrait de vivre et de continuer des recherches scientifiques qui le passionnaient. Il suppliait également le prince de lui accorder sa liberté.

En lisant ces deux lettres, Kryloff entra danB une violente colère.

Et comme je l’interrogeai, il me jeta ces lettres»

Vois, dit-il avec emportement, jusqu’où ton protégé pousse l’outrecuidance et l’ingratitude ! Àh 1 le sang ne ruent pas ; c’est bien le fils d’un révolté» il me paie de mes bienfaits en me demandant de l’affranchir. Ainsi, j’aurais dépensépourl’instruireplusde trois mille roubles» Et maintenant, il faut lui donner la liberté. En vérité, il se moque de moi.

J’essayai vainement de fléchir le prince.

-« Je vendrai un de mes bijoux, lui dis-je. Le moindre de mes joyaux paiera les dépenses que vous avez faites pour développer une belle intelligence, ce qui est, Pierre, bien autrement précieux et Utile qu’un collier ou une bague.

Il ne Voulut rien entendre, s’emporta contre moi, m’accusant de donner dans la folie du jour, dans un libéralisme qui devait conduire la Russie à la révolution»

Ceci se passait en 1857. Alexandre venait de succéder à Nicolas. On parlait de ses dispositions libérales, et surtout de son projet d’émanciper les serfs»

Je hasardai encore de représenter au prince que bientôt, sans doute, il perdrait tout pouvoir sur ce jeune homme, qu’il serait donc beaucoup plus sage de faire

tout de suite de bon gré ce sacrifice dont Michel Fédéroff lui serait du moins reconnaissant.

Mon insistance acheva de l’exaspérer.

je me moque bien en vérité de la reconnaissance

de ce misérable.

Mais je vis le pope dans l’après-midi. Le pope revint à la charge, et intercéda pour que le prince consentît du moins à l’envoyer un an à Paris.

— Allons, fit tout à coup Kryloff, puisque vous vous mettez aussi de la partie, je cède; car je dirai, comme le comte de Berg : personne ne peut résister à un prêtre et à une Polonaise.

Il fut ainsi décidé que Michel irait passer une année à Paris.

Pendant cette année, j’espérais arriver à fléchir le prince et à obtenir la libération de Michel.

j'eus enfin l'espoir d’être mère. Le prince désirait un fils.

— Promets-moi, lui dis-je un soir, que si je te donne un fils, tu affranchiras le jeune docteur.

— Quel singulier intérêt tu prends à ce garçon-là, me dit-il en riant ! Eh bien ! oui, je te le promets.

Ma grossesse fut très pénible, et l’on redoutait un accouchement difficile. Il coïnciderait à peu près avec l'époque des vacances. J'insinuai au vieux Markewiteh qu’il serait peut-être prudent de faire venir, pour ce moment redouté, le savant docteur de Paris.

— En effet, dit Markewiteh. Ce sera aussi une grande joie pour ses parents. Sa mère, que je suis allé visiter l'autre jour, est gravement malade; elle demandait comme faveur suprême d’embrasser son fils avant de mourir.

Un jour, je pris comme but de promenade l’isba (1) de la pauvre femme.

Jeune, insoucieuse, fêtée, recevant nombreuse société, c’était la première fois que je pénétrais dans une

(1) Chaumière russe.

hutte de paysan. Je fus épouvantée de la misère de nos serfs. Quoi ! c’était là le sort de ces malheureux qui nous faisaient vivre ! G’ était de leur misère, de leurs privations, qu’était fait notre luxe impudent ! Tous mes sentiments de justice et de pitié se révoltèrent contre une telle inégalité dans la destinée des créatures humaines.

Je trouvai ie père Fédéroff sur le seuil de sa porte. 11 m’accueillit d’un air sombre et farouche. S’il vivait encore, c’était grâce à une force exceptionnelle, car il avait reçu cent coups de knout, et il est rare, tu le sais, qu’on y survive. Et pourquoi ce supplice? Pour s’être mis à la tête d’une réclamation contre les exactions éhontées d’un intendant.

Cependant, comme je lui apportais des nouvelles de son fils, il se dérida.

— Seriez-vous content, lui demandai-je, de revoir bientôt votre Michel? N’êtes-vous pas fier de son savoir?

— Ah ! Excellence, répondit-il amèrement, un esclave en sait toujours assez. Plus il est instruit, plus la servitude lui est lourde.

Je compris qu’il avait raison ; et je lui donnai l’espoir que son fils serait bientôt libre.

Je trouvai la malade gisant sur le poêle (i), enveloppée dans de misérables guenilles.

■— Voici la princesse, lui dit Fédéroff.

La princesse dans sa chaumière ! Elle crut rêver.

La Vierge Marie en personne serait venue la visiter qu elle eût paru moins surprise ; car elle avait entendu parler sans doute de visions célestes ; mais une princesse descendre jusqu’à visiter son esclave, cela dépassait toute vraisemblance !

Je la questionnai avec un vif intérêt sur ses souffrances ; je lui parlai de son enfant. A ce moment, ses pleurs coulèrent abondamment.

(1) Les paysans rusfees dorment en hiver sur une plate-forme qui se trouve au-dessus du poêle.

— Je ne le reverrai pas, disait-elle.

— Si, pauvre femme, tu le reverras et tu te guériras. C’est moi qui le veux, qui te l’ordonne. Je t’enverrai Markewitch et tout ce qu’il faut pour te soigner, afin que tu puisses recevoir debout ton bien-aimé fils.

Je pensais en moi-même que, si le prince refusait de faire venir Michel, je lui adresserais en secret la somme nécessaire au voyage.

J’avais apporté dans cette misérable hutte un rayon d’espérance.

Quand je quittai ces malheureux, leurs visages étaient moins tristes, moins sombres; et j’emportai de ma visite une satisfaction intérieure que je n'avais jamais connue.

Si je te raconte aussi longuement cette bonne action en apparence insignifiante, ma Wanda, c’est qu’elle est dans ma vie une date mémorable. Ce fut le point de départ d’une révolution morale et intelleetuelle.

Sans doute, dans ma jeunesse, j’avais fréquemment entendu parler des exactions des Russes, de leur cruauté envers les Polonais ; là, du moins, la passion politique pouvait sembler une excuse ; c’était bien toujours l’oppression du fort sur le faible, mais de peuple à peuple. Ici, c’était un abus de la force bien autrement odieux et inique.

Pour la première fois, je réfléchissais à la situation so= ciale de la Russie ; je me demandais de quel droit quelques-uns possèdent la terre, jouissent de tous ses produits, sans rendre à la société le moindre travail, tandis que ceux qui travaillent, non seulement ne possèdent rien, mais n’ont pas même du pain toujours pour réparer leurs forces !

On commençait à parler sourdement des doctrines socialiste;».

J’envoyai chercher à Kieff tous les ouvrages qui se vendaient secrètement. Ces ouvrages ouvrirent à mon esprit de vastes et nouveaux horizons.

Comme je me dis très souffrante, très effrayée surtout

de n’avoir auprès de moi que le vieux Markewitch, dans la crise qui se préparait, le prince consentit à faire venir Michel. '

Il y avait trois ans que nous ne l’avions vu, car au lieu d’aller cette année-là passer l’hiver à Paris, nous avions fait une saison à Rome.

Ls jeune docteur était maintenant un homme. Bien plus, il avait acquis tous les dehors d’un homme distingué. Ses succès scientifiques lui avaient fait perdre la timidité du serf en présence de ses maîtres.

J’étais seule au salon quand il demanda à se présenter. Je le reçus comme on reçoit un égal. Je lui désignai un siège, qu’il accepta sans embarras.

Nous causions ainsi ! moi, tout heureuse du bonheur que sa présence allait causer à sa pauvre mère ; lui, m’exprimant sa reconnaissance en termes chaleureux, mais qui n’avaient rien de servile.

Le prince rentra, revenant de la chasse. Il regardait Michel d’un air interrogateur et courtois. Il le prenait évidemment pour quelque noble des environs.

— Eh bien 1 lui dis-je en riant, tu ne reconnais pas le docteur?

— Quel docteur ? fit-il étonné.

— Michel Fédéroff.

Jamais je n’oublierai le regard dur, hautain, cruel, que ton père jeta sur le pauvre Michel. Ce regard semblait vouloir l’enfoncer en terre.

Michel comprit et attendit avec une ferme attitude l’orage qui allait éclater.

— Quoi ! s’écria le prince, ce « monsieur » — il dit ce mot en français avec un dédain écrasant — ce « monsieur » que je trouve installé dans mon salon, vêtu comme moi, c’est le fils de mon serf?

— G’est moi, mon ami, qui l’ai fait asseoir pour me tâter le pouls, et je le questionnais sur ses études.

— Qui vous a permis, reprit le prince avec la même dureté, d’endosser ce costume? Allez revêtir la livrée

IBS VIERGES BUSSES. HE»

des serfs. Alors, seulement, je vous permettrai de vous présenter devant moi et devant la princesse.

— Mais, mon ami, me récriai-je encore, tu oublies qu’il est reçu docteur, que l'année prochaine il sera peutêtre professeur, qu’il est traité par tout le monde comme

un égal. M

Eh! que m’importe ! c’est mon serf. Et j entends

qu'il se conduise envers moi avec toute la déférence qu’un serf doit à son seigneur.

Et, en parlant ainsi, il marchait à grands pas, renversant les chaises, gesticulant avec violence. Ses yeux injectés semblaient sortir de leurs orbites.

Tout à coup, il s’arrêta devant moi, et, d’un ton furieux !

— Qu’est-ce que ces livres socialistes que j'ai trouvés ce matin dans votre chambre? demandait-il.

— Ce sont des livres qu’on m'a prêtés, répondis-je en balbutiant.

— Qui, on ? Lui, ce fameux docteur ? Il est mêlé au mouvement socialiste. Je le parie bien. Vous avez voulu l’envoyer à Paris, et il en revient gangrené par les idées révolutionnaires. C’est lui qui a dû vous envoyer ces livres.

— Je vous assure, Pierre, que ce n’est pas lui.

— Qui, alors? Nommez-le.

Devant cette colère soudaine, inattendue, je perdis la tête.

— Des livres pareils, chez moi 1 reprit-il. Nos serfs ne sont pas assez indisciplinés peut-être. Le père de ce Michel est déjà un révolté qui souffle sans cesse l’insubordination autour de lui. Je ne le souffrirai pas, je suis le maître, je resterai le maître, entendez-vous?

Il parla longtemps encore, hors de lui, cassant, brisant tout ce qui se trouvait sous sa main ou lui barrait le passage ; car il allait comme un fou à travers le salon.

Tu dois connaître ses emportements. Je l’avais vu

souvent en colère ; mais c’était la première fois que sa colère se dirigeait contre moi.

J’éprouvai comme un grand bouleversement intérieur, et je m'évanouis.

Je fus tirée de mon évanouissement par une douleur intense qui secouait tout mon être.

G’ étaient les premières douleurs de l’enfantement.

Je n’étais pas à terme. L’émotion causée par la colère du prince hâtait la crise.

Markewitch était auprès de moi fort inquiet, fort perplexe.

— Il faut faire venir Michel, dit-il.

— Y aurait-il danger ? questionna le prince avec angoisse.

Pour toute réponse, Markewitch hocha la tête.

Le prince envoya chercher Michel qui tarda à venir.

— Gomment ! s'écria-t-il en le voyant, la princesse est en danger, et vous n’accourez pas ?

— On ne m’avait pas dit, répondit Michel, que la princesse fût en danger. Il m'a fallu trouver des vêtements de serf, car je n'en avais pas.

Au milieu de mes douleurs, je le vis, en effet, revêtu de l’armiak de camelot grossier. Mais ce costume vulgaire faisait ressortir davantage sa distinction native, la noblesse de ses traits, l’intelligence de son regard.

— Eh bien î monsieur le docteur, dit le prince avec sarcasme, voilà le moment de prouver votre grand savoir. S’il arrive un malheur, vous en serez responsable, je vous en préviens.

Michel m’auscultait attentivement. Quand il releva la tête, je le vis d'une pâleur effrayante.

— Qu’y a-t-il? Mon enfant est mort? m’écriai-je.

— Non, non, rassurez -vous, répondit Michel. Mais nous sommes obligés pour le sauver de hâter la délivrance.

Hélas I je mis au monde un enfant mort qu’il avait fallu m’arracher par lambeaux.

C’était un enfant du sexe masculin.

Ton père seul était cause de ce malheur par son injuste emportement. Il en imputa la faute à Michel, à Michel qui avait passé trois jours et trois nuits à mon chevet, qui, à force de soins, de science, m’avait sauve la vie. Et sais-tu quel salaire le prince lui octroya? Sur une fausse accusation, il le fit condamner à un an de chaîne et de cachot.

En vain je pleurai, je suppliai, en vain, mourante, je me traînai à ses pieds. Il fut inflexible. Michel fut jete

en prison. .

Nuit et jour, il me semblait le voir dans son noir cachot, sur son banc de bois. Un pareil supplice à cet homme si intelligent et si boni Car la bonté se lisait dans sa physionomie, la bonté large des grands esprits, qui expliquent et qui pardonnent tout.

Et son accusateur était mon époux !

A partir de ce jour, je n’ éprouvai plus pour le prince

que de la répulsion.

Je l’avais vu souvent, bien souvent, abuser de sa toutepuissance sur ses serfs et infliger des châtiments qui n’étaient pas en rapport avec le délit. Mais faire condamner un innocent, qu’on sait innocent, un homme e cette valeur, de cette éducation, à un châtiment aussi injuste, voilà ce qui me révoltait jusqu’au délire !

Un jour, j’osai lui dire que c’était lui qui avait, tué son fils, et qu’il châtiait un innocent. Il s’emporta avec une telle violence que je crus qu’il allait me tuer. ^

A partir de ce moment, ma vie fut un enfer. Je n essaierai pas, mon enfant, de te raconter tout ce que je souffris. Ma santé s’altéra visiblement; et toujours j'avais devant les yeux l’infortuné Michel enchaîné dans son cachot. Markewitch, sur ma prière, parvint à le voir.

11 avait été malade. Il allait mieux; mais sa chaîne commençait à entamer la cheville ; il dit à Markewitch que, désormais, il souffrirait avec courage, puisque je daignais m’intéresser à lui.

478 Lfig VIERGES RUSSES.

Dès que je pus me lever, profitant d’une absence du prince, je me rendis à sa prison, 11 me tardait de réparer cette injustice dont le souvenir pesait sur mon cœur comme un remords.

Depuis six semaines que je ne l’avais vu; il était méconnaissable. Sa maigreur était telle qu’on eût dit un spectre. Mais il me sembla plus beau. La souffrance, la dignité révoltée avaient imprimé à son visage un caractère auguste. Et en même temps son eeil douloureux, un peu voilé, sa bouche triste me causaient un attendrissement profond.

Je lui tendis la main.

Il la prit dans ses mains glacées et la porta à ses lèvres.

*-»■ O Excellence! Gomment vous rendrai-je jamais le bonheur que j’éprouve en ce moment!

— Michel! mon frère! lui dis-je avec des larmes, en me pardonnant d’avoir été la cause de cette odieuse condamnation.

«-* Vous pardonner, moi ! se récria-t-il suffoqué par la surprise et l’émotion.

— Vous êtes socialiste, vous devez l’être, n’est-ce pas, Michel?

Il hésita un instant, comme s’il se défiait.

— Que craignez-vous, Michel? Je suis socialiste, moi aussi.

— Vous, vous, Excellence ?

— Oui, moi.

Et je lui racontai ma visite à sa mère, mes lectures, la révolution qui s’était faite dans toutes mes croyances.

Quand j'eus tout dit, il s’écria, avec un indescriptible enthousiasme :

— Oh ! la Russie est sauvée ! Si nos idées s’imposent aveo cette puissance sur les âmes justes des privilégiés, nous verrons bientôt la rénovation de notre pays barbare.

Il m’exprima son admiration et sa reconnaissance en termes que ma modestie m’empêche de rappeler ici.

J’avais deviné juste ; Michel appartenait à la nouvelle école scientifique êt philosophique qui commençait à se former en Russie. 11 en était l’un des principaux adeptes. Ï1 me mit au courant du mouvement qui se produisait alors à Pétersbourg. Ce mouvement avait déjà des journaux et des écrivains de talent, Hertzen et Tehernÿtchewsky, qui ralliaient une grande partie de la jeunesse des écoles.

J’étais complètement gagnée à ce socialisme scientifique qui puisait ses racines dans l’expérimentation et dans la négation de l’ordre actuel, basé sur le mensonge et l’injustice.

Dès ce moment, je parvins à alléger les souffrances de Michel. Je lui faisais passer par Markewitch, qui l’aimait comme son fils, du linge, une nourriture suffisante et surtout des journaux et des livres; car sa plus grande torture, c’était l’oisiveté à laquelle il se trouvait condamné» Enfin, lorsque le prince était absent, j ‘allais le voir. Ces visites mystérieuses étaient pour tous deux des instants de grand bonheur.

Il n’y avait alors d’autre sentiment entre nous que celui de l’amitié : chez moi, là compassion; chez lui,

. la reconnaissance. Mais nous étions heureux de parier de nos idées. Mon esprit avait pris un essor rapide; il s’était émancipé, développé, et dans mon entourage, personne ne pouvait me comprendre.

Ces études me passionnaient d’autant plus que chaque jour je voyais autour de moi d’horribles souffrances, d’atroces misères, de révoltantes injustices»

Le prince, Comme tous lés seigneurs que je fréquentais, sè montrait sans pitié pour ses serfs, les condamnant au fouet pour la plus légère fauté, les excédant de travail et fournissant avec parcimonie à leurs besoins ; en un mot, faisant rendre au bétail humain tout ce qu’il pouvait rendre»

dépendant) un jour, le prince prit fantaisie d’aller visiter la prison du bourg. Pourquoi? Avait-il appris mes

visites, mes largesses aux prisonniers? car pour avoir le droit de secourir Michel, je les visitais et les secourais

lous*

Il trouva que les prisons n’étaient plus que des lieux de délices. Qui donc avait osé se permettre d’introduire

de pareils abus? On me nomma. . .

Ce fut le sujet d’une nouvelle scène ; mais je la ns

tomber d’un mot:

Voulez-vous tuer votre second entant :

J’étais grosse, en effet, pour la seconde fois. C’était toi, ma fille chérie, que je portais dans mes entrailles.

Le prince sembla alors s’adoucir à mon égard; car ce tigre voulait être père.

Il céda enfin à mes supplications et fit rendre Michel a

la liberté. . . .

Dans une courte indisposition qui menaçait d être

grave, Michel le soigna avec beaucoup de dévouement et de sagacité. Il sut donc trouver grâce pour

^ Tu vins aumonde heureusement. Ce n’était pas le fils que désirait ton père; mais tu promettais d’être belle, et il eut vite pris son parti de cette déconvenue.

J’eus enfin quelques mois de véritable bonheur. Le prince alla passer l’hiver à Paris. Je prétextai la santé de mon enfant pour rester en Russie. Il y consentit et

PaQuelsUdoux moments je trouvai dans l’intimité de

Michel, de cet homme vraiment supérieur!

Il ne m’aimait pas. La distance lui semblait si grande qu’il ne pensait point à la franchir. Moi-même j’étais fort éloignée de penser à l’amour. Je partageais tout mon temps entre l’étude et toi, ma fille chérie, qui commençais à me sourire et que j’idolâtrais.

Ce fut aussi un moment de répit pour les pauvres serts. J’obtins de l'intendant qu’il les ménagerait un peu plus.

Mais le prince revint et son premier soin fut de défaire ce que j’av'ais fait.

Il examina les comptes de l’intendant, lesquels se soldaient par un déficit dans les recettes et une augmentation notable dans les dépenses.

Plein d’ostentation, comme beaucoup de Russes, il avait jeté sur toutes les routes cet argent si dur à suer par ses paysans. Autant il était large, généreux vis-à-vis des maîtres d’hôtel ou de ses amis de passage, autant il se montrait avide et parcimonieux vis-à-vis ou pauvre mujick.

Quand je parlais de faire des économies de toilette, il jetait les hauts cris, il me voulait les plus belles robes, les plus riches parures.

— Nous, qu’on traite de barbares, disait-il, nous devons étonner tous les autres peuples par notre luxe, notre goût raffiné, nos grandes allures, notre royale générosité.

Et citait le pauvre travailleur qui devait, sans cesse courbé vers la terre, fournir à ces extravagantes prodigalités !

Toutes mes tentatives pour éveiller sa pitié étaient vaines. Il me traitait de socialiste et m'accusait de semer les idées révolutionnaires parmi ses paysans. Il soupçonnait toujours Michel de m'inculquer des théories destructives de l’ordre social.

Il nous épiait et surveillait mes lectures. Quand un ouvrage français lui tombait sous la main, il le jetait au feu ; car cet homme, qui n’aimait que la vie parisienne, qui prenait aux Français tous les raffinements de leur civilisation, exécrait leur littérature. Il avait en cela toutes les idées étroites de l'empereur Nicolas. Il était, comme lui, poursuivi par le cauchemar d’un 93.

— Oui, lui répondais-je, la Russie aura son 93 ; mais ce n’est pas la littérature française qui l’amènera, ce sont vos révoltantes exactions.

Il m'entendait souvent prononcer des mots, des locutions qui, selon lui, devaient être empruntés à une doctrine, à un système. Et il accusait toujours Michel de l’avoir importé chez lui.

Un jour il partît pour faire une visite dans le voisinage. Au bout d’une heure, il revint sous je ne sais quel prétexte. Il me trouva avec Michel dans la bibliothèque,' et nous surprit lisant un ouvrage de Bakounine. ^

Tu dois savoir que ses colères ressemblent à des crises épileptiques. Il prit une canne et frappa Michel avec la dernière violence, Il en avait le droit : Michel était

son serf.

Comme je jetais des cris d'indignation, il s’approcha

de moi pour me frapper aussi.

Alors le malheureux Michel, qui avait subi cet outrage sans résistance, s’élança entre lui et moi, et, avec ün

regard imposant, superbe î

^ nod. Excellence, dut-il m’en coûter la vie, vous ne frapperez pas la princesse; car dans une heure vous regretteriez ce mouvement de colère.

Le prince, ivre de rage, se précipita sur mon défenseur.

Je crus qu’il allait l’assommer. .

Mais tout à coup il s’arrêta, sa face devint violette, il

trébucha et s’abattit sur le parquet.

Il venait d’être atteint d’une congestion.

Le bon Michel, encore tout meurtri dè ses coups, le releva et le soigna avec un admirable dévouement. Pendant deu* jours et deux nuits U ne quitta point son chevet; et il le guérit. , , ...

Get accident sâuvà la vie de Michel ; mais son bourreau në fut point attendri par les soins qu’il lui prodigua. Ces soiùs, ce dévouement lui étaient dus, à lui, le seigneur. En Moût des Coups et des injures, le serf lui devait respect et affeetioii; ",

Abl tu ne peux comprendre, mon entant, ce qü était

ëët odieux servage î Avec quelle touchante résignation ces pauvres moutons se laissaient tondre, se laissaient battre* et baisaient la main qui, les exploitait, les frappait !

Michel assurément n’avait rien de servile; mais quand i ’exàltàis sa grandeur d’âme, il me répondait avec cette douceur qui est le lot de rinteliigeüce et de la force:

Le prince est ce qu’il pe^t être : une monstruosité de ^individualisme, résultant des monstruosités sociales. Gomme médecin, je ne dois voir en lui que l’être humain, le malade qui réclame mes secours.

Tant qu’il se ressentit de cette crise, le prince parut avoir oublié la scène terrible qui l’avait amenée* 11 avait besoin du médecin.

Mais, quand il fut complètement rétabli, il se rappela le regard de Michel, ce regard qui l’avait terrassé; Alors il n’y eut sorte d’affronts dont Michel ne fût l’objet ; et, comme serf, ces affronts, ces persécutions, il devait les subir sans murmurer*

C'était devant moi surtout que le prince cherchait a l’humilier. Que de fois je vis le rouge dé la honte couvrir ce noble visage!

— Ecoutez, Michel, lui dis-je un jour, je ne puis plus supporter de vous voir ainsi molester et persécuter. Voici une somme d’argent, partez, gagnez un pays étranger* Avec votre intelligence, votre talent, vous arriverez aisément à vous y créer une position*

A ces mots, je le vis pâlir*

i— Mais mon pauvre père infirme, mais ma mère malade, ma jeune sœur Akoulina, que deviendront tous ees êtres qui me sont chers? Ne dois-je pas craindre que le prince ne fasse retomber sur eux sa colère? Mon père, qui est d’un caractère indépendant et ber, ne se rsvoltera-t-il pas? Et alors, vous savez le châtiment qui l’attendrait encore. Enfin, ajouta-t-il d’une voix profonde, m’éloigner de vous, qui m’avez montré tant de bonté, je ne le pourrais pas. D’ailleurs, la jeune princesse a besoin de mes soins. Il se produit parfois dans la santé des enfants des accidents graves qui demandent de prompts secours* Depuis qu’elle est au monde, vous avez bien voulu me confier cette santé si précieuse et si chère , j’aime cette enfant plus que si elle était ma fille* Pardonnez-moi de m’exprimer avec cette familiarité; mais vous me l’avez permise. J’abuse peufcêtresu*

— Non, non, mon bop Michel, m’écriai -je avec un affectueux élan, vous n’abusez pas. Je vous permets d’aimer ma fille comme la vôtre. Puisque vous avez le courage de supporter les traitements du prince, ne nous quittez pas, ne nous quittez jamais. D’ailleurs, que deviendrais-je sans vous? Et ma chère Wanda qui pourrait mourir si vous n’étiez pas là l Je lui tendis la main.

Il mit un genou en terre pour la baiser.

Pour la première fois, je compris que Michel m’aimait; mais avec quel respect !

A partir de ce moment, nos cœurs s’identifièrent. Il s’établit entre nous une entente que les paroles eussent moins bien exprimée que notre silence. Un regard suffisait pour nous comprendre.

Mais cette affection était absolument pure. Jamais la moindre pensée coupable n’entra dans mon âme ni dans Pâme de Michel. Quoique pour nous la distance sociale n’existât point, cependant, à notre insu, le préjugé agissait sur nos sentiments.

C’était, d’ailleurs, auprès de ton berceau eue nous nous rencontrions ; et une pensée coupable peut-elle naître dans le cœur d’une mère auprès du berceau de son enfant!

Hélas 1 je ne tardai pas à reconnaître la vérité des prévisions de Michel.

Une nuit, nuit terrible, ta vieille gouvernante vint m’éveiller, et, d’un air égaré, me dit :

— Vite, vite, Excellence, la petite princesse suffoque, elle étouffe.

Je me levai en hâte, et j’envoyai chercher Michel.

Tu avais le croup. Puisses-tu, ma fille bieh-aimée, ne jamais connaître les angoisses que j’éprouvai dans cette nuit horrible, dont le souvenir, après vingt ans, me fait encore frémir !

Il semblait à tout instant que tu allais expirer.

Ton père s’en prenait à Michel qui n’avait pas su pré-

venir l'effroyable maladie. Il jurait que, si tu mourais, cent coups de knout le vengeraient de l’impuissance de la médecine, de l’ignorance du médecin.

Un instant tu parus morte.

Par une intuition héroïque, Michel, désespéré, appliqua ses lèvres sur les tiennes, et, par une aspiration intense, au risque de s’inoculer la terrible maladie, il dégagea l’obstacle. On vit aussitôt tes beaux yeux se rouvrir, le sang circuler de nouveau sur tes joues violettes, tes lèvres remuer, et l’on entendit ce mot divin

sortir de ta bouche : maman.

Tu étais sauvée. Ah ! oui, tu es un peu la fille de Michel ; car il t’a, lui aussi, donné la vie.

Quant à moi, folle, oui vraiment folle de joie, oubliant la présence de ton père, je sautai au cou de Michel, et je l’embrassai.

Hélas I ce mouvement spontané fut la cause de tous nos malheurs.

Alor3 les bârines (1), comme les burinas (2), embrassaient leurs serfs. Il n’en est aucun, si puissant fût-il, qui eût refusé d’embrasser son serf à Pâques. Mais moi, je traitais Michel en égal. Je ne l’avais jamais embrassé, dans la crainte de lui rappler sa condition. Ii le sentait ainsi.

Jamais donc, dans ses rêves les plus ambitieux, il n’eût osé espérer un baiser de moi.

Ce baiser le foudroya. Bouleversé, pâle, il chancela et tomba défaillant sur un siège.

Et ton père était là. Il nous regarda tous deux, d’un regard que jamais je n’oublierai : le soupçon bas, la jalousie féroce, la vengeance, la haine, tous les mauvais sentiments étincelèrent dans ce regard.

— Ah ! voilà donc, s’écria-t-il, suffoquant de rage, le résultat de votre immonde socialisme ! Les serts se pâment quand leurs bârinas les embrassent. Mais je

(1) Maître.

(2) Maîtresse.

|g(j' LES VIERGES RUSSES.

mettrai bon ordre à ce dévergondage, je vous en

réponds. . ..

Michel expliqua que sa faiblesse venait des angoisses

passées et du bonheur soudain que lui avait causé ta résurrection .

— Tu ne laissais mourir Tentant, s écria le monstre, que pour te faire des mérites auprès de la mère, en la sauvant. Grois-tu que je sois dupe ? Je ne vois que trop votre jeu. Il y a longtemps que je m’aperçois de cet ignoble penchant, auquel, par respect pour moi-même, je ne voulais croire encore. Ma femme, la princesse Kryloff, aimer un serf! Ah! les nobles amours! Mais vous avez compté sans moi, mes galoubtchiks(l). Je vous apprendrai ce qu’il en coûte de tromper un Kryloff.

Voici ce que fit le prince : tant que tü réclamas ses soins, il laissa Michel auprès de toi. Seulement il nous lançait des regards obliques, qui nous glaçaient d effroi. Un matin, il entra dans ma chambre et me dit avee son

odieux rire :

— Votre amoureux est arrêté.

Je me sentis pâlir.

— Vous voulez parler de Michel? Arrêté? pourquoi? — Il m’a manqué de respect, il a levé la main sur moi. — Lui ? C’est impossible !

— Je le fais surtout châtier, parce qu’il ose vous

aimei\

— Mais il ne m’aime pas comme vous T'entendez, je vous le jure, m’écriai-je, haletante d’effroi.

Le prince riait toujours de son mauvais rire.

-T- Et vous l’aimez aussi. Tenez, regardez-vous dans la glace ; pâliriez-vous ainsi, si je vous annonçais que je fais donner le knout à un autre?

1 « • TC T . fi *4. J 1 A IrnAïll O Mlftfl PI 9

— Oui.

J’étais véritablement éperdue.

(1) Colombes, mot fort employé par les Russes dans le langage familier.

LES VIERQES ROSSES.

■ ; Non i non ! vous pe ferez pas cela. Get homme qui vous a sauvé la vie, qui a sauvé la vie de notre enfant ! Pierre, je vous en conjure ; tenez, me voici à vos genoux, suppliante, humiliée ; Pierre, soyez bon, soyez humain. Epargnes cet homme ; je vous jure qu’aucun autre sentiment que la reconnaissance ne m’unit à lui.

De la reconnaissance; pour un serf!

Il ricanait toujours.

Je ne l’entendais pas; je voyais seulement Michel outragé, torturé, supplicié.

__ Tenez, dis-je encore, si vous avez des soupçons, de la jalousie, nous Téloignerons. Mais, de grâce, épargnez votre sauveur, le sauveur de notre chère Wanda.

— Je n’y puis plus rien. Les juges l’ont condamné, sur ma déclaration, à recevoir cent coups de knout.

C’est une condamnation à mort, m’écriai-je. Il est

innocent, complètement innocent. Jamais il ne m’a dit un mot qui pût me faire supposer qu’il osât m’aimer.

S’il ne vous aime pas, la manière dont vous plaidez

sa cause me convainc suffisamment que vous l’aimez, vous. Et cela suffit pour que je me venge.

Je pus lire dans son regard, dans son maintien, une résolution inébranlable.

Alors je devins tout à fait folle ; et au lieu de le supplier, je l’injuriai.

— Tigre ! Barbare ! Sauvage!

Je ne me souviens plus de ce que je lui dis ni de ce qu’il me répondit.

J’entendis seulement ces paroles épouvantables :

— r Non, je ne lui ferai pas grâce ; et je prétends même que vous assistk-j; à son supplice. Si vous refusez, il recevra deux cents coups.

Il n’y avait pas à lutter.

Les châtiments corporels sont maintenant abolis en Russie, quoique les verges et le fouet fonctionnent toujours; mais le souvenir n’en est point effacé. On comprend donc la tragique émancipation qui se prépare au sein

I3R les vierges russes.

du peuple russe, de ce peuple qui, hier encore, était soumis au régime du knout.

Cette journée compte parmi les plus lugubres de ma

misérable vie. .

Au centre de la place du bourg de Barkeloff, l'instrument du supplice était dressé. C'était une espèce de chevalet plat, bas et incliné, sur lequel allait s'étendre le

supplicié.

Quand notre voiture arriva sur la place, le bourreau et le condamné ne s’y trouvaient pas encore.

Un cercle s’était formé de quelques centaines de personnes, qui venaient assister au supplice, spectacle qu’on jugeait salutaire pour le peuple.

Une douzaine de Cosaques, la lance au poing, maintenaient le cercle des curieux à une certaine distance du chevalet.

j’étais semblable à une morte. Je me sentais si ébranlée, si faible, que je craignais à tout instant de m’évanouir.

Pas de sensibleries ridicules, me dit le prince avec menace.

Je retins les larmes qui me montèrent aux yeux, à la vue du chevalet taché de sang, où mon pauvre Michel allait s'étendre. Car, mon mari l’avait voulu, je l’aimais désormais de toutes mes forces, de toute mon âme, ce martyr.

Notre voiture était à peine arrivée que la foule s'écarta et livra passage à un personnage, dont le seul aspect fit courir parmi les spectateurs comme un frémissement. C’était une sorte de mamelouk, d’hercule trapu, au front bas, aux pommettes saillantes, aux cheveux roux, aux narines épatées, aux prunelles fauves. Ses manches retroussées découvraient des bras velus, musculeux. 11 tenait dans ses mains ignobles un assortiment de lanières (1), qu’il semblait choisir et disposer avec soin.

; (1) Le knout est une longue lanière recuite dans une espèce

— Quel est cet homme? demandai-je avec des yeux hagards.

— C’est le bourreau, me répondit le prince impassible.

Le bourreau ! ce mot retentit dans mon cœur comme

un glas de mort.

Le cercle s’ouvrit bientôt une seconde fois. Michel parut entre deux gendarmes, accompagné de l’officier de police. Il marchait d’un pas résolu, le front haut; jamais il ne me sembla plus beau.

Que ne pouvais-je lui crier mon amour, courir à lui, le serrer dans mes bras, et, devant tous, protester contre cet humiliant supplice 1

Mais la moindre démonstration m'était interdite, sous peine de voir doubler le châtiment.

Il m’aperçut cependant. Son front pâle se colora, son puissant regard m’envoya un adieu dans une sorte de projection électrique. Mes yeux aussi durent lui porter les élans de mon âme. Dans ce regard, mos cœurs se confondirent, s’étreignirent.

Cette union ayant pour autel l’instrument du supplice, pour prêtre, le bourreau, c’était l’union de deux révoltés qui juraient une haine implacable aux oppresseurs.

Le prince surprit ce regard, et me dit en français :

’ — Regardez-le bien, madame ; car il y a tout lieu de

croire que vous le voyez pour la dernière fois.

L’officier de police déroula un papier, et lut à très haute voix la sentence qui condamnait Michel Fédéroff à quatre-vingt-dix-neuf coups de knout (1) pour le fait d’injures et, de sévices graves contre son seigneur.

Michel écouta cette sentence avec une noble impassibi-

d’essence, fortement enduite de limaille métallique, et so terminant par un petit crochet de fer. Cotte préparation la rend très dure et très lourde. Les bords repliés forment une rainure. En s’abattant sur le dos nu du condamné, ces bords coupants s’incrustent dansées chairs. Au lieu d’enlever ia lanière, l'exécuteur la tire à iui horizontalement, et au moyen du crochet ddtache et ■«•amène de longues bandelettes de chair qui volent et se di -j ersent en tous sens.

(1) La loi russe voulait que le nombre de coups fût toujours impair.

lité. Il avait même sur les lèvres un sourire de pitié pour ses bourreaux.

Après avoir lu la condamnation, l'homme de police se retira; et le mamelouk trapu, qui avait achevé de préparer ses lanières, s’avança en criant d’une voix rauque, menaçante, ironique, qui me secoua d’horreur :

A nous deux, maintenant, mon joli garçon ! Nous verrons bien tout à l’heure, si tu riras.

Il s’approcha pour le déshabiller. Mais Michel, d’un geste, le repoussa, dégrafa lui-même et laissa tomber à ses pieds la peau de mouton jetée sur ses épaules.

Il n’était plus recouvert que d’une blouse de toile. Je le regardais avec des yeux agrandis par l’horreur.

— Ah 1 beau galoubtcbik! reprit le bourreau de la même voix stridente. Tu m’épargnes de la besogne; mais je ne t’épargnerai pas, moi. D’abord, il faut que je te lie.

On voyait que, malgré lui, le bourreau se sentait intimidé par le calme [digne, un peu hautain du condamné.

~~ Fais ton lâche métier, dit simplement Michel.

Et, tranquillement, il s’étendit, la poitrine contre le chevalet.

Le bourreau, tout en prodiguant à sa victime les plus infâmes railleries (1) , lui garrottait les mains sous la planche, que le patient tenait ainsi embrassée. Ensuite il assujettit les pieds à l’extrémité en les liant fortement; et, avec un couteau, il fendit la blouse pour mettre le dos à nu.

Puis, s’étant reculé, il fit siffler en l’air sa redoutable lanière, et de toute sa force l’abattit sur le corps de Michel.

Je mordis mon mouchoir pour ne pas crier et j’enfonçai mes ongles dans îe drap de 1$ voiture.

Le knout s’incrusta dans le dos de Michel, fit jaillir le

(1) généralement, avant l'exécution, le bourreau, comme les geôliers., s’amusaient à augmenter par de grossières plaisanteries les angoisses du condamné.

sang; et, en le tirant à lui, le bourreau ramena un long lambeau de chair.

J’entendis un cri sourd, douloureux, qui me déchira les entrailles.

L’officier de police qui surveillait, impassible, cette horrible exécution, cria :

— Un!

Le bourreau reprit son élan.

— Deux ! fit l’officier.

Et j’entendis un second cri étouffé.

— Trois !

Je vis confusément volei nn l’air une épaisse bandelette ensanglantée; et j’aperçus un ruisseau de sang inonder la blouse de mon ami.

Et puis je ne vis plus rien; mes forces étaient à bout. Je m’évanouis.

J’avais, moi aussi, mon bourreau. Il me fit respirer des sels, et me rappela à l’atroce réalité.

Michel venait de perdre connaissance sous le vingtième coup. Un instant on l’avait cru mort.

L’aide du bourreau introduisit entre ses lèvres contractées par la douleur un cordial qui le ranima; et l’exécution continua.

— Je vous en supplie, épargnez-moi la vue de ce spectacle, dis-je au prince. Vous voyez que je suis incapable de la supporter plus longtemps.

— Mais s’il ne vous sentait pas là, répondit le barbare avec une ironie cruelle, il serait déjà mort; car ce bourreau a une poigne d’enfer.

Je n’insistai pas. Je croyais d’ailleurs de mon devoir d’assister mon ami pendant cette effroyable agonie.

Cependant l’effort fut au-dessus de mes forces. Au cinquantième coup, je m’évanouis de nouveau. Le prince me renvoya; mais lui, res£a jusqu’au bout.

Au quatre-vingt-dix-neuvième coup, le dos de Michel n’était plus qu’une épouvantable plaie. Cependant le martyr respirait encore.

Markewitch le reçut dans ses bras en pleurant et le ramena à la vie. »

Ici Wanda interrompit sa lecture.

Sa poitrine était haletante, ses yeux étincelaient d’horreur.

— Et c'est cet homme, ce barbare, qui est mon père ! O ma mère, 6 Michel, je vous vengerai, je lé jure. Mais j’entends du bruit, un pas qui approche, c’est lui. Vite, Katia, cache ce manuscrit ; il nous l’enlèverait, le lirait ; et peut-être ma mère et Michel ne sont-ils pas entièrement à l’abri de ses coups.

Katia cachait le manuscrit, au moment même où le prince entrait comme une bombe.

— Quoi ! s’écria- t-il, un homme s’est tué chez moi?

Wanda ne répondit pas. Elle regardait son père avec

épouvante.

— Qu’est-il arrivé? Je veux le savoir, insista- t-il.

— Je ne sais pas.

— Tune sais pas?

— Je ne sais plus, dibelle en passant les mains sur son front.

Le prince crut que sa tille devenait folle.

— Et vous, Katia, me répondrez-vous?

Katia également se taisait.

Le prince les regardait tour à tour; et s’approchant vivement de Katia, il lui secoua le bras.

— Que signifie encore ce mystère? On n’entend plus parler que suicides, assassinats, morts subites; il y a là quelque nouvelle machination de ces infâmes socialistes.

— C’est votre férocité qui fait les socialistes, repartit Wanda. Ce qui a fécondé l’idée révolutionnaire, c’est le sang des martyrs, des premiers apôtres, le sang des Michel Fédéroff.

À ce nom, le prince recula de quelques pas. Il devint

livide. Il attachait sur sa fille un œil hagard, épouvanté.

— Ce nom... qui t'a dit...? balbutia-t-il.

— Je sais.

— Des socialistes, reprit le prince, qui pénètrent ici dans ma maison, qui veulent m’enlever le cœur de ma fille, comme ils m’ont pris le cœur de ma femme. Mais je les découvrirai, les démasquerai, les frapperai. Qui?... qui?...

— *G’est bien malheureux, n'est-ce pas, que le knout soit aboli? dit Wanda.

— Vous me rendrez fou, s’écria le prince en prenant son front à deux mains.

Wanda le regardait d’un œil sombre, sévère, écrasant.

Pour se soustraire à ce regard qui le terrifiait, il sortit en fermant la porte avec fracas.

Aussitôt que ses pas se furent perdus dans les appartements du palais, Wanda reprit sa douloureuse lecture.

« Au bout de huit jours, quand je sus que Michel avait recouvré toute sa connaissance et pouvait lire une lettre, je lui écrivis par l'entremise de Markewitch, afin de le soutenir, de le réconforter, afin de lui rendre l’espoir et le courage. Pour effacer l’affront qu’il avait subi, je lui disais que désormais ma vie était liée à la sienne.

Le prince, devinant sans doute, à mon attitude, l'horreur qu'il m'inspirait, et voulant surtout me séparer de Michel, imagina de m’envoyer avec toi dans la province de Perm, où il possédait, au pied des monts Ourals, non loin de Krylowa, une vaste propriété et une résidence seigneuriale.

Le domaine de l’Ukraine est un paradis terrestre, en comparaison de la sauvage solitude où j’allais vivre. Tu la connais sans doute ; mais peut-être ne connais-tu pas le travail des mines.

La propriété du prince contenait des mines d'argent et de mercure qu’il faisait exploiter par ses serfs.

On condamne généralement au travail des mines les

grands criminels, les assassins, aujourd’hui les socialistes, que l’on confond avec les assassins. Mais là, c’étaient d’honnêtes et doux paysans qui, de par la volonté du maître, s’enfouissaient vivants dans les profondeurs de la terre pour y chercher le précieux métal dont jamais il ne leur reviendrait la moindre parcelle. Et ce dur et sombre travail, ils l’accomplissaient en retour d’une parcimonieuse nourriture. S’y refusaient-ils, on les condamnait au fouet.

Depuis dix-sept ans, j’habite un pays de liberté, et je me demande si les quelques années que j’ai passées dans cette Russie maudite ne sont point un rêve. Mais non, c’est la réalité. Il y a dix-sept ans, ces choses-là se passaient encore dans l’empire des czars.

Et ce pauvre peuple, lui, le plus fort, ne se révoltait pas! Cent millions d’hommes acceptaient cet esclavage imposé par un million de leurs semblables (i). Je me demandais parfois si ces malheureux avaient en eux le sentiment de la justice; et si jamais le progrès des lumières aurait raison de cette ignorance, de cette passivité, de cet engourdissement intellectuel.

Je pensais qu’il fallait préparer une génération nouvelle, et que l’instruction seule pouvait amener la réno-, vation de la nation russe.

Je fondai quelques écoles. Mais ton père revint ; et en apprenant l’ouverture de ces écoles, il recommença ses invectives contre mes idées socialistes. — A quoi bon instruire le peuple ? Pour lui faire sentir plus douloureusement sa triste destinée, lui inspirer le dégoût du travail, l’insubordination vis-à-vis du seigneur et ces idées d’indépendance qui sont la plaie de l’époque.

Il ferma mes écoles. L’hiver approchait. Je désirais aller à Pétersbourg. il s’y refusa, prétextant qu’à Pétersbourg je ne manquerais pas de me mettre en relations avec les libéraux.

(1) Il y a en Russie environ un million de nobles : 650,000 héréditaires, et 350,000 qui ne le sont pas.

LES VIERGES EUSSES. 1Vn>

Vers la fin d’octobre, tu tombas gravement malade. Le médecin de Perm et Markewitch Pavaient condamnée.

Je prononçai le nom de Michel qui déjà t avait sauvée. Le prince, affolé lui-même, consentit à le faire venir.

Quel bonheur de nous revoir ! Mais ce bonheur était bien amoindri par les angoisses que me causait ta maladie.

Dès que tu allas mieux, car Michel te sauva la vie une seconde fois, ton père reprit ses injustes défiances, ses soupçons, ses colères au milieu desquelles, perdant tout sangfroid, il me frappait de la manière la plus outrageante.

Ces scènes continuelles m’humiliaient et me désespéraient à un tel point, que je résolus de prendre la

fuite. . ■ j

Michel d’ailleurs allait repartir pour 1 Ukraine. Que deviendrais-je sans lui dans ce désert de neige ! ^

Et puis, je ne voulais plus subir le supplice que m infligeaient mes devoirs d’épouse envers un homme que je ne pouvais ni aimer, ni estimer; qui ne m’inspirait même

que de l’aversion, de l’horreur.

Ce qui me décida, ce fut l’intention qu’il manifesta de

passer l’hiver à Krylowa.

Je communiquai mon dessein à Michel, qui fut épouvanté de ma résolution.

Cependant, Michel céda à mes instances, et il rat convenu qu’il protégerait ma fuite.

Ta santé était revenue. Je pouvais t'emmener avec moi

sans danger.

Je fis vendre en secret mes bijoux à Perm. Us me procurèrent une somme plus que suffisante pour notre voyage et notre installation en pays étranger.

Une fois hors de Russie, Michel, grâce à son talent, suffirait à nous faire vivre. Je préférais, du reste, la pauvreté avec lui, à un luxe princier, obtenu par des exactions que réprouvait ma conscience. Nous profitâmes d’une courte absence du prince pour mettre notre projet à exécution. Nous partîmes avec de faux passeports, au milieu de la nuit du i3 novembre 1860.

On nous avait dit que le Volga n'était pas encore pris. Nous comptions le descendre en bateau jusqu’à la mer Caspienne.

Avec quelle ivresse recueillie et profonde je posai ma main dans celle de Michel ! Avec quelle reconnaissance émue il acceptait ma confiance et mon affection !

Je te serrais dans mes bras avec délire ; je pourrais du moins t’élever dans un pays libre, un pays où les barbaries dont j'avais été témoin étaient impossibles.

Nous allâmes sans encombre jusqu’à Kasan. Notre vozok (1), malgré les mauvaises routes, avançait avec une rapidité vertigineuse.

Grâce à notre padarojné (2), nous n’attendîmes jamais dans les relais de poste. Mais à Kasan, quel fut notre désappointement, je dirai même notre terreur : nous trouvâmes le Volga complètement gelé ! Nous résolûmes de changer d’itinéraire et de traverser la Russie pour gagner la frontière de Prusse.

Par les mauvais chemins, les mauvais temps, il nous fallut cinq jours pour atteindre la frontière.

Là, nous fûmes arrêtés.

Aussitôt après notre départ, le prince avait télégraphié à Pétersbourg ; et sur toute la ligne des frontières russes, notre signalement était donné.

On me sépara immédiatement de Michel, sans qu’on daignât me dire le sort qu’on lui réservait.

Quant à moi, on me reconduisit à Krylowa, escortée de plusieurs gendarmes, comme une prisonnière.

Je m’attendais à des scènes violentes, à des reproches, à des coups peut-être. Je fus donc fort étonnée et même effrayée de trouver le prince parfaitement calme.

Mais on lisait sur son visage une résolution féroce.

Il commanda à ta vieille gouvernante de t'emporter.

(1) Berline de voyage. *

(2) Ordre des autorités russes aux maîtres de poste de donner des chevaux à celui qui en est porteur.

Puis, comme je me dirigeais vers mon appartement habituel :

— Non, pas là, dit-il. Suivez-moi.

Je le suivis.

Il me conduisit dans un pavillon qu on n habitait jamais.

Dans ce pavillon, une pièce était disposée pour me recevoir. Elle ne contenait que le strict necessaire.

Voilà désormais votre appartement, et vous n'en

sortirez qu’avec ma permission, dit le prince d un ton d’autorité qui n’admettait aucune protestation.

Je n’osais . d’ailleurs ni parler, ni me plaindre, de peur de provoquer une tempête.

— Et... ma fille? hasardai- je cependant. Ne pourrai-je du moins l’avoir auprès de moi ?

— Non. On vous l’apportera un instant dans la journée, voilà tout.

— Gomment ! m’écriai-je, je vais donc être prisonnière ici, chez moi !

— Chez vous? Dites : chez moi, madame.

— J’écrirai à ma famille.

— Ecrivez, si bon vous semble, répondit-il avec un sourire qui me fit frémir.

Je compris que, malgré tout ce que je pourrais écrire, j’étais liée à cet homme, et à tout jamais, sa propriété, son esclave.

Je contins mon désespoir ; et je parus me soumettre.

J’étais brisée moralement et physiquement. Quinze jours de voyage par une température de vingt degrés de froid, des émotions poignantes, une inquiétude mortelle au sujet de mon ami m’avaient anéantie. L’âme comme le corps ne peu vent supporter qu’une certaine somme de souffrance, passé laquelle l’insensibilité se produit. J’étais arrivée à cette extrême limite de la douleur. Je ne sentais plus qu"un immense besoin de repos, de chaleur et de . calme.

J’entendis vaguement des bruits de chaînes, de ver-

198 LES VIERGES BUSSES.

rous, de serrures. Vaincue par le sommeil et la fatigue, je m’endormis.

Le lendemain, en m'éveillant, j’aperçus sur la table un déjeuner servi.

Je regardai autour de moi ; je me souvins alors des événements de la veille. Ce n’était pas un cauchemar, mais une atroce réalité.

.Te sautai à bas do mon lit, je courus à la porte, je l’ébranlai vainement, elle était fermée.

Ainsi, c’était bien vrai, j'étais prisonnière, prisonnière de mon mari 1 Je fus prise d’un véritable délire. Je secouai de nouveau cette porte fermée, j’ouvris la fenêtre. Elle donnait sur un fossé très profond; je ne pouvais tenter de m'évader qu’au péril de ma vie.

Je pensai à m’y précipiter pour en finir avec une existence aussi misérable. Mais je songeai à toi, à Michel, encore plus à plaindre, et qui, à cause de moi, endurait certainement les plus aflreux supplices. Je me rappelai l’horrible spectacle de Barkeloff. Je revoyais par le souvenir cette sanglante image, je croyais entendre ses cris déchirants.

J’attendrais de connaître son sort avant de décider du mien. Si j’apprenais sa mort, la mienne serait bientôt résolue.

Mon geôlier venait me voir quelquefois* ün jour, il me sembla disposé à la miséricorde. Il cherchait à excuser sa conduite à mon égard. Il me châtiait, disait-il, pour soumettre mon esprit rebelle, et aussi par jalousie ; parce qu’il m’aimait toujours, malgré toutes mes fautes.

Il voulut reprendre ses droits d’époux. Folle d’horreur, je me précipitai vers la fenêtre ; je l'ouvris :

.»» Si vous m’approche/., lui dis-je, je me jette par la fenêtre.

i*- A votre gré, répondit-il, je me retire ; mais vous saurez que votre Michel paiera votre désobéissance.

A ces mots, toute ma résistance se fondit, ma dignité fléchit, je me résignai.

LIS V1BRGB8 RUSSES.

Pondant six mois, je supportai co martyre sans nom : subir l’amour d'un homme pour lequel je n’éprouvai a que de l’exécration.

Quand il no me menaçait pas de torturer Michel, U mo menaçait de me séparer entièrement de toi, qui étais tua seule consolation. Tu semblait déjà comprendre mes souffrances. Lorsque je pleurais, tu me regardais avec tes grands yeux, déjh si profonds, et tu m’embrassais pour me eonBoler de ce chagrin que tu ne connaissais pas.

Chère enfant, cher amour, ton bon petit cœur ao révélait déjà dans tes douces caresses pour la pauvre

prisonnièro.

C'était une véritable séquestration. Cette choso-la se pouvait en Russie. Aujourd’hui même, elle est encore possible. Pour quiconque peut payer la police et le» juges, police et juges sont aveugles et muets. Aussi, dans ces provinces reculées, presque désertes, l’abus règnc*t-il en souverain. « Le czar est si loin ! »

Depuis quelques jours, je remarquais un redoublement de précautions, de rigueurs même dans la surveillance qu’on exerçait autour de ma prison; et je ne voyais plus

mon bourreau. .

j’en demandai l’explication. On m'apprit qu il était parti précipitamment pour Pétersbourg, on recommandant la vigilance la plus stricte.

Je respirai. Ne plus le sentir là, près de moi, c ôlaU déjà un soulagement.

Des idées d’évasion me vinrent à l’esprit. Peut-être qu’en corrompant mes gardiens par des promesses, car je n’avais pas autre chose à donner, réussirais-je ii réchapper de nouveau, et à gagner, non plus la frontière de Prusse, mais celle de l’Asie, qui était voisine; puisr je descendrais par le pays des Kirghis jusqu’à la mer Caspienne. Mais pour cela, il fallait de l’argent. Comment m’en procurer ?

U faisait une belle et rayonnante matinée d'avril, La

neige commençait à fondre. Avec le soleil, l’espoir nie revenait au cœur.

Mes regards erraient sur le steppe verdoyant. Qui comprendra jamais comme moi, pauvre prisonnière, les charmes des steppes immenses ! Ma fenêtre était ouverte. L’air, chargé de senteurs printanières, entrait à flots dans ma prison avec les rayons du soleil. Le ciel resplendissait. De beaux nuages d’or en traversaient l’azur comme d’heureux voyageurs. Des cailles et des courlis passaient en bandes venant de l’Orient. J’entendais le bruit de leurs ailes et leurs cris joyeux. Du côté du sud, des cigognes, leurs grandes ailes déployées, arrivaient portées par la brise. A une plus grande distance, des aigles planaient, les yeux fixés sur le soleil. Tous ces êtres allaient où l’attrait les poussait. Ils accomplissaient leur destinée. Ils étaient libres surtout. Je me sentis empoignée par un désir intense de liberté.

Tout à coup, dans cette plaine ordinairement solitaire, je vis se dessiner une forme humaine. C’était un mujlck; il approchait en se dissimulant derrière les monticules qui forment comme des vagues fixes sur le steppe.

Je le suivais des yepx avec un intérêt croissant. A mesure qu’il avançait, mon cœur battait plus fort. Pourquoi mon cœur battait-il ainsi ? Je n’en savais rien ; c’était comme un pressentiment. Cet homme, je ne le connaissais pas; mais je croyais deviner que c’était un libérateur.

Arrivé à une certaine distance, il s’arrêta, parut scruter du regard tous les alentours, et, n’apercevantpersonne, il me montra un papier.

En cet instant seulement, je reconnus Michel. Oh ! quel bond mon cœur fit dans ma poitrine !

D’où venait-il ? Comment avait-il pu s’évader ? Comment surtout savait-il que j’étais là ?

Mais quelle démarche téméraire! Si on le surprenait faisant des signes, quel danger ne courait-il pas !

Cependant, comme le prince était absent, j’avais un

peu moins de frayeur. Je lui répondis par figues également que je le comprenais ; et aussitôt je m„ m déchirer mes linges par bandelettes très minces, defaç à former un cordon assez long pour atteindre le bas du

^Ce cordon fut bientôt fait. Je le lançai par la fenêtre, après avoir attaché à l’extrémité un objet un peu pesant.

Je me rappelle que c’était un jouet, que tu avais oublie la veille. Je pensai que ce serait une excuse, si on l’apercevait. Je pourrais dire que, croyan. te voi loin, ie t’envoyais ce jouet.

Alors Michel, jetant autour de lui un regard anxieux, s’avança avec agilité et prudence à travers les massifs de sapins qui s’étendaient à droite du pavillon.

Il enroula la lettre autour du jouet. Je le remontai

F Je^enafe enfin une lettre de mon ami, dont depuis six mois je n’avais eu aucune nouvelle. Avec quelle émotion

mon regard la dévora I ».

Il avait été condamné aux mines. 11 faisait partie d un convoi de condamnés ; mais, arrivé au delà de Kasan, il avait réussi à s’évader. 11 se doutait qu’il me trouverait ici .

A Krylowa, il avait appris que le prince était absent, que j’étais prisonnière; et il venait pour me délivrer. 1 n’y avait pas un moment à perdre. Depuis cinq jours, i avait quitté le convoi. On devait être à sa recherche. Le prince, apprenant son évasion, s’empresserait - accourir.

n fallait donc se hâter. ...

A six heures, c’est-à-dire à la nuit tombante, il grimperait sur un sapin, du haut duquel il me lancerait une corde à nœuds que j’attacherais solidement aux barreaux de ma fenêtre ; et à minuit précis, il serait au bas, monterait auprès de moi avec les instruments necessaires

pour desceller les barreaux.

Comme nous n’avions pas d’argent pour gagner la frontière occidentale, nous atteindrions l’Oural et descendrions vers le Sud par le pays des Kirghis.

^02 jJsë Vièiujes ftù'êsUë.

Gâtait exactement lë projet que j’avais conçu moimêirié, fflais qüe je iie pouvais réaliser, livrée à mes propres forcés*

A minuit, je Suspendis la Corde, avec quelles angoisses !

Michel était à peine à mi-chemin que j’entendis un bruit sourde comme une masse qui tombe sur là terre.

Ge bruit résonna jusqu'au fond de mes entrailles. Je tâtài) plus de corde. Je l’avais mal attachée, elle avait cédé*

Je né saurais te peindre mes perplexités pendant cette horrible nuit. Que faire? Je ne pouvais appeler, je ne pouvais le secourir* et il était là) en bas* blessé, mourant peut-être.

Je prêtais l’oreillêj jë n’entendais rien, rién que les palpitations de mon cœur, rien que les pas des karaoulnays (!) faisant leur ronde. Le moindre bruit, la moindre parole pouvaient leur donner l’éveil et perdre mon ami, s’il n’était pas mort*

Je passai toute la nuit à la fenêtre, retenant moü souffle^ espérant surprendre un bruit, un soupir, un gémissement

Rien 1 II était mort sans doute*

Les premières lueurs du jour me trouvèrent à la même place. Uii épais brouillard enveloppait la terre; mes yeux percèrent le brouillard; il n’ÿ avait personne en bas.

Je pus le croire sauvé* En tout cas la sentinelle n’avâii pas surpris le bruit de sa chute.

Dès que le brouillard se dissipa) ô joie ineffable ! j’aperçus Michel sur îe sapin le plus rapproché du pavillon.

Je posai la main sur mon cœur pour lui faire comprendre ma joie présente et mes anxiétés passées. 11 me montra la corde* Je compris* Je m’éloignai de la fenêtre. Il la lança dans ma chambre avec une merveilleuse adresse*

{1} G-àrdes dé niiit â la campagne. A la ville, on les appelle dvornicks.

Au moment même* j’entendis la porté grincer. Je poussai du pied le paquet de cordes sous ma chaise longue. C’était l’homme de confiance du prince qui entrait.

Le traître, avec ses yeüx fuyants, sa mine basse, porta directement soft regard du côté de la chaise longue. Il aperçut sans doute les cordes ; mais il fit semblant ue ne rien voir.

n me demanda comme d’habitude ce que je désirais pour mon déjeuner.

J’étais si émue, que je pouvais à peine parler. Lui, Avait l’air indifférent; mais je sentait qu’il voyait tout, qu’il devinait tout.

Il sortit.

Je m’élançai à la fenêtre pour faire des signes à Michel; Michel n’y était plus.

Que faire ? Il viendrait k minuit comme la veille, et certainement on l’épierait, on le surprendrait, on l’arrêterait ; et alors quel sort l’attendrait 1 J’étais comme folle. J’allais à la fenêtre, et ne voyant rien, je revenais sur ma chaise longue* haletante d’angoisse, ne trouvant aucun moyen de prévenir mon ami.

Voici à quoi je m’arrêtai : Je n’ouvrirais pas ma fenêtre* et j’entretiendrais toute la nuit de la lumière dans ma chambre. Il devinerait que nous étions surpris.

H comprit en effet. Il ne s’approcha point : mais vers minuit, je vis circuler des loutchines (4), j’entendis des coups de feu. On le traquait, on le tuait peut-être. Cependant, comme peu à peu le bruit se perdit dans le lointain, je dus croire qu’on ne l’avait pas atteint, qu’il avait su dépister ces chasseurs d’hommess Le surlendemain, le prince arrivaits Ü iildiita immédiatement chez moi; 11 alla droit à la chaise lotigue et la poussa brutalement du pied ; mais le paquet de cordes n’y était plus.

(1) Espèces de torches faites avec des branches de sapin enduites de résine.

— Où sont ces cordes ? demanda-t-il impérieusement.

Je vis bien qu’il était inutile de nier. J'ouvris une

armoire, où je les avais cachées.

— Les voilà, lui dis-je.

— C’est bien. On ne m’avait pas trompé. Mais je te préviens que tu ne t’évaderas plus, ma colombe. Je t’aime trop, vois-tu. Je veux te garder pour moi seul.

Il sortit.

Quelques heures après, il revint accompagné du perfide intendant.

Qu’allait-on faire ?

Le prince ouvrit un petit cabinet de toilette attenant à ma chambre, et m’invita poliment à y entrer. La politesse et le calme du prince me glaçaient d’effroi.

On m’enferma à clef; et un instant après, j’entendis dans ma chambre des pas lourds, puis des coups de pioche, comme si l’on démolissait la muraille.

Je me perdais en conjectures. Cependant, comme ce travail se prolongeait, mon anxiété était grande ; non que j’eusse peur de la mort ; au contraire, dans mon infortune, je l’appelais de tous mes vœux. Mais j'avais l’appréhension de quelque nouvelle et terrible torture.

La tranquillité du prince, en trouvant le paquet de cordes, me faisait craindre un horrible réveil de sa férocité.

Comme il ne m’avait aucunement questionnée sur Michel, n’était-il pas à supposer que Michel était en son pouvoir? Et la pensée me vint qu’il voulait nous enterrer vivants tous les deux.

Enfin ma porte s'ouvrit, et j e pénétrai dans ma chambre. Ma chambre, autrefois éclairée et gaie, était transformée en cachot. On avait muré la fenêtre, et l'on avait pratiqué, tout en haut, deux petits vasistas de trente centimètres d’ouverture.

Je reculai épouvantée. Alors, le prince, ricanant, me dit :

— Impossible maintenant de faire des signaux à votre

ami, le forçat, et de le recevoir la nuit. Qu’en pensezvous, ma tourterelle ? Je vous ai prévenue que j'étais jaloux. Vous voyez que je ne le suis pas à demi. Comme je vais m’absenter pendant deux ou trois mois, je désire qu en mon absence, vous n’ayez aucune communication avec qui que ce soit. Laporte sera donc murée comme la fenêtre.

— Et ma fdle ! ma fille, m’écriai-je. Je veux ma fille. Elle est à moi, je la veux. Tuez-moi plutôt que de me séparer de mon enfant.

— Je l’emmène avec moi, dit-il.

A ces mots, je m’évanouis.

Quand je revins à moi, je me trouvai de nouveau dans le cabinet de toilette, sur ma chaise longue, et j’entendis le travail des maçons qui muraient la porte.

Je ne pensais plus. J’étais comme anéantie. Vivante, j’étais retranchée du nombre des vivants.

Le lendemain, quand j’entrai dans ma sombre prison, je vis que ma porte était en effet murée. Un guichet fort étroit avait été pratiqué dans la muraille pour me passer les choses nécessaires à l’existence.

Les premières journées furent horribles. Je n’avais plus le steppe pour laisser errer mes regards, et me consoler, par la vue de l’infini, des misères de cette courte existence.

Le jour m’avait été si parcimonieusement ménagé, que c’était à peine si je pouvais lire.

, Et d’ailleurs, quels livres m’avait-on laissés ! Tous ceux qui auraient pu m’intéresser m’étaient absolument refusés, les ouvrages français surtout. Mais ma plus grande torture, c'était de ne plus te voir.

Si je ne me suicidai pas, c’est que j’étais trop faible d’esprit pour prendre une résolution, trop faible de corps surtout pour la mettre à exécution.

Je ne comptais pas les jours. A quoi bon, puisque je n’avais plus aucun espoir ! Ou Michel était de nouveau arrêté, ou il avait dû fuir pour se mettre en sûreté.

LES VIERGES RÎÏSSES.

Je sus depuis que trois mois environ se passèrent, trois mois qui me parurent trois années* Tout & coup , pendant là nuit, je fus éveillée par des cris formidables, et par Un grand vacarme dans la maison !

Pajare ! Pajare! att fëu ! au feu !

Je me dressai en sursaut. Le feu, c'était ou la délivrance ou la mort; et la mort, c’était pour moi aussi üûe

U^nvi wiw»

Cependant cette mort était effroyable* Jë ne pouvais sortir, je ne pouvais me faire entendre* J’âllâis êtré brûlée vive.

J'entr’ouvris le guichet ; jé Vis Un torrent de flammes. Et personne në songeait à moi l Je pris aussitôt taon parti* Je m’étendis sur môh lit* et j'attendis la mort*

Tout à coup, j'éntendiS Une voix m'appeler, une voit bien cOnntiéi

— C’est moi, SïâtëlstiVd, rtié disait Michel, n’ayez pas peur. Tout est disposé pour Votre délivrance et votre fuite.

Au même iüstânt, des pioches entamaient lé ntur* En cinq minutes, l'ouverture fut assez large pdhf me permettre de passer*

Michel me prit dans ses bras) niais ié passage était coupé par le fëü qui, poüssé par le vèftt du sud, avançait avec furie.

— Prenez-ihdi par le coü, me dit-il, et lié craignez rien.

— Mais je puis marcher* YdiCi Un escalier, vite, descendons.

Il së précipita vers uile fettêtrë étroite, l’dùvrit, attacha Une échelle de cordé.

Au même instant, j'entendis là voit de l’intendant tjüi Criait i

Par ici ! par ici !

Mais Michel était déjà éb dehors àvëë sdh fardeau ; J’avais tant, souffert, qué j’étais d’üné maigreur extrême. Le fardeau n’était donc pas bien loürd.

En moins de cinq minutes, nos piëds touchèrent la

LES VIBRGI8 EUSSES.

terre. Alors Michel alla à un tas d’herbe, l’écarta, en tira une touloupe qu’il me jeta sur les épaules, m’enroula la tête d’un foulard et me prenant par la main :

—e Courons ! courons ! Faites un effort, il le faut, il le faut pour votre salut et le mien.

Notre fuite était éclairée par les lueurs rouges de Pin* cendie.

Un cheval que Michel avait eu la précaution de faire sortir au moment où commençait l’incendie, nous attendait à la porte du parc.

Il le monta, me prit en croupe, et nous partîmes à toute vitesse.

Grâce à ces belles nuits russes, si limpides, nous pou-? vions suivre aisément la route que Michel s’était tracée.

Notre ebeval était un pur-sapg d’une vigueur et d’une rapidité d’allures prodigieuses.

Au grand jour, nous atteignîmes les premiers contre-! forts de l’Oural.

Là, nous laissâmes le cheval prendre quelque repos. Quant à nous, l’excitation, la fièvre que donne le danger, nous soutenait. Nous ne sentions ni faim ni fatigue.

Pendant cette halte, Michel me raconta ce qui s’était passé depuis sa première tentative pour me délivrer.

Il avait trouvé un refuge dans une cabane de pauvres mujicks, des âmes bonnes et charitables, comme on en rencontre surtout chez le peuple, qui comprend si bien le malheur et sait y compatir.

Il avait revêtu de grossiers vêtements de mineur, et tous les jours, avec eux, il avait travaillé aux mines.

Gomment le prince, qui le faisait chercher dans toutes les directions, l’aurait-il soupçonné si près !

Pendant ces trois mois, il était venu plusieurs fois rôder autour du château et avait vu ma fenêtre murée. Il en avait conclu que j’étais toujours là.

Dès lors, il avait cherché un moyen d’arriver jusqu’à moi.

Tout en ruminant ses projets, il amassait quelque

argent qui serait nécessaire à mon évasion, une cinquantaine de roubles environ. . .

Pendant ces trois mois, Michel, ainsi que 1 ont fait

depuis tant d'autres apôtres du socialisme, avait profité

de sa présence parmi eux pour les instruire, les eclairer sur leurs droits, réveiller en eux le sentiment de la justice. En même iemps, il avait poui suivi son plan qui e i de soulever les mineurs et de me délivrer avec leur

C°L/intendant du prince était alors un homme cruel qui infligeait à ces malheureux des traitements barbares pour les plus légères peccadilles. Un jour donc, a la suite d’un châtiment immérité, ils S’étaient portes en masse

vers le château et y avaient mis le feu. ^

Quand le cheval fut reposé, nous continuâmes notre route par des défilés que Michel étudiait depuis trois mois, afin d’éviter les douaniers, auxquels il eût fallu exhiber

des passeports que nous n’avions pas.

En moins de deux jours, grâce a notre vaillante bete, nous fûmes à l’abri de toutes recherches. Nous posions

enfin le pied hors de Russie. <

Au moment de franchir la frontière, je me retournai vers ce pays maudit, et je contemplai avec 1 ivresse de la délivrance cette terre de misère et dAngoLsses ce emp rc du mal, où le faible est à la merci du fort, ou 1 règne sans partage, où depuis cinq années j avais souffert toutes les humiliations, tous les supplices ae 1 ame. Après cinq ans d'oppression et de tyrannie, je respirais

enfin librement. , f

Cependant, nous n’étions pas, tant s en faut, au term

de notre voyage. Comment allions-nous subvenir a no besoins dan/ ce pays inconnu 1 Quelles rencontres nous préparait le hasard au milieu de ce peuple, ou plutôt de

ces hordes sauvages? . . . . <

Peu nous importait. Nous ne pensions qu à la joie pre

sente, et nous restâmes plusieurs heures sous 1 e™P"® a’,,™ nniétiide béate, d’une détente nerveuse, succédant

brusquement aux anxiétés intenses qui, depuis deux jours, nous oppressaient.

Je ne te dirai pas nos aventures au pays des Kirghis, où nous passâmes environ six mois.

Michel, grâce à sa médecine, eut bien vite acquis la somme nécessaire à notre passage en Europe. Nous descendîmes jusqu’à la mer Caspienne. Un bateau nous conduisit au port de Lissa, en Perse. Nous traversâmes le nord de la Perse et P Arménie. A Trébizonde, nous nous embarquâmes sur un bateau à vapeur, qui, de la mer Noire, nous transporta à Marseille.

J’écrivis alors à mon père pour lui réclamer des secours qu'il ne pouvait, hélas ! me donner. Il était pauvre, souffrant, cacochyme. J’appris la nouvelle de sa mort, en même temps que celle d’une vieille tante, qui me faisait son héritière.

Je crus un instant que nous allions enfin avoir une existence assurée. Mais nous fûmes instruits que le prince, qui jusqu’alors m’avait crue morte, me faisait rechercher ainsi que Michel, nous accusant tous deux du crime d’incendie, et espérait obtenir notre extradition.

Nous fûmes donc obligés de nous cacher, de changer de nom.

En 1862, l'insurrection de Pologne éclata. Nous eûmes un moment d’espoir. De Zurich, où nous nous étions réfugiés, nous pouvions suivre le mouvement à la fois national et socialiste de Pologne.

Hélas 1 encore une douloureuse déception. Tout rentra bientôt dans l’ordre. Mon malheureux pays fut plus que jamais écrasé. L'émancipation des serfs était restée stérile. Le peuple était plus misérable. On attribua à 1 insurrection polonaise, et plus tard à l’attentat de Karakosoff, les hésitations de l’empereur, qui s'arrêta dans la voie des réformes.

Depuis dix-sept ans, je suis exilée, je suis séparée de toi. Mais ma pensée ne t’a pas quittée un instant. Grâce au bon et dévoué Padlewsky, grâce surtout à l’héroïque

Rater ina Lawinska, maintenant du moins nous communions dans la même foi et la même espérance.

J’ai voulu te faire connaître toute ma vie, afin de me réhabiliter complètement dans ton esprit. Peut-être ton père m'a-t-il présentée à tes yeux comme une mère coupable et dénaturée. Peut-être m’accusais-tu de t’avoir abandonnée pour un motif puéril ou criminel.

Tu sais à présent toute la vérité; et j’espère que ton esprit ouvert à la justice m'absout entièrement, ma fille chérie.

Si j'ai attendu ta majorité pour te faire toutes ees révélations, c’est que maintenant tu as la libre disposition de toi-même, et tu peux revendiquer vis-à-vis de ton père l’héritage de notre parente. Cette fortune te donnera du moins l’indépendance matérielle, si utile à la femme qui a souci de sa dignité.

Quant à moi, je n’ai aucun besoin. Michel a une clientèle suffisante pour nous faire vivre tous les deux.

Si cette fortune t’est inutile, je désire que tu la remettes entre les mains du comité révolutionnaire. Ah 1 si la Suisse était moins loin, si ta présence n’était utile là-bas, je te demanderais, comme premier usage de ton indépendance, de venir embrasser ta mère, qui depuis dix-sept ans a soif des baisers de son enfant. Mais l’œuvre avant tout! En ce moment, il faut concentrer tous nos efforts, toutes nos forces, sans en distraire une parcelle, vers le but commun : l'affranchissement de ce pauvre peuple russe.

D’ailleurs Michel et moi, nous nourrissons un projet qui, s'il se réalise, nous permettra bientôt de te voir, et de t’embrasser.

Ta mère qui te serre longuement sur son cœur et te couvre de baisers.

Alexandra, »

Wanda avait souvent, pendant ce sombre récit, inter-

rompu sa lecture pour essuyer les larmes qui lui obscurcissaient les yeux et lui gonflaient la poitrine.

— Pauvre mère ! murmura-t-elle, comme elle a souffert ! et je suis la fille de son bourreau.

Quand elle eut fini, elle se jeta dans les bras de Katia. — Oh ! merci à toi, dit-elle, qui m'as ouvert les yeux, et qui me rends digne aujourd’hui de comprendre et d’aimer cette noble femme!

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