ARRÊTS DE MORT
Quand, le lendemain, vers minuit, Wanda arriva au souterrain, le comité révolutionnaire était réuni.
Il se composait des six membres du comité ordinaire : le journaliste Komoff, l’archimandrite Narkileff, le décembriste Siline, le professeur Poloutkine, André Padlewsky et Wanda.
Dé plus, deux délégués de Kjeff, deux d’Odessa et deux de Moscou. Donc ils étaient douze.
Quand Wanda entra, Siline avait la parole.
Sa voix était grave et ferme; son œil profond avait cette expression douloureuse et sombre de ceux qui ont éprouvé de grandes déceptions et de longues souffrances.
Voici ce qu’il disait :
« Il y a cinquante-trois ans, un mouvement sublime, comme celui auquel nous assistons aujourd’hui, se produisait en Russie, cette terre classique de l’esclavage et de la tyrannie.
« Parmi ces nobles héros qui payèrent si chèrement leur dévouement à la cause de l’humanité et du progrès, on comptait sept princes, deux comtes, trois barons, deux généraux, treize colonels, dix lieutenants-colonels.
« Tous, nous voulions la République ; mais alors le pays
(1) Cinq roubles. (Le rouble est de quatre francs.)
n’était pas avec nous ; il était tellement écrasé que le désir de la liberté ne lui venait pas. Dégénéré par un long esclavage, par de longs siècles d’un despotisme asiatique, courbé sous le double joug politique et économique, livré à une oppression épouvantable, à un servage avilissant, ce pauvre peuple avait perdu jusqu'au sentiment de révolte, si naturel chez l’esclave.
« AujourdHaui, les temps sont changés. Grâce aux efforts du parti socialiste révolutionnaire, le peuple sait enfin comment on le gouverne ; il commence à avoir conscience de ses droits. La noblesse éclairée et la jeunesse instruite sont avec nous. Les femmes, d’ordinaire si réfractaires aux idées générales, sont accourues dans notre camp et montrent une ardeur de conviction, une force morale, un courage physique souvent au-dessus des nôtres. Gomme autrefois, nous comptons dans nos rangs des princes et des princesses, des généraux, des colonels et jusqu’à des prêtres.
a Cependant, toutes ces aspirations, tous ces désirs, toutes ces volontés, quoique mieux coordonnés, ne se sont produits par aucun acte public, depqis la manifestation de la cathédrale de Kasan. La protestation est dans toutes les âmes ; mais l’action manque.
« Il y a deux manières d’arriver au but : la propagande par laquelle nous infiltrons nos doctrines dans les masses, puis la révolte soudaine, les coups de canon, les faits audacieux qui forcent l’attention publique, qui font sortir le peuple de sa léthargie.
« Nos frères de Y Initiation n’admettent que le premier moyen ; mais nous, de la Délivrance du Peuple, nous voulons qu’on mêle incessamment l’action à la parole. Si la parole convainc, l’action étonne, entraîne.
« Le czar revient de la campagne deTurquie, enorgueilli de ces monstrueuses tueries qu’on décore du nom de victoires. C’est contre nous que cette guerre a été entreprise. Répondons à ces épouvantables massacres par de grands actes de justice.
« Nous n’avons pas le nombre ; mais nous avons le courage.
« A nous de secouer la conscience publique par des coups d’éclat qui allument la révolte aux quatre coins de l’empire. »
L’ancien décembriste prononça ce discours excessit avec ce ton un peu emphatique et déclamatoire des anciens conspirateurs, qui copiaient plus ou moins la Convention française.
De nos jours, les socialistes russes ont, au contraire, adopté dans leurs démonstrations le ton froid, la simplicité scientifique, si l’on peut s’exprimer ainsi.
Cependant, tous les assistants avaient respectueusement écouté le décembriste et accueilli d’un murmure approbateur la fin de son allocution.
Après lui, plusieurs membres du comité prirent la parole ; mais ils ne firent que corroborer le discours de Siline.
Sophron Komoff résuma à son tour tous les griefs depuis longtemps accumulés du parti socialiste.
« Sans doute, dit-il, pour nous, qui défendons les intérêts de quatre-vingts millions de prolétaires, qui dans tous nos discours dénonçons les abus de la force brutale, des sentences comme celles que nous allons prononcer sont des faits graves. Mais le gouvernement nous traque comme des bêtes fauves : on nous arrête, on nous fait subir toutes sortes de tortures morales et physiques, on nous étouffe dans les forteresses, dans les prisons, dans les mines. En ce moment, dans toute la Russie, nos compagnons périssent victimes de la cause du peuple.
« Enfin, vous voyons aujourd’hui se dérouler le procès monstrueux des 193. 11 y avait quatre cent cinquante inculpés ; il nJen reste que cent quatre-vingt-treize.
« Qu’a-t-on fait des 257 qui manquent à l’appel? Sauf Lourié et Krapotkine, qui ont réussi à s’évader, beaucoup d’entre eux sont morts. D’autres sont devenus fous, d’autres encore ont été exilés sans jugement.
« Quant à ceux qui restent, voici ce que j’ai vu ; car j’ai pu assister à l’une des séances de cet effroyable procès.
« Tous présentent un aspect navrant. On dirait une réunion de morts ou de mourants; leurs visages sont livides. Les yeux, vitreux chez les uns, brillent chez les autres d’un éclat fiévreux. L’ami le plus intime ne pourrait reconnaître au premier abord son ami. Quelques-uns ont passé trois ans, la plupart quatre, dans la prison pré ventive.
« Parmi eux, il y en a qui, entrés jeunes dans ce tombeau, sont aujourd’hui des vieillards; leur taille est courbée, leur visage ridé, leur regard éteint.
a Une conversation à voix basse régnait parmi les accusés. Ces malheureux qui, pendant quatre longues années, n’avaient entendu aucune voix humaine, semblaient saisir avec joie l’occasion de parler, de s’entretenir entre eux.
« Pour eux d’ailleurs, le procès n’est qu’une chose secondaire, une comédie inutile, dont aucun n’est dupe. Le réquisitoire n’est qu’un tissu de mensonges et d’in famé s calomnies.
« Tel est, mes frères, le spectacle auquel nous assisterions, impassibles! Non, nous ne pouvons laisser condamner aux mines notre héroïque et éloquent Mvschkine, sans protester par des actes énergiques qui fassent voir à nos ennemis que nous vivons, que rien ne peut nous intimider ni ébranler notre foi.
« Nous opposerons donc tribunal à tribunal. 11 nous exécutent; nous les exécuterons. »
Padlewsky prit à son tour la parole, et répéta ce qu’il avait dit à la réunion. Il représenta que de telles exécutions, au lieu d’intimider le gouvernement, ne serviraient qu’à susciter contre le parti socialiste de nouvelles et terribles persécutions ; que la propagande pourrait en souffrir; que Trépoff, le principal accusé, étant sympathique à la population pétersbourgeoise, cette vengeance.
au lieu de gagner des adeptes à la révolution, éloignerait plutôt les esprits favorablement disposés.
Enfin, il fit appel aux sentiments de générosité, et repoussa énergiquement de tels moyens de défense, ajoutant que l’impatience était mauvaise conseillère et qu’elle compromettrait la révolution plutôt que de la hâter.
— Mon cher Padlewsky, répondit Narkileff, je vous répondrai par cette légende populaire :
Un czar, soupçonnant la fidélité de son épouse, la fit enfermer avec son fils dans un tonneau ; et après les avoir goudronnés dans ce tonneau, les fit jeter à la mer.
Durant de longues années, le tonneau flotta sur les vagues. Le czaréwitch grandissait. Le manque d’espace le gênait chaque jour davantage.
Un jour, il dit à sa mère : « Souveraine, ma mère, permets que je m'étende de toute la longueur de mes membres.
« Czaréwitch, mon fils, prends garde défaire ce que tu dis. Le tonneau crèverait, et tu périrais dans les ondes salées. »
Après deux secondes de réflexion : a Je m’étendrai, ma mère, car il vaut mieux s’étendre une fois librement et périr ensuite. »
Telle est aujourd'hui la situation du peuple russe. Depuis assez longtemps sa pensée est prisonnière ; depuis assez longtemps sa vie est comprimée. 11 veut s’étendre, entendez-vous. Il lui faut une action quelconque ; il réclame le mouvement, quoi qu’il doive lui en coûter. S'étendre ! s'étendre ! tel est le cri de tous nos frères. Il arrive un moment où l'on ne peut plus, où l'on ne veut plus se laisser garrotter par des considérations de prudence, où l’expansion devient non-seulement un besoin, mais une démence. Le temps de l'étude et de la méditation est passé. L’agitation déborde l’âme, et l’on préfère courir la chance d’une perte certaine plutôt que de subir, impassible, ce despotisme écrasant.
LES VIERGES RtJSSES.
— * Non, non, reprit Komoff, avec sa fougue de polémiste révolutionnaire, plus de sentimentalités filandreuses, plus de ménagements intempestifs! Nos amis attendent des résolutions énergiques. On est las. Nous ne pouvons rester plus longtemps inactifs, sans compromettre le succès de la révolution. Ce pesant esclavage, sans espoir à court terme, finit par user les âmes. Il n’est pas un de nous qui ne préfère, à cette inaction forcée, les travaux dans les mines. Et puis, n’est-ce pas à nous de venger tous ces vaillants soldats de l’idée qui s’éteignent lentement dans les souffrances de l’exil? Pensons à tout ce que ces hommes généreux ensevelissent de beau, de sublime au fond de leur poitrine. Les laisserons-nous donc mourir dans le désespoir et l’oubli?
Enfin, nous devons montrer aux autres peuples qui se rient de nous, que nous ne sommes point la nation ava chie qu’ils supposent, que nous sommes, au contraire, une nation jeune, vivace, un édifice, comme le vdit Hertzen, où tout respire encore l’odeur fraîche de la chaux, où tout travaille, où rien encore n’est achevé, où l’on cherche, où l’on change. Hertzen compare aussi la nation slave à une femme qui n’a pas encore aimé et qui, oubliée, étrangère, semble indifférente à tout ce qui l’entoure. Mais la femme est jeune; déjà une agitation inquiète soulève sa poitrine, et fait tressaillir son cœur. Prouvons donc au monde que nous ne dormons pas comme les Chinois ; que nous ne périssons pas dans un marasme sénile comme les Indous. Trop longtemps arriérés sur la route du progrès, nous devons étonner l’Europe par un bond prodigieux. C’est à nous d’imprimer le mouvement en avant. La civilisation européenne, atrophiée dans son bourgeoisisme, est un organisme usé, racorni, qui n’a plus assez de force ni d’élasticité pour opérer sa régénération, pour s’élancer dans cet avenir inconnu et sans bornes.
Attendre! attendre! est-ce possible! Le mouvement nous entraîne malgré non?, d’un élan irrésistible, passionné, fatal. Autour de nous, le monde féodal s’écroule.
les révolutions politiques et religieuses s’affaissent sous le poids de leur impuissance. Si elles ont accompli de grandes choses, ont-elles réalisé la liberté? Ont-elles surtout donné du pain à ceux qui n’en ont pas ? Mais l’orage couve, le vieux monde est dans la nuit morne et épaisse qui précède l’aube de la lutte décisive. Ce n’est plus une existence, c’est une attente, une anxiété.
En principe, tout est renversé. Une seule force morale préside, dicte et ordonne : c’est la peur. Devant le grand intérêt réactionnaire, toutes les autres questions sont reléguées au second plan. Au milieu de ce chaos, de cette agonie en démence et de cet enfantement douloureux, les regards se dirigent vers nous. Oui, c’est à nous, Russes, les plus opprimés, de lever l’étendard de la révolution sociale ; car il y a en nous des souvenirs, des amertumes, des ironies, un scepticisme, des révoltes, des audaces, un mépris de la mort qu’on ne trouve chez aucun autre peuple. Il y a en nous comme une fougue sauvage qui nous emporte aux extrêmes. Aussi, nous voulons la révolution entière, complète, et par tous les moyens possibles, dussions- nous passer sur les ruines de nos maisons, dussions-nous y laisser notre vie! Et nous hésiterions pour donner cette impulsion attendue à sacrifier l’existence de quelques criminels ?
— J’espère, je veux comme vous cette révolution, repartit Padiewsky. Mais est-elle possible aujourd'hui, telle que vous la rêvez? Je ne le crois pas. La transition est une loi de la nature, aussi bien dans le monde moral que dans le monde matériel. Peut-être que dans un siècle ou deux...
— . Attendre un siècle ou deux la révolution ? interrompit violemment Siline. Noire devoir est de la précipiter.
— Sont-ce quelques exécutions isolées qui la précipiteront ? répliqua encore Padiewsky. A mon sens, elles la retarderont plutôt. Pensez-vous vous relever ainsi dans l’opinion des autres peuples qui déjà vous traitent de bar-
bares? Non,, non, c’est folie de croire que nous attirerons à nous les masses par ces actes violents. Nous les repousserons au contraire. La peur d’un cataclysme les rattachera à ce régime de satrapes et de gendarmes, qui du moins les protègent.
Wanda à son tour se leva et dit avec simplicité :
— Je représente ici la femme, à laquelle, plus justes en cela que les révolutionnaires de l’Occident, vous faites une large place, la place qui est due à la moitié du genre humain. Eh bien î c’est au nom de toutes les femmes que je vous conjure de respecter la vie humaine, de ne pas répandre le sang. Nous défendons avant tout les principes. Or, les premiers de tous ces principes, c’est le respect de l’individualité humaine et la fraternité. Si criminels que soient les hommes que vous voulez condamner, ce sont nos frères; il faut les convaincre par la persuasion et non parla violence. Ne souillons pas la pureté, la noblesse de notre cause par des actes de vengeance^el de barbarie. L’ordre que nous voulons fonder est un ordre de paix, de clémence, de bonheur. Faisons-nous donc aimer, admirer, et non pas redouter. C’est, à mon avis, le seul moyen de révolutionner le monde.
Ellesetut. Mais au silence quisuivit ces paroles, Wandaput voir qu’elles ne seraient malheureusement point écoutées.
— Maintenant, dit Siline, nous nous constituons en tribunal. Voici quels sont les criminels que nous allons juger. Tous les faits sont connus, prouvés; nous n’avons plus qu’à rendre la sentence.
i°Trëpoff d’abord, grand maître de la police de Pétersbourg. Ses méfaits, je n’ai pas besoin de vous les rappeler ici. Le dernier, le plus révoltant, est celui dont noire frère Bogolubof a été victime.
2° Mézentzofî, chef des gendarmes. Il assume avec Trépoflf la responsabilité de tous les crimes de la police à l’égard de nos amis. Le dernier est l’arrestation inique de Stepane Litzauoff, jeté, malade, dans un cachot glacé, pour quelques paroles vives.
3° Hëykittg, colonel des gendàrrnës, maître de la police de Kieff, et qui à sOülevé l’indignation publique par ses cruautés envers les socialistes- Sur les simples dénonciations de ses agents Secrets, il fait arrêter, emprisonner nos frères, les soumet aux supplices de là Faim, de la soif, de l’isolement, de l’oisiveté forcée. Il en a Fait expédier deux sans jugehient, l’un à Tobolsk, l’autre à Irkousk, IIS sont morts tous deux des suites de raffâïbîissemêht causé par lë régimp de la prison.
— Enfin, reprit l’un des délégués de Kieff, il nous pourchasse avec là dernière rigueur, viole nos domiciles, nous interdit toute réunion ; Les socialistes de Kieff l’ont condamné à mort. Ils soumettent toutefois leur sentence à l’appréciation du tribünal suprême.
Siline continua :
— 43 A Odessa, le fils d’un riche marchand de la ville a demandé à faire partie d’nn cercle de socialistes et a dénonce à la police le lieu des réunions. Vingt socialistes ont été arrêtés ët jetés ën prison.
— A mort les délateurs ! et sàns merci ! s’écria Ko-
moff.
— 5° A Moscou, un misérable capitaine de gendarmerie s’es'; livré, Vis-à-vis de l’un des nôtres, aux brutalités lés plus réVoltàntes. Tandis que notre frère était enchaîné, il l’a frappé à coups de pied, à coups de sabre. Et pourquoi? Parée cpie notre frère avait osé affirmer devant lui Sa foi politique èt refusé dé lui dénoncer les socialistes de Moscou.
— (Bil pour œil, dent pour dent, réprit encore Komoff.
Lé prince Silinë reprit :
“ 6® Lè fils d’une grande fàmiilë a trahi son ami, qui cherchait à l’enrôler sous notre drapeau. Cet ami a été ettférmë dans une forteresse de l’Etat. Nous n’avons pu encore ërt obtenir aucune nouvelle.
— À mort ce lâche! Débarrâssons-noas de tous les traîtres ! s’écrièrent à la fois Komoff, Poloutkine et les six délégués de la province.
tis Vièrgês Russes.
— Cependant, fit observér Narkileff, quoique je sois partisan des exécutions justes, je pense qüe nous ne de* vons frapper qu’après avoir averti leS coupables, afin que nos sentences soient approuvées par lé séiitiriient public.
— Nous allons voter, dit le président de la réunion.
Le vote se fit au milieu d’un silence solennel. Voici le résultat du vote :
Dix bulletins condamnaient à mort Trépoff et lés déux traîtres. Deux membres du comité avaient voté négative* ment : c’était Wanda et PadleWsky.
Quant à Mézentzoff* Heyking et le capitaine de gendarmerie de Moscou* Oh lés avertirait d’abord, et on ne les exécuterait que s’ils se rendaient coupables de nouvelles persécutions envers les socialistes.
— Qui désignera ceux qui doivent frapper ? demanda Siîine.
~ Le sort»
— Je ne crois pas prudent, conseilla N arkileff, de confier au sort un pareil choix; Tous n’ont pas la main assez sûre et le sang-froid nécessaire pour frapper juste*
— Plusieurs sé sont offerts, dit Komoff.
— Nommez-les-nous*
Komoff lut plusieurs noms, parmi lesquels un nom de femme.
Bevons-rious admettre cette femme ? objecta Quelqu’un.
— Oui, répliqua Siline. Je la connais, c’est une héroïne. Elle a déjà beaucoup souffert pour la câuse ; c’est une amie et disciple de l’infortuné Netchaïeff. Elle a uhe grande fermeté d’âme* malgré sa timidité. Si le sort la désigne, je réponds d’elle; elle ne faillira pas à sa mission*
— Ainsi, reprit Komoff, le sort désigriéVà parmi Cfes Volontaires celui qui exécutera nos sentences. '
On approuva.
En conséquence, il inscrivit Chacun de ces noms sür
de petits morceaux de papier que Narkileff roulait à mesure, et jetait dans une urne :
— Donc, dit le président, qui frappera Trépoff ?
Wanda, la plus jeune, fut appelée pour tirer.' Elle s’avança, très pâle. Elle plongea sa main dans l’urne, en retira un papier roulé que Komoff déploya.
Il lut î
— Yéra Zassoulitch.
On recommença deux fois la même opération pour désigner les exécuteurs des deux autres condamnés. Puis le comité se sépara silencieusement, vivement impressionné par les sentences qu’il venait de prononcer.
Le surlendemain matin, c’était le 23 janvier, une jeune fille s’avançait, d’un pas résolu, dans la grande rue de la Mer, vers le palais où le grand maître de la police recevait les pétitionnaires.
Elle pénétra dans le palais, jusque dans le salon d’attente. Elle y était depuis cinq minutes à peine, lorsque Trépoff entra.
Yéra Zassoulitch tenait son révolver armé sous sa pelisse. Dès que Trépoff fut à portée de son arme, elle leva son bras, fit feu, et Trépoff, gravement blessé, tomba.
Et le télégraphe porta la nouvelle aux quatre coins de l’Europe étonnée, qui, un instant, oublia tout, la paix, la guerre, les intérêts les plus graves, pour ne s’occuper que de cet acte de courage, que de cette héroïne inconnue.
Deux jours après, au milieu d’un grand bal donné à Riazan, par l’une des familles les plus opulentes delà ville, on ramassait, dans le grand escalier d’honneur, le cadavre encore chaud d’un jeune homme de grande noblesse. 11 avait été frappé à la nuque d’un coup de poignard si rapide et si sûr, qu’il avait dû tomber sans pouvoir même articuler un cri.
Il fut impossible de découvrir l’assassin.
De même, à Odessa, le fils d’un riche marchand était poignardé, au milieu de la nuit, dans une ruelle déserte.
El sur sa poitrine avait été attaché cet écriteau : Frappé pour avoir dénoncé les socialistes.
Mézenlzoff, Heyking et l’officier de gendarmerie de Moscou reçurent chacun une lettre ainsi conçue :
« Nous, le tribunal révolutionnaire, nous vous avons condamné à mort pour tous les crimes dont vous vous êtes rendu coupable, directement ou indirectement, envers les socialistes, nos frères. Mais considérant que votre conduite est le résultat d'un ordre social qui fausse tous les sentiments de justice, nous ajournons l’exécution ; et nous nous bornons, pour le moment, à vous avertir que, si vous ne modifiez pas votre conduite à l’égard de ces hommes sublimes, que si vous ne tenez aucun compte de cet avertissement, notre sentence sera implacablement exécutée. »
A la réception de cette étrange épître, le capitaine de gendarmerie, terrifié, se démit de ses fonctions. Heyking etMézentzoff la déchirèrent avec dédain.
Cette lettre, avec quelques variantes appropriées à chaque condamné et à chaque localité, fut placardée à Pétersbourg, à Moscou, à Kieff et à Odessa.
l'épreuve
Wanda, avant de quitter la réunion, avait demandé à conférer pendant quelques instants avec les cinq membres du conseil, afin d'obtenir leur approbation pour le mariage fictif qu’elle voulait contracter.
Silineet Komoff avaient soulevé beaucoup d’objections. Pouvait-on avoir confiance entière en cet étranger, un Français surtout, qui serait peut-être peu disposé à accepter longtemps ce lien fictif, ayant le droit légal d’en réclamer un plus étroit?
Toutefois, devant les assurances de Wanda quirépon-
33! LES VtERÔES RUSSES.
du çaruçtôre et du désintéressement de Raymond, devant surtout son attitude noble et ferme, on n avait osé éuiettfe aucun doute sur lu pureté de ses intentions, et sur la droiture dé celui qu elle avait choisi.
Eu conséquence, Narkileff s’était chargé de tout préparer pour la céléhrahqn du naariage.
Cependant Wanda avait voulu que Chabert réfléchit pendant huit jours. Elle lui avait dit :
V Jusque-là, je vous défends de revenir me voir.
Les buitjours étaient écoulés.
t\ était deux heures dé l’après^inidi, Elle l’attendait. Çhabert arriva fort ému. Depuis huit jours, il se disait: quelle étrange fille ! Mais enfin, puisqu’elle veut ce mariage, je n’ai qu’à me soumettre.
Wanda, pour le recevoir, avait mis plus de recherche dans su toilette, ordinairement simple. Elle portait une robe du matin à la Watteau, toute blanche avec de larges manches fendues jusqu’en haut, d OÙ sortaient ses beaux bras nus.
Cette robe à longue traîne, ornée de flots de rubans et de dentelles, était d’une grande élégance,
Ses cheveux bruns, à reflets dorés, s’épandaient sur ses épaules en boucles opulentes. Un peu relevée d’un côté seulement, cette coiffure avait un cachet artistique, et un laissez-aller plein de séductions.
Dans ses yeux magiques, profonds, il passait comme
des reflets de passion.
Elle était nonchalamment étendpe sur un divan de satin blanc, lamé d’or. Tout autour d’elle, de la verdure, des fleurs, des magnolias et des gardénias imprégnaient l’atmosphère de parfums accablants.
L’appartement était chauffé, comme le sont les appartements russes.
Un demi-jour voluptueux et chaud venait caresser mollement son beau visage.
Que signifiaient ces apprêts, cette toilette provoquante pour recevoir un fiancé fictif?
A^ssi Raymond éprouva-t-il comme un éblouissement
devant cette beauté inattendue.
Il avait vu Wanda simple d’allures, W PPU sevère même dans son attitude. Jamais elle ne lui était apparue aussi fémininement belle.
Pourquoi petto pose alanguie, cette toilette luxueuse, ces cheveux épars ? Il ne reconnaissait plus 1 austère nihiliste. „ , , .
Elle lui tendit la main, Il la prit en tremblant et la porta
à ses lèvres.
Cette main était mpite et parfumée. Elle voulait donc lui faire perdre la tête ?
Elle attacha sur lui un regard intense qui le bouleversa. .
Avait-elle voulu éprouver son dévouement, en lui demandant de. conclure un mariage fictif, et l’aimalt-elle réellement?
Il n’osait s’arrêter à ce troublant espoir — Eh bien! mon ami, lui dit-elle avec une voix et un sourire attendris, avez-vous réfléchi?
— Non.
?-!• Comment, non?
— Pourquoi réfléchir ? Ne vous l’ai-je pas dit ? ma vie est à vous!
, Je vous ai cru, répondit Wanda, et je me suis occupée de notre mariage. Un de mes amis s’est chargé de découvrir un pope qui nous mariera secrètement. r— bientôt ?
^ Rientôt. Avez-vous reçu les papiers nécessaires ?
— Ce matin même.
— Moi, j’attends le consentement de ma mère. Il suffira.
— Et après notre mariage, serait-il indiscret de vous demander OÙ nous irons ?
— Nous ne modifierons en rien, pour le moment du moins, notre manière de vivre.
— Vous resterez chez votre père ?
— Oui, jusqu’à ce que la vie m’y devienne absolument impossible.
— Et si ce moment arrive ? demanda Ghabert.
— Alors, nous fuirons ensemble.
— Ensemble ?
— Mais oui. Aux yeux du monde, ne serez-vous pas mon mari?
— C’est juste.
— Et nous vivrons comme frère et sœur, ou mieux comme deux amis.
— Non pas votre ami, votre esclave.
— Il n’y a, je vous le répète, que les amoureux qui soient esclaves; et vous savez, Raymond, dit-elle avec un sourire captivant, qu’il vous est absolument interdit d’être amoureux.
— Pourvu que vous ne vous en aperceviez pas, c’est tout ce que vous demandez, n’est-il pas vrai?
— Non. Il faut que je sois sûre que vous ne souffrirez point.
— Je ne souffrirai pas.
— On prétend cependant que l’amitié est impossible entre un homme et une femme jeunes, surtout quand l’intimité de la vie établit entre eux comme une sorte de courant magnétique. Ce magnétisme, dit-on, anéantit les plus fermes résolutions. Quant à moi, je suis sûre de ma volonté. Et vous ?
Elle se souleva sur son coude, et, dans une attitude pleine de coquetterie, le menton appuyé sur sa main, elle attacha sur Raymond un regard qui fouillait dans son cœur.
Il soutint ce regard.
— Puisque vous êtes sûre de votre volonté, réponditil, je suis sûr de la mienne. Jamais, entendez-vous, Wanda, jamais il ne me viendra même une pensée qui puisse vous inquiéter ou vous déplaire.
— Savez-vous que, si j’étais coquette, je vous en voudrais à mort d’une semblable témérité. Et... si moi... Il
y a de tels replis dans le cœur féminin. Votre impassibilité pourrait fort bien à la longue m’agacer, me piquer au jeu... Alors, que deviendrait notre résolution?
Raymond baissa les yeux, son front se colora.
— Cessez ce jeu, Wanda, dit-il d’une voix grave et émue. 11 est indigne de vous, et, j’ose ajouter, indigne de moi.
En effet, Wanda jouait un jeu.
Elle voulait éprouver la force de l’homme auquel elle allait s’engager par un lien bizarre et plein de dangers. Elle savait Raymond homme d’honneur, elle avait foi en sa parole; mais il était Français, et elle voulait être certaine qu’il n’avait pas ce ridicule point d’honneur qui ne permet pas à un homme de rester insensible a la beauté et aux provocations d’une femme.
— C’est que, reprit Wanda en souriant, si vous ne vous sentiez pas absolument sûr de vosvsentiments, j’ai trouvé un autre époux fictif et même deux.
Raymond pâlit.
— Me retirez-vous déjà votre confiance? dit-il.
— Aucunement. L’un est trop amoureux ; de plus, il est noble; et je veux absolument me mésallier. L’autre est fouriériste.
— Est-ce à dire, repartit Raymond, qu’il donne à ses passions tout l’essor possible?
— Assurément non, c’est l’homme le plus honnête que je connaisse. II professe la théorie de l’égoïsine, et il pratique le plus absolu dévouement. Il déifie l’instinct , et c’est l’homme le plus sobre, le plus sage de toute la Russie. Il va venir tout à l’heure.
— Et c’est pour lui que vous vous êtes faite si belle?
— Oui, car il aime le luxe.
— Vous tenez à lui plaire ?
— Seriez-vous jaloux?
— Je n’en ai pas le droit.
— Mon cher Raymond, je vous dois la vérité. Je vous
ai dit que j'aimais quelqu’un ; et c’est de lui que je veux vous entretenir.
En parlant ainsi, elle observait attentivement tous les mouvements de physionomie de Ghabert, qui demeura impénétrable.
— Et vous allez me le présenter? demanda-t-il.
— Je veux que vous le connaissiez. Le désirez-vous?
Il hésita.
— - Oui, je le désire, fit-il en étouffant un soupir. Il faut que je le connaisse. Depuis huit jours, mon imagination me l’a représenté comme, un être si parfait, tellement idéal, que malgré moi j'en suis préoccupé un peu plus que je ne le devrais, un peu plus surtout que vous ne le voudriez. Lorsque je l’aurai vu, mon esprit comme mon cœur seront plus tranquilles. Vous savez, l'inconnu, la curiosité, c’est une lave qui dévore.
— Lave est de trop, dit Wanda avec une moue gracieuse. Je ne sais vraiment si je dois vous le faire connaître.
— Ayez donc confiance en moi.
— Eh bienl je vais vous demander plus encore.
— . De l'aimer comme un frère?
— De vous dévouer pour lui.
— Parlez, que faut-il faire ? s'écria Raymond avec élan.
— Il faut que vous nous aidiez à faire évader le comte Litzanoff.
— C’est lui ?
— Oui.., Vous comprenez maintenant que cet amour soit impossible ; c’est le mari de ma meilleure amie ; nous sommes donc séparés à jamais.
— Et lui vous aime ?
— Pour son malheur.
— Il n’a pas les mêmes scrupules que vous, peut-être?
— C’est vrai.
— Alors, quels que soient les obstacles, quand deux êtres, jcvnes tous deux, beaux tous deux, sont for tement
épris, rien au inonde ne peut les séparer, pas même le
nihilisme, entendez-vous, "Wanda?
Vous doutez de moi? se récria la princesse ofiensee.
Non, je vous crois héroïque ; mais il y a une loi naturelle, plus forte que toutes les volontés, plus impérieuse que toutes les théories, que toutes les morales : c est la
passion.
Wanda se leva, superbe :
— Et vous croyez, Raymond, que je mentirais aux promesses que je vous ai faites ?
— Je vous crois, en ce moment, parfaitement smcèie , mais un jour peut venir, et ce jour n’est peut-être pas éloigné, où les circonstances et vos impressions modifieront vos sentiments. Moi, qui suis un martyr de la passion, je sais ce qu’il en est. Ah 1 que la volonté et la raison sont faibles devant les fatalités de la nature, qui, elle, poursuit implacablement son but : la^ réalisation du
désir ! ,
—» Mais vous n’êtes qu'un affreux matérialiste ! s écria
Wanda.
— Je suis un observateur de ce qui est.
— Alors, cela changerait votre résolution de me vouer
votre vie ?
— Non, mon amie, non, au contraire. Le jour où je vous verrais souffrir, je vous rendrais votre parole. Tout Français que je sois, je ne mettrai jamais mon amourpropre au-dessus de mon dévouement. Je vous dirais alors : Allez à celui que vous aimez ; et si ce mariage fictif était un obstacle à l’acoomplissement de vos vœux, les lois concernant le mariage sont tellement élastiques en Russie qu'il vous serait facile d’obtenir ou l’annulation du nôtre ou le divorce.
Wanda lui tendit la main avec une affection véritable, un attendrissement profond, où ne perçait plus aucune intention de coquetterie.
— Voilà, mon ami, dit-elle, tout ce que je voulais savoir : si vous seriez assez magnanime pour refouler
tout amour-propre, toute jalousie. Cette toilette, ces apprêts, que je vous disais destinés à subjuguer mon vieil ami Padlewsky, ont été faits uniquement pour vous. Comprenez- vous ?
— Pas encore.
— ' C’était une épreuve. Par cette toilette et cette attitude un peu... languissante, je voulais savoir si, en me montrant à vous sous un aspect plus féminin, vous persisteriez dans le pur sentiment que vous m’avez promis. Enfin, je voulais savoir si vous seriez jaloux.
— Mon amour est assez élevé, assez dévoué pour dominer tout autre sentiment personnel.
— Vous me le jurez?
— Je vous le jure.
- Et cette abnégation ne vous fera pas souffrir ?
^ — Je ne sais pas. Tout ce que je sais par ce que j’éprouve en ce moment, c’est qu’on trouve dans le sacrifice d’âpres et intenses voluptés.
— Je vous crois, mon ami, oui, je vous crois.
— Eh bien ! à quand notre mariage?
— Après-demain, dans la nuit. Nous nous marierons dans l’un des nombreux logements de Padlewsky. Mais le voilà. J’entends sa voix dans l’antichambre. Nous allons avoir des nouvelles de Litzanoff ; Litzanoff qui, désormais, ne sera pas pour vous un rival, mais un frère, déjà martyr de ses opinions socialistes.