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LES HAUTES RAISONS

L'empereur avait dit au grand maître de la police : Il existe Une conspiration contre ma personne et contre mon gouvernement. Les conspirateurs ont accès dans mon palais ; ils se recrutent non seulement parmi le peuple et la classe moyenne, mais encore parmi la noblesse, l’administration, Farinée même. Il faut découvrir cette conspiration.

Depuis quinze jours, la troisième section aux abois cherchait sans rien trouver.

Litzanoff avait prononcé quelques paroles imprudentes, avait répondu avec insolence au général Trépoff ; il devait être socialiste et affilié à quelque société secrète. Ses antécédents, ses excentricités, son mépris du qu’endira-t-on, son courage, sa jeunesse, tout le désignait comme l'un de ces conspirateurs.

Il s'agissait de le faire parler. Ce ne pouvait être bien difficile. Ce jeune écervelé, connu par son indolence, sa vie efféminée, n’était point de là trempe d'un héros. C’est pourquoi, au lieu de l’envoyer d’abord à la troisième section et de le traiter avec les égards qu'on accorde aux détenus qui n'ont pas encore subi leur condamnation, on

l’avait enfermé dans l’un des plus sombres cachots de la forteresse, et l’on usait envers lui des mêmes rigueurs que pour les condamnés qui sont au secret.

Quelques jours de solitude et du régime de la prison le feraient réfléchir et le rendraient expansif.

Si le procès des 193 n’avait amené aucune révélation sur les agissements secrets des nihilistes, on saurait bien tirer de Litzanoff quelques aveux qui mettraient la police sur les traces du complot, si réellement, comme l’avait affirmé l’empereur, il y avait complot.

Trépoff avait bien, il est vrai, promis à Wanda qu’on n’arrêterait pas l’étourdi pour quelques paroles un peu vives.

Mais, depuis cette promesse, de nouveaux faits s'étaient produits, Staokelberg avait fait son rapport à la troisième section ; ce rapport contenait sa conversation avec Litzanoff. Gette conversation, présentée avec une adresse jésuitique, en avait, sinon tronqué le sens, du moins faussé et aggravé la portée. f ^

Et d’ailleurs, que signifiait une promesse arrachée a la galanterie devant de hautes raisons d’Etat ?

Au surplus, ce n’était pas Trépoff, le maître de police, qui avait fait arrêter Litzanoff ; c’était Mezentzoff, le chef des gendarmes.

Cependant, aussitôt après l’arrestation de son mari, Nadège, revenue de l’étourdissement causé par le premier choc, comprit qu’il n’y avait pas un instant à perdre pour le sauver, et se rendit chez Wanda.

Wanda était couchée, encore endormie.

Nadège se jeta dans ses bras en sanglotant.

— Wanda, sauve-le, sauve-le, s’écriait-elle dans son égarement. C’est Padlewsky et toi qui l’avez perdu. Ah 1 ce maudit socialisme ! A quelle porte aller frapper pour le voÎTj le soigner, mou pauvre Stepane ? car il est malade, ils le tueront. Et s’ils allaient 1 envoyer en Sibérie!

Ses sanglots redoublèrent.

Wanda ne répondit rien i l’œil fixe, elle réfléchissait.

Par qui était signé l’ordre d’arrêt ? demanda-!- elle.

— Je ne sais pas; mais je crois qu’on en veut à sa vie. En sortant, j’ai rencontré dans l’escalier deux personnages qui venaient le trouver de la part du prince Stackelberg. Gomme j’insistais pour connaître le motif de leur visite ils m’ont répondu que, le comte étant arrêté, ils pouvaient me le dire sans inconvénient: qu’il s’agissait d’une affaire d’honneur, d’un duel.

— Et à quelle heure précise les as-tu rencontrés?

— A neuf heures. C’est à cause de ce duel sans doute, qu’il n’a pas voulu se cacher, comme tu nous l’avais recommandé. Il attendait les témoins de son adversaire.

— Je devine, je devine tout, dit Wanda. G est cet infâme Stackelberg qui a machiné tout cela. Le lâche ! Je vengerai ton mari, je te le jure ; et nous le tirerons des griffes de la police, je te le promets.

— Oh oui ! agis tout de suite, s’écria Nadège. Pauvre Stepane l En prison* lui, si impatient de toute contrainte. Parle : que faut-il faire ?

— Aller d’abord trouver ton père pour lequel l’empereur a de l’amitié ; car il faut arriver jusqu’à l’empereur, lui seul maintenant peut ouvrir les portes de la forteresse. Nous ne recourrons aux moyens violents que lorsque nous aurons épuisé les moyens légaux.

— Mais, repartit Nadège, mon père est très pusillanime ; il hait les socialistes. Enfin, depuis deux ans, il voit mes larmes. Voudra-t-il faire une démarche pour obtenii la mise en liberté de celui qui les cause ?

— C’est égal, va le trouver. Devant ton désespoir, il se laissera peut-être fléchir. L’important, c’est de voir immédiatement l’empereur. De mon côté, je vais écrire àVérénine devenir me trouver sur-le-champ. Comme en sa qualité d’aide de camp il a accès au palais à toute heure, par lui nous pourrons présenter une protestation contre cette mesure arbitraire.

Elle sauta à bas de son lit, écrivit quelques mots, envoya le billet à Vérénine ; puis elle s’habilla.

Sa douleur était grande. Elle se reprochait l’arrestation de Litzanoff, qu’elle savait malade, blessé, et que ces émotions, jointes au régime de la prison, pouvaient tuer. Elle, si maîtresse d’elle-même, était agitée, fiévreuse ; et sa prunelle extraordinairement dilatée rendait son œil profond tout à fait noir. On y lisait au moins autant de colère que de souffrance. Contre qui cette colère, dans cette âme si bonne? Contre le grand maître de la police, qui, croyait-elle, avait manqué à sa parole, et contre le visqueux Allemand, le prince Stackelberg.

Suivant le conseil de Wanda, Nadège se rendit aussitôt auprès de son père. Son père était le type du Russe idolâtre de l’autorité. Pour lui, le czar était un fétiche. Quand l’empereur avait parlé, c’était comme si Dieu lui-meme avait fait entendre sa voix. Ce culte, il 1 étendait non seulement à toute la famille impériale, mais encore a toutes les autorités de l’empire. Emprisonné, exile, fouette même, par ordre de l’empereur, il eût .accepté le châtiment avec résignation, reconnaissance même ; et il en est ainsi de tous les pieux habitants de la sainte Russie : ils regardent le czar comme le véritable représentant

de la divinité.

Quand Nadège lui eut conté l’arrestation de son mari,

il leva les yeux au ciel et soupira :

— Que la volonté de Dieu et celle de l’empereur soient

faites en toutes choses, mon enfant !

— Mais, s’écria Nadège au désespoir, il faut absolumem le sauver, le tirer de sa prison. Il est malade, et peut-être est-il enfermé dans l’un des plus profonds et des plus

humides cachots de la forteresse.

— Alors, rienne peut l’en tirer que la volonté de 1 empereur. , ,

— C’est à lui précisément qu’il faudrait s adresser , et je

viens vous supplier de le voir.

— Mais d’abord, de quoi accuse-t-on Litzanoff ?

— Socialiste ! s’écria le père de Nadège avec un geste

d -horreur, socialiste ! ïl serait arrivé à ce degré de perversité et d’abjection?

— Mais, mon père, c’est une erreur de la police.

— Alors, on aura bientôt reconnu son innocence, et on le rendra à ton amour. Mais s’il est coupable, et s’il est puni, ce ne sera que justice.

— Il est innocent, je vous le jure. Une démarche de vous auprès de l’empereur abrégera son supplice.

— Son supplice ? reprit le vieillard. C’est à tort qu’on accuse la police de rigueurs excessives envers les prisonniers. Ce sont les socialistes qui font passer le gouvernement du czar pour cruel, injuste, barbare. Comment d’ailleurs ton mari serait-il accusé d’être socialiste, s’il n’avait donné prise à cette accusation?

Nadège lui raconta en quelques mots ce qui s’était passé la veille chez le prince Kryloff.

Ce récit porta au comble l’indignation du vieillard.

— Ilaprononcé de semblables paroles, il a osé blasphémer contre l’empereur, et tu dis qu’il n’est pas coupable î Ah î oui, en vérité, nôtre pauvre société est bien malade 1 Si ceux-là même qui ont intérêt à la défendre, la sapent parleurs propos, leurs satires, leurs critiques, leur effroyable scepticisme, qui donc la respectera? Nihil, nihil, rien, rien, voilà toute leur philosophie. Nihil, c’est-à-dire, pas de Dieu; nihil, c’est-à-dire aucune autorité \ nihil, supprimons l’empereur ; nihil, plus de gouvernement; nihil, pas de propriété ; nihil, pas de famille ; nihil, plus de religion; nihil, àbas la morale, la eonscienoè, la dignité humaine. Rien pour diriger l’homme que les instincts de la brute. Préjugés sont tous les principes sur lesquels repose la société, Oui, oui, Stepane doit être nihiliste. Souvent je l ai entendu émettre des opinions subversives, qui m’ont épouvanté. Et d’ailleurs toute sa conduite passée ne le prouve-t-elle pas? Qu’a-t-il respecté? Ne s’est-il pas roulé dans toutes les fanges, ne t’a-t-ilpas torturée, toi, pauvre enfant si douce, qui l’adorais? Etaujourd’hui, tu oublies tout cela? Tu veux que je demande sa grâce. Jamais, jamais. Si on

l’envoie en Sibérie, eh bien ! il sera mort civilement, et tu seras libre d’en épouser un autre, qui peqt-être saura te rendre heureuse. •

-- Mon père, s’écria Nadège résolue, j aime mon mari ; et je fais ici le serment que, s’il va en Sibérie, je l’y suivrai»

j*. Tu abandonnerais ton vieux père pour ce misérable? . ,

— C'est mon devoir. Je l’aimais quand il était riche,

heureux; maintenant qu’il est malheureux et menacé, je l’aime davantage. Je vous en supplie encore, mon père, intercédez pour lui auprès de l’empereur.

Jamais je n’implorerai le czar en faveur d’un socialiste. Si ton mari est arrêté, c’est qu’il y a pour cela de hautes raisons contre lesquelles mon influence ne prévaudra point. On le jugera. Nous verrons alors s’il est innocent ou coupable. Après tout, quelques mois de réclusion lui feront moralement et physiquement le plus

grand bien.

— Mais, si on ne le juge pas ! Vous savez bien que la police ne livre les prisonniers politiques aux tribunaux, que lorsqu’elle est sûre qu’ils condamneront? Les autres, on les expédie directement en Sibérie, quand on ne les laisse pas mourir dans leurs cachots.

— Ce sont des fables inventées par les nihilistes pour

discréditer le gouvernement de l’empereur .

Nadèirp, cita nlusieurs nersonnes de la société disparues

ainsi.

— C’est qu’il y avaitsans doute de hautes raisons pour ne pas les juger, de hautes raisons d’État.

— Ces raisons, on les connaît.

-Taisez-vous, jeune folle ; et prenez garde, vous aussi, de parler légèrement de ceux qui nous gouvernent.

— Eh bienl s’écria Nadège exaspérée, si l’on ne me rend mon mari, je me ferai socialiste et je conspirerai, moi aussi, contre un gouvernement qui laisse commettre de semblables iniquités.

Le vieux Russe se leva, sévère, irrité.

— Et si vqus faites cela, Nadège, je vous renierai pour mon enfant.

Nadège quitta son père, en proie à la plus violente douleur, aux plus poignantes appréhensions.

Elle rentra chez elle. On opérait une perquisition. Tous les meubles de Stepane avaient été forcés ; tous ses papiers et ses livres, saisis.

— Prenez, prenez tout, disait Nadège, fouillez partout, et vous verrez ainsi qu’il est innocent.

Elle ne savait pas que Padlewsky, la veille encore, avait envoyé à son mari un certain nombre d’ouvrages socialistes prohibés.

Le commissaire réprima un sourire ironique. Ce sourire fit trembler Nadège.

Elle se rendit de nouveau chez Wanda.

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