ÉVASION
Nadège, en revoyant son mari, eut peine à le reconnaître.
Dix jours de réclusion, de solitude forcée, de fièvre ardente, de tortures morales et physiques, avaient produit une profonde altération sur ses traits.
Cette nature nerveuse, vibrante, expansive, fantaisiste, n’aurait pu, quoi qu’en dît Kowalsky, résister longtemps à un tel régime sans mourir ou devenir fou. Il avait toutefois conservé toute sa vigueur morale. Cinq fois en dix jours, il avait eu à subir la visite du juge d’instruction. Malgré la fièvre, malgré les insidieuses questions du magistrat, il n’avait pas faibli, ni laissé échapper un mot qui pût compromettre Wanda ou Padlewsky, sur lesr quels portaient surtout les soupçons.
Pour obtenir d’entrer à l’hôpital, il n’avait rien moins fallu que l’intervention de l’empereur lui-même. L’implacable police, dans l’espoir de lui arracher une révélation in extremis , l’eût plutôt laissé s’éteindre dans son cachot.
Nadège, en revoyant Stepane dans cet état, jeta un grand cri et se laissa tomber en pleurant sur son lit. Mais, au milieu de ses sanglots, de ses baisers, elle put lui glisser ces mots, à l’insu des gendarmes qui l’accompagnaient, et qui, par égard pour elle, se tenaient à une certaine distance .
— Wanda s’occupe de toi et prépare ton évasion. Dis -toi très malade, et tâche de rester ici quelques jours.
Ces seules paroles opérèrent sur Litzanoff une subite réaction. Ses yeux éteints s’illuminèrent ; son visage, d’une pâleur cadavérique, se colora, se transfigura. Il serra là main de Nadège.
— Dis à Wanda que je la remercie de penser à moi, murmura-t-il.
Trois jours après, Litzanoff reçut, par l’entremise de son médecin, une lettre contenant vingt mille roubles. La lettre, écrite en français, était ainsi conçue :
« Demain, vous descendrez dans la cour de l’hôpital pour prendre l’air.Le médecin et le portier sont gagnés. Corrompez les deux sentinelles qui vous accompagneront. A la porte, vous verrez un droschky, où se trouveront deux hommes vêtus en officiers, avec le ruban de Sainte-Anne, jaune et rouge, à la boutonnière. Montez dans le droschky et laissez-vous conduire: »
Après sa consultation, le médecin se rendit auprès du directeur de l’hôpital.
— Le prince Litzanoff, lui dit-il, ne se remettra qu’à la condition de prendre un peu d’air et d’exercice. Il faudrait qu’il descendît dans la cour un instant, chaque matin vers dix heures.
— Mais, docteur, se récria le directeur, si le prisorn-
nier s’évadait, je pourrais m'apprêter moi-même à partir pour le pays d’où l’on ne revient pas (1).
— Il est bien trop faible pour s’évader, repartit le médecin. Et comment s’évaderait-il, avec les deux sentinelles préposées à sa garde et qui ne le quittent jamais?
— C’est juste, approuva le directeur, il est en effet trop malade pour tenter une évasion.
Le lendemain, à dix heures, Litzanoff, exagérant sa faiblesse, se laissa habiller et descendre au jardin.
Pour plus de sécurité, le directeur avait prévenu le portier, et placé à la sortie de l’hôpital une autre sentinelle.
C’était le moment où arrivaient les fournisseurs; les portes étaient ouvertes. Il y avait au dehors un grand nombre de télègnes, et, à l’intérieur, un mouvement continuel d’allées et venues.
Litzanoff s’était levé de son fauteuil) et se promenait paisiblement en s’appuyant sur une canne. Son teint hâve, sa grande maigreur faisaient croire aisément à une extrême faiblesse. De temps à autre, il jetait un regard sur la sortie, épiant un moment propice. Insensiblement, il se rapprochait de la voûte qui séparait le jardin de la cour d’entrée.
Corrompre les sentinelles lui parut dangereux. Le portier avait été gagné par Koroleff. Il lui sembla qu’avec un peu d’agilité, cela pourrait suffire.
Un tombereau venait de décharger des sacs de farine : un autre amenait du bois.
Il se produisit dans la cour comme un encombrement.
Litzanoff alors se précipita sous la voûte, et rapidement, à la stupéfaction des sentinelles, comme un homme en parfaite santé, le pied alerte, le coup d’œil sûr, il traversa la cour et se trouva devant l’entrée, en même temps que le premier tombereau en sortait.
(1) En Russie on désigne ainsi la Sibérie.
II aperçut derrière la grille le droschky et les deux officiers à la décoration rouge et jaune.
- II s’élança dehors prestement, sauta dans .le droschky. Raymond lui jeta un manteau d’officier sur les épaules. Koroleff, qui conduisait, tenait les rênes.
Ils entendirent les cris des sentinelles et du dvornick; ils virent les mujicks plantés sur leurs jambes, et qui riaient en dessous (1).
La sentinelle placée à la porte de l’hôpital s’émut enfin, se précipita vers le droschky; mais au même instant, Koroleff lança son intrépide et fougueux cheval noir; et le droschky partit, courant, volant, dans un dédale de rues, dont Stepane et Raymond ne soupçonnaient même pas l’existence.
Ni Stepane, ni Raymond, ni Koroleff n’avaient prononcé une parole. L’émotion, la rapidité de la course leur coupaient la voix.
Au bout d'un quart d’heure, Koroleff ralentit cette course vertigineuse.
— ? Oh! maintenant, dit-il, nous sommes en sûreté; ils ne pourront nous atteindre*
Le droschky se trouvait alors engagé dans uneruellefort déserte. Il prit sous la banquette un paquet. C’étaient trois touloupes grossières.
— * Il importe, ajouta-t-il, que nous changions de travestissement.
Ils se débarrassèrent de leurs manteaux d’officiers, et jetèrent sur leurs épaules les touloupes.
- — À présent, s’écria-t-il, nous pouvons respirer et marcher tranquillement comme de bons mujicks qui adorent le czar.
— A qui dois-je ma délivrance ? demanda Litzanoff.
— A deux socialistes, répondit Koroleff, qui sont enchantés dé jouer un bon tour à la police.
— Vous la devez surtout à Wanda Kryloff, ajouta Raymond; car c’est pour lui obéir que je suis ici.
(1) Authentique.
Ces mots furent dits en français.
Litzanoff repartit, en français également :
— Je crois avoir eu déjà l’honneur de vous rencontrer.
— En effet, chez la princesse.
— Vous êtes Français ?
— Oui.
Me direz-vous au moins votre nom, que je sache à
qui je suis redevable du grand service que vous venez de me rendre ?
— Je me nomme Raymond Chabert ; mais vous ne me devez aucune reconnaissance : je ne suis, je vouslerépète, qu'un instrument de la princesse Wanda.
C’était la seconde fois que Raymond prononçait ce nom avecjune intonation de voix à la fois respectueuse et émue, qui frappa Stepane et lui fit éprouver un mouvement de jalousie.
Il observa Raymond à la dérobée. *
— Et vous, demanda-t-il à Koroleff, comment vous appelez-vous ? Est-ce aussi par ordre de Wanda Kryloff que vous êtes ici ?
— Moi, je suis révolutionnaire ; je n’obéis à personne. Ce n’est pas pour vous faire plaisir que j’expose ma vie. Vous ne me devez donc pas non plus la moindre reconnaissance. C’est plutôt moi qui vous en devrais, car vous avez fort habilement manœuvré, eu égard surtout à votre état de faiblesse. Je les vois courir après nous, je les entends vociférer. Bien joué ! bien joué 1 Àh 1 ah ! vous êtes rusés, messieurs de la police, vous êtes de fins matois ; mais que dites-vous de ce tour-là ? Hein ? En plein jour, faire évader un prisonnier, au nez de vos trois sentinelles ! Gherchez-nous bien 1 cberehez-nous bien ! Vous serez vraiment fort adroits, si vous nous dénichez où nous serons dans un instant.
Et, tout en parlant, il riait, sautait et sc trernouss3.it son siège.
Ce Koroleff avait une tête bizarre, remarquable surtout par une grande mobilité de physionomie. A son teint
brun, à son œil tantôt noir, tantôt gris, tantôt perçant, tantôt voilé, à ses cheveux crépus, on reconnaissait son origine tzigane ; mais ses cheveux coupés ras étaient presque toujours couverts d’une perruque rousse, et ses traits peu accentués lui permettaient de se grimer avec facilité. Son corps fluet', de taille moyenne, avait à la fois la vigueur et la souplesse des races primitives.
Cependant Koroleff était Russe par son père, et quand il le voulait, il avait le flegme, l’impassibilité russe.
Envoyé à Pétersbourg pour y faire ses études, il était devenu promptement un des plus fervents adeptes des doctrines révolutionnaires. Tous ses instincts d’indépendance l’y poussaient. Pris dans une émeute, il avait été exilé en Sibérie, d’où il avait réussi a s’évader. Mais au lieu de fuir à l’étranger, il était revenu à Pétersbourg, où il courait à chaque instant le danger d’être reconnu. Doué d’un esprit vif, ingénieux, d’une force physique extraordinaire, d’un courage, d’une audace poussés jusqu’à la témérité, il était chargé par le parti socialiste de toutes les missions les plus difficiles. Il s’en acquittait toujours avec une intelligence remarquable, une surprenante adresse.
— Ah ! ah ! ce n’est pas la première fois que je leur joue ce tour-là, à ces messieurs de la troisième section.
Ils s’arrêtèrent devant la porte où Wanda avait pénétré, il y avait un mois environ, par une froide nuit de décembre.
Koroleff remit les rênes à Raymond et ouvrit la portière.
— Venez, dit-il à Litzanoff.
Mais Litzanoff, maintenant que l’excitation était passée, se sentait si faible, que Koroleff fut obligé de le soutenir.
— Vous n’avez rien à faire dire à la princesse Wanda ? demanda Raymond à Stepane. Je vais immédiatement la prévenir que vous êtes libre, sain et sauf.
— Dites-lui... Ne lui dites rien, car je ne trouve aucune
expression pour rendre ce que j’éprouve. Dites- lui cependant que je suis très impatient de la voir, et qu aussitôt guéri la plus sûre manière de lui prouver ma reconnaissance sera de me dévouer entièrement à l’œuvre com-
LLlULivÿ» . i ,
Raymond le salua, lança le droschkyet, en moins d un quart d’heure, se trouva à la porte du palais Kryloft.
Wanda l’attendait dans une anxiété indicible.
— Eh bien ! s’écria-t-elle.
— Il est en lieu sûr, répondit Raymond.
Wanda ne dit rien, ne laissa échapper aucune exclamation; seulement son œil lumineux se reploya pour dissimuler une joie trop vive, un sentiment trop intense qu’elle ne voulait pas laisser voir à Raymond.
— Eh bien ! à quand notre mariage ? demanda Ray-
mond.
— Demain soir, répondit-elle souriante, en lui tendant
la main.