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LE BAL

L’hospitalité russe est fastueuse, éblouissante. Les réceptions des familles nobles de Pétersbourg dépassent tout ce qu’on voit ailleurs, parce qtfe nulle autre part l’aristocratie ne peut dépenser autant pour ses plaisirs.

Bans les autres pays, la noblesse a des obligations à remplir, des propriétés à entretenir, tandis que les boyards, qui dépensent fort peu pour l’entretien et^ l’amélioration de leurs domaines, en retirent tout ce qu’une culture extensive peut produire.

Ils ont de nombreux domestiques; leurs caves sont remplies de nos meilleurs vins ; les femmes gaspillent en chiffons et en bijoux des revenus princiers.

Ce soir-là, pour célébrer l’anniversaire de Wanda, la réception du prince Kryioff était quasi-royale. Son palais, un des plus heaux de Pétersbourg, avait été décoré pour la circonstance par un artiste français. C’était partout une profusion de fleurs, de lumières et de glaces reflétant à l’infini les fleurs, les lumières et la longue enfilade des salons somptueux.

Wanda portait une robe mi-satin blanc, mi- crépon de Chine, onduleuse et souple, garnie d’algues, et dans les cheveux des algues et des nénuphars blancs.

Très décolletée, avec une rivière d’émeraudes, elle ressemblait à une naïade. Ce feuillage vert sur ce blanc mat faisait ressortir l’étrange beauté de son teint pâle, et l’éclat de ses yeux verts noyés d'ombre.

La réunion était aussi brillante qu’une réception impériale ; et elle n’avait pas ce cachet officiel qui entraîne toujours un peu de banalité.

Presque toute la « société » avait été conviée. Bien que l’armée fût toujours en Turquie, les uniformes étaient nombreux. Les officiers de la garde impériale, les aides de camp de l'empereur jetaient dans la fête l'éclat de leurs brillants uniformes rouges et de leurs décorations étincelantes.

Tous les adorateurs et soupirants de Wanda étaient là. Elle leur adressa à tous un salut amical ; mais soudain elle se retourna comme sollicitée par un regard obstiné. C’était Litzanofi, Litzanoff pâle, défait, se soutenant à peine. Ce regard lui entra dans le cœur. Elle alla à lui.

— Quoi ! Vous ici ? Quelle imprudence ! Et votre blessure ?

— Ce n'est rien.

— Cependant, vous avez la fièvre.

— Vous n’êtes pas venue comme vous me l’aviez promis; et je ne pouvais attendre plus longtemps de vous

voir.

— Cette folie va retarder votre guérison.

— Qu'importe î

Pendant ce court colloque, Stackelberg les observait. 11 lut dans les sombres regards de Litzanoff la passion qui le consumait, et dans ceux de Wanda, une pitié, une tendresse contenues.

Stackelberg aimait Wanda comme pouvait aimer cette nature basse. 11 s’était juré de s’en faire aimer, et il rencontrait un rival. Une jalousie haineuse s'éveilla en lui.

Il était minuit. La fête était à son apogée. Une foule compacte circulait, se pressait dans les salons.

Le chef de la ville, le général Trépoff venait d'arriver.

Wanda le conduisit à son père. Elle était au bras du

général, qui lui parlait avec amabilité. .

Eh bien! général, lui disait-elle gaiement, voyez-

vous ici des figures suspectes, découvrez-vous quelquesuns de ces mauvais et dangereux socialistes ?

En ce moment, ils arrivaient dans un petit salon ou quelques invités se livraient à une conversation fort

Parmi eux se trouvaient Padlewsky, Raymond Ghabert, Alexis Vérénine, Horace de Prieu, Litzanoff, et \assi i Stackelberg.

Litzanoff parlait avec une animation fiévreuse. ^

- La société russe, disait-il, est gangrenee : jusqu a la moelle. Sous ses dehors brillants, séduisants, il n y a que des qualités incertaines et fragiles. Sous ses maniérés délicates, ses goûts raffinés, on ne trouve au fond qu un égoïsme féroce et des passions brutales, un besoin d ostentation, de commandement qui engendre tout un système de servitude échelonnée. Et ce respect de la hiérarchie, ce culte de l'autorité entraînent iatalement 1 avilissement du caractère national. Tour à tour oppresseurs ou opprimés, seigneurs ou plats valets, paons ou cou vres courbants ou courbés, voilà ce que nous sommes tous dans cette pieuse Russie. Vous, qui croyez tenir la tête de la civilisation, vous n’êtes, avec votre système d’oppression, qu’une société sans consistance comme sans grandeur. Vos vices fastueux couvrent voire aecre^uuc morale. Mais à côté de cette société qui tombe en décomposition s’élève une génération vigoureuse, 3eune, alerte tenace. C’est l’élément populaire qui bientôt absorbera

l’élément aristocratique. ,

Puis, comme il vit en face de lui la figure terne de Stackelberg ébaucher un sourire faux et ironique, u

reprit avec plus de force : ^

— Est-ce une société civilisée celle ou 1 on trouve

encore des Trépoff assez peu soucieux de la dignité

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314 IM TÎERGES RUSSES.

En eet instant même Trépoff apparaissait sur le seuil de la porte, sévère, presque terrible.

— Ce n’est pas Tpépoff qui a châtié Rogolubof, dit le général, c’est le chef de la ville qui a fait respecter l’autorité dans sa personne.

Litzanoff ne connaissait point Trépoff. Il se retourna, vit cet officier au bras de Wanda. Une jalousie inconsr ciente le poussa malgré lui à répondre avec une nuance d’insolence :

— Il n’empêche qu’une nation où un M- Trépoff, quel que soit son rang, peut impunément oublier le respect dû à la loi et à l’ humanité, n’est pas une nation civilisée.

— r Taisezrvous, Stepane Danilowitch , s’écria Wanda.

Mais Litzanoff continua, en appuyant davantage sur le mot « Monsieur, » qui, en Russie, est un terme de mépris :

— Et pourquoi Bogolubof eut-ii salué M. Trépoff? Apparemment pour remercier M. Trépoff de l’avoir fait enfermer.

— Stepane, vous parlez au général Trépoff luUmême, interrompit Wanda, devenue blême.

Litzanoff regarda Wanda. Elle, au bras de Tpépoff, était-ce possible! Cependant, emporté par la fièvre, par l’amour-propre, par une sorte de bravade, il reprit, avec un peu moins d’âpreté dans l’accent :

— Eh bien! je demande au général Trépoff, s’il y a une loi en Russie qui ordonne d’ôter sa casquette de^ vant tel ou tel personnage ? Je soutiens que Bogolubof était dans son droit et que le chef de la ville n’était pas dans le sien. Mais la justice russe a deux poids et deux mesures ; la justice russe n’atteint pas les puissants ; elle ne châtie que les faibles. Et pourtant le czar se dit libéral.

Wanda, désespérant d’arrêter Litzanoff dans sa folie, voulut entraîner Trépoff.

— Je vous en prie, général, n’écoutez pas ee jeune fou.

IiES VIERGES RUSSES. 215

Le chef de la policé tremblait de colère; niais, en homme du monde, il domina son emportement.

— Du moins, en voilà un, dit-il à Wanda en s’efforçant de sourire.

— Lui, socialiste? Mais demain vous Seriez surpris de l’entendre soutenir exactement le contraire de ce qu’il vient dë dire. Ses paroles në tirent pas à conséquence. Je vous assure j général* qu’il a une fêlure.

— A mon avis, tous les socialistes ont une fêlure. Mais ce sont des fous dangereux; et c’est pourquoi nous les enfermons* répliqua Trëpoff avec dureté.

Wanda l’enveloppa de son beau regard suppliant.

— Yous ne ferez pas arrêter Litzanoff, général. Sa femmé est mon amie intime* elle adore son mari, elle en mourrait. Et si la célébration de mon anniversaire devait causer le désespoir d’une famille* j’en éprouverais une peine très grande*

— Si j’ai été seul attaqué, répondit Trépoff, je pardonnerai; mais il m’a semblé l’entendre prononcer le nom dë l’empereur, critiquer son gouvernement. Je saurai exactement ce qu’il a dit;

— Yous avez donc des espions chez moi? fît Wanda d’un air offensé, qu’elle oublia de dissimuler.

“ Non. Vous avouerez cependant que ce ne serait pas sans quelque raison, repartit le chef de la ville avec un rire sec.

— Soit, reprifcelle. Ü à été audacieux, téméraire, impoli même ; mais* je vous le demande en grâce, à cause de moi* pardônnez-lui:

Jd vous le répété, si je lé puis, je pardonnerai, dit Trépoff.

Le grand maître de police rie tarda pas à disparaître.

Wanda retourna dans le petit salon ; maïs il n*y avait plus aucun des personnages qui s’y trouvaient ufl quart d’heure auparavant.

Elle rencontra Yérénine.

— Savez-vous où est Litzanoff? lui demanda-t-elle tout émue.

— Je crois l’avoir vu se diriger vers le buffet, avec le prince de Stackelberg.

— Stackelberg! s’écria Wanda avec effroi.

— Eh bien! qu’y a-t-il là d’extraordinaire?

— Vous n’ avez pas entendu ce qu’ils disaient?

— - Leur conversation était fort animée, c’est tout ce que j’ai pu remarquer.

— De grâce, Alexis, cherchez Stepane. Dites-lui que je le demande tout de suite, que Nadège veut partir. Dites-lui tout ce que vous voudrez, mais séparez-le de Stackelberg.

Quelques instants après, elle rencontra Chabert. Il errait dans ce monde, qui lui était inconnu, comme dans un rêve. Parmi toutes ces femmes éblouissantes, son cœur en cherchait une qui l'empêchait de voir les autres. C’était Wanda.

Il n’osait l’aborder. L’inquiétude de Wanda, l’animation que lui causait le danger couru par Litzanoff, répandaient sur son visage un trouble, une émotion qui imprimaient à sa beauté, ordinairement calme, une expression agitée, tempétueuse, passionnée.

— Je suis contente de vous rencontrer seul, mon ami, dit-elle tout bas à Raymond. Venez me voir demain. J’ai une proposition grave à vous faire.

— A moi? Mais elle est acceptée d’avance.

— Oh! oh! ne vous flattez pas. En votre qualité de Français, vous êtes, je le sais, très chevaleresque; mais vous devez être aussi imbu d’une foule de préjugés.

— Vous croyez que les Français ont plus de préjugés que les Russes ?

— Oui, Entre les Russes et les Français voici la distinction : les Russes affectent d’avoir des préjugés, mais ils n’en ont pas; les Français affectent de n’en pas avoir, mais ils en ont.

— Je n’aurai que les préjugés que vous me permettrez d’avoir.

— Vous m’avez donné votre vie, n’est-ce pas?

— Oh ! oui !

— Je ne vous demanderai pas de mourir pour moi ; mais, ce qui e§t plus difficile, de vivre pour moi, comme je l’entendrai.

— Je le jure.

— Ne jurez pas avant de savoir.

— Vous excitez ma curiosité à un degré... De grâce, un mot seulement qui me mette sur la voie.

— Il s’agit de mariage.

— Me marier, moi ? Avec qui ?

— Vous le saurez demain. Adieu.

Elle le laissa pétrifié.

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