LA PÉTITION
Vérénine était accouru sur la prière de sa belle cousine. Il était lui-même fort ému. Il s’était présenté le matin au palais, où il était de service, et d’après les ordres mêmes de l’empereur, il avait été remplacé.
C’était une disgrâce. Combien durerait-elle ? Le czar, sans doute, se défiait de lui, le soupçonnait d’être affilié aux nihilistes. Litzanoff étant arrêté, il devait s’attendre à Têtre aussi.
— Pourquoi ne vous cachez-vous pas ? dit Wanda.
— Ce serait m’avouer coupable ; et d’ailleurs, fuir, le puis-je? ajouta-t-il avec un soupir, en jetantàWanda un regard timide, plein d’angoisse et d’amour.
Wanda comprit tous les sentiments contenus dans ce regard. Elle en fut touchée. Elle en éprouvait même une
sorte de remords. Puisque Yérénine était en disgrâce, son concours ne pouvait plus être d’aucune utilité à la cause. Bien qu’il ne fût qu’incomplètement initié, cependant, par son manque de sang-froid, sa pusillanimité, il pouvait commettre de graves imprudences. Il était trop timide, trop impressionnable pour jouer un rôle et peut-être pour savoir garder un secret. Dans ces conditions, lui laisser le moindre espoir qu’elle pourrait l’aimer un jour, c’eût été une coquetterie non seulement inutile, mais coupable et cruelle.
Avec la brusque franchise qui lui était habituelle, quand les intérêts de la cause n’étaient pas en jeu :
— Mon cher Alexis, lui dit-elle, j’ai moi aussi une nouvelle, une grande nouvelle à vous apprendre; mais je ne sais comment débuter, tant je crains de vous faire de la peine.
— - Vous partez, vous quittez Pétersbourg! s’écria Vérénine anxieux.
— Non, pas pour le moment.
— Ah ï je respire, car si je devais ne plus vous voir...
— Vous m’aimez, je le sais, et c’est là précisément ce qui cause mon embarras.
— Wanda, vous allez vous marier, dit-il d’une voix brisée.
— Oui et non.
— Comment cela ?
Vérénine ne respirait plus ; il était livide.
Wanda en eut pitié.
— Oui, je me marie, sans me marier. Notre œuvre demande mon concours tout entier;. elle ne me permet donc pas de songer aux affections égoïstes. A la veille peut-être d’une arrestation ou d’un voyage forcé de l’autre côté de l’Oural, je ne puis, je ne dois songer ni à l’amour, ni à la famille, ni au bonheur.
— Mais alors, de grâce, expliquez-vous, Wanda, vous me faites mourir.
— Mon mariage n’aura d’autre but, d’aiitre résultat
que de conquérir ma complète indépendance et d’entrer en possession de la fortune de ma mère, fortune qui est aujourd’hui entre les mains de mon père.; Comprenezvous?
— Mais alors, pourquoi ne me choisissez-vous pas?
— Parce que vous m’aimez.
— Et si je vous promettais de vous respecter comme une sœur?
— Non, Alexis, c’est impossible* Et puis, j’ai d’autres raisons : vous êtes noble, vous êtes riche, vous êtes Russe ; et je ne veux rien de tout cela.
— Ah ! je devine,! s’écria Yérénine en baissant les yeux pour cacher les larmes qui les emplissaient. C’est ce M. Chabert que vous avez chbisi; Mais il vous aime aussi, lui.
— Qu’en savez-vous?
— Je l’ai lu dans ses Regards, je l’ai découvert aux inflexions de sa voix, et à cette émotion que votre présence cause à tous ceux qui vous aiment. Wanda ! Wanda ! je vous en conjure* réfléchissez avant de vous engager dans des liens pareils; Etes-vous sûre de lui, de son honneur, de sa loyauté, de son désintéressement?
— De son désintéressement! Pauvre Raymond! il ne connaît rien encore de mes projets.
— Oh ! alors, implora Yérénine, écoutez mes dernières supplications. Laissez-moi vous rappeler, chère Wanda, les jours heureùx de notre enfance. Vous souvenez-vous que j’étais déjà votre esclave soumis? Ai-je un seul instant manqué au respect que vous m'inspiriez, que vous m’imposiez? N'ai-je pas* toujours refoulé en votre présence l’amour qui depuis si longtemps me consume ?
— Avouez, cher Alexis, qu’il serait fort pénible pour moi de voir sans cesse à mes côtés un homme, ayant le titre de mari, consumé par l’amour* et qui pourrait à chaque instant me reprocher mon insensibilité, ma cruauté.
— Mais l’autre, savez-vous s'il ne sera pas tout aussi
amoureux* tout aussi passionné et plus emporté peut-être dans ses exigences? Oh ! puisque ce n'est pas l’amour qui vous pousse à ce mariage, ayez confiance dans mon honneur èt dans ma parole. Wanda, permettez-moi de devenir votre mari de nom. Du moins je vous verrais à toute heure, je serais quelque chose dans votre vie.
— - Mon bon Vérénine, je vous crois, j'ai confiance en vous ; mais je ne puis faire ce que vous demandez. Je vous en prie, je vous en supplie instamment, mon ami, parlons d’autres choses. Si je vous ai fait aujourd’hui cette confidence, c'était afin de ne pas entraver plus longtemps votre carrière. Je ne crois pas qü’il y ait en Vous l’étofte d’un conspirateur Voulez-vous que je vous donne un conseil, non de socialiste, mais de sœur, de mère? Eh bien! mariez-vous avec une douce et honnête femme, et vivez paisiblement, si toutefois les événements qui vont bientôt se produire vous le permettent. Vous n’êtes ni romanesque, ni aventureux. S’il faut vous parler en toute franchise, avec votre impressionnabilité* votre timidité, vous seriez, je le crains, un embarras et peut-être un danger pour l'œuvre à laquelle je mé dévoue tout entière.
— Ah 1 vous me punissez bien durement d’un moment de trouble et d'hésitation.
— On n’est que ce qu’on peut être, mon cher Vérénine. Il n’y a rien dans mes paroles qui puisse vous blesser.
— Je serais tout ce que vous voudriez que je fusse : je ne demanderais qu’à suivre la ligne que vous daigneriez me tracer.
En ce moment, Nadège entra. Elle raconta à son amie l’insuccès de sa démarche auprès de son père.
Elle était vraiment éperdue.
Wanda pensait en les regardant tous deux :
— Voilà vraiment deux natures sensibles* faibles et charmantes, bien faites pour se comprendre et s'aimer.
— Eh bien ! alors, dit Wanda, puisque nous ne pouvons tirer Stepane de prison par les moyens ordinaires, nous emploierons les moyens extraordinaires.
— Tu crois pouvoir le sauver ? s’écria Nadège en se jetant au cou de son amie.
— Les murs de la forteresse sont bien épais, ses cachots bien profonds; mais des hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie, de leur fortune, de leur bonheur, sont bien puissants au milieu d’une société d’égoïstes et de peureux. Il faut agir vite ; car on pourrait le faire partir en Sibérie sans le juger.
— Sans le juger, sans me prévenir?
— Oui, car le gouvernement redouterait un procès qui passionnerait tout le monde. Il redouterait de trouver en Stepane un Myschkine. Sa position, sa fortune, sa beauté, sa jeunesse, sa résolution, car il ne se laissera pas intimider par ses juges, pourraient produire un mouvement d’opinion fatal au gouvernement et à la troisième section.
— Ah! tu as raison. Oui, oui, agissons vite. Il est malade, d’ailleurs ; il faut se hâter de lui porter secours.
Wanda réfléchit un instant.
— Si nous obtenions seulement, dit-elle, qu’on le transportât dans un hôpital; là, nous pourrions corrompre le gardien, le médecin, les sentinelles. Il faut adresser immédiatement une supplique à l’empereur en ce sens. Voyons, Alexis, par qui pourrions-nous la lui faire remettre ?
— Je m’en charge. Je la porterai au grand-duc. Si l’empereur est bon et libéral, le grand-duc le dépasse encore en générosité, en libéralisme.
— Vous adorez le despotisme, Vérénine, dit sévèrement Wanda.
— Je condamne comme vous le système; mais je rends justice aux hommes.
— Les hommes ont le grand tort de représenter le système. S’ils sont réellement généreux et libéraux, comme vous le dites, que ne donnent-ils à la nation russe la Constitution qu’elle réclame, et qui serait un acheminement au but que nous poursuivons ?
Nadège saisit ia plume; mais elle tremblait sr fort,
qu’elle ne put écrire. , vi . «
'Wanda prit sa place, et de cette écriture large, fer. ie,
rapide, qui révélait son noble et énergique caractère, elle traça ces mots :
« Sire,
« Une injustice vient d'être commise en votre nom par les agents de votre police secrète. Le prince Stepane Litzanoff, mon mari, a été arrêté ce matin comme suspect et enfermé dans la forteresse de Petropawlosk. Quel est le motif de cette arrestation? Quelques paroles de réprobation sur la conduite illégale du général Trepoiï qui a fait fouetter de verges Bogolubof, un condamne
^ « Les verges ayant été abolies par Votre Majesté, est-il donc interdit, sous votre règne libéral, de blâmer les fonctionnaires oublieux de la loi que leur mission est de taire
respecter^fe Litzanoff, malade? en proie à une fièvre
ardente, a été arraché de son lit pour êtie transféré dans quelque cachot . humide et glacé. Cette arrestation équivaut donc à un arrêt de mort. Or, je viens demander a Votre Majesté si, pour quelques paroles imprudentes, mon mari a mérité la mort. Je fais appel à votre grande bonté, à votre haute justice, pour obtenir sinon son élargissement immédiat, du moins sa translation dans un Hôpital, où il me soit permis de l’approcher, de le soigner, en tout cas de le voir, ne fût-ce qu’un instant, o Je suis, de Votre Majesté, l’humble sujette.
ï trrfï AWATÎl?
Vérénine partit aussitôt, emportant la lettre.
— Et moi, dit Wanda, je vais aviser à d’autres moyens, si celui-là, comme j’en ai peur, ne réussit pas. Alexandre demandera des explications : on le trompera comme toujours; et l’arrestation sera maintenue.
~ Où vas-tu? lui demanda Nadège.
— Je ne puis te le dire.
— Tu te défies de ma discrétion ?
4^- Non de tadiscrétion, chère amie* mais de ta faiblesse.
— De ma faiblesse, quand il s'agit de Stepane ?
— Ou du moins, de ton peu de sang-froid : car il ne suffit pas de vouloir garder un secret, il faut le pouvoir.
Alors tu ne veux plus de moi comme socialiste? Je t’assure cependant (jue jamais je ne me suis sentie mieux disposée à la révolte, Oh I vois-tu, s’ils ne me rendent pas mon Stepane* je mettrai le feu aux quatre coins de Pétersbourg;
Je crois à ton indignation, ma chère Nadège* reprit Wanda; mais elle est encore trop peu raisonnée pour que nous puissions te confier nos secrets. Il faut auparavant avoir donné des preuves d’intelligence, de courage, de dévoilement, de discrétion, de calme* et même de forcé physique. Et tu le comprendras ; car une indiscrétion, tout involontaire qu’elle soit, peut compromettre* non seulement l'existence d’un grand nombre des nôtres, mais encore, ce qui est plus grave, le succès de notre entreprise. Avec tes yeux rougis par les larmes, ta figure pâle, bouleversée, avec toute ta frêle apparence, tu ne me semblés pas être précisément du bois dont on fait les héroïnes et les martyres.
— Tu ne me connais pas* Wanda. Je suis de la race slave : et, sous cette frêle apparence, comme tu dis, il y a des ressources nerveuses et une exaltation intérieure qtii tiennent lieu de force physique. Si l’on ne me rend pas mon Stepane, tù verras bien ce dbnt je suis capable pour le venger.
Wanda pressa un timbre ; Kalia parut.
— Vite, Katià, mon chapeau, ma pelisse, je vais sortir seule. Tu resteras ici ; et si Raymond Chabert vient tout à l’heure, tu lui diras de m’attendre ou de revenir demain.
Elle sortit avec Nadège, la déposa chez elle, et lui demanda la permission de garder sa voiture.
Elle se fit conduire chez Padlewsky.
Padlewsky habitait sur la rive droite de la Né va, du côté de Viborg, un petit hôtel fort modeste, presque champêtre. Bon habitation était pleine de fleurs, d’oiseaux rares, d’animaux de toutes sortes.
Ü semblait vivre là en philosophe, en sage. Et s’il habitait aussi loin du Pétersbourg vivant, c’était, disait-il, afin d’être moins dérangé dans ses travaux scientifiques.
Après les cinq heures passées chaque jour au ministère de l’intérieur, il était censé se retirer dans ce qu’il appelait son ermitage.
En réalité, cet ermitage aux airs honnêtes et naïfs, était un repaire de socialistes, un foyer de conspiration.
Tous ses domestiques, il en avait une dizaine, étaient des socialistes déguisés, plus ou moins suspects ou compromis, qu’il abritait sous sa livrée.
C’était bien en effet pour éloigner les visiteurs qu’il habitait aussi loin du centre, mais non pour un motif de travail, car il ne paraissait que très rarement à son hôtel de Viborg.
Si Wanda n’avait pas voulu que Nadège l’accompagnât, c’est qu’elle savait bien, ne pas trouver Padlewsky chez lui, et qu’elle ne pouvait la conduire à l’un des domiciles secrets qu’on lui indiquerait sans doute.
Elle, sonna. Ce fut le fidèle Koroleff qui vint ouvrir.
— Padlewsky ? demanda-t-elle,
— Est-ce pour affaire urgente ?
— Pour affaire du parti?
-r- Oui.
Allons, dit brièvement Koroleff.
Wanda remonta dans le Coupé ; Koroleff se hissa à côté du cocher.
Le traîneau qui portait le coupé glissa comme une flèche sur le quai jusqu’à Yassili-Ostrow.
Là, Koroleff descendit et ouvrit la portière.
— Renvoyez votre voiture, dit-il en français, car nous allons où personne ne doit nous voir entrer.
Wanda renvoya aussitôt le coupé de Nadège.
Vassili-Ostrow, ou île Basile, est la plus grande et la plus importante des îles de la Néva. Elle est située dans le voisinage delà place Isaac, non loin du palais du Sénat et du quai Anglais, auquel elle est reliée par le pont de bois du Château et le pont de granit de Nicolas. Le quartier de la ville bâti sur cette île a joué un grand rôle dans l’histoire de Pétersbourg.
C'est non seulement un centre commercial important, il contient la Bourse, mais c’est surtout, nous l'avons dit, le quartier de l'Université et des écoles. Autrefois, Vassili-Ostrow s'appelait le quartier Allemand ; car alors le commerce et la science étaient concentrés dans des mains allemandes. Aujourd'hui encore, on entend aussi souvent parler allemand que russe dans ce populeux quartier.
L’île Basile a un aspect tout différent de celui du « Grand côté » de la ville, où fourmillent les uniformes, les toilettes élégantes et les brillants attelages.
Le long des quais de l'île, des bateliers et des nautoniers exercent leur industrie. Sur la place Rumjeanzoff et dans les ruelles avoisinantes, on rencontre surtout des gens qui portent des livres sous le bras.
Dans les rues, aucun de ces somptueux équipages qui pullulent dans le beau quartier; mais d’humbles fiacres ou des voitures de louage. Au lieu d’hôtels et de palais imposants, s’élèvent des édifices publics qui, malgré leurs colossales proportions, ont l’aspect sobre, austère.
Les maisons particulières sont modestes ; on n’y voit point de ces splendides magasins qui étalent leurs éblouissantes devantures dans la Perspective-Newsky, mais de simples boutiques où se vendent des objets de consommation journalière.
Wanda et son conducteur étaient descendus à quelques minutes du pont Nicolas.
Koroleff avisa aussitôt une boutique, en dehors de laquelle étaient suspendues de vieilles hardes.
— Entrons ici, dit-il; car vous ne pouvez pénétrer dans la taverne où je vous conduis, avec cette pelisse, qui vaut au moins mille roubles, et ce chapeau qui attire les regards.
Ils entrèrent. C’était, comme l’indiquait l’enseigne flottante, une boutique de vieux habits râpés, de vêtements féminins fripés et fanés.
— Serait-il possible de louer pour quelques heures une pelisse, un chapeau et des bottes de feutre? demanda Koroleff.
A la vue de cette cliente élégante, la marchande s’empressa avec force révérences.
— Yoici une pelisse presque neuve, fit-elle en présentant un vêtement graisseux, dont l’intérieur était, dureste, en assez bon état.
— C'est bien, dit Koroleff, qui enleva la pelisse de Wanda. Nous laissons celle-ci en gage. Maintenant, ce waterproof et ce chapeau de paille noire ? reprit-il en les exhumant d’un amas de vieilles hardes suspendues dans le magasin.
— C’est le waterproof et le chapeau d’une nihiliste qui vient d'être arrêtée, répondit la marchande. La propriétaire, de peur de se trouver compromise, s’est hâtée de vendre toute sa défroque.
— Mettez d’abord ce waterproof, dit Koroleff à Wanda, car il faudra ôter votre pelisse en entrant. Puis rabattez ce chapeau sur vos yeux, afin, ajouta- t-iL en français, qu’on ne puisse voir votre visage.
Ils sortirent.
— Bonne chance, mes tourtereaux î leur souhaita la mégère, qui les prit pour deux amoureux en bonne fortune. Il faut bien que jeunesse se passe.
Alors Koroleff et Wanda s'engagèrent clans le quartier compris entre l’Académie des beaux-arls et l'Ecole des Cadets.
C’était la première fois que Wanda explorait ces parages, curieux par leur aspect et surtout par l’étrange population qui les fréquente.
io
254 ' LES VïfcRGfeS EUSSES.
G’ est comme un monde fantastique, et l’on ne Voit rien de semblable dans aucun autre pays.
A quelle classe appartiennent ces êtres singuliers? Un étranger ne saurait le découvrir.
Ils sont bizarrement vêtus ; ils n’ont rien de la mise débraillée, de l’allure gaie, vivante, de nos artistes et de nos étudiants. Ces jeunes hommes sont uniformément couverts de fourrures graisseuses et râpées. Us ont des traits intelligents, expressifs, sympathiques même; mais des regards froids et mornes. Ils se meuvent lentement, gravement. On n’entend dans les rues ni rires ni chansons. On devine là des hommes qui pensent et qui n’osent communiquer leurs pensées.
Ces jeunes femmes ont abdiqué toute coquetterie. Sous leurs affreux chapeaux de paille noire, on aperçoit cependant quelques frais et gracieux visages. Mais elles semblent prendre plaisir à se défigurer par des lunettes bleues. Comme les hommes, elles passent tristes et silencieuses.
Il y a quelque chose de navrant et de terrible dans le spectacle de cette jeunesse morose, sévère, menaçante même dans son attitude.
Là, plus que partout ailleurs, on sent l’effet du formidable système de compression qui pèse sur la nation russe.
Que d’amertume sur ces jeunes visages ! Que d’élans comprimés, de souffrances vives, héroïquement supportées ! Que de protestations sourdes on devine dans cette allure glaciale de la jeunesse!
Wanda les observait avec un intérêt croissant.
— Tous ceux-là sont à nous, n’est -ce pas, Koroleft?
— Ce sont les étudiants et les étudiantes, ceux qu’on appelle à proprement parler les nihilistes.
— Où nous dirigeons-nous ? demanda Wanda.
— Nous allons à la taverne du juif Isaac, répondit Koroleff à voix basse.
— PadleWsky s’y trouve ?
— Oui. Il y a rendez-vous avec deux agents de la troisième section.
— De la troisième section! s’écria Wanda stupéfaite.
— .Certainement, dit Koroleff; nous avons notre police dans la troisième section.
— Et vous êtes sûr de ces hommes qui appartiennent à la police secrète ?
— Absolument.
— Tous les payez fort cher ?
— Non. Ils sont socialistes.
— Oh! oh ! n’ est-il pas imprudent de se fier à de telles
, gens ! x
Aucunement. Ils sont entrés à la troisième section,
grâce à l'influence de Padlewsky. Ils nous tiennent au courant de ce que trament nos ennemis contre nous. Ils nous ont rendu déjà de grands services. Nous avons également chez Trépoff, comme au ministère de l’intérieur, une contre-police.
Ils étaient arrivés à l’entrée d’une rue fort étroite. Koroleft s'arrêta à l’angle de cette rue.
— C’est là, dit-il. La taverne a deux issues ; c’est pour»
I quoi nous l’avons choisie. ïsaac, d’ailleurs, nous est en-
tièrement dévoué.
| Les tavernes sont nombreuses en Russie ; dans Vas-
1 sili-Ostrow surtout, on en rencontre à chaque pas. Ce
| sont des sortes de caves, de sous-sol, où des Grecs, des
I Juifs, des mujiks industrieux ont établi des cafés, des
restaurants ou des boulangeries. Elles sont fréquentées | par les étudiants et les étudiantes, les petits fonction-
{ naires, les employés de commerce.
I Faites attention, dit Koroleff à Wanda, prenez la
î rampe.
I Wanda saisit une rampe en ter, et descendit un es-
| calier de huit marches couvertes de neige durcie et
I glacée.
I fis se trouvèrent alors devant une porte vitree qui,
LES ViEIlGES EUSSES.
voilée par la vapeur, laissait vaguement entrevoir l’intérieur de la salle.
Koroleff souleva le loquet ; et ils pénétrèrent d’abord dans une petite pièce, où étaient suspendues, dans la buée chaude, des pelisses d’aspect repoussant, longues comme des soutanes, miroitées de graisse, dont la fourrure manquait par places, d’une couleur effacée, indécise, indéfinissable, luisante et froide.
Un jeune mujik, à moitié endormi, s’empara de la pelisse de Wanda. Elle resta avec son chapeau de paille noir et son waterproof. Qui donc aurait pu reconnaître en elle la brillante princesse, dont la beauté et l’élégance faisaient l’admiration de la société pétersbourgeoise?
Ils traversèrent une longue salle triste, où s’étalait un luxe malpropre. Des lumières rougeâtres flottaient sur des tables recouvertes de nappes maculées. Ces tables étaient servies par des domestiques tartares en habits noirs, quelques princes (I) peut-être tombés dans le malheur; ils servaient avec une correction parfaite et des mouvements d’une lenteur pleine de dignité.
I.a salle était comble ; et cependant il régnait un profond silence. Pas une parole, pas un sourire. Tous ces consommateurs buvaient et mangeaient lentement, sans faire de bruit. On eût dit un festin de fantômes. On leur servait au choix le each (2) ou le chtschi (3), et pour breuvage de l’eau de la limpide Néva.
En traversant cette salle, Wanda éprouva comme un frisson.
Quand ils eurent franchi la porte :
— Quels sont tous ces hommes et toutes ces femmes aux figures glaciales? demanda-t-elle à l’oreille de Koroleff.
(1) J.es Tartares font d’excellents domestiques. On rencontre meme p*;rmi eux des princes ou des principicules, venus à Pétersbourg après la conquête pour réclamer, et que la misère a forcés de recourir aux emplois les plus modestes.
(2) Epaisse bouillie de gruau dont les Russes sont très friands.
(3) Sorte ie soupe aux choux.
— Des philosophes, des savants, des caractères énergiques, presque tous des révolutionnaires, répondit Koroleff. Ils ne parlent pas : à quoi bon des paroles ? Il faut des actes. Et il est si dangereux de parler ! S’ils ne rient pas, c’est que tout est lugubre en Russie : le ciel, la vie et le gouvernement. Tous ces hommes et toutes ces femmes se recueillent et préparent le grand jour où l’on secouera toutes ces tristesses et toutes ces ténèbres.
Koroleff venait d’ouvrir une seconde porte. II introduisit Wanda dans une petite pièce, sorte de cabinet particulier. Là se trouvait Padlewsky avec deux inconnus, tous trois affublés comme de vrais nihilistes.
Une chandelle (I) fumeuse éclairait une table où étaient posés des verres, l’éternel samovar et une bouteille de kvass (2).
Vous savez la nouvelle ? dit Wanda en entrant. Le comte Litzanoff est arrêté.
Oui, nous en parlions justement, répondit Padlewsky.
Sa femme est comme folle. C’est pourquoi je viens vous trouver en hâte et vous avertir de ce que nous avons fait.
~ J’ai des nouvelles du prisonnier, reprit Padlewsky ; nos amis delà troisième section m’en apportent.
Les deux personnages déguisés tirent un mouvement que comprit Padlewsky.
— La princesse Wanda Kryloff, dit-il aussitôt. Ainsi, soyez sans inquiétude.
— Eh bien ! que savez-vous? demanda Wanda. A-t-on 1 intention de sévir sérieusement, ou veut-on simplement intimider le parti par l’éclat de cette arrestation et par un emprisonnement de quelques jours ?
L’afTaire est grave pour Litzanoff, repartit Padlewsky. L’empereur a dit aux chefs de la police : « II y
(1) On brûle toujours en Russie des chandelles de suif au’on mouche avec nos mouchettes du temps de Louis-Philippe.
(2) Sorte de boisson fermentée, très commune en Russie.
a un complot! » U leur faut donc découvrir quand même un complot. Il est à craindre qu’on ne fasse payer Litzanoff pour ceux qu’ils ne découvriront pas.
Mais alors,., alors... s’écria Wanda avec une vivacité
fiévreuse.
— Soyez tranquille, nous le ferons evader.
— Il est à la forteresse.
— Je le sais bien, car nous avons là aussi des intelligences. Malheureusement, on vient de lui faire subir un interrogatoire qui a beaucoup aggravé sa situation.
U se serait compromis? questionna Wanda.
Il a été magnifique, audacieux autant que Mis-
chkyne. Mézentzoff est à la fois furieux et satisfait. Satisfait d’avoir enfin sous sa griffe un socialiste qui se déclare hautement. Il est probable qu’on enverra le comte en
— Mais il est malade, fit observer Wanda. D ici la le régime de la prison le tuera peut-être. D’après mes conseils, sa femme vient d’adresser à l’empereur une supplique pour réclamer son mari, ou tout au moins obtenir sa translation dans un hôpital.
Tous approuvèrent vivement.
«—Si nous obtenons cela, dit Padlewsky, nous le délivrerons aisément. Qu’en penses-tu, Koroleff?
Koroleff, sans forfanterie, se borna à répondre affirmativement d’un signe de tête. .
Vous savez, reprit encore Wanda, qu’il a mis toute sa fortune au service de l’œuvre. Cette persécution, du reste, ne pourra avoir pour nous qu’un excellent résultat. Elle montrera notre accord, notre discrétion, notre force, et nous attachera Litzanoff et sa femme aussi.
— Elle est bien féminine pour une conspiratrice.
— L’amour conjugal en fera une héroïne.
— Y a-t-il quelque autre nouvelle importante? demanda Wanda.
LES VIERGES RUSSES. ‘ 2n9
— Oui. Il y a conflit entre les trois polices. Le ministre de l’intérieur blâme Trépoff de sa violence à l’égard de Bogolubof. Il y a surtout rivalité entre la police de la troisième section et celle du ministère de l’intérieur.
— » La police russe, dit l’un des employés de la troisième section, n’a pas, comme la police française, des limiers de génie. Nos agents sont lourds, épais, ils manquent de cette rapidité de conception etdedéduetion qu’ont les agents français. On les berne à chaque instant ; et ils ne s’en aperçoivent même pas. Dans toutes les administrations, du reste, régnent la même ineptie, le même relâchement. On sent que l’édifice est miné, usé, vermoulu. Aussi, un de ces beaux jours tombera-t-il en poussière.
— En pourriture, voulez -vous dire, ajouta Padlewsky.
— Mais alors, reprit Wanda, si nous avons quelqu’un des nôtres dans le personnel de la forteresse, on pourrait obtenir des nouvelles de Litzanoff, de sa santé surtout.
— ^ J’en aurai demain. J’espère même pouvoir communiquer avec lui.
Le visage de Wanda rayonna.
— Oh 1 tachez de lui faire parvenir une parole d’encouragement. Qu’il sache que nous pensons à lui, que nous ne l’abandonnons pas. Il y a dix jours, dans un moment de découragement, il a voulu se suicider; je crains aussi qu’on ne profite d’un moment de faiblesse, de délire, pour lui arracher des aveux sur la réunion de l’autre soir.
— ? Jamais, s'écria Padlewsky, Litzanoff ne commettra une lâcheté. Il est fou, imprudent; mais c’est le plus noble caractère que je connaisse, le plus courageux surtout.
— Eh bien ! quand pourrez-vous nous donner de ses nouvelles?
— Demain.
— Où vous verrai-je ?
— Chez vous, si vous le permettez.
— Non, c’est dangereux. Mon père se défie, me surveille. Mais je dois aller demain avec Katia à la fabrique de tissage où travaille Matcha Mikouline. Je pourrais vous voir, ici, en passant.
— Vous savez que j’ai non loin de cette fabrique un pied-à-terre, d’où je corresponds avec les ouvriers. Je vous y attendrai vers deux heures.
— Quelle rue ? Quel numéro ?
— Ce quartier-là n’a ni rues, ni numéros. Vous me trouverez dans la maison adossée à l’église. L’église vous guidera. Vous demanderez Ivan Martyne.
Koroleff reconduisit Wanda chez la marchande de vieux habits où elle avait laissé son chapeau et sa pelisse ; puis, hélant un fiacre, l’y fit monter.
— Palais Kryloff ! cria-t-il à l’isvostchik, qui lança son véhicule à toute vitesse.
Wanda rentra donc en fiacre au palais Kryloff.
Son père, qui sortait au même instant, la vit descendre de cette voiture de triste apparence. Sa fille, se montrer dans un pareil équipage 1 Elle oubliait donc toute retenue, tout respect humain, toute dignité personnelle !
Le sang lui monta aux yeux. Il craignit de se laisser aller encore à l’une de ces colères qui n’aboutissaient qu’à créer un abîme plus profond entre sa fille et lui.
Depuis deux jours, depuis qu’elle lui avait jeté au visage le nom de Michel Fédéroff, il sentait rourdre en lui comme une démence mêlée de terreur. Il se rappelait le regard haineux de Wanda en prononçant ce nom terrible. Qui l’avait instruite ? Sa mère, peut-être, ou cet homme. Etaient-ils à Pétersbourg? Etait-ce pour aller les voir qu’elle sortait ainsi mystérieusement? Cette pensée, qui traversa son cerveau comme un trait de feu, faillit le rendre fou.
Au lieu de sortir, il rentra, résolu à demander à sa fille une explication que depuis deux jours il évitait de faire naître.
Wanda entendit son père monter derrière elle ; mais elle ne se retourna point et ne lui dit pas une parole; car elle devinait son intention, et elle sentait, elle aussi, comme un bouillonnement dans ses veines.
Elle entra dans son boudoir. Ses jambes tremblaient, fléchissaient ; mais elle réagit contre cette faiblesse, et dans une attitude noble, résolue, elle attendit le prince.
Il arriva aussitôt, et ferma la porte avec fracas.
— Que voulez-vous ? lui demanda Wanda d'une voix ferme.
— On conspire ici contre moi, je le sens, je le devine. Il se passe tout autour de moi, dans ma maison, des choses mystérieuses que je veux savoir, que je saurai, entends-tu ? D’où viens-tu ?
— Je viens de reconduire Nadège chez elle; et comme elle avait besoin de sa voiture, je suis revenue en fiacre.
— Tu mens.
— Oui.
— Pourquoi mens-tu ?
— Parce que, d’après nos conventions, vous ne devez pas m’interroger. Je vous ai prévenu que, lorsque vous m’interrogeriez sur mes sorties, je mentirais. Vous m’interrogez, je mens.
Le prince fit un mouvement vers sa fille, le bras levé. Mais devant l’attitude de Wanda, devant son regard surtout, il s'arrêta.
— Prenez garde, dit-elle d’une voix sourde. Vous n'avez pas eu raison de ma mère ; vous n’aurez pas non plus raison de votre fille. J’ai du sang polonais dans les veines. Je suis plus Polonaise que Russe. Les Polonais ne sont pas lâches comme les Russes; ils ne se soumettent pas.
— Je t’enfermerai comme ta mère.
— Nous le verrons bien.
t Tu prétendrais résister ?
— Oui.
— Alors, c’est la révolte ouverte ?
— Oui.
— Tu le vois bien, tu es socialiste.
— Je le deviendrai; vous l’aurez voulu. -
— Je l’aurai voulu! Ah! ah! ah! Ce que je veux, c’est que nous partions à l’instant même, que nous quittions Pétersbourg sur-le-champ.
— Je ne partirai pas.
— Je t’y forcerai bien.
— Je suis majeure.
— Majeure? Je me moque bien de la loi. Est-ce que la loi existe en Russie pour les princes de mon rang et de ma fortune?
— C’est vrai, il n’existe pas de loi pour vous ; mais comme elle est pour moi, je ne partirai pas.
Le prince était en délire. Il riait d’un rire féroce, donnait des coups de poing sur les tables, renversait les chaises, les poufs. Puis tout à coup, prenant dans la panoplie un poignard :
— Tiens, ne m’exaspère pas, dit-il, je te tuerais.
Devant une semblable colère, Wanda pensa qu’elle
courait un véritable danger. S’il ne la tuait pas, il pouvait l’enlever, l’emmoner on ne sait où, peut-être dans ce domaine de Krylowa perdu au pied des monts Ourals, et la retenir là pendant des mois, des années. Elle pensa à Litzanoff qui, en ce moment, se mourait peut-être au fond de son cachot, et qui avait besoin de son aide.
Elle résolut donc d’apaiser son père.
— Ecoute, lui dit-elle, j’ai tort, j’en conviens, de te pousser à bout, ainsique je viens de le faire; mais de même que tu ne peux, toi, dominer la violence du sang, moi, je ne puis dominer mon orgueil, qui ne veut pas céder. Cependant, tu le vois, en cet instant, je le fais fléchir. Tâche, de ton côté, de réprimer ces colères qui te font mal, et qui n’aboutiront qu’à nous séparer peut-être pour jamais.
Ces paroles, dites d’une voix douce, presque tendre, amenèrent dans l’esprit du prince une réaction subite.
Il attira sa fille dans ses bras et voulut l’embrasser ; mais Wanda, en pensant auxsouffrances que cet homme avait fait éprouver à sa mère et à Michel, ne put réprimer un mouvement de répulsion, que le prince surprit.)
— Ah ! tu ne m’aimes plus ! s’écria- t-il. 11 y a quelqu’un, oui, il y a quelqu’un qui te prévient contre ton père, qui te détourne de l’affection que tu lui dois. C est elle, c’est cette femme qui m’a déjà tant fait souffrir !
Il prit sa tête à deux mains.
— Oui, reprit-il, c’est elle qui m’a volé ton coeur, ét qui t’a rendue socialiste comme elle.
Voyons, calme-toi, Je t’embrasse. Es-tu content?
fit Wanda.
~ Non, non, ce baiser ment. Tu ne m’aimes pas, tu me haïs, comme elle me haïssait. Ah! je suis malheureux, bien malheureux.
Les nerfs brisés par cette scène, il sanglota.
— Sois bon, sois juste, lui dit Wanda, qui voulut profiter de ce moment d’attendrissement pour obtenir encore une trêve. I.aisse-moi ma liberté, et tu verras que
je t’aimerai comme par le passé.
— Je m’en vais, car tu me ferais perdre la tete, repartit
le prince en sortant précipitamment.
Quand il fut parti, Wanda regarda l’heure. Tl était quatre heures et demie. Ghabert ne pouvait tarder à
venir. # ,
Elle s’étendit sur son sopha ; car elle était a bout de force. Ces scènes violentes la tuaient. Sa situation avec son père se tendait de plus en plus. Il fallait absolument qu’elle se donnât un protecteur légal contre toute tentative de séquestration, un époux enfin qui lui permît de quitter tout à fait et sans éclat la maison paternelle .
C’était donc avec une véritable émotion qu’elle voyait approcher le moment de son entretien avec Raymond. De cet entretien allait dépendre sa vie tout entière. Comment allait-il accepter une semblable proposition, lui qui devait avoir sur le mariage tous les préjugés occideo-
taux, et principalement sur le rôle du mari tous les préjugés français ?