UN MARIAGE FICTIF
A cinq heures, Raymond se faisait annoncer dans le cabinet de Wanda.
En la voyant étendue, pâle, le visage altéré, il fut bouleversé.
— Que vous est-il donc arrivé? s’écria-t-il.
Elle lui raconta en quelques mots les événements de la matinée.
— Quant à moi, dit Chabert, je n?ai pu dormir. Les termes énigmatiques de votre rendez-vous ont si vivement excité ma curiosité, que toute la nuit mon imagination s’est comportée en folle du logis, et s’est livrée à des divagations désordonnées.
— Et vous n'avez pas deviné ?
— Non.
— C'est difficile à dire, fit Wanda avec un soupir.
— Vous avez un auditeur si bien disposé ! Toute proposition venant de vous, je l’accepte, les yeux fermés.
— Oh ! oh !
— Je vous l'assure, et même je puis le jurer.
— Sans savoir?
— Je vous le répète : les yeux fermés.
— 11 s’agit de mariage.
— Vous me l’avez dit hier, et voilà précisément où je me perds. Voudriez- vous me charger de faire une demande pour l’un de vos amis ?
— Vous n’y êtes pas. Il s’agit, au contraire, de demander un monsieur pour une jeune fille.
— Une jeune fille de vos amies?
— Pour moi-même.
— Vous voulez vous marier ?
— Oui.
— Et c’est moi que vous voulez charger de cette négociation ? demanda Raymond avec autant d’émotion que de stupeur.
— Pas précisément.
— Alors, veuillez vous expliquer.
Il commençait à comprendre, et une palpitation violente lui coupait la voix.
— Mais d’abord, mon cher Raymond, reprit Wanda, que pensez-vous du mariage, du rôle et des droits du mari ?
— Pour moi le mariage est une formalité par laquelle deux êtres qui s’aiment peuvent vivre ensemble au grand jour.
— - Ce n’est à vos yeux qu’une formalité?
— Une formalité et un contrat d’association.
— Et vous ne pensez pas que la femme doive obéissance à son mari ?
— Je considère, au contraire, que le mari, l’être fort, doit se soumettre à la femme, l’être faible. Tel est le droit naturel en amour.
— Toujours cette galanterie qui fait mon désespoir ! dit en riant Wanda. La doctrine nouvelle n’admet pas d’inégalité entre l’homme et la femme.
— Moi, repartit Raymond, je regarde l’homme comme inférieur à la femme ; et son rôle, dans le mariage, c’est de lui obéir.
— Incorrigible flatteur ! vil esclave. Non, l’homme ne doit pas obéir à la femme; mais il doit respecter sa liberté, sa dignité. Entre époux, je n’admettrais pas même, de mon mari, la tyrannie de l’affection. Cette tyrannie est excusable entre deux amoureüx qu’aucun lien légal n’enchaîne ; mais dès qu’un homme peut étayer cette tyrannie du droit que lui donne le Code, il devient odieux et infâme. Depuis que vous vivez dans notre milieu socialiste, vous devez être quelque peu habitué à cette manière
de raisonner en dehors de toute idée reçue. Toutefois, en matière de sentiment, ces principes absolus pourraient vous paraître choquants.
— Ce qui vient de vous, Wanda, ne me choque jamais.
— Eh bien! vous m'avez dit, n’est-ce pas? que vous étiez prêt à me dévouer votre vie.
— Oh ! oui, toute ma vie.
— Je connais les exagérations des amoureux. 11 y en a bien une dizaine qui déjà m'ont offert leur vie.
— J’en suis persuadé.
— Mais il n'y a qu’un homme sur lequel je croie pouvoir compter absolument. C’est sur vous, Raymond.
— Oh! merci!
— Ainsi, je ne me trompe pas, il n’y a pas d exagération dans vos offres de dévouement?
— Vous ne vous trompez pas.
— Cependant, mon ami, vous êtes loin encore de deviner ce que je viens vous demander.
— Je vous l'ai dit ; quoi que ce puisse être, quel que
soit le sacrifice, je suis prêt à l’accomplir. # #
Yous n’ignorez pas que je fais partie d une société
de propagande ; et vous savez à quelle œuvre j’ai dévoué ma vie.
— Je le sais, et je partage vos convictions et vos esperances.
— « Est-ce une conviction réelle, ou désir df <- nlaire? — L’un et l’autre. Pour vous plaire, j’ai étudié, j'ai réfléchi, et je suis arrivé à la conviction.
— Conviction absolue ?
— Absolue.
— Dans la société dont je fais partie, il y a, comme vous le savez peut-être, plusieurs degrés d’affiliation. Au degré où je suis arrivée, il est interdit de se marier. Vous comprenez pourquoi ?
— Oui, parce que le mariage ne s’allie guère à l’apostolat.
— Et parce que l’amour est bavard.
En effet, l'amour, c’est l’expansion du cœur. 11 me serait difficile d’avoir un secret pour..,
— Chut ! interrompit vivement Wanda.
— Pourquoi?
— Parce qu'il ne faut jamais que le mot amour soit prononcé entre nous.
Raymond, décontenancé, ne comprenait plus.
Wanda continua.
— Yoici quelle est ma situation : Je rencontre dans la maison de mon père de graves difficultés qui, à un moment donné, et ce moment n’est peut-être pas éloigné, entraveront sérieusement la mission que j’ai acceptée, et que je veux remplir, au péril de ma vie. Mon père se doute de mes rapports avec les socialistes. Il m’épie ; il ne tardera peut-être pas à découvrir le but de mes sorties mystérieuses. C’est un danger, non seulement pour moi, mais pour mes amis, un danger auquel je ne dois pas les exposer. D’un autre côté, cette situation se complique d’une manière particulière par la séparation de mon père et de ma mère.
— Votre mère?
— Elle se fait passer pour morte ; mais elle vit. La lettre que vous m’avez remise l’autre jour me vient d’elle. C’est sa douloureuse histoire. Quelle martyre! Vous la connaissez, vous l’avez vue. C’est aujourdhui la compagne du docteur russe qui vous a ressuscité.
— Elle? cette noble femme ! Oh ! oui, on voit qu’elle a souffert, bien que son visage ait conservé la sérénité des âmes supérieures ! Et le prince sait-il qu’elle n’est pas morte ?
— Il commence à le soupçonner.
— Oh ! alors, je conçois que votre situation devienne fausse et embarrassante.
— Dites terrible, eu égard au caractère violent de mon père, à ses emportements qui lui font perdre toute raison et toute justice. 11 a tenu ma mère enfermée pendant plu-
sieurs années ; et tout à l’heure il me menaçait de m emmener dans le gouvernement de Perm, c’est-à-dire sur les confins de l’Asie, et de m’enfermer aussi, pour me soustraire aux influences occultes cju il sent, dit-il, tout autour de lui.
— Et vous voulez vous marier pour échappera 1 auto-
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— Je veux me marier, sans me marier.
— Je comprends à peu près. ?
— Je veux contracter un mariage fictif, comme 1 ont fait déjà deux jeunes socialistes, la princesse Tizianoff (1) et Katerine Gambredelidzé. En me mariant, je conquiers mon indépendance, et j’entre en possession de la fortune de ma mère, dont mon père a aujourd'hui la gestion.
— Et le mari que vous avez choisi?...
— C’est vous, Raymond.
— Moi 1 moi!.. . s’écria le jeune Français, qui se doutait un peu, mais que cette proposition, néanmoins, boulcvcrSci *
— Oui. 11 faut, n’est-ce pas? que j'aie en votre dévouement une bien grande confiance; car je sais, j'ai pu deviner que le sentiment que vous avez pour moi n était pas purement fraternel.
— Ce sentiment, chère Wanda, sera ce que vous voudrez qu’il soit.
— Bien sûr?
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Cependant, j’ai une confidence grave à vous faire;
et c’est là peut-être que vont se réveiller en vous les idées françaises, c'est-à-dire cette jalousie d’amour-propre, la plus implacable, la plus so: te des jalousies.
A cette déclaration, Raymond pâlit. Cependant, il repartit aussitôt ;
N’ayant aucune prétention sur votre cœur, comment
serais-je jaloux?
(1) Historique. Ces mariages fictifs sont maintenant assez communs entre socialistes.
TÆS VIERGES RUSSES.
— Mais ne le serez- vous jamais?
— Jamais. . , .
Même si j'en aimais un autre, moi, portant votre
Vous en aimez un autre? dit Raymond dune voix
étranglée.
Rassurez- vous, mon ami: il n est pas libre; et vous
devez assez me connaître pour être certain que je ne faillirai jamais à ma dignité. .
Wanda, en parlant ainsi, regardait attentivement Raymond, d’un œil scrutateur, cherchant à lire au fond de
sa pensée. . .
Il cacha sa tête dans ses mains, et resta un instant le
cœur brisé, comme accablé sous le coup qui le frappait.
— Que vous disais-je? Vous avez encore beaucoup des préjugés français sur l’honneur des maris.
Raymond releva son visage. Il était baigné de larmes. — Quoi! quoi! s’écria Wanda, je vous ai fait souffrir ! Pardon, pardon, mon ami! Raymond, pardonnez-moi ma cruauté; mais il le fallait, la loyauté l’exigeait. Je ne pouvais vous épouser, même fictivement, sans vous tout dire, tout. Je ne savais pas vous faire autant de mal. Si j’avais supposé que votre amour fût aussi véhément, je n’aurais pas même songé à vous proposer ce mariage.
— Ce n’est rien, dit Raymond en se levant et en faisant quelques pas dans le boudoir. Le choc a été terrible , mais c’est passé. Pardonnez- moi cet instant de faiblesse. Je vous jure que dorénavant vous ne trouverez en moi qu’un frère, un esclave : le plus dévoué des frères, le plus fidèle, le plus soumis des esclaves.
— Et alors ce mariage. . .
Se fera quand vous le voudrez. Je suis votre chose;
disposez de moi comme il vous plaira. N est-ce pas un grand bonheur pour moi de vivre à vos côtés, un grand honneur que de mériter de votre part une si haute marque de confiance?
— Je ne puis non plus vous laisser ignorer, dit Wanda,
270 ms VIERGES RUSSES.
qu'en devenant mon mari, vous courrez de réels dangers. Cette mésalliance va pousser au paroxysme limitation de mon père. Il se peut même qu’il obtienne de la police secrète de vous faire disparaître. Vous voyez, d'après l'arrestation de Litzanoff, qu’en Russie, quand on a des ennemis puissants, on n'est jamais en sûreté. Au reste, vous avez huit jours pour réfléchir à tout cela.
— Je ne réfléchirai pas. Quels que soient les dangers à courir, je suis à vous. Ce sont, au contraire, les dangers qui me décident; car ces dangers, vous les courrez aussi, et je serai naturellement votre protecteur. Oh ! que ma part est belle! Je vous jure que l’autre, je ne l’envie plus,
— Enfin, ajouta Wanda, vous croyez peut-être épouser une princesse. En réalité, vous n’épousez qu’une ouvrière. Quand je quitterai la maison de mon père, je renoncerai à tout rang, à toute fortune. Celle que je recueillerai de ma mère sera versée dans la caisse de la Délivrance. Ce n’est pas seulement une vie de périls que vous acceptez, mais une vie rude et sombre, une vie de travail.
~ Encore une fois, j’accepte tout, avec enthousiasme et reconnaissance. Promettez-moi seulement que vous ne couperez pas vos beaux cheveux, et que vous ne porterez pas de lunettes. .
— Est-ce assez français, cela? dit Wanda en souriant, et en lui tendant ses belles mains.