LA PROVOCATION
Stackelberg, depuis le court aparté qu’il avait surpris entre Wanda et Litzanoff, s’était attaché aux pas du comte. C’était lui, qui, à dessein, par la contradiction, l’avait lancé dans cette diatribe contre le gouvernement et le chef de la ville.
Puis, après que Wanda eut entraîné le général Trépoff hors du petit salon, il l’avait jeté, en le harcelant de mots piquants, sur un terrain plus brûlant encore, celui des doctrines politiques et sociales.
Litzanoff, enthousiaste comme tous les néophytes, avait fait une critique à fond de train contre les injustices, les mensonges, les préjugés des sociétés civilisées en général, et particulièrement contre les turpitudes de la société russe, de la société officielle surtout, ne ménageant
ni les giands dignitaires, ni l’empereur lui-même, dont il déplora les faiblesses.
Mais Stackelberg voulait en savoir davantage; il joua donc vis-à-vis deStepane le rôle qu’il avait joué, quelques jours auparavant, à l’égard de la princesse.
Wanda était femme, et par conséquent jpilus fine, plus perspicace ; elle avait flairé le piège ; tandis que Iitzanoff, insouciant du danger, ne chercha point à deviner les secrets desseins de l’Allemand.
Le fumoir était désert.
— Mon cher comte, dit Stackelberg, en lui tendant un régalia, je me suis amusé tout à l’heure à vous contredire; mais, au fond, je suis complètement de votre avis. Entre nous, je ne suis pas loin d’être, comme vuus, socialiste.
— Qui vous dit que je sois socialiste ? repartit Litzanoff, que ce mot tint en éveil.
— Mais, mon cher, les socialistes ne raisonnent pas autrement que vous. Table rase d’abord de tout ce qui est : gouvernement, administration, religion ; en un mot, toute la vieille séquelle de la routine et des sociétés vermoulues. Je veux entrer comme vous dans le mouvement ; car ces conservateurs m’ont absolument l’air de momies enveloppées dans, les bandelettes des préjuges ; mais ces bandelettes n’ont plus corps., touchez-les du doigt, elles tombent en poussière. Les Allemands, et je suis, comme mon nom l’indique , d’origine allemande, ont l’esprit moins vif, moins incisif, moins primesautier qqe les Russes; mais quand une fois ils ont compris une idée, et que cette idée a pénétré dans leur tête carrée, soyez sûr qu’on ne la déloge pas aisément. Je voudrais être initié et affilié à quelque société seerète ; car ce mouvement révolutionnaire m’intéresse infiniment* Vous disiez tout à l’heure que le Russe était sceptique, avili, corrompu; mais savezfvous qu’une nation où l’on trouve encore des caractères trempés comme ceux qui se sont révélés dans le procès des nihilistes, comme celui de
Myschkine, par exemple, n'est point une nation avachie? On prétend que parmi ces nihilistes se trouvent des personnes du plus haut rang, qui abandonnent tout, famille et fortune, pour embrasser l’apostolat ; et cela, sans foi religieuse, puisque qui dit nihilisme, dit négation absolue.
— Nous ne sommes point nihilistes, répondit étourdiment Litzanoff, mais socialistes, humanitaires, révolutionnaires. Nous voulons le renversement de tout ce qui est, parce que tout ce qui est est mal.
— Tous voulez une révolution à la fois politique et sociale?
— Oui, politique et sociale.
Êtes-vous nombreux déjà ? Le mouvement est-il un peu général?
A cette question, Litzanoff comprit qu'il avait peutêtre commis une imprudence en se livrant autant. Il regarda attentivement la figure de son interlocuteur ; et cette face plate, glabre et blafarde le fit frémir.
11 s’aperçut que depuis une heure il livrait son secret à Stackelberg, et se compromettait gravement. Tant que sa personnalité seule s'était trouvée engagée, il n’y avait pas pris garde ; mais dès qu’il s’agit du parti, il devint circonspect.
— En vérité, dit-il, affectant de rire, je suis étrange. Hier, j'ai lu un livre qui m’est tombé sous la main, qu’un socialiste peut-être y avait placé à dessein, et, aujourd'hui, je parle comme un adepte actif de la révolution ; mais il n’en est rien. Une idée me paraît juste, je l’accepte; une autre me paraît fausse, je la critique. La pensée que vous avez là de voir en moi un socialiste à tous crins est des plus réjouissantes. Vous ne connaissez donc pas ma vie, mes excentricités, à moins toutefois que vous ne considériez mon incarnation socialiste comme la suprême des extravagances? Je ne crois à rien, c'est vrai; je ne respecte pas grand'chose, par conséquent; mais cela n’implique nullement que je sois mêlé à imparti.
Ce parti, il faudrait le connaître; et où est-il, où perchet-il, où se réunit-il? On parle beaucoup de nihilistes, de socialistes, de révolutionnaires ; et moi, je n’en ai encore vu nulle part, si ce n’est quelquefois, en passant au Vassili-Ostrow, une espèce de gens bizarrement accoutrés, d’une raideur prétentieuse, et qui, m’a-t-on dit, sont des nihilistes; mais, à mon sens, ce ne sont pas ces quelques* centaines d’excentriques qui jamais feront la révolution. Et vous-même, avez-vous entendu parler d’un parti sérieux? Si oui, je vous serais infiniment obligé de me le faire connaître ; car je brûle, moi aussi, d’être
initie.
Stackelberg se mordait les lèvres.
— Je suis allé trop vite, pensait-il, j'ai éveillé ses soupçons.
Il reprit : .
Cependant, le bruit court que la princesse Wanda...
— Est socialiste? Quelle bonne histoire! Savez-vous comment je me représente les femmes socialistes? Taillées comme avec une hache, cheveux rares, grisonnants, coupés courts, nez rouge, car elles doivent s’adonner fortement au vodki; enfin, on prétend qu’elles sont toutes sages-femmes et portent des lunettes. Voyez donc si c est un portrait qui puisse approcher en quoi que ce soit du
type idéal de Wanda Kryloff .
— Vous la connaissez beaucoup? demanda Stackelberg, qui sentit renaître ses soupçons jaloux.
C’est l’amie intime de ma femme.
— Vous êtes donc marié?
— Depuis deux ans.
— Gomment! marié? Vous qu’on voit partout avec...
— En effet, ma conduite conjugale laisse beaucoup à désirer. Comme dit certain fouriériste de ma connaissance, je suis titré en papillonne.
— La plupart des Russes sont d’incorrigibles fhrlers.
— Quoique j’aie une femme adorable, reprit Litzanoff d’un ton léger, la beauté de ma femme ne m’aveugle
pas sur la beauté des autres. J’aime toutes les jolies femmes.
— Même Wanda Kryloff? dit Stackelberg, qui arrêta fixement son regard sur les yeux de Stepane, afin de lire dans le fond de sa pensée.
A cette question qui lui fit battre le cœur, Litzanoff rougit.
— J’aime Wanda, comme on aime un idéal, une divinité; mais à mes yeux elle est trop parfaite. Cette perfection absolue doit devenir fastidieuse, en ce sens qu’elle fait trop sentir à l’adorateur son infériorité.
— Eh bien ! je vous demande pardon, Stepane Danilowitch, vous êtes éperdument amoureux de cette belle personne.
— Moi! allons donc! un amour platonique? Ah! que vous me connaissez peu !
A ce moment-là, Wanda, qui depuis un quart d’heure les cherchait, parut sur le seuil du fumoir.
— Enfin, dit-elle, en réprimant un mouvement d’impatience et d’inquiétude, vous voilà, Stepane Danilowitch ! Nadège vous cherche. Elle m’a chargée de vous dire...
. — Dois-je m’en aller? demanda Stackelberg, blessé que Wanda ne fît aucune attention à lui.
— Non, non. Ne vous dérangez pas. Deux mots seulement, Stepane, de la part de votre femme.
Stepane jeta son régalia, et suivit Wanda dans la serre qui touchait au fumoir.
— Malheureux! lui dit-elle à demi-voix, que lui avezvous dit?
— A qui?
— A cet Allemand.
Stepane se sentit envahir par une sueur froide.
— Je crois avoir laissé échapper que j’étais socialiste.
En parlant des socialistes, j’ai dit : Nous.
-- Comme si vous étiez affilié à un e société, a un
parti?
— Oui.
2g$ LÈS VIERGES RUSSES.
— Eh bien! Trépoff se doute. Staekeiberg lui donnera une certitude. Il importe donc que vous vous cachiez, que vous quittiez Pétersbourg cette nuit même. Sinon, demain, dans la matinée, vous serez arrête. La plupart des détenus politiques qui peuplent les prisons préventives sont loin dé s’êtrë Compromis autant que vous l’avez fait ce soir.
Qu’est-ce donc que ce Staekeiberg?
— Un agent de la troisième section.
Ah î je comprends maintenant.
— Ainsi, vous me promettez...
a DO me cacher. Mais je resterai à Pétersbourg tant
qüe voüs y serez. ,, . .
Adieu, je vous quitte, fit Wanda; car il ne faut pas
qu’il nous voie si longtemps ensemble»
Stepane voulut lui prendre la main, la porter a ses
lèvres.
— Vous êtes toujours fou?
~ Plus que jamais.
— J’exige que vous Vous rendiez immédiatement chez un parent, un ami, où l’on ne puisse vous découvrir. Vous êtes fatigué, Vous êtes livide; vous avez besoin de
repos.
— J’obéirai. Mais Votre main, de grâce.
Wanda lui tendit la main. Au moment où il y déposait
un baiser: .
xi nous écoute, dit-elle vivement. J ai entendu un
bruit de feuilles, un craquement, là.
Elle désignait un arbuste qui masquait l’entréé. Stepane lui adressa un signe de la main, un signe d’adieu et en même temps d'amour.
Il rentra dans le fumoir. Staekeiberg, nonchalamment renversé sur le divan, continuait à fumer, dans l’attitude d’un homme qui n’a d’autre préoccupation que de regarder s’élever eh Spirales la fumée de son cigare. Litzanoff traversa le fumoir sans daigner lui jeter un
regard.
II allait franchir le seuil, lorsque Stackelberg l’appela :
— Stèpane Dànilowith!
Mais Litzanoff, sans se retourner, sortit comme s U n’avait pas entendu. Alors l'Allemand, les yeux brillants de colère, se leva et s’élança sur les pas de Litzanoff. jl Je vous ai adressé là parole, monsieur.
__ je -vous ai bien entendu, répliqua Litzanoff.
— Et vous ne m’avez pas répondu.
— Non.
-a. Pour quel motif, je vous prie?
a. Parce qu’il ne me plaisait pas de vous répondre.
M’expliquerez-vous du moins ce changement subit
d'attitude à mon égard?
— Mon caprice.
— En effet, monsieur, comme vous le disiez tout a l’heure...
11 montra son front.
— Je veux bien le dire ; mais je ne veux pas que d autres le répètent.
— Qui m’en empêchera?
— Moi.
— Ah! ah!
Positivement, fit Litzanoff d'un ton de défi.
Stackelberg avait repris son impassibilité, son flegme d’Allemand; et regardant son fougueux adversaire d’un air où perçait une ironie féroce, il lui tendit sà carte.
— Demain à dix heures, dit-il, je vous enverrai mes
témoins.
Soit! repartit Litzanoff, qui lui tourna le dos.
*mim. Ah ! ah î bonne ruse de guerre, pensa eh ricanant Stackelberg, qui avait Surpris l’entretien de Wanda et de Stèpane. Ce duel l’empêchera de sortir de chez lui. A huit heures, il sera coffré.
De son côté, Litzanoff, qui ne pouvait soupçonner tant de lâcheté, se disait:— C’est bon, j’ai jusqu'à demain soir pour me cacher. Il ne voudrait pas me faire arrêter avant de s’être battu.
Après avoir quitté Stepane, Wanda chercha Nadège.
— Chère amie, lui dit-elle, il faut absolument que ton mari disparaisse pendant quelque temps. Je crains qu il ne se soit compromis. On pourrait l'arrêter.
— L’arrêter? s’écria Nadège épouvantée.
— Ce n’est qu'une crainte. Si d'ici à quelques jours, vous ne voyez apparaître aucun quartal (1), il pourra rentrer chez lui sans inconvénient.
— Le cacher, où?
— Cherche où il pourrait être en sûreté. Je vais en parler à Padlewsky, qui a des retraites mystérieuses dans tous les coins de Pétersbourg.
Elle se mit à la recherche de Padlewsky; mais elle ne
put le trouver.
l’arrestation
Nadège, en rentrant avec son mari, le supplia en vain de ne pas coucher chez lui. Litzanoff taxait de chimériques les craintes de Wanda.
Nadège savait qu'à Pétersbourg une arrestation signifie souvent, disparition complète ; et sa tendresse exagérait encore le danger. *
Elle se jeta à ses genoux.
Litzanoff la releva.
— Je me cacherais, ne fût-ce que pour calmer tes frayeurs, lui dit-il ; mais je ne puis absolument pas sortir de chez moi, avant demain, dix heures du matin.
— Pourquoi? demanda Nadège, au comble de l’anxiété.
— J'ai donné un rendez-vous.
— Que n’écris-tu pour le remettre?
— C’est impossible.
(1) Commissaire de police.
— Je t’en conjure, fais cela pour moi, et je te pardonnerai tous tes torts passés.
Litzanoff résista.
Nadège ne put dormir. Dès qu’elle fermait les yeux, elle voyait sa maison envahie par des hommes de police, son mari jeté dans un sombre cachot, des chaînes aux pieds, ou envoyé en Sibérie. Elle se réveillait en sursaut,
couverte d’une sueur froide.
Dès sept heures elle se leva, courut au pavillon habité par Stepane et renouvela vainement ses supplications.
— Mais alors, insista-t-elle, j’exige que tu me dises quel est ce rendez-vous. Ce ne peut être qu’un rendez-vous de femme.
— Non, chère enfant, c’est une dette d’honneur... une dette de jeu, que j’ai promis de payer à dix heures précises.
Nadège se retira ; mais elle était à peine rentrée dans son appartement qu’elle entendit un mouvement dans la cour de l’hôtel. Elle s’approcha de la fenêtre. L’épouvante se peignit sur ses traits, un tremblement la saisit et la secoua des pieds à la tête. Deux gendarmes gardaient la grille, et deux autres, précédés d’unquartaî, se dirigeaient vers le pavillon habité par Stepane. Une voiture de louage stationnait à la porte.
Au même instant, la femme de chambre entra.
— On vient arrêter monsieur le comte, dit-elle. L’hôtel est cerné.
Nadège, éperdue, se rendit de nouveau auprès de son mari.
Folle de terreur, elle se précipita vers son lit :
— Vite, lève-toi. Les gendarmes...
Ce fut tout ce qu’elle put dire.
Le quartal et les deux gendarmes pénétraient dans la chambre de Litzanoff.
— Le comte Stepane Litzanoff? demanda le quartal.
— C’est moi, répondit Stepane en se soulevant
— ^ J’ai ordre de vous arrêter.
— De quoi suis-je accusé ?
— > De conspirer contre le gouvernement. -
~ C’est une fausse délation. Je ne conspire pas.
— Je rie connais qüe les ordres que j’ai reçus. Vous vous expliquerez devant la justice.
— Et où avez-vous ordre Üe me conduire ?
— A la forteresse de Petropawlosk (1).
A ces mots Nadège s’évanouit;
La forteresse de Petropawlosk, c’est la Bastille de la Russie. On raconte les plus effroyables légendes sur les longs martyres, les disparitiohs mystérieuses dont cette
prison a été le théâtre. .
— Ne pourriez-vous du moins m’accorder jusqu’à onze heures, pour mettre ordre à mes affaires ? demanda Stepane. Je m’engage sur l’honneur à ne faire aucune tentative d’évasion.
-s- C’est impossible, répondit lé commissaire. J’ai reçu des ordres stricts, auxquels je dois obéir.
Litzanoff se leva. La soirée de la veille, sa sortie trop hâtive, l’agitation de la nuit avaient envenimé sa blessure. Il éprouvait une vive douleur* sa tête était en feu, il grelottait la fièvre*
Il s’habilla néanmoins et suivit les gendarmes.^
Au moment où il franchissait le seuil de l’hôtel, il entendit un grand cri. C’était Nadège qui* reprenant ses esprits et voyant la pièce vide* avait compris que son mari était parti.
La sombre fortere sse de Petropawlosk plonge sesfonda< tions granitiques dans les eaux de la Né va.
Elle est située à peu près en face du palais d’hiver) de l’autre côté du fleuvet Bâtie contre les Suédois, elle a servi à emprisonner les Russes. Si elle défend la ville* elle là meriace encore davantage.
Comme la Bastille française, c’est surtout la pensée
(1) Des Saints Pierre et Paul,
quelle a tenue prisonnière. C’est aux soldats du progrès et de la liberté que sont destinés ses lugubres cachots.
Elle est épouvantable, l’histoire de cette forteresse ! Quels drames, quels sanglots, quels cris de rage elle a étouffés dans ses murs grisâtres et inexpugnables 1
Un jour viendra, peu éloigné peut-être, où le peuple portera une cognée vengeresse dans ses flancs^ fermés depuis plusieurs siècles; et il sera épouvanté dé la profondeur et de l’obscurité dé ses cachots.
La Russie a des lois, des juges, un jury ; et cependant, il y a un tribunal inquisitorial qui lance, sans jugement, des lettres de cachet.
On conduisit Litzanoff chez le gouverneur de la forteresse, au lieu de le faire comparaître d’abord devant le chef de la 3e section, comme le prescrit le règlement de police à l’égard des suspects. 11 avait peine à se soutenir, tant il était abattu par la fièvre. Pour combattre cette faiblesse physique, il dépensait une énergie surhumaine.
Le gouverneur regarda Litzanoff.
— Yous êtes malade ? lui demanda-t-il.
— J’ai deux blessures qui me font souffrir et me donnent une fièvre intense.
— Malheureusement, reprit le gouverneur , je n ai de disponible que le n° 9, qui est glacial ; mais dans deux ou trois jours on vous fera remonter.
Il donna des ordres.
Le porte-clefs, suivi des deux gendarmes, accompagna Litzanoff.
Il s’arrêta devant une porte et l’ouvrit.
— Suivez- moi, dit-ih
Ils descendirent dix marches, et trouvèrent d’abord un premier rang de cachots ; mais ils ne s’y arrêtèrent point.
Ils descendirent encore dix autres marches, et le geôlier s’engagea dans un sombre couloir qui serpente dans les fondations, au-dessous du niveau des eaux du ffeuve,
Des lampes suspendues à la voûte l'éclairaient d’une lumière tremblotante et livide.
Des deux côtés du couloir, des portes massives à lourdes ferrures, hérissées de clous, ajoutaient encore à l’aspect sinistre de ce dédale. Tout au fond, en remontant, on apercevait une porte grillée qui disparaissait presque sous les verrous, les cadenas, les serrures et les barres de fer. Cette issue ouvrait sur la Néva. Combien de prisonniers sortis par cette porte sont sortis aussi de la vie. Chacun de ces cachots a sa légende sinistre.
C’est au numéro 12 que la belle princesse TarakanofF, qui portait ombrage à Catherine ï, fut noyée par l'irruption de la Néva. Après la retraite des eaux, on retrouva
son squelette rongé par les rats. ■ ■ »
C’est au numéro 11 que l’héroïque décembriste Batenka a subi vingt-trois ans de tortures, plutôt que de dénoncer son bienfaiteur Speransky. Quand il en sortit, il ne pouvait plus parler ni supporter la lumière du jour.
C'èst au n<> 8 que Netchaïeff, dont la chaîne est rivée à la muraille, est devenu fou.
On raconte des histoires plus terribles encore. Il est, dit-on, des cachots ayant la forme d’un œuf, où le prisonnier ne peut ni se coucher, ni s’asseoir, ni se tenir debout ; où le pied, un seul, ne peut se poser que de biais, où le poids du corps pèse sur les articulations qu’il disloque. On appelle ces cachots, des sacs.
On prétend que, dans un autre, le captif, enchaîné par le milieu du corps, à cheval sur une poutre, voit incessamment rouler au-dessous de lui l’eau de la Néva. Sa réclusion est un continuel vertige.
Sans doute, Alexandre a aboli toutes ces tortures. Cependant Litzanoff connaissait ces légendes. Il savait surtout qu'une fois entré dans cette redoutable forteresse, on pouvait y rester oublié pendant des années, pendant la vie entière.
Le cachot, dans lequel on l’introduisit, était une étroite
prison de huit pieds de haut, aux murs humides et verdâtres, au carrelage vaseux et glacé.
Pour lit, pour sopha, et pour siège, un large banc de bois. Aucun autre meuble.
Ce lugubre réduit était éclairé par une étroite ouverture grillée, en forme d’entonnoir, qui ne laissait pénétrer qu’une lumière doute ise et morne.
Et incessamment, un sourd mugissement: c’étaient les eaux de la Néva qui battaient les murs.
Tout d’abord, Litzanoff ne vit rien, ne regarda rien. Abattu par la fièvre, il s’enveloppa de sa pelisse et s étendit sur le banc. Pour toute faveur, il demanda de l’eau ; car, malgré le froid, il était dévoré d’une ardente
soif.
Dans son délire, il entrevoyait tour à tour l’éblouissante image de Wanda, et la touchante figure de Nadège,
tout ce qu’il aimait. v
Mais peu à peu le délire se dissipa. L’horrible réalité lui apparut. Il regarda autour de lui, et vit pour la première
fois les murs de son cachot.
Il se leva, oppressé par une indicible terreur. Entre ces quatre murs sombres, il étouffait. 11 voulait de 1 air, de la lumière ; il secoua les barreaux de sa fenêtre, et s’épuisa contre la lourde porte.
Lui qui jamais n’avait connu d’entraves à ses volontés, à ses désirs, il rencontrait, tout autour de lui, l’ obstacle invincible, brutal : des murailles de granit, et une volonté
supérieure, qu’il savait implacable.
Wanda ! ce souvenir lui revint, et avec ce souvenir, une véritable démence. Il ne pouvait la voir ; peut-être ne la reverrait-il jamais. 11 pleurait et criait, enfonçait ses ongles dans sa poitrine. Par instant, il tournait sur luimème comme uniion dans une cage, et aprèacette dépense de forces factices, après ces accès de désespoir, il retombait épuisé sur son banc.
Un gardien lui apporta un vase contenant du thé et sa ration de nourriture, c’est-à-dire un morceau de pain
noir et une éeuelie de choux aigres à l'huile de chènevis (1).
Litzanoff questionna le gardien, demanda dii papier, des livres, une plume pour écrire.
Le gardien ne fit aucune attention à ses paroles et n’y répondit point; Litzanoff eut envie de sâuter à la gorge
/1a Vi Amm a
UU l/Çl» 21U1UU1U.
Maintenant, il comprenait à peu près sa situation; Il était au secret, on lui imposait la torture du silence.
La nuit vint» En hiver, à Pétfersbourg,il fait nuit à trois heures, et il ne fait jour qu’à neuf. C’était donc dix-huit heurës de ténèbres pour les malheureux prisonniers.
Il était assis* immobile, quand tout à coup un corps velu effleura sa main, courut sur ses vêtements. Ce devait être üft rat. 11 eut un frissonnement d'horreur ; il pensa à la princesse Târakanoff.
Cette première nuit fut affreuse. La fièvre inondait son corps d’une sueur glacée, et peuplait son cachot de hideux fantômes.
Par momemt, il lui semblait que sa tête éclatait* qu'il allait devenir fou. A ces vertiges, succédaient des ralentissements de la vie, lui faisant croire que l’heure de sa mort était venue;
Soudain, au milieu du silence de la nuit, il entendit dans la cellule voisine comme des hurlements. •
Il prêta l’oreille. D'où partaient ces cris? Bientôt,. il ne put eu douter ; ils venaient du cachot voisin. C’était un prisonnier qui criait ainsi.
A quelles tortures était-il donc soumis? Mais ce n'étaient point des plaintes î Parfois, on eût dit un rire convulsif; et l'instant d’après, un chant rauque, incohérent, sauvage. Certainement il y avait là un homme en démence:
Oui* dans ces cachots* on devait perdre la raison. Stepane sentait en effet que, si ce supplice se prolongeait, sa
(1) Ce nxets est la principale pourriture du peuple russe,
LES VÏEBGBS BUSSES*
pensée se heurtant sans cesse contre l’impossible briserait l’enveloppe du cerveau. Perdre la raison ! te valait-il pas
mieux mourir 1 • .
En d’autres instants, il reprenait un peu d espoir* U avait des amis puissants. Son père, malgré son grand âge, avait encore quelque influence à la cour. Nadège recourrait a sa propre famille ; mais encore il n’y pouvait compter beaucoup. Les désordres de sa vie lui avaient aliéné tous ses proches. D’ailleurs, quand on est dans la disgrâce, les amis ne sont-ils pas oublieux, et surtout pusillanimes visà-vis d’un gouvernement qui, sur un simple soupçon,
exile ou emprisonne ? .
Quand le jour commença à poindre, Litzânoff devint un
peu plus calme ; car la lumière fortifie l’esprit comme les nerfs. Il envisagea plus froidement sa situation, la
jugea moins désespérée. . .
Il se rappela la promesse qu’il avait faite à Wandaj deux jours auparavant, de dévouer sa vie à l’idée sociale. Cette vie, le moment était peut-être venu de la donner, , et il devait le faire sans hésitations, sans détail-
lances*
Sans doute, on allait venir l’interroger, on voudrait le faire parler ; il saurait se montrer inébranlable. 11 pensa à tous les héros du procès qui actuellement se déroulait devant le jury de Pétersbourg, à tous ces apôtres prêts a souffrir le martyre plutôt que de renier leur foi; Et, se reportant à cinquante ans en arrière, il se rappela les réponses fermes des décembristes à la veille du supplice.
Il pensa à Ryleïf répondant à Nicolas qui pouvait encore faire grâce : « Sire, je savais que cette entreprise me perdrait, mais la semence que nous avohs jetée germera; et
plus tard portera ses fruits. »
A Bestuchef, qui fit cette mâle réponse, plus héroïque encore : « Je ne me repens de rien, je meurs satisfait et
sûr d’être vengé. » ,
Ges souvenirs historiques, ces sublimes exemples eievèrent son esprit, affermirent son courage. Il voulut
d’ailleurs se rendre digne de la noble affeetionque Wanda lui avait promise.
Quand, vers dix heures, la porte de soir cachot s’ouvrit, il était calme, presque résigné.
l’interrogatoire
C’étaient deux gendarmes qui venaient le prendre pour le conduire devant le juge d’instruction. Mais, au lieu d’un simple juge d’instruction, il se trouva devant une sorte de tribunal composé de deux officiers bleus, d’un grave personnage sans insignes ni uniforme, du juge et du greffier.
Etait-ce là le terrible tribunal inquisitorial qui jugeait sommairement les suspects et les condamnait sans autre forme de procès, soit à la déportation en Sibérie, soit à l’une de ces séquestrations qui retranchent le condamné du nombre des vivants ?
, Litzanoff comprit que son cas était grave, que son existence se trouvait en jeu.
Cependant, il ne pensa, en ce moment, qu’à Wanda. Se montrer digne d’elle et surtout détourner d’elle tout soupçon, se sacrifier, s’il le fallait, pour lui épargner même un léger ennui, telle fut son unique préoccupation.
— Comte Litzanoff, commença le juge d’instruction, vous êtes accusé d’avoir tenu hier, dans les salons du prince Kryloff, contre le czar et contre son gouvernement, des propos outrageants, qualifiés d’excitation au mépris et à la haine de l’empereur et des institutions impériales.
— Je n’ai point attaqué l’empereur. Je me suis borné à critiquer la Russie officielle. Mais qui ne reconnaît que la Russie est le pays des abus, et que les privilèges de la
noblesse sont exorbitants? J’ai blâmé Trépoff, qui a fait fouetter un condamné politique; mais, messieurs, en est-il un parmi vous qui approuve cette infraction a
la loi ? ' ,
— Nous ne sommes pas ici pour repondre a vos questions, dit l’un des officiers bleus, mais pour vous mter-
Ü. Vos propos, reprit le juge d'instruction, donnent clairement à entendre que vous êtes affilié à ces dangereux socialistes qui- rêvent le renversement du gouvernement russe et le bouleversement de la société.
Je ne suis affilié à aucun parti, répondit Lïîzanon.
La vérité stricte, la voici : Je venais de lire un ouvrage contenant une critique sociale qui m’avait vivement frappé ; et, inspiré par ce livre, je me suis laissé entraîner devant une dizaine de personnes à une boutade inoffensive, mais qui, je le crains, me coûtera cher.
— Il ne s’agit pas seulement d'une boutade, dit le magistrat, mais d’une diatribe acerbe, violente, telle que s’en permettent à tout instant les nihilistes, telle qu’en débitent au Palais de Justice les 193 révolutionnaires
que l'on juge en ce moment.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, n'ayant aucun
rapport avec ces révolutionnaires.
— Gomment vous êtes-vous procuré ces livres socialistes, qui tous sont prohibés ? demanda le juge d’instruction.
— Je ne me les suis pas procurés.
— Qui vous les a donnés alors ?
— Je ne sais pas.
— Comment, vous ne savez pas?
•— Non ! je les ai trouvés sur la table de mon cabinet, sans m’informer comment ils y avaient été apportés.
— Dans votre intérêt, reprit le procureur, je vous adjure de dire toute la vérité ; et l’empereur, en raison de votre sincérité et de votre jeunesse, vous absoudra certainement.
^ j’ai dit toute la Vérité. Je suis innocent de tout
complot contre l’empereur. , , .
Gepértdant, vous avez donné cent roubles a un agent de police pour l’empêcher. de vous suivre. - Litzanoff répéta ce que Wanda avait dit à Trepon. Depuis quand connaissez-vous la princesse Wanda
Krvloff? demanda le juge d’instruction.
À cette question brusque, Litzanoff ne put réprimer un tressaillement;
— Depuis mon mariage, répondit-il.
— 11 y a eu interruption dans vos relations.
— En effet;
— Pour quel motif ?
■jus. je Pignore. Caprice de femme* sans doute* ^
-u. Cependant, depuis une huitaine de jours, vous 1 avez vue assez fréquemment. Combien dé fois ?
Il répondit sans hésiter :
— Quatre fois.
— ■ Veuillez dire dans quelles circonstances.
__ Il s’agit de détails sur ma vie privée qu’il ne me
plaît pas de révéler;
— Prenez garde. Votre silence est compromettant pour la princesse.
— C’est juste, fit Litzanoff.
Et il raconta sommairement sa liaison avec une aventurière polonaise* et sa réconciliation avec sa femme* par l’entremise de Wanda.
Le juge d’instruction s’égara assez longuement sur le compte de celte Polonaise ; puis, revenant à la princesse
Kryloff : . . ,
— Que signifie, interrogea-t-il, ce coup de poignard
que vous avez reçu dans le boudoir de la princesse ?
— C’est moi-même qui me suis frappé.
— ; Pourquoi ? pour quoi motif ?
A cette question, Litzanoff* fatigué, énervé par cet
interrogatoire, perdit'son calme.
— Ne m’est-il dorfe pas permis de me faire des
ésratignures sans ëh rendre compte au gouvernement ?
° La princesse Kryloff a-t-elle quelquefois parlé socia-
lisme devant vous ?
— Jamais. .
Supposez-vous que ce soit elle qui aurait déposé ou
fait déposer ces ouvrages sur votre table ?
— Aucunement. Je suis certain, au contraire, que ce
n’est pas elle.
— Sur quoi basez-vous cette certitude i — - gup lu nature des relations qui existent entre elle et ma femme, relations purement amicales et mondaines.
Connaissez- vous les autres relations de la princesse *
La princesse* par son rang, est en relation avec toute la Société de Pétersbourg; Or, je nè sache pas qu’il s y rencontre beaucoup de nihilistes.
Cependant, vous avez dit hier : « nous, les socialistes. »
Le visage pâle de Litzanoft se colora. v Le juge d’instruction remarqua ce mouvement de physionomie, et attacha sur le prisonnier un regard scru-
I' tateur plus intense.
Ce regard exaspéra Litzanoff.
— Je ne me souviens pas d’avoir prononcé ces paroles,
répondit-il d’un ton d’impatience.
? Voüs les avez prononcées cette nuit, dans le fumoir
S du prince Kryloff, parlant au prince Stackelberg.
| — fcji ce monsieur vous a répété exactement notre con-
versation, vous devez savoir alors qu’il s’est déclaré beau- I coup plus socialiste que moi. Qui vous dit que je ne jouais pas un rôle pour le faire parler et connaître ses | opinions? A l'entendre, c’était lui qui brûlait d’être affi- I lié au parti révolutionnaire.
| — Le gouvernement sait que penser des opinions et
| du caractère du prince Stackelberg.
g — Et moi aussi, repartit Litzanoff avec sarcasmsi
| A ces mots, le personnage qui ne portait aucun insigne
I intervint.
— Prenez garde, comte Litzanoff! dit-il. Par votre arrogance, vous aggravez votre situation, déjà fort grave. Nous sommes sur la piste d’une vaste conspiration. Vous pourriez trouver grâce, en nous aidant dans nos recherches ; car, malgré vos dénégations, nous avons la certitude que vous pactisez avec les ennemis du gouvernement. Il nous importe donc au plus haut point de savoir quel a été votre initiateur. Si vous nous dévoilez son nom, nous vous relâcherons aussitôt.
Jusqu'alors, Litzanoff avait su se dominer. Mais depuis quelques instants, la fièvre bouillonnait en lui. II. fut soudain saisi d’une sorte de délire.
— Mes initiateurs, dit-il, vous voulez les connaître. Eh bien ! c’est vous. Oui, c’est vous ; car, dès à présent je suis socialiste. Je pense que vous n’avez pas le droit d’exercer sur un homme qui n’a commis aucun acte coupable, cette sorte d’inquisition, de lui appliquer la torture d’un semblable interrogatoire.
— Comte Litzanoff, reprit le grave personnage, je vous rappelle au respect que vous devez à la magistrature.
— Vous voulez savoir si je suis socialiste, je vous réponds : « Je suis socialiste, car je proteste contre vos lettres de cachet, votre tribunal inquisitorial, vos arrestations et vos jugements arbitraires. Ainsi qu’autrefois Bestucheff, je me plains que l’empereur puisse tout contre le peuple qui ne peut rien contre lui. Je me plains que vous ayez le droit de m’arrêter injustement et que, moi, je n’aie aucun recours contre cette mesure vexatoire. Maintenant, interrogez-moi si bon vous semble, je ne répondrai plus.
Néanmoins le juge d’instruction continua son interrogatoire ; mais Litzanoff s’obstina dans son mutisme.
— Vous aggravez votre situation, répétaient tour à tour le juge et les officiers bleus.
— Que m’importe ! disait Litzanoff, je ne tiens pas à la vie. Demain peut-être, je n’existerai plus.
On lui adressa encore inutilement plusieurs questions
insidieuses sur la princesse Kryloff. ■
Alors le greffier remit l’interrogatoire a 1 inculpe pour qu’il enprît lecture et le signât. Litzanoff y jeta les yeux. Mais à mesure qu’il lisait, les veines de son front se gonflaient, et il poussait des exclamations indignées, bes réponses, comme son silence, y étaient présentes de telle sorte, qu’il semblait reconnaître l’existence d une conspiration, et avouer qu’il s’y trouvait mêlé.
je ne signerai pas cela, répondit-il, en rejetant le
papier avec mépris. C’est un tissu de mensonges et d infamies.
— Vous ne signerez pas ? dit le juge.
— Non.
Vous y êtes résolu?
— Absolument.
— Alors nous, qui le signerons, nous aurons menti .
— Si vous appelez mentir écrire lev contraire de la
vérité.
— Vous êtes bien véritablement un révolutionnaire, ajouta l’homme grave. Il ne nous faut pas d autres preuves que votre attitude devant la justice. .
— En effet, repartit Litzanoff hors de lui, je veux la révolution qui nous délivre de la justice russe. Je vois clairement votre but : coûte que coûte, il vous faut une conspiration et des conspirateurs, il vous faut surtout des victimes. Je vous tombe sous la main, vous m’immoléz, soitl Les socialistes me vengeront, je l’es-
iinp. fois, reprit, l’un des officiers bleus, vous
refusez de signer?
— Je refuse.
— Alors, nous attendrons, pour recommencer cet interrogatoire, que la solitude, le silence aient amené chez vous la réflexion et le repentir.
— C’est cela, répliqua Litzanoff, vous attendrez que la torture de l’isolement et des ténèbres ait produit son
â38 LES VIERGES RUSSES.
effet dissolvant. Mais ma volonté triomphera des défaillances de mon corps.
Faisant signe aux gendarmes :
— Emmenez le prisonnier, dit l'un des officiers bleus. Depuis près d’une heure, Litzanoff luttait contre la fièvre qui l’envahissait de plus en plus.
A bout de forces, il s’évanouit. On fut obligé de remporter.
Quand il revint à lui, il avait les fers aux pieds.