L’APPRENTISSAGE
Depuis quelque temps, malgré l'avis du comité révolutionnaire, Wanda poursuivait son idée de propagande au sein du peuple.
Katia, avons-nous dit, connaissait une jeune fille, Mat-
LES VIÉrtGES RUSSES. ' J 271
cha Mikouline, qui, après avoir fait avec elle ses études de médecine, était entrée comme simple ouvrière dans une fabrique, pour y apprendre une profession manuelle et y propager les idées socialistes. Wanda voulut la voir, la connaître et s’initier comme elle aux travaux du peupie.
C’était la première fois que Wanda allait à ceUe fabrique, dont Katia l’avait souvent entretenue.
Après avoir traversé Vassili-Oslrow et les nombreux îlots que forme la Néva à son embouchure, elles arrivèrent sur la rive droite du fleuve, dans un quartier tout à fait inconnu de la population riche de Pétersbourg.
— Où me conduis-tu donc ? demanda Wanda.
— Nous sommes toujours à Pétersbourg, répondit Katia. Te serais-tu doutée qu’il existât dans cette ville, une des plus somptueuses du monde, un quartier aussi misérable ?
— Aussi primitif surtout ; car si ce n’étaient cette église et cette fabrique, on se croirait transporté à mide lieues de la civilisation. C’est à supposer que Pierre le Grand n’est pas venu jusque-là.
— C’est toujours la vieille terre Latiche, telle qu’elle devait être avant la conquête de l’Ingrie.
En effet, ce quartier semble placé sur la limite de la civilisation et de la barbarie.
D’un côté, on aperçoit Pétersbourg avec ses édifices babyloniens, ses innombrables clochetons et ses dômes dorés; de l’autre, l’espace monotone, une terre plate, inculte, les marécages de Plngrie.
De misérables cahutes, à demi enfoncées en terre, plus semblables à des tanières qu’à des maisons, groupées au hasard, se reflètent en désordre dans les eaux du fleuve.
Ni rues, ni quais, ni places, ni trottoirs; ce quartier lointain semble absolument oublié de l’édilité pétersbourgeoise. I/aspect en est, désolé, malpropre, presque lugubre.
272 ' ' LES VIERGES «USSES.
Pour habiter là, il faut y être forcé par la nécessité. C’est, en effet, la dernière ressource des malheureux arrivés à l’extrême limite de la misère. On peut s’y loger et s’y nourrir pour quelques kopecks par jour. On'n’y mange guère, il est vrai, que des concombres, des choux aigres et du poisson avarié ; mais on y mange, ou plutôt on n’y meurt pas de faim.
I^a population est donc entièrementcomposée des plus pauvre* d’entre les pciiuVres : décrassés* Familles de petits employés, ouvriers infirmes ou sans ouvrage.
Aussi la spéculation a-t-elle élevé là une fabrique, qui occupe environ huit cents ouvriers et ouvrières. Les habitants y sont si malheureux, la vie y esta si bon compte, qu’on peut y trouver des travailleurs au rabais.
Padlewsky avait dit à Wanda : A deux heures, dans la maison la plus proche de l’église, vous demanderez Ivan Martyne.
Il était une heure et demie quand elles atteignirent la rive de la Néva. Elles laissèrent là l’isvostchik et s’avancèrent à travers les chemins tracés dans la neige durcie, guidées par l’affreux dôme vert qui dominait les pauvres cabanes.
Devant l’église se trouvait un espace libre, qu’avec quelque bonne volonté on pouvait décorer du nom de place.
Elles traversèrent cette place et se trouvèrent devant une hutte à demi effondrée. Au-dessus d’une porte, dont le seuil disparaissait dans la boue, on voyait une enseigne presque effacée. Cette peinture, des plus primitives, représentait un énorme samovar, à côté duquel s’élevait une colossale bouteille portant cette étiquette : Vodka. C’était un ignoble cabaret.
Kalia poussa la porte. L’intérieur était au moins aussi misérable que l’extérieur. Pour parquet, la terre durcie. Quelques tables boiteuses, des bancs de bois, le poêle, une horloge à gaine, composaient tout l’ameublement.
Une vieille femme, couverte d’un cafetan qui avait pu être bleu, la tête enveloppée d’un lambeau de châle, d’où
s’échappaient des touffes de cheveux blancs, raccommodait de vieilles hardes. Au-dessus du poele, s agitaient confusément quatre ou cinq marmots en haillons, qui avancèrent leurs têtes effarées et sordides ; puis se cachèrent aussitôt.
Ivan Martyne? demanda V/anda.
La bonne femme, prévenue, les introduisit dans la chambre voisine appelée: la pièce froide (1).
Padlesvsky, en les attendant, écrivait.
Celte pièce contenait une sorte de vieux bahut disloqué, une table et trois escabeaux.
— Chez qui êtes- vous donc ici? lui demanda Wanda.
— Dans la famille de mon garçon de bureau, un malheureux qui gagne par mois, au ministère, douze roubles pour nourrir sa femme, sa vieille mère et ses cinq enfants (2). J’ai fait entrer la femme à la fabrique ; mais sous prétexte que son travail est encore imparfait, on ne la paie pas. La vieille mère, de son côté, vend quelques verres de thé et de vodki. Ils sont à nous, bien entendu, et des plus dévoués. Mon garçon de bureau fait de nombreux abonnements aux journaux révolutionnaires, parmi les petits employés du ministère ; et sa vieille mère, parmi les malheureux qui habitent ce hideux quartier.
Vite, dit Wanda, donnez-nous des nouvelles du prisonnier.
— Il a subi ce matin même un second interrogatoire, et, bien qu’il fût très affaibli par la fièvre, il a montré, comme hier, beaucoup de courage. Gomme hier, il s est déclaré hautement socialiste et a refusé de répondre à
toute autre question.
— Mais d’où tenez-vous ces détails ?
Nous avons un ami quioecupe à la forteresse un em-
m h y a généralement en Russie, dans tes maisons pauvres, la pièce chaude et la pièce froide. La pièce chaude est ceiie où se
trouve le poêle . . , A , ,
(2) Cette extrême modicité des appointements est la grande cause
de la rapacité et de la vénalité des fonctionnaires russes.
ploitout à fait subalterne. C’est moi qui l’ai placé là. Par lui* nous avons des nouvelles de tous les nôtres. Nous pouvons même communiquer avec eux. Le geôlier, comme tous les Russes, a la passion du vodki. On l’enivre aisément. Vous comprenez le reste... Notre ami s’empare des clefs, porte la nourriture aux prisonniers et communique ainsi avec les socialistes détenus dans la forteresse.
— Mais, par lui, nous pourrions faire évader Litzânoff.
— Cela, c’est impossible. Nos principes d’égalité absolue nous le défendent. En sauvant Litzânoff, nous perdrions André Kowalski ; et d’ailleurs ce serait nous enlever tous moyens de communication avec les détenus.
— C’est juste, dit Wanda. Ce Kowalski est Polonais?
— Oui. Et sachez que jamais un Polonais n’est complètement russifié. À la première lueur d’espérance, nous les verrons tous abandonner ce gouvernement maudit.
— 11 a vu Litzânoff?
— Ce matin même.
— - Où est-il ?
— Dans le cachot n° 9.
Wanda pâlit.
— Et sa santé, sa blessure ?
— Grâce aux soins qu’a pu lui donner Kowalski, il va mieux.
— Est-il plus calme? Il est si nerveux, si violent ! Je redoutais quelque acte de désespoir.
— Il est moins agité, moins découragé. Kowalski lui a demandé s’il voulait écrire à quelqu’un. Il a paru d’abord très heureux de cette proposition. Mais peut-être s’est-il défié de Kowalski ; il a remis à demain.
— Merci, merci de ces bonnes nouvelles. Nous attendrons la réponse de l’empereur et nous agirons en conséquence. Adieu ; nous allons à la fabrique.
— Chercher des nouvelles? Mais je puis vous en donner. Nos dernières brochures ont fait merveille. Tous les ouvriers et ouvrières sont à nous.
— Ce n’est pas pour cela seulement que nous allons à
LES VtËïlGÊS RUSSES. - 2l5
la fabrique. Je commence aujourd’hui mon apprentissage,
voyez. . ,
Elle écarta sa pelisse, et en même temps Katia écarta
ici sienne»
Elles étaient vêtues toutes deux en ouvrières de fabrique, c’est-à-dire en robes d’indienne fanées avec un fichu de laine croisé sur la poitrine.
— C’est sérieux?
— Parfaitement. Tenez, dit-elle, en lui tendant la main ; ce matin même j’ai coupé les pointes de mes ongles. Ees simplifiées, comme nous voulons l’être, ne taillent pas leurs ongles en amande.
Padlewsky regardait avec une compassion véritable cette petite main fine et blanche, rose en dedans comme une coquille.
— ■ De grâce, épargnez ces jolies petites mains-là.
— Affreüx aristocrate, fit Wanda, si je ne m’étais engagée à rester quelque temps encore au. milieu de ce monde que je méprise, que je hais, dès aujourd’hui j’aurais coupé mes cheveux.
— Oh! cela, s’écria Padlewsky, ce serait un crime !
— Mon cher ami, permettez-moi de vous dire que vous n’êtes qu’un efféminé, un romantique, un entiché d’esthétique.
— Vous le savez bien, mes chères jolies sœurs, je ne suis aucunement communiste. Tout en repoussant les hiérarchies conventionnelles de notre stupide civilisation, j’admets les hiérarchies naturelles; car, il faut bien le dire, la nature n’est pas égalitaire.
— Un peu plus vous seriez monarchiste, dit Katia.
— En effet, j’admets les royautés électives, la royauté de la grâce, celle de la beauté, de l’intelligence, du talent, si vous appelez royauté cette influence qu’on ne peut nier et qui impose à tous son prestige.
— Mais vous n’êtes qu’un horrible réactionnaire, s'écria Wanda en riant, et nous vous dénoncerons.
— Dans le parti révolutionnaire, reprit Padlewsky, tou-
LES VIERGES BUSSES.
tes les opinions sont actuellement admises, pourvu qu’on s’entende sur le but : faire table rase. Or, personne plus que moi ne trouve que tout est organisé au rebours du sens commun, pour le plus grand malaise de tous; car ne vous imaginez pas, chères douchinkas (1), que les riches et les puissants de la terre possèdent le bonheur parfait. Il est des tortures morales, des supplices du cœur, des déceptions d’ambition, des souffrances de vanité, souvent plus cruels que la pauvreté et l’obligation du travail quotidien. Et ces souffrances sont rendues plus vives par le développement excessif de la nervosité chez les oisifs et les efféminés.
— Vous avez raison, sans doute, répondit Wanda ; niais pour le moment, nous ne pouvons faire la révolution qu’avec le peuple ; et pour conquérir ce peuple défiant et timide, il faut que nous l’approchions, que nous vivions de sa vie, que nous lui inspirions confiance, en un mot.
— Oui, approuva Katia, il faut en effet que nous fassions ce que font un grand nombre de nos sœurs, c’est-àdire abnégation de notre éducation, de nos préventions, de nos nerfs de petites maîtresses ; et voilà pourquoi vous nous voyez vêtues en ouvrières ; et tous les jours, quand nous aurons quelques heures de liberté, nous nous rendrons dans cette fabrique, où j’ai déjà une amie qui s’est; « simplifiée », et dont le contre-maître nous est acquis.
— Mais pourquoi, dit Padlewsky, n’allez-vous pas à l’atelier de lingerie que nous avons fondé pour nos sœurs du peuple ?
— Qu’y apprendrions-nous ?
— La couture.
— Les ateliers de couture sont trop restreints ; on n’y peut faire de propagande.
(1) Petites âmes, mot affectueux fréquemment employé dans le langage ru^se.
— Eh bien! plus je vous regarde, ma chère Wanda, reprit Padlewsky, plus je suis convaincu de mes théories hiérarchiques. Jamais, voyez-vous, vous n’arriverez à vous faire passer pour une ouvrière.
— Nous verrons cela. Au surplus, il faut bien que je me crée une autre position, un autre milieu ; car je ne pourrai bientôt plus rester chez mon père ; la situation est trop tendue.
Elle lui confia alors son projet de mariage fictif.
Là, le sceptique Padlewsky montra encore son penchant pour Inesthétique.
— Vous croyez, dit-il, qu’un homme pourra être votre mari et ne pas en réclamer les droits ? Quel âge a-t-il ?
— Vingt-huit ans.
Padlewsky parut chercher quel était, parmi les admirateurs de Wanda, celui qu’elle avait choisi.
— Ne cherchez pas : c’est ce jeune Français dont je vous ai déjà parlé.
— Et Français par-dessus le marché !
— Il est des nôtres.
— Convaincu?
— Oui.
— Comme peut l’être un Français de vingt-huit ans : convaincu que vous avez des yeux superbes.
— Vous n’aimez donc pas les Français ?
— Ils sont généralement plus enthousiastes que persévérants et logiques.
— 11 y a des exceptions.
— Au fait, je suis peut-être jaloux que vous n’ayez pas pensé à moi.
— J’y ai pensé, au contraire, mon bon Padlewsky. Mais vous êtes une des sommités du parti, vous avez un rôle important à remplir; et vous ne pourriez me dévouer votre vie, comme Raymond Chabert, qui est l’homme le plus libre de la terre, pourra me dévouer la sienne. Allons, adieu !
— J’ai à vous parier, à vous seule, un instant, dit Padlewsky.
Katia se retira aussitôt dans la pièce voisine.
— Nous attendons demain des délégués d’Odessa* de Kieff et de Moscou; et il y aura demain, dans la nuit, réunion extraordinaire du comité, érigé en tribunal, pour juger nos ennemis. La réunion de district, brusquement interrompue, n’a pris aucune résolution. Outre le cas de Trépoff, il se présente cinq autres cas également fort
pour lesquels nos amis de province réclament des condamnations. Nous allons donc vraisemblablement prendre de grandes résolutions. Je suis, moi, contraire aux mesures violentes ; je les combattrai. Et vous ?
— Je vous suivrai, dit Wanda, surtout s’il s'agit de condamnations à mort. Je ne reconnais à qui que ce soit le droit d’attenter à la vie de son semblable.
— Je compte sur vous pour m’appuyer, car la violence est dans l’air, et je crains qu’on ne fasse quelque sottise.
— Je parlerai aussi à nos amis de mon projet de mariage fictif. Michel a dû leur en écrire. Dites-en, je vous prie, un mot à Narkileff. Je pense le prier de rédiger l’acte de mariage. Vous me servirez de témoin avec Siiine.
— Réfléchissez d’abord, ditPadlewsky. Je doute d’ailleurs que le comité autorise.
— Quand il aura entendu mes motifs, il autorisera ; mais il s’agit de conclure un mariage en bonnes formes, sans le consentement de mon père. Narkileff, grâce à sa situation dans le clergé, découvrira bien un pope de bonne volonté. Prévenez-le.
— Je ferai ce que vous désirerez ; mais, de grâce, ne vous pressez pas trop de contracter un engagement aussi grave, qui pourrait entraver votre liberté d’action.
Comprenez donc lien, mon cher Padlewsky, que je fie serai liée que fieüvement.
Elles sortirent.
Padlewsky eut un sourire tendre et triste. C’était un admirateur enthousiaste de Wanda. Il n’avait rien de la
rigidité du nihiliste. En socialisme, il était opportuniste. Nature droite, patriote ardent, il aimait sa chère Pologne ; il en haïssait les oppresseurs. Malgré ses allures bonhomme, c’était un révolutionnaire convaincu, dévoué, et, au besoin, résolu.
Kalia et Wanda se rendirent donc à la fabrique.
Le contre-maître, prévenu, vint à leur rencontre.
11 les introduisit dans une salle où travaillaient une vingtaine de jeunes filles au dévidage.
— Il est à nous, dit Matcha à l'oreille de Katia. C’est moi qui l’ai amené à nos idées. Aussi la propagande est-elle facile ; bientôt, il n’y aura plus rien à faire ici. C’est comme une traînée de poudre. Tous les ateliers, toutes les fabriques de Pétersbourg et des environs sont gagnés à la cause. Je compte donc partir prochainement pour le gouvernement d’Orenbourg, où l’on m’a dit qu’il manquait d’apôtres. En dehors du rayon de Moscou, de Kieff et d’Odessa, il y a encore tant à faire, surtout parmi les paysans !
— Moi, je suis d’avis, opina Wanda, qu’il faut développer surtout la propagande dans les centres de populations. Nous ne pourrons agir avec un peu d’ensemble qu’en concentrant nos forces. . L’empire russe est si vaste, le mujick, d’une ignorance et d’une apathie si désolantes, qu’il nous faudrait des siècles , si nous attendions , pour faire la révolution sociale, que les paysans russes fussent convertis individuellement à l’idée révolutionnaire. Assurément, ce ne serait pas nous qui la verrions.
— Ce ne sera peut-être pas nous, dit Matcha avec une tranquillité sublime. Mais qu’importe !
— Chère Matcha, repartit Katia, vous ne pensez donc pas aux souffrances de nos frères qui réclament un prompt soulagement ? Et nos idées sont si simples, si justes, si lumineuses I C'est la crainte seule qui retient le paysan. Mais si un mouvement un peu décisif levait ses craintes, vous verriez avec quel élan iî s’insurgerait contre
les seigneurs et les gens du fisc qui l’oppriment depuis si longtemps !
— Avant de provoquer un mouvement insurrectionnel, répliqua Matcha, il faut être sûr de réussir. A quoi a-t-elle abouti, cette insurrection de 1825, qui n’avait pour la soutenir qu’une poignée de braves ? A cent vingt condamnations aussi terribles qu’inutiles.
— Inutiles! répliqua Wanda. Non, pas inutiles. C’est le sang de ces martyrs qui, après cinquante ans, a porté en nous la semence héroïque. Au lieu d’aller à Orenbourg, ma chère Matcha, venez dans le gouvernement de Kieff. 11 y a là encore fort à faire, croyez-moi.
— J’irai où l’on m’enverra ; car je fais partie d’une société.
— De propagande ?
— Oui, la société des Initiateurs . Nous ne conspirons pas, nous faisons uniquement de la propagande. Nous pensons que c’est seulement par l’infiltration progressive dans les masses que nous pourrons produire un mouvement durable. Cependant, puisque vous le désirez, je demanderai qu’on m’envoie dans le gouvernement de Kieff.
Le contre-maître, qui avait été appelé ailleurs, rentra en cet instant.
— Chut ! fit Matcha. Il est partisan de la révolution ; mais il ne sait rien encore de nos secrets.
Wanda et Katia prirent place au métier. La division du travail rend la besogne très facile à saisir ; mais il faut acquérir une grande habileté de main, et c’est l’habitude seule qui îa donne.
Au bout d’une heure, Wanda, malgré sa force de volonté, avait les poigne! s brisés. Katia, moins délicate, moins nerveuse, résistait mieux.
Wanda était capable d’un effort plus intense; Katia, d’un effort plus soutenu.
Wanda se révoltait contre sa faiblesse. Elle avait dans les yeux des larmes de colère de sentir ses muscles se rebeller contre sa volonté. Mais elle voulait devenir line
ouvrière, elle reviendrait donc à la fabrique ; elle lutterait, elle dompterait ses nerfs, et se ferait des muscles. Elle* travaillerait comme ces malheureuses qui, elles aussi, avaient eu à lutter les premiers jours contre la fatigue, et qui cependant avaient fini leur journée, car elles avaient des enfants à nourrit ; et il avait bien fallu rapporter au pauvre ménage les quelques kopecks (1) qui le faisaient vivre.
La beauté de Wanda, ses mains blanches et fines qui révélaient sa condition, avaient produit parmi les ouvrières un mouvement de curiosité. On la regardait en dessous, et l’on souriait.
Le contre-maître lui-même, devant la gaucherie et la faiblesse de ses deux nouvelles ouvrières, les raillait un peu.
— Eh bien ! douchinkas, leur dit-il, vous n’aurez pas gagné beaucoup aujourd'hui. Nous vous donnerons cependant dix kopecks pour vous encourager, e't demain douze peut-être. Allons, allons, courage !
Il leur remit à chacune une pièce de dix kopecks, que Wanda ne refusa point.
— Sais-tu, dit-elle à Katia, que je suis très fière de mes dix kopecks ? C'est la première fois que je produis, c'est-à-dire que je joue un rôle utile dans la société. Jusque-là, je n'avais été qu’une parasite, prenant aux autres sans rien leur rendre.
Remontée dans son fiacre, cette princesse, qui avait cent mille roubles à dépenser par an, sortit plusieurs fois de sa poche ses dix kopecks, qui la faisaient sourire d’orgueil.
— Je les garderai, ces kopecks, comme un des meilleurs souvenirs de ma vie.
En cet instant, elle aperçut un enfant qui grelottait sous une pauvre pelisse trouée et lui tendait une main violette de froid.
(1) Quatre centimes.
Elle lui donna un billet bleu (1).
— L’aumône est contraire à mes principes, dit-elle ; mais je pense à la pauvre mère qui est encore à la fabrique, qui est malade peut-être, et qui n’a pu apporter du pain à ses pauvres petits.