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UN MARIAGE SECRET

En Russie, c’est le prêtre seul qui sanctionne le mariage ; c’est lui qui tient les registres de l’état civil. U n’y a donc pour les Russes que ces deux formes d’union : le mariage orthodoxe et l’union libre, que les gens du peuple appellent: vivre en libre grâce.

Les archimandrites (1) font une grande partie de la besogne qui incombe aux notaires dans les autres pays; seulement, leur concours est plus dispendieux.

Un fiancé qui se respecte doit faire un don au monastère et un autre à l’église de la paroisse. La mariée est tenue d’orner une image delà Vierge d’une de ces lourdes

(1) Supérieurs de certains couvents.

carapaces d’or ou d’argent, enrichies de pierres précieuses.

Le mariage est toujours précédé d’une fête somptueuse, dite des fiançailles, où l’on échange les anneaux.

Les mariages se célèbrent à l’église. Dans le monde élégant, on bénit les époux le soir, dans un salon, à la lueur des bougies.

Comme en France, la mariée est revêtue d’une robe blanche, avec un bouquet de fleurs d’oranger.

Au lieu de cette pompe, de cet éclat, de cette joie, le mariage de Wanda et de Raymond se célébra dans l'ombre et dans la tristesse. Au lieu d’une fraîche toilette de mariée, elle portait une robe brune, austère; une toque de même couleur, garnie de fourrure, remplaçait le voile blanc et la fleur d’oranger.

C’était plutôt une toilette de voyage qu’une toilette de mariée. Elle l’avait ainsi choisie pour faire comprendre à Raymond que leur vie ne serait pas une vie sédentaire, remplie par les joies de l’amour et du foyer; mais un voyage, une lutte, un labeur.

Raymond était venu, lui, en habit noir, comme un marié.

— Hélas ! mon ami, lui dit-elle en souriant, faisant allusion à sa mise soignée, nous n’allons pas au bal. Nous avons beaucoup plus de chances de partir un de ces matins pour un lointain voyage, de l’autre côté de l’Oural.

Raymond était pâle, ému; Wanda, calme, mais un peu triste.

Dans ses rêves de jeunesse, quand son cœur avait pour la première fois battu d’amour vague, ce n’était pas assurément là le mariage qu’elle avait rêvé.

Elle qui, par sa beauté, son rang, sa fortune, pouvait aspirer à toutes les félicités, à toutes les élégances, à toutes les somptuosités, quelle foi, quelle abnégation ne lui fallait-il pas pour se résoudre à ce mariage sans bonheur, sans joie, à ce mariage sombre, dans une maison étrangère, sans parents, sans amis !

On comprend l’âpre ivresse d’un mariage secret quand

LES VfEROES RUSSES.

c’est un amour contrarié qui le motive. L’amour est une lumière, un flamboiement, qui tient lieu de tout autre luxe, de tout autre éclat.

Mais ce mariage Sans amour était lugubre.

— Vous semblez triste, Wanda> demanda Raymond. Regretteriez-vous ?...

— Non, mon ami, je ne regrette rien. Avons-nous le droit d’être parfaitement heureux, quand des millions d’êtres, nos frères, sont dans les larmes ?

— C’est peut-être pousser un peu loin le sentiment de la solidarité.

— En ce siècle d’égoïsme, on ne peut pousser trop loin ce sentiment-là. Il faut l’outrer et donner au monde des exemples frappants qui l’étonnent, le subjuguent.

Narkileff avait préparé l’acte de mariage. La cérémonie, dépouillée dë tout rite religieux, fût bientôt terminée.

Au moment ou Wandâ prononçait levoui sacramentel, un cri soürd fit retourner tous les assistants.

Un homme pâle, défait, se tenait sur le seuil de la porte ; il semblait prêt à défaillir. C’était Litzanoff.

Padlewsky ignorait son amour pour Wanda, et, craignant que l’un des témoins ne fît défaut, lui avait demandé s’il pourrait, le cas échéant, remplacer l’absent.

A la nouvelle du ïhâriàge dé Wanda, une fièvre intense l’avait repris ; et Koroleff avait prévenu Padlewsky qu’on ne pourrait compter sur lui.

Mais Litzanoff, informé de l’heure de la cérémonie, avait été saisi d’une jalousie folle, s’était levé malgré Koroleff, avait couru chez Padlewsky.

Peut-être avait-il espéré arriver assez tôt pour empêcher ce mariage; où plutôt, il n’espéràit rien, né pensait à rien ; il était poussé par un délire qui bouillonnait en lui comme une tempête.

Quand Wanda se retourna, il tomba évanoui. On se précipita vers lui, on écarta ses vêtements pour trouver la place du cœur; et l’on aperçut une large tache de sang

oui s’étendait de seconde en seconde. C’était sa blessure qu’il avait rouverte en s'étreignant le coeur de sa main

On le transporta dans la pièce voisine, sur un divan. Quand il revint à lui, il aperçut deux visages anxieux penchés sur lui : c’étaient Wanda et Raymond.

Il referma douloureusement les yeux.

— Laissez-moi un instant seule avec lui, dit Wanda a

Raymond.

— Stepane , demanda-t-elle d’une voix grave , me croyez-vous capable de mentir?

— Non, répondit Litzanoff. ... ,

— Eh bien 1 je vous jure que je ne serai jamais que de

nom la femme de Raymond .

— Mais alors, pourquoi cette comédie ?

Elle lui expliqua en quelques mots l’intérêt grave

qu’elle avait à épouser Raymond.

— Enfin, ajouta-t-elle, il y a peut-être, a mon insu, une autre raison qui domine celle-là, c’est que j avais besoin de me sentir séparée de vous encore davantage,

" Stepane ouvrit les yeux, l’enveloppa d’un regard j ;i tniit «nn pnftiir. tout ce qui lui restait ue

Elle se baissa, déposa un baiser sur son front.

Alors, rassemblant toutes ses forces, il la saisit dans

ses bras et la serra avec transport,

Wanda, Wanda, jure-moi que tu m aimes et que tu

n’aimes que moi.

— Pauvre foui je le jure.

— Je te reverrai bientôt ?

— Autant que la prudence le permettra.

— Oh I merci ! merci !

LA : ÉPARATION

Deux jours après, Wanda partait avec son père pour l’Ukraine.

Avant son départ, elle avait remis à Padlewsky, pour Litzanoff, une lettre avec recommandation de ne la lui donner que lorsqu’il serait en pleine convalescence.

Elle le pria, en attendant, de lui dire qu’elle s’absentait pour un voyage de quelques semaines.

Cette lettre était ainsi conçue :

« Mon ami,

« Je pars, quoiqu’il en coûte à mon cœur de vous quitter avant que vous ne soyez complètement guéri.

« Mais le devoir m’appelle ; et vous savez ce que je lui ai sacrifié.

« Nous ne pourrons nous revoir, mon ami. Au trouble que mon âme a éprouvé de la scène d’hier, j’ai senti que, si je ne fuyais pas, je ne pourrais longtemps résister à cet amour qui m’attire invinciblement. Et l’on ne peut servir deux maîtres, l’amour étant de tous les maîtres le plus absorbant, le plus jaloux.

« Je suis trop passionnée, trop exclusive dans mes passions. Je me suis donnée à l’humanité; je veux la servir entièrement.

« Je vous l’ai dit déjà, et je vous le répète : mon désir est que nous évitions de nous revoir, du moins jusqu’au triomphe de la cause, triomphe qui peut-être n’est pas éloigné, si j’en juge d’après certains indices généraux.

« D’ailleurs, votre sécurité exige que vous quittiez la Russie. Allez donc avec Nadège, en Suisse ou en Italie.

Vous y trouverez toute une colonie de réfugiés, qui achèveront de vous initier à nos doctrines. De là, vous pourrez encore travailler à l’œuvre. Au reste, notre cause n’est pas essentiellement russe ; dans tous lés pays il y a des opprimés qui réclament leur émancipation.

« Adieu, mon ami. Mais, non, pas ce mot, car nous nous reverrons certainement. Alors, le temps et la séparation auront eu raison de cette coupable passion.

«Votre amie dévouée,

« Wandà. '>

Quand Padlewsky remit cette lettre au convalescent, Litzanoff fut repris pendant trois jours d’un violent accès de fièvre et de délire.

En recouvrant sa connaissance, comme tous les amoureux, il se montra féroce pour celle qu’il n’aimait pas. 11 prit une plume et écrivit à Nadège:

« Ma bonne et chère Nadège,

« Je vais sans doute te causer un grand chagrin ; mais il le faut; il faut rompre avec une situation si pénible pour tous deux. Tu m’aimes, et je me sens indigne de ton amôur, Ët puis nos deux caractères sont tellement dissemblables que jamais je ne pourrai faire ton bonheur : tu es douce, tendre, exclusive dans tes affections ; moi, je suis violent, passionné, mobile, fantaisiste. Tu étais appelée à faire le bonheur d’un homme calme, bien équilibré, bon comme toi.

a Les liens du mariage me sont plus odieux encore que lés chaînes de la forteresse. Le divorce, je pourrais sans doute l’obtenir avec de l’argent \ mais jamais je ne i’invoquerai contre toi.

« Donc, ma douee âme, je viens te supplier de ne plus t’occuper de moi, de ne pas te désoler de ma disparition. Mon évasion me force à quitter la Russie. Où irai-je ? je n’eîï sais rien encore. Quoi qu’il en soit, je ne veux pas

que tu me sacrifies ta beauté et ta jeunesse. J’ai déjà assez de reproches à me faire. N’augmente pas la somme de mes remords en me pleurant.

« Tu me conseillais, Tautre jour, de fuir en France;, où tu viendrais me rejoindre. Te condamner à l'exil, priver ton vieux père de sa fille tant aimée !...

«Tiens, tout ce que je te dis est faux, et je ne sais pas mentir. Le vrai, le seul motif de la séparation que je demande, tu Fas deviné. Je n’ai pas le courage de te l’écrire...

« Qu’ adviendra-t-il de moi ? je n’en sais rien encore. Je suis malheureux, bien malheureux, ma chère Nadège; et suivant le conseil de notre sublime amie, pour obtenir le repos de l’âme et du cœur, je vais me dévouer à l’idée révolutionnaire. Je veux y consacrer toute ma fortune. J’écris, par ce même courrier, à notre intendant de préparer nos comptes respectifs et de te remettre en main ta propre fortune.

‘ « Je laisse Dmitri gérant de mes biens. Il en versera les revenus à la personne que je lui indique, et qui me les fera passer.

« Au reste, dorénavant, il me faudra si peu de chose 1 Je vais me « simplifier », comme le font nos frères, et m’adonner entièrement à la propagande socialiste.

« Si je puis encore me permettre de te donner un conseil* ma chère amie, demande toi-même le divorce et remarie-toi. Tu ne pourrais, en tout cas; tomber plus mal que la première fois.

« Crois, cher ange, à toute ma profonde reconnaissance et à ma sincère affection.

« Stepàne Litzanoïf. »

II eut ensuite une entrevue secrète avec son intendant, et rédigea au nom de Woldemar Siiine une procuration en règle pour toucher ses revenus et en verser la plus grande partie dans la caisse de La Délivrance.

LE à VIERGES RUSSES»

Puis il coupa ses cheveux, ses moustacues, et se déguisa en chanteur lithuanien.

Koroleff lui avait préparé un affreux cafetan jaune; mais il le repoussa avec horreur.

— J’aimerais mieux, dit-il, être envoyé en Sibérie que de m’accoutrer ainsi.

Âh ! fit Koroleff en riant, vous tenez encore beaucoup trop à l’esthétique.

— Je l’avoue, repartit Stepane, je suis de l’école de Padlewsky. Le goût du beau étant inné dans l’homme, nous ne devons pas proscrire le luxe delà société et nous enlaidir pour ressembler au peuple. Nous ne devons pas descendre jusqu’à lui ; nous devons l’élever jusqu’à nous.

— Et c’est sous ce déguisement que vous prétendez convertir les paysans au socialisme ? Personne ne vous prendra au sérieux.

— J’ai le projet, répondit Litzanoff, de changer fréquemment de costume, tous les jours, si je le puis. Celui-ci n’est qu’un costume de voyage.

— Et oîi allons-nous? demanda Koroleff.

— Tu m’accompagnes donc?

— Oui, j’ai reçu ordre de ne pas vous quitter.

— Eli bien ! nous allons parcourir la Russie occidentale, jusqu’à Kieff, où je pense séjourner quelque temps.

— Voici, dit Koroleff, deux faux passeports avec lesquels nous pourrons circuler.

Le soir même, ils s’embarquaient tous deux à la gare de Moscou.

Litzanoff, sans doute, était un ardent propagandiste ; mais avant tout il était amoureux et jaloux.

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