NIHILISME
C’était, en effet, Padlewsky.
— Je vous présente, dit Wanda en français, M. Raymond Chabert, mon fiancé.
— Fictif, ajouta Raymond en souriant modestement.
— Je connais monsieur pour l’avoir déjà plusieurs fois rencontré dans nos cercles.
— Mais avant de parler mariage, occupons-nous du prisonnier, dit Wanda. Que fait-il? Gomment va-t-il ?
— Beaucoup mieux, comme vous en pourrez juger; car voici une lettre qu’il vous écrit par l’entremise de Kowalsky.
Padlewsky tendit à Wanda une enveloppe sans aucune suscription.
— 11 paraît, ajouta-t-il, que vous lui avez envoyé des paroles magiques ; car, depuis le moment où Kowalsky lui a eu remis votre billet, la fièvre a complètement cessé; il semble radieux.il a repris appétit; il mange même admirablement sa ration de chtschi.
— Je ne lui ai pourtant envoyé que ces simples mots :
« Courage, un peu de patience, de prudence surtout. On
pense à vous. » v
Wanda avait déchiré l’enveloppe et lisait avidement la
réponse de Litzanoff.
Et pendant qu’elle lisait, Raymond, craignant, ou de paraître indiscret, ou de découvrir trop d’émotion sur ses traits, détournait les yeux.
Wanda, devinant sans doute le motif de cette réserve, lui tendit la lettre de Litzanoff.
— Mon ami, lui diUelle d’une voix vraiment attendrie, permettez-moi encore cette épreuve : ce sera la dernière.
Voici ce billet tracé au crayon :
« Depuis que j’ai reçu ces deux mots d’une main chère, mon âme est ivre, mon cachot resplendit. Que m'importe l’isolement ! Une image adorée est là, toujours là.
« J’aime cette solitude, où rien ne peut distraire ma pensée de sa vision divine.
« Il n’y a rien à craindre- : je serai inébranlable dans ma foi, heureux de souffrir pour une grande cause, si je puis racheter ainsi, aux yeux de mon idole, l’inutilité de ma vie passée. »
Raymond, en parcourant ces quelques lignes, resta impassible, et rendit en souriant la lettre à Wanda.
— Litzanoff subit le charme comme les autres, dit-il. Je vous jure que je n’en suis point jaloux.
— Mais s’il allait se trop bien porter, s’écria Wanda, on n’obtiendrai t plus sa translation dans un hôpital.
— Soyez tranquille, reprit Padlewsky. Nous ayoos aussi des médecins qui nous sont tout dévoués. Quant au geôlier, il n’a jamais été à pareille fête. Kowalsky lui paie du vodki depuis le matin jusqu’au soir; on pourrait, même dire depuis le soir jusqu’au matin. Avez-vous encore quelque communication à envoyer à Litzanoff ?
— Non, j’attends Vérénine, qui m’a promis de m’apporter incessamment une réponse du czaréwitch à la pétition de Nadège. Et maintenant, revenons au mariage.
— Tout est-il convenu avec Narkileff ? demandat-elle.
— Oui, répondit Padlewsky. On se réunira chez moi. L’acte de mariage sera dressé ; il n’y aura plus qu à signer. A vous de fixer le jour.
— Merci, merci, cher et excellent ami, dit W anda. vous me délivrez d’une tyrannie de plus en plus intolérable, et que ma dignité ne pouvait supporter plus longtemps. Ce luxe lui-même m’est devenu odieux, à cause de son origine spoliatrice. Quand je pense que chacun de mes bijoux, de mes coûteux caprices est acheté au prix de la sueur de mes frères qui, eux, n’ont pas même le nécessaire, j’ai des remords comme si j’avais volé. 11 me semble que sur mes vêtements luxueux ruissellent des larmes. Nos palais me rappellent les misérables huttes de ces malheureux ; notre table somptueuse, leur pain noir ; nos plaisirs, leurs désespoirs. Au milieu des gens heureux, calmes, gras, rassasiés, je pense aux pauvres déshérités, aux opprimés. Je souffre toutes leurs misères et toutes leurs douleurs. La vue de tous ces satisfaits me cause des irritations, des révoltes d’autant plus véhémentes qu elles sont plus impuissantes.
— Mais elles ne le seront pas toujours, répondit Padlewsky; nous travaillons au triomphe de la justice.
— De la justice absolue ? demanda Raymond.
— Sansdoute. . ivir .
Yous y croyez donc, à présent? dit en riant Wanda.
Vousn’êtes donc plus socialiste opportuniste?
Toujours. Je pense qu’il ne faut demander aujourd’hui que ce qui est possible, sous peine, ou de ne rien obtenir, ou de ne produire, en faisant la révolution, qu'un effroyable chaos. L’absolu, c’est l’idéal. Le relatif, c est la qu’est pour le moment la vérité, la solution du problème.
— C’est cela, pallier, améliorer, au lieu d’arracher le mal dans sa racine ! Qu’en pensez-vous, Raymond?
— Je pense comme vous.
— J’ai la prétention, vous le savez, reprit Padlewsky, d’être un observateur, de plus, un adorateur de la nature. Or, jamais la nature ne procèdev par sauts, par bonds. L’humanité n’est pas venue tout d’un coup sur le globe. Darwin nous fait suivre pas à pas la lente transformation de la matière jusqu’à l’espèce hominale La vie n’est qu’une suite de gradations ascendantes et descendantes. L’entendement humain et les sociétés suivent la même marche graduée. Quelques penseurs superficie s ont dit que le progrès social est un cercle. Ce n’est pas un cercle, mais une spirale, qui s’élève insensiblement, mais qui s’élève toujours. Si l’on procédait pau un renversement brusque de tout ce qui est, sans savoir par quoi on remplacera cet ordre de choses subversif, le peuple retomberait promptement et fatalement au pouvoir d’une réaction aussi violente que l’aurait été le mouvement insurrectionnel.
__ Quand le peuple sera tout à fait avec nous, objecta
Wanda, quand il comprendra son intérêt...
— Mais le peuple est lent à comprendre, interrompît Padlewsky, le peuple russe surtout, ce grand endormi. Ici, tout le monde dort. Assis ou debout, en télègne ou en traîneau, le jour ou la nuit, à la ville comme au village,
le tchinovnick dort, le marchand dort. Le juge dort sous sa toge; le prévenu, sous sa chaîne. Dans sa tour, dort le veilleur; sur sa borne, le dvornick; dans sa guérite, la sentinelle. Mais rien n’égale le sommeil dumujick; qu'il moissonne ou qu’il laboure, il dort ; sous le froid de la neige ou sous l’ardeur du soleil, il dort toujours.il meurt de faim, mais il dort. Celui qui est frappé dort comme celui qui frappe. Seul, le cabaret veille, l'œil toujours ouvert. Le vodka, c’est l’opium des paysans russes. Comme le dit avec une ironie amère un de nos poètes nihilistes : « Le front au pôle nord et les pieds au Caucase, serrant entre ses cinq doigts un cruchon d’eau-de-vie, notre patrie, la Russie sainte dort du sommeil éternel. » Combien, hélas î faudra-t-il de temps pour l’éveiller de cette torpeur léthargique ?
— Mais alors, que voulez-vous, qu'espérez- vous? demanda Chabert.
— Ce que nous voulons, ce que nous espérons tous : c’est, pour le moment, la suppression du gouvernement autocratique, et surtout de la police secrète.
—Cependant, ce n'est pas à cela seulement que se borne le programme des nihilistes?
— Nihiliste n’est qu'un mot. Les révolutionnaires russes suivent vingt drapeaux différents. Aujourd'hui, ce qui les réunit, c’est l’absence même d’un programme bien déterminé, qu’il faudrait faire reconnaître et accepter par tous. Fédéralistes, collectivistes anarchistes, jacobins, communistes autoritaires, fouriéristes, positivistes, tous ces révolutionnaires sont nihilistes en ce sens qu'ils veulent tous le renversement de l'ordre actuel. Renversons d’abord, disent-ils, et le programme de la reconstitution politique et sociale se posera par l'effrondrement de ce qui existe, et se résoudra, ou par le collectivisme anarchiste de Bakounine, ou par l’association intégrale de Fourier, ou par la grande synthèse positiviste et le patricial tutélaire de Comte, ou par le communisme de Marx, ou par la banque d’échange de Proudhon.
— Et selon vous?
Tout d’abord, par la fondation de grandes sociétés
à la fois agricoles et industrielles, dont nos artels (1) et nos mirs (2) sont des germes embryonnaires. En Russie, le paysan, ne possédant pas individuellement la terre, acceptera, plus facilement que partout ailleurs, une nouvelle organisation agricole. Si la Russie était intégralement cultivée, elle pourrait nourrir dix fois sa population actuelle. On peut donc décupler la richesse de ce pays; et ce peuple, aujourd’hui si misérable, deviendrait en quelques années le plus riche du globe.
— Cependant, insista Raymond, n’y a-t-il pas encore, en dehors de ces différents systèmes, le nihilisme proprement dit? , .
— Le nihilisme n’est pas une doctrine, c est une négation. Le prince Mestchersky trace un spirituel portrait du nihiliste. « Il se distingue, dit-il, par une jaquette grise, une paire de lunettes bleues, un chapeau de feutre, avec une certaine physionomie peu ouverte et une certaine façon de parler peu aimable. » Tourgueneff n’en a pas fait un portrait beaucoup plus attrayant. Tcherny ch ewsky, dans son roman : Que faire ? en a seul tracé un type sympathique ; et ce type, depuis, s’est beaucoup propagé. Le nihilisme, c’est une manière de raisonner absolue, en faisant abstraction de tous les préjugés philosophiques, religieux, scientifiques et sociaux. C’est le dédam des formes conventionnelles ; c’est en outre une résolution implacable, qui ne recule devant rien pour atteindre à
son but. ..
— Eh bien! n’est-ce pas beau, n’est-ce pas héroïque !
s’écria Wanda.
— Sans doute, chère amie, vous êtes de cet avis, parce que vous êtes jeune, et que les jeunes sont absolus, cassants, intrépide-. Us portent en eux le feu sacré. Se sen-
(1) Sociétés industrielles coopératives. .
(2) Organisation de la commune russe, dont les habitants possê* dent la terre en commun et paient solidairement i impôt.
tant forts, ils ne doutent de rien. Mais quand on a un peu vécu et réfléchi, on devient ce que je suis : opportuniste.
— Malgré nos petits dissentiments de doctrine, dit Wanda, je vous aime et je vous estime, mon cher Padlewsky ; car je connais votre dévouement.
— Mon dévouement I Allons dpnc 1 Dites : mon égoïsme.
— Ah ! oui, je connais votre superbe théorie de l’égoïs me; j’en parlais tout à l’heure à Raymond.
— Elle est bien simple. Nous ne pouvons agir, n’est-ce pas ? que d’après un mobile qui est en nous, et que nous appellerons, si vous le voulez : passion.
— Alors, vous prenez le mot en bonne part ?
— Bans doute. Or, pour moi, le libre arbitre n’existe pas. Je crois à la fatalité des organisations. Celui chez qui l'amour domine, sacrifie tout à l’amour ; celui chez qui c’est la paternité, sacrifie tout à ses enfants. Celui, comme vous et moi, comme tous les révolutionnaires, chez qui c>st la passion de l’idée et de la justice, sacrifie tout à l’idée et à la justice. J’admets que l’éducation et le milieu peuvent développer l’être moral et modifier l’être instinctif; mais nous ne pouvons nous conduire que mus par nos passions, qui sont nobles ou basses, selon que notre nature est plus ou moins élevée.
?!- Eh bien ! mais un nihiliste ne raisonnerait pas autrement.
— ^ Certes, mes doctrines ont plus d’un point de contact avec le nihilisme, voire même avec le collectivisme anarchiste. Je ne veux pas l’abolition de la propriété, car l’ambition, l’amour de la propriété est un de nos mobiles les plus puissants, les plus féconds ; mais je ne veux pas non plus de la propriété exclusive qui est une source de misère et d’incohérence. Je veux que l’instrument de travail, terre ou machine, soit possédé en commun, non pas comme dans le communisme qui est absurde, parce que les facultés et les besoins np sont pas égaux, mais comme
dans une société en commandite, par actions, dont chacun possédera une plus ou moins grande quantité et dans laquelle chacun recevra un dividende plus ou moins élevé, selon son apport de capital, de travail et de
talent.
— Mais alors, objecta Chabert, vous conservez au capital sa prépondérance, et par conséquent vous laissez les producteurs livrés à son oppression et à ses caprices. Ce serait l’organisation de la féodalité industrielle, dont nous devons , au contraire , combattre 1 envahissement.
-—Je prétends, moi, repartit Padlewsky, que c est la seule digue à lui opposer. Dans l’organisation que je propose, le travailleur n’est pas le subordonné du capitaliste. C’est son associé, ne confondons pas. Dans les conseils de l’association, les ouvriers auront leurs représentants en nombre égala ceux des actionnaires.
— Bref, mon cher Padlewski, dit Wandçt, il se peut que votre théorie soit la meilleure. On la verra à l’essai quand les temps seront venus. Et voilà pourquoi nous sommes dans le vrai quand nous disons : Pourquoi discuter les modes d’organisation, quand nous ne savons pas encore s’il nous sera possible de les mettre en pratique? Donc, renversons d’abord. Chut! quelqu’un. Taisons-nous. Fcedor annonça la comtesse Litzanoff.
Nadège se précipita dans le boudoir, jeta ses bras au
coudeWanda.
— Enfin! enfin ! s’écria-t-elle ; j’ai de ses nouvelles ! Il est malade; mais on l’a transporté à l’hôpital, et demain, grâce à l’intervention du czaréwitch, je pourrai le voir.
— Qui P a prévenue ?
— Ton cousin Yérénine. Il a pu obtenir une audience du czaréwitch qui a remis ma supplique à l'empereur. Voilà huit jours que je souffre, que je pleure.
— Et Yérénine espère-t-il la grâce de Stepane? demanda Wandîi dont le visage pâle s’était couvert d’une vive rougeur.
— Hélas ! au contraire, repartit Nadège, c’est parce qu’on ne peut le gracier qu’on m’a permis de le voir.
Wanda se leva, l’œil ardent.
— On veut l’envoyer en Sibérie ! s’écria-t-elle, et cela sans jugement. Il faut le délivrer, l’arracher des mains de ses bourreaux. Il faut agir sur-le-champ, il faut...
■ Elle ne put achever sa phrase, Vérénine entrait.
— Ma chère cousine, dit-il, jJai fait ce que vous souhaitiez, non sans peine.
— Merci, cher Alexis ; mais ce n’est que la moitié de la besogne. Maintenant, il faut le faire évader. Il importe d’ailleurs de prouver à la police secrète que les révolutionnaires sont aussi puissants qu’audacieux.
— Vous savez, chère princesse, fit Raymond avec élan, que je suis tout à vos ordres.
— Et moi aussi, ajouta Vérénine.
— C’est bien, nous aurons peut-être besoin de Vous deux.
— Quant à moi, dit Padlewsky, je vais immédiatement envoyer Koroleff rôder autour de l’hôpital. Puisque la comtesse Litzanoff va voir son mari, elle lui communiquera notre plan d’évasion.
— C’est cela, approuva Wanda. Agissons rapidement, soudainement.
Elle suivit Padlewsky jusque dans l’antichambre.
— Eh bien ! lui demanda-t-elle en allemand, tout estil prêt pour mon mariage ?
Avez-vous le consentement de votre mère ?
— Je l’attends très prochainement.
— Alors, tout sera prêt le jour que vous fixerez.
l’extrait mortuaire
Le lendemain, de bonne heure, le prince Kryloff entra dans la chambre de sa fille. Il tenait à la main une grande enveloppe cachetée de noir,
__ je t’ai accusée injustement l’autre jour, chère douchinka. Je regrette mon emportement. J’avais quelque soupçon que ta mère était en Russie ; mais voici une lettre qui...
Il s’arrêta. . ,
— Quoi ! s’écria Wanda en se précipitant vers son pere
et lui arrachant des mains la grande enveloppe. Ma mère .
ma mère! ,
Elle ne put articuler que ces mots ; et elle tomba sut
le divan. . .
Elle est allée rendre compte devant le souverain juge
de sa coupable conduite, dit le prince.
— Coupable ! coupable ! cria Wanda à travers ses sanglots. C’est vous seul qui êtes coupable.
Le prince fronça le sourcil ; mais se dominant aussitôt :
— Devant la mort, dit-il, je lui pardonne, et j excuse
tes paroles.
11 sortit.
Wanda resta plongée dans un abattement douloureux.
Morte! morte! répétait-elle avec désespoir.
Cependant, elle ouvrit le papier, et le lut à travers ses larmes. C’était le récit de cette mort foudroyante, accompagné de l’extrait mortuaire de celle qu’elle chérissait.
La veille encore, elle formait le projet d aller, après son mariage, avec Katia et Chabert, surprendre sa mère en Suisse, lavoir, ne fût-ce qu’une journée, l’embrasser, lui dire toute la tendresse dont son cœur débordait pour elle, et réparer en quelques heures tout le temps perdu.
" Elle était accablée, ployée par son chagrin, lorsque Katia entra brusquement et lui annonça que Raymond était là, et avait une dépêche très pressante à lui re-
mettre.
— Oh 1 je sais, dit-elle. Ma mère...
— Non, non, elle n’est pas morte, s’écria Chabert qui entrait. Voici ce que m’écrit le docteur, et sa lettre en contient une de la princesse à votre adresse.
âio lés Vierges russes.
Ces paroles opérèrent chez Wànda une réaction si subite, si violenté, qu’elle se sentit défaillir.
Elle se jeta presque évanouie dans les bras de Raymond.
Une telle sensibilité dans une âme aussi intrépide ! Raymond en éprouvait un trouble qu’il cherchait vainement à dominer.
— Mon amie, mon amie, répétait-il, remettez-vous.
Et lui-même sentait ses genoux fléchir.
Etait-ce l’émotion de Wanda qui le gagnait, Ou bien était-ce l’ivresse dé sentir dans ses bras, sur son cœur, cette femme qui, depuis six mois, absorbait sa pensée et sâ vie !
Il n’aurait su le dire : mais il eût payé de son sang ce court instant de bonheur.
Quand Wanda eut repris ses sens, elle lut ardemment ces deux lettres :
« Mon jeune ami*
« En même témps que vous recevrez cette lettré, le prince Kryloff recevra l'extrait mortuaire de la princesse. Vite, coürez aîiprès dé notre chère Wanda. Il se peut que le prince ttë lüi Communique pàs là nouvelle ; mais il se péut aussi qu’il la lui apprenne; Il ne faut pas qü’elle reste un seul instant sous le coup d’une semblable douleur.
« La princesse et moi nous approuvons Votre mariage avec notre chère Wanda. Vous trouverez ci-joint un consentement enrèglede la princesse Alexandra, qüisera censée VOUS l’avoir donné avant sa mort supposée.
« Voici cè à quoi nous avons pensé : pour que Wanda, ou vous, en son nom, puissiez réclamer la fortune de sa mère, il faut que celle-ci soit morte. D’un autre côté, feOmftié tous hôs désirs, tOüS nbs vœux depuis dix-sept ans, sont de retourner en Russie parmi nos amis pour unir nos efforts aux leurs ; comme enfin, depuis quelque temps,
lés Vierges MISSES. 3ii
le prince faisait rechercher la princesse à l’étranger avec l’intentiori sans doute de demauder son extradition, nous avons imaginé de simùlei* une mort accidentelle et d’envoyer au grincé l’extrait mortuaire de sa femme, afin delà mettre à l’abri de toute recherche et de toute poursuite.
« Nous sommes donc partis, Alexandra et moi, accompagnés d’un guide, pour un voyage d’excursions dans l’Oberlând. La princesse est restée chez des amis où elle se càche ; et moi, je suis revenu seul avec mon guide, que j’ai payé pour déclarer qué la princesse était tombée dans un précipice, où elle avait trouvé la mort.
« Je termine ici à la hâte quelques affaires ; puis je rejoindrai la princesse à Genève, où nous prendrons un faux passeport, et nous irons nous embarquer à Marseille pour Odessa.
« Il se trouve à Odessa uü groupe important de socialistes ; j’y ai conservé d’anciens amis, qui me réclament.
« Notre existence est sur le déclin. Nous n’avons pas de temps à perdre : si nous voulons assister à la lumineuse aurore de la rénovation sociale, il faut imprimer uiié vigoureuse impulsion à la propagande et à l’action révolutionnaires. »
— Quelle grande âme ! s'écria Wanda. Pas une parole de fiel contre ce passé dont il a tant souffert !
Voici la seconde lettre :
« Ma fille bien-aimée*
« Oui, je consens à ton mariage avec Raymond Chabert. Nous avons peu vu ce jeune homme ; mais il est de ceux qü’on connaît au premier coup d’œil, dont la loyauté éclate sur le visage, dont la bonté se devine. Et puisque tû l’as jugé digne de ta confiance, je t’envoie avec joie mon consentement à cette union, qui peut-être sera moihs fictive que tu ne semblés le croire.
« Cè n’est pas impunément qu’on partage la vie d’un honnête homme et d’un grand cœur.
« Tout me dit que tu finiras par l’aimer.
« Je vais donc te revoir bientôt. Te revoir ! Ce mot flamboie devant mes yeux en caractères magiques. Revoir ma fille que j’avais crue à jamais perdue pour moi ! la serrer dans mes bras !
« A cette pensée, tout mon sang me reflue au cœur et m’étouffe. J’ai peur d’en mourir de joie. Pour comprendre un tel bonheur, il faut être mère. J’oublie que nos doctrines nous recommandent le sang-froid, le calme. Cette possession de soi est-elle possible aux mères qui sont tout inquiétude, tout amour pour l’être qu’elles ont senti palpiter dans leur sein, et qui reste attaché par un lien mystérieux à leurs entrailles ?
« Nous pensons arriver à Odessa le mois prochain. Tâche donc, chère enfant, de décider ton père à retourner en Ukraine le plus tôt possible. Nous serons ainsi plus près l’une de l’autre, et nous pourrons nous voir quelquefois.
« À bientôt, bientôt, n’est-ce pas ? le bonheur de te serrer dans mes bras I
« Dans mon délire maternel, je t’embrasse longuement, longuement.
« Ta mère, heureuse enfin,
«Alexandra. »
Wanda baisa cette lettre avec passion et respect.
— Chère mère ! Pauvre martyre ! Oui, nous allons partir. A propos, Raymond, mon père m’a dit hier que votre affaire était en très bonne voie, et qu’il espérait une solution d’ici à peu de jours. Par conséquent, nous ne nous quitterons pas, nous partirons ensemble, mon cher mari.
— Pauvre mari fictif ! soupira Raymond en souriant.
— Est-ce une plainte ? demanda Wanda, en le regardant avec inquiétude.
— Non, oh! non. Je ris, au contraire, de l’effet que produirait, dans le milieu parisien, où j’ai vécu, ce mariage fictif, s’il y était connu.
— Vous en rougiriez ?
— Non, mon amie. Mon affection pour vous est assez grande pour braver le ridicule.
— Le ridicule I Voilà bien un mot français, mot terrible, auquel on sacrifie tout.
Le prince rentrait en ce moment, fort inquiet de l’état dans lequel il avait laissé Wanda. Il fut stupéfait de la trouver, non seulement consolée de la mort de sa mère, mais la figure radieuse, d’une joie qu’elle ne parvenait pas à dissimuler.
Que signifiait ce revirement subit ? Ce Chabert y étaitil pour quelque chose? L’aimait-elle? Y avait-il entre eux une intrigue ?
Il regardait tour à tour Wanda et Raymond.
Chabert avait un air naturel et impénétrable. Et en cet instant le regard de Wanda était si pur, si rayonnant, si limpide, qu’il refoula ses soupçons.
Après un moment d’hésitation qui n’échappa point à Wanda, il tendit la main à Chabert.
— Je vous apprends une bonne nouvelle, lui dit-il; je dois revoir le ministre à deux heures, et je pense aujourd’hui même emporter l’affaire. .
Raymond, après avoir donné au prince quelques nouvelles explications, se retira.
Au moment où il franchissait la porte, Wanda lui adressa un sourire avec un signe d’intelligence.
Le prince surprit ce signe, et ses doutes reparurent.
Il ne dit rien d’abord. Il marchait à grands pas dans le boudoir, le sourcil froncé, l’œil tempétueux.
— Quoil qu’ arrive-t-il encore? demanda Wanda, avec imquiétude.
Le prince ne répondit pas.
De temps à autre, il jetait à Wanda un regard soupçonneux, perplexe.
— Encore vos défiances ? dit-elle. S’agit-ii d’une nouvelle découverte? Tenez, je n’y tiens plus. Gette vie de luttes incessantes me brise. Je vous en supplie en grâce,
314 LES vibEgEs russes.
partons pour l’Ukraine ; vous serez pliis tranquille, et moi aussi.
Que signifiait cette résolution soudaine? Châbert partait ; elle voulait pat tir; doiic elle l’aimait.
— Que se passe-t-il entre toi et Ghabert? Tii viens de lui faire Un signé d’ intelligence. Vous vous entendez pour thé tromper, mé bérner.
— Ah 1 mon père, vous méconnaissez Raymond. C’est lé plüs nôble CéeUr, la nature la pliis tbyalë que je connaisse.
- — Est-ce què tü l’àimerâis? dit le prince d’une voix sOürdè, en attachant SUE sa fille uii regard plein dé colère et d’anxiété.
-y Mon père* répondit Wandâ aVec fierté, régardezmbi et Voyez si je mens. Je n’aime pas Raymond comme voüS P entendez; J’âi pour lui Une grandè éstime, une amitié réelle. Telle est la Vérité, toute îâ vérité sur mes sentiments pour Raymond.
— Je te crois, dit lé prince éii baissant la tête avec Confusion., ’CTést vrai, j’âi tort. Si je siiis parfois emporté, irascible* soupçonneux, c’est que j’ài été bien malheureux, mon enfant. Pardonne-moi. J’àimâis follement ta mère qui me trompait pour Un esclave. Je l’ai Fait souffrir parce que je souffrais moi-même horriblement; Tu AS ett un peu, toi aussi, le contre-coup dé cette souffrance. Malgré moi, l’image de tà mère se dressé toujours entre noUs. A là moindre de tes rébellions* je cCois trouver en toi Ce Caractère polonais, têtu, tenace* indomptable; De là, mes duretés* mes violences-. Mais tout à l’heure, en apprenant cette mort, il s’est produit dans tout mon être comme une détente. Je sens que je suis devenu plus calme, meilleur, que je saurai mieux t’aimer, toi, ma seule passioh. Non, jfe ne veux pas douter de toi. Je ferai ce que tu voudras. Tu veux partir pour l’Ukraine? Partons. Otiî, c’est cela, partons. J’ài Un projet qüé je te communiquerai là-bas; mais dis-rtioi seulement que tu rié lU’en veux plus, et que tu m’aimes un peu.
— Je ne vous en veux plus, dit simplement Wanda.
rr? Seulement, tu ne m’aimes pas.
-r- N’ êtes- vous pas mon père ?
-r Dis que tu m’aimes, dis-le.
— Non.
Un éclair fulgurant traversa la prunelle du prince,
-r-Je m’en vais. Ta sécheresse me rend fou. Tu me gardes rancune parce que je t’ai frappée?
Wanda ne répondit pas.
Faut-il me mettre à tes pieds pour effacer cette injure ? que faut-il que je fasse?
— Toutes mes volontés.
Tout, pourvu que tu m’aimes, ma Wanda,
Si Wanda, quoique son mariage fût décidé, ne rompait pas encore avec son père, c’est que le comité révolutionnaire lui avait fait un devoir d’aller en Ukraine, afin d’empêcher l’enquête dont le prince Stackelberg était chargé.