‹ Les Vierges RussesChapitre 42 sur 63 · XXX Y I · texte numérisé non relu

XXX Y I

I A mr P AG AMIE SOCIALISTE

Vers le milieu de mai 1878, une troïka (1) volait plutôt qu’elle ne courait sur le chemin conduisant d’ Alexandrin à la résidence d’été du kniaz (2) Kryloff.

Trois personnages occupaient le farantass (3). L’un tenait les rênes. A sa tête crépue, à ses yeux expressifs, à ses traits mobiles, à son teint basané, on le reconnaissait aisément, malgré son déguisement.

Koroleff était vêtu en paysan cosaque.

Derrière lui, un homme aux cheveux grisonnants, mais encore dans toute la force de l’âge, était assis sur le filet plus ou moins élastique du tarantass.

Sur son beau visage pâle se lisait une grande force d’âme, un mâle courage. Son œil noir avait une rare puissance, unie à une bonté douce et large. Cependant, malgré la sérénité de cette physionomie, qui arrêtait le regard de l’observateur, on découvrait des ti^aces de souffrance dans les rides du front, et de l’amertume dans les lignes de la bouche.

Il ne parlait pas. A mesure que la voiture avançait, il jetait sur le paysage des regards plus intenses, et semblait envahi par une émotion grandissante.

Le troisième personnage, revêtu d’un costume de velours fané, était également silencieux et ému; mais son regard recueilli, indifférent aux sites qu’il traversait, révélait un sentiment intérieur plus absorbant encore.

Il portait des lunettes bleues. Ce dernier personnage, c’était Litzanoff

(1) Voiture attelée de trois chevaux.

(2) Prince. .

(3) Voiture russe fort élémentaire, assez semblable à nos chariots rustiques h ridelles. Entre les ridelles sont suspendus des filets qui servent de siège.

Pendant trois mois, il avait parcouru la Lithuanie, la Podolie et la Volhynie, semant les brochures socialistes, prêchant la parole nouvelle dans les cabarets et dans les fabriques.

Qui donc eût pu reconnaître sous ce costume de vagabond, bravant les fatigues et les intempéries, n’ayant pour demeure que des bouges infects, le Litzanoff élégant, efféminé, qui avait étonné Pétersbourg pa^son faste et ses folies !

Afin de dérouter plus complètement les recherches de la police, il s’était constitué un alibi à l’étranger. .

Un de ses amis de plaisirs, que le jeu avait ruiné, lui avait demandé, par l’intermédiaire de son intendant, une somme assez importante. Stepane avait envoyé à cet ami une somme double, à la condition qu’il irait habiter Paris, Genève ou Nice, et se ferait passer pour le comte Litzanoff.

La ruse avait réussi ; on le croyait à l’étranger, et l’on avait cessé toutes recherches en Russie. Gomment supposer, en effet, qu’un évadé de la forteresse resterait à portée de la police du czar ?

Cependant Litzanoff s’était rapproché de la résidence de Wanda. Il se trouvait actuellement dans le rayon de la propagande qu’elle dirigeait. C’était lui qui mettait en relations les centres d’activité socialistes du sud : Kieff, Ekaterinoslaw, Odessa et Karkow.

Les trois voyageurs traversaient alors les steppes que baigne le Dniéper.

Les steppes sont d’immenses prairies, véritable océan d’herbes, ondulant en larges vagues, véritable désert, dont l’hqrizon est sans limites ; mais cet océan est éternellement calme, et ce désert est verdoyant.

En hiver, on dirait une mer polaire ; c’est une nappe de neige, dont les confins se perdent dans les lignes de l’horizon. La beauté grandiose des steppes, c’est l’infini de l’étendue et de la solitude.

Cependant les mamelons que forment les vagues de cet

océan sont labourés, les ravins sont tapissés de buissons; des bocages épars surgissent comme des îles. Ce vert désert est interrompu de loin en loin par des villages, des champs cultivés, semblables à des oasis. D’étroits sentiers courent de hameaux en hameaux. Une petite rivière, tortueuse et lente, miroite dans son lit de verdure. Çà et là encore, une demeure seigneuriale s’élève dans le voisinage d’un étang ; quelques églises blanchies à la chaux, avec leurs coupoles vertes ou dorées, tranchent sur le ciel bleu.

Mais peu à peu on quitte les terres noires (1) ; le steppe verdoyant disparaît. Alors plus de bocages, plus d’oasis, plus de mamelons, de tertres, de monticules; c’est véritablement la désolation du désert. On entre dans la région des terres argileuses. Des sables rouges, coupés par de longues bandes d’armoise et d’euphorbe, apparaissent, traversés au grand galop dès chevaux, comme une mer de feu qui rejette ses cendres. '

Les voyageurs, absorbés par leurs préoccupations intimes, s’abandonnaient, sans en avoir conscience, à l’impression de vague tristesse que produit le steppe.

Leur troïka volait, volait toujours, laissant derrière elle de longs convois de chariots.

Ils s’arrêtaient aux maisons de poste, exhibaient leur padarojné, prenaient une tasse de thé au samovar en permanence sur le large perron. Ils consultaient leur itinéraire ; s’ils avaient quelques socialistes à voir dans le voisinage, ils faisaient une halte, ou passaient la nuit. Us tiraient alors discrètement, d’un coffre dissimulé sous un tas de paille, un paquet de brochures, et se rendaient

(1) Les terres noires, ainsi appelées à cause de la couleur du sol, sont cette vaste région qui s’étend dans le bassin du Dniéper, du Don et du Volga. Elles comprennent une superficie de 80,000,000 d’hectares, plus d’une fois et demie la grandeur de la France ; et sur cet immense espace, la terre végétale a partout une profondeur considérable. Cependant elle se refuse h nourrir les racines des arbres. La perspective n’est coupée par aucune forêt; on ne peut y cultiver les arbres qu’artificiellement.

chez les amis, lis avaient ainsi visité, depuis Odessa, toute

la province de Kherson et une partie de celle d’Ekaterinoslaw.

La propriété du prince Kryloff est située entre Kieff, la cite sainte, et Gitomir, la capitale de la Volhynie.

Ils approchaient du bourg de Krylow, qui n’est qu’à une vingtaine de verstes (-1) de la résidence du prince.

Quand ils arrivèrent à Krylow, il faisait presaue nuit. A travers les blanches ténèbres produites par les brouillards, ils aperçurent les chétives maisonnettes avec leurs étroites fenêtres dou s échappaient des lumières rouges. Puis, le tarantas commença à tressauter, à bondir jeté de droite à gauche sur le pavé inégal, le pavé légendaire des villes russes.

Ils virent alors défiler les maisons bariolées, les devantures bleues, vertes, jaunes des boutiques, les églises à colonnes et à coupoles, les auberges et les nombreux cabarets où stationnaient des télègues attelées de haridelles efflanquées, et d’où sortaient les ouvriers de fabriques en costume de travail, la casquette sur l’oreille, trébuchant a chaque pas.

“Les cabarets, dit Litzanoff, voilà la plaie de la Russie. On ne peut guère aborder les ouvriers et les paysans que dans les cabarets ; mais comment se faire comprendre par des gens ivres ou qui vont l’être ?

— L ignorance et le vodka sont en effet les plus grands ennemis du peuple russe, ajouta l’homme grave.

Le tarantass avançait toujours, heurté, ballotté par les inégalités de ces cloaques que l’on décore du nom de rues.

Ils passèrent devant le poste de police, surmonté d’une tour à signaux, devant la maison du gouverneur, longèrent le gastinoï-dvor (2), et enfin arrivèrent à la grande place du marché.

Au moment où la voiture débouchait sur la place,

U> La vers te équivaut à, peu près au kilomètre.

(2) Bazar.

LES VIEflGES RUSSES. 333

le plus âgé des voyageurs dit à Litzanoff d’une voix sourde :

— C’est là que j’ai reçu le knout.

Litzanoff ne put réprimer un frisson.

— Vous?

— Oui, par les ordres du prince.

— Du père de Wanda ?

— De ce tyran sauvage.

— A combien de coups étiez-vous condamné ?

— A cent coups, c’est-à-dire à la mort.

— Je comprends alors que vous soyez socialiste.

— Ce n’est pas cette condamnation qui m’a rendu socialiste. Ce ne sont ni les humiliations morales de cet horrible servage ni même les injustices du seigneur à mon égard.

— Quoi donc ?

— La réflexion, l’amour de la justice et de la vérité : telles ont été mes augustes initiatrices.

— Sans doute, repartit Litzanoff; mais les souffrances ont amené en vous la révolte et la réflexion ; et la réflexion vous a conduit à la découverte de la vérité.

— C’est juste ; de même que la souffrance physique avertit l’homme qu’il s’écarte des lois de la nature, de même les souffrances sociales nous avertissent que nous faisons fausse route, et que nous sommes en dehors des vraies destinées de l’humanité. Que voyons-vous dans la nature ? Partout des organes correspondant à des fonctions ; et la santé est le résultat du jeu régulier et parfaitement équilibré des organes remplissant les fonctions pour lesquelles ils ont été créés. Que voyons-nous, au contraire, dans notre constitution sociale ? Des organes sans emploi, sans développement possible, ou dévoyés; c’est-à-dire remplissant des fonctions pour lesquelles ils n’ont pas été créés. De là, une effroyable incohérence, le malaise, la corruption, la décomposition qui envahit de plus en plus les sociétés basées sur la compression des forces vitales.

Ce sage et grave personnage, c’était le célèbre docteur Michel Fédéroff.

La troïka atteignit enfin la. station de la poste, située à l’autre extrémité de la ville.

Cette station ressemblait à toutes les stations de poste russes, où l’on ne trouve que le strict nécessaire : deux bancs et quatre escabeaux de bois, une grande horloge à gaine et, enfin, le meuble indispensable, le véritable meuble national, l’éternel samovar, éternellement allumé.

Le voyageur a droit à tout cela gratis ; il peut dormir sur l’un des bancs de chêne, s’asseoir sur les escabeaux et prendre du thé au samovar.

Nos trois personnages s’assirent, partagèrent un frugal repas, grâce aux provisions que le prévoyant Koroleff emportait toujours avec lui. Ils se désaltérèrent, puis se rendirent chez Zobolewsky, dont Wanda leur avait donné l’adresse.

Ce Zobolewsky, marié maintenant en libre grâce avec Matcha, était celui-là même chez lequel Wanda et Katia avaient commencé leur apprentissage.

Wanda l’avait fait venir à Kryloff. Il y dirigeait une fabrique du prince à quatre verstes du bourg; et il était devenu le chef d’un groupe socialiste important, qui se rattachait à celui de Kieff. C’était chez lui que Wanda avait donné rendez-vous à Michel et à Litzanoff.

Il régnait une très grande agitation dans les provinces du Sud, et particulièrement dans le gouvernement de Kieff. Celte agitation ne demandait qu’à se produire par un soulèvement ; mais Wanda et Raymond craignaient l’inexpérience des chefs ; ils craignaient surtout leur précipitation.

« Si le mouvement n’est pas général, leur écrivaientils, vous allez exposer inutilement et la cause et votre vie. Venez donc ici, centralisons tous nos renseignements et ne décidons rien avant d’avoir des nouvelles exactes d’Odessa, de Kherson et d’Ekaterinoslaw ; et d’après ce

que nous apprendrons de Moscou et de Pétersbourg, nous laisserons aller le mouvement ou nous l’entraverons. »

L’ardent Zobolewsky affirmait que Kieff et Karkow étaient en ébullition. Les étudiants des deux universités étaient, selon lui, tous enrôlés sous le drapeau révolutionnaire, et montraient une impatience difficile à contenir.

Les ouvriers des fabriques dévoraient les brochures et les ouvrages socialistes ; les paysans eux-mêmes, sans vouloir prendre l’initiative d’un mouvement quelconque, se rallieraient certainement à l’insurrection dès qu’elle éclaterait.

Cependant, le calme le plus absolu régnait en apparence; mais c’était le calme qui précède la tempête.

Zobolewsky leur donna tous ces détails.

Litzanoff et Koroleff, comme Zobolewsky, poussaient au soulèvement. Les nouvelles qu’ils apportaient du Midi corroboraient celles de Kieff et de Karkow. Si l’on était moins prêt dans certaines parties de la Russie, l’exemple donné par quelques provinces entraînerait les autres. La révolte ferait la traînée de poudre.

Michel écoutait Litzanoff et Zobolewsky ; et comme on le priait de donner son avis :

Je ne puis me prononcer sans avoir vu par moimême, répondit-il. Je crains toujours que, dans un désir trop véhément de voir arriver le moment tant attendu, vous et nos amis, ne vous fassiez des illusions sur les dispositions du peuple. Quand j’aurai vu Kieff, quand surtout j’aurai un peu parcouru la campagne, je vous communiquerai mon impression.

— Padlewsky sera ici demain, dit Litzanoff. Il a passé par Moscou, Riazan, Toula, Orel, Koursk et Karkow. C’est un esprit calme, un opportuniste; il nous apportera sur tous ces gouvernements des données certaines. Nous tiendrons à Kieff une réunion décisive. Car c’est dans l’Ukraine que doit commencer le mouvement. Le Petit-

Russiena conservé de l’ancien Zaparogue (i) l’horreur du joug, l’amour de la liberté, la liberté qu’il appelle, dans ses anciennes poésies : « la fière reine du monde. » Non seulement, il a l’esprit plus indépendant, mais plus vif ; il est surtout moins apathique que le paysan russe en général. Et le moment venu, ma conviction est qu’il ne trahira pas par ses craintes et son inertie la cause de la Révolution.

En ce moment Raymond entra.

— Wanda n’a pu s’échapper, dit-il; mais la nuit prochaine, je la conduirai à la fabrique où nous tiendrons réunion.

Il se mêla à la discussion, et fit part aux voyageurs de ses propres observations :

— Dans tous les centres universitaires, se résuma-t-il, comme dans tous les centres ouvriers, l’opinion est très montée contre le gouvernement. Mais, même dans ce pays, l’un des plus avancés de la Russie, les partisans de la Révolution ne forment pas le dixième de la population.

— C’est possible, s’écria Zobolewsky ; mais ce dixièmelà entraînera les neuf autres. Ce dixième , c’est la partie intelligente et active; le reste, c’est la partie neutre, la plèbe apathique qui subit un mouvement, sans jamais y prendre part, ni pour ni contre. Le paysan souffre, il est mécontent, cela est incontestable. La redevance au seigneur et le fisc absorbent à peu près tout le produit de son travail : de là, sa paresse. A quoi bon travailler, avec la perspective de n’être jamais plus riche ! Comment donc ne se rallierait-il pas à un mouvement qui a pour but de lui garantir tout le produit de son travail, de le libérer complètement à la fois vis-à-vis du seigneur et du fisc ?

— Mes amis, objecta Michel, vous comptez un peu trop sans le clergé et sans l’armée, la force morale et la force matérielle, sur lesquelles sont étayés les empires, et surtout l’empire russe. La superstition qui fait du

(1) Cosaque de l’Ukraine.

czar le représentant de la divinité est encore bien puissante dans la sainte Russie; et bien que l’armée ait été décimée par la dernière guerre, elle est toujours formidable.

— L’armée est remplie de mécontents, dit Koroleff.

— Je vous affirme, appuya Litzanoff, que non seulement les officiers des grades inférieurs, mais les simples soldats arrivent aux idées révolutionnaires. Le clergé luimême, si pauvre et si malheureux, compte dans son sein un certain nombre de socialistes, si ce n’est parmi les popes, du moins parmi leurs enfants.

— Enfin, ajouta Zobolewsky, le récent procès de Véra Zassoulitch, sa fermeté, son courage, son acquittement ont donné aux idées révolutionnaires une impulsion décisive. Nous devons marcher sur les traces de cette héroïne, et, dussions-nous tous périr, tenter, par un grand mouvement, d'arracher la nation à cette épouvantable oppression.

— Demain, repartit Michel, nous entendrons l’envoyé de Pétersbourg. Avec lui, nous discuterons et nous déciderons. Moi, je demande d’abord d'arrêter un programme. Comment espérer soulever les masses sans un programme nettement défini? Ce que je réclame surtout, c'est un programme possible, qui frappe les esprits les moins préparés, un programme qui attire à nous les sympathies, au lieu de les repousser. J’en ai médité un, mes amis, et je vous demanderai la permission de vous le soumettre. Je l’ai rédigé en vue du moment présent et de l'avenir. Il s'adresse à la fois aux masses et aux socialistes qui veulent, comme nous, non seulement l'affranchissement politique du peuple russe, mais l’affranchissement économique du prolétariat.

lis remirent donc au lendemain toute résolution.

l’enquêteur

La résidence du prince Kryloff était située sur une éminence, non loin du Dniéper. Ce palais, construit à l’italienne, s’élevait au milieu d’un parc régulier et solennel, aux allées droites, aux massifs correctement taillés. Cet ensemble grandiose était en harmonie avec le caractère autoritaire et fastueux du prince.

Cependant, derrière le palais, il y avait dans un coin charmant, verdoyant, fantaisiste, une de ces constructions russes qui rappellent les chalets suisses, mais plus tourmentées encore et plus chargées de découpures et de dentelures ; car les Russes, comme les Suisses, excellent à sculpter et à découper le bois de sapin.

Ce petit palais semblait construit par ces fées des forêts, auxquelles croit encore le mujick, tant les décorations en étaient fines et artistement travaillées.

Cette construction irrégulière présentait, d’un côté, une double galerie soutenue par des colonnettes auxquelles grimpaient le lierre, la glycine de Chine, les périplocas de Grèce, du jasmin de Virginie montant jusqu’au faîte, et qui donnaient au chalet l’aspect d’un palais de verdure et de fleurs. Aux angles, s’élevaient des pavillons avec d’étroites et mystérieuses ouvertures, encadrées de dentelles de bois.

La façade opposée, également fort coquette, avait un double escalier à trois repos, qui descendait au jardin anglais. Ce jardin, avec ses bassins, ses cascades, ses rochers, entre les fentes desquels s’échappaient des aloès et des saxifrages, avec ses essences d’arbres variés, artistement groupés, ses corbeilles de fleurs rares jetées dans les pelouses, c’était comme une oasis ombreuse, poétique

et fraîche au milieu de l’aridité de ce grand parc symétrique.

Du chalet on avait la vue du Dniéper qui miroitait, s’écaillait en paillettes d’argent et se déroulait dans le steppe infini.

Pendant l’été, c’était là qu’habitait Wanda.

C’était sa maison à elle. Dans le grand château, elle se sentait mal à l’aise et comme égarée au milieu de ces appartements immenses, décorés avec plus de faste que de goût. Dans sa chaumière, comme elle l’appelait, sa pensée se reployait plus facilement pour le travail, la méditation, la rêverie. Et puis surtout, elle était plus libre. Comme la résidence du prince était, en été, envahie par de nombreux visiteurs, elle se retirait avec bonheur dans son pavillon, où elle se trouvait isolée, où elle ne prenait des fêtes et du bruit que ce qu’elle en voulait prendre.

On connaissait ses allures originales; on les lui pardonnait ; et aucun visiteur ne songeait à critiquer les excentricités d’une aussi belle princesse.

Wanda avait d’autres motifs encore, et plus graves, pour préférer le chalet au château.

Elle pouvait plus facilement faire une fugue avec Katia vers les fabriques.

Et puis, tout auprès du chalet, elle avait établi une école pour les enfants des ouvriers, école qu’elle surveillait, qu’elle dirigeait.

C’était même un scandale pour tous les popes des environs; car elle se passait de leur concours.

Toutefois, ce n’était pas seulement vers les fabriques que la princesse et Katia faisaient des fugues. Souvent, elles passaient la nuit dehors, et se rendaient, tantôt dans une ville, tantôt dans un bourg voisin, où se tenaient les conciliabules socialistes. Enfin, souvent aussi, Wanda avait des rendez-vous avec sa mère, revenue en Russie avec Michel, et qui était fixée momentanément à Ekaterinoslaw. Une fois même, la princesse Alexandra avait

commis l’imprudence de venir, en l’absence du prince, visiter Wanda dans son chalet. Entre ces deux femmes, ces deux amies, unies par les liens du sang et de la pensée, quelles délicieuses causeries, quels récits émouvants des impressions passées! Et le mystère, le danger rendaient leur bonheur encore plus vif.

On était aux premiers jours de mai. Les visiteurs commençaient à affluer chez le prince. Son château était le rendez-vous de toute la noblesse des provinces voisines.

Ses réceptions étaient quasi royales.

Les boyards ont, à la campagne comme à Pétersbourg, des palais 'grandioses, des écuries splendides; leur train de maison est somptueux ; leurs repas sont de véritables noces deGamache.

Parmi les hôtes nombreux, établis au château, se trouvaient à demeure, quatre mois après les premiers événements de cette histoire, Stackelberg et le mari fictif de Wanda, Raymond Ghabert, deux natures absolument opposées et antipathiques.

Yassili Stackelberg, ainsi que le lui avait offert Wanda, avait fait de la résidence du prince son quartier principal. Il avait accepté d’autant plus volontiers que ce point était central. De là, il surveillait les gouvernements voisins ; de KiefT, de Gitomir, de Karkow, d’Ekaterinoslaw, de Kherson et de Poltavia, provinces qu’on regardait comme les plus socialistes de l’empire.

Wanda l’avait habilement circonvenu, savait adroitement faire tomber ses soupçons dès qu’ils naissaient, et réduire à néant les rapports des chefs de police. Il était donc à peu près convaincu que, si les socialistes existaient, c’était en nombre si infime, qu’ils ne présentaient pour le gouvernement aucun danger sérieux.

De plus, il était devenu fort épris de la princesse qui, tour à tour, selon les besoins de la cause, le désespérait ou l’encourageait. Il l’aimait autant que son âme vile pouvait aimer; autrement dit, sa vanité, son ambition et ses sens donnaient à ce penchant toute l’acuité de

la passion, et parfois même le caractère d’un amour véritable.

Le terrible enquêteur était complètement subjugué par les séductions de cette nouvelle Armide; et le socialisme n’était plus pour lui qu’un prétexte de prolonger son séjour chez le prince.

Raymond, lui, était dans la période extatique. Il était heureux d’un regard, d’un serrement de main ou d’un mot affectueux. Et puis, il y avait un secret entre elle et lui. Le lien qui les unissait, tout fictif qu’il fût, attachait fortement son cœur. La confiance qu’elle lui avait témoignée le remplissait d’une ineffable reconnaissance. Il ai niait avec une si complète soumission, une admiration si profonde, qu’aucune pensée sensuelle ne venait jamais ternir la pureté de son amour. Il adorait trop pour désirer. D’ailleurs, il savait qu’elle aimait Litzanoff et queLitzanoff l’aimait. Sans doute il en éprouvait parfois une souffrance; mais comme il n’entrait dans cette jalousie aucune blessure d’amour-propre, il la dominait aisément. La jalousie résignée n’a rien de poignant; elle n’a pas les violences, les délires de cette jalousie que la lutte exaspère. D’ailleurs, Litzanoff était moins heureux que. lui-même, puisqu’il ne pouvait vivre auprès d’elle. Son âme enfin était trop noble, trop élevée pour que les soupçons et les basses vengeances pussent y trouver accès.

Raymond, de cette résidence, qui était également pour lui un centre d’opérations, rayonnait sur tout le parcours de son tracé.

Quant au prince Kryloff, il était tout occupé de la direction de ses usines. Ainsi que nous l’avons dit, après l’émancipation qui lui avait enlevé une partie de ses domaines, il s’était fait agriculteur et industriel. Il avait créé dans ses propriétés de nombreuses fabriques, sucreries, papeteries et des scieries pour l’exploitation de ses immenses forêts. Il occupait ainsi un grand nombre d’ouvriers.

La plupart des seigneurs russes qui ont voulu s’adonner à l’industrie se sont ruinés; mais le kniaz Kryloff avait pu supporter des pertes, sans que sa fortune se trouvât endommagée.

L’arrivée de Raymond Ghabert avait été pour lui d’un grand secours. L’ingénieur français avait opéré des réformes importantes dans l’outillage aussi bien que dans la direction de ses usines. Aussi le prince lui témoignaitil un affectueux intérêt, non seulement par reconnaissance, mais aussi par l’espoir des services qu’il en attendait encore.

11 comptait notamment que le débouché qu’allait lui ouvrir le nouveau chemin de fer, décuplerait sa production.

Le prince, malgré ses grandes manières, sa générosité royale, toute d’ostentation, se montrait, à l’égard de ses ouvriers, d’une dureté et d’une rapacité sans égales. Non content d’exploiter leur travail, il exploitait aussi leur consommation.

A chaque fabrique était adjoint un gastinoï-dvor (i) approvisionné de toutes choses de première nécessité. Au lieu de payer les ouvriers en numéraire, il les payait en bons, avec lesquels ces malheureux devaient prendre au bazar les denrées de consommation journalière. Or, sur ces denrées, le prince prélevait encore un bénéfice, dette sorte de banque d’échange, qu'il disait avoir fondée par philanthropie, était en réalité pour lui une source de gains assez considérables.

Avide, insatiable comme tous les capitalistes spéculateurs, il craignait aussi qu’un second ukase (2), réclamé par tous les mirs (3), ne fit remise aux communes des dettes contractées après l’émancipation par les paysans envers la noblesse.

Pourquoi l’empereur, qui avait osé frustrer les boyards

(1) Bazar.

(2) Décret impérial.

(3) Commune russe.

en proclamant rémancipation des serfs, n’oserait-il pas les frustrer une fois encore en libérant les paysans de toute redevance (4)?

Devant la perspective de voir diminuer son pouvoir et sa richesse, le prince, en homme prévoyant, prenait donc ses précautions.

Sans doute Wanda ne prêchait pas aux paysans et aux ouvriers des fabriques la révolte contre son père ; mais elle avait dans chaque village et dans chaque usine un propagateur zélé qui répandait les brochures prohibées.

De son côté, Raymond, grâce à ses voyages continuels, avait organisé des groupes de propagandistes dans toutes les provinces voisines.

Enfin Litzanoff avait pour mission spéciale de mettre en relations continuelles les principaux groupes du sud et de la Petite-Russie. Car on n’osait rien confier à la poste.

La résidence du prince Kryloff était donc, sans qu’il s’en doutât, le centre d’une propagande redoutable.

Quant à Yassili Stackelberg, au lieu de parcourir le pays et de faire la chasse aux socialistes, il restait au château, épiant le moment où Wanda descendrait de son chalet, mendiant un sourire, implorant une gracieuse parole de la belle et cruelle princesse.

Aux regards langoureux, aux soupirs de l’Allemand, Wanda devinait aisément qu’il ne cherchait qu’une occasion pour se déclarer. Aussi, évitait-elle avec le plus grand soin le tête-à-tête.

Un matin cependant, comme elle revenait d’une fa-

(1) Les serfs émancipés ont constitué des communes associées, appelées : mirs. Le seigneur a dû abandonner 3 hectares de terre cultivable à chacun de ses paysans, et le paysan lui doit en retour un tribut annuel proportionné au produit ae ses terres. De sorte que les paysans, surchargés par cette redevance et par l’impôt que prélève le gouvernement, sont plus misérables qu’auparavant. Iis peuvent, il est vrai, se marier à, leur guise ; ils ont la libre disposition de leur personne ; ils ne sont plus passibles du fouet (pie pouvait leur administrer le seigneur selon son bon plaisir ; mais ce sont là les seuls avantages de leur situation.

brique où elle était allée s’entendre avec Zobolewsky et Matcha, elle rencontra inopinément Stackelberg qui promenait sentimentalement sa rêverie amoureuse dans le

parc anglais. ^ '

Le temps avait une suavité et une fraîcheur vivifiante. Les vapeurs matinales, se raréfiant, s’élevaient au-dessus des arbres, comme attirées par le soleil vainqueur. 11 s’échappait de la terre encore humide, en travail de sève, des parfums irritants.

Dans toutes les contrées où les hivers sont longs et rigoureux, le printemps éclate tout à coup avec une vigueur, une impulsion qui se communiquent à l’homme comme à tous les végétaux, comme à tous les êtres. Le sol, subitement réchauffé, dégage d’électriques effluves ; et les jeunes pousses des arbres exhalent des senteurs âcres qui enivrent. A la vue de cette verdure pressée de s’épanouir, on ressent une hâte de vivre, un véhément besoin d’aimer. Les oiseaux chantent d’une voix plus alerte, plus joyeuse; les rivières si longtemps arrêtées semblent courir plus rapides. Les jours sont indiciblement beaux, brillants et magnifiques.

Vassili Stackelberg subissait l’impression de cette belle matinée de printemps. Il était amoureux jusqu’à la passion. 11 résolut de se déclarer le jour même.

— Gomment! si matin! s’écria-t-il. D’où venez-vous donc, Wânda Petrowna?

— De visiter une pauvre femme malade, répondit Wanda.

Stackeloerg se confondit en admiration pour cette œuvre de charité.

— Cette action n’a rien d’admirable; elle n’est que juste. Ne devons-nous pas nous faire pardonner notre richesse? Et puis, ajouta-t-elle en riant, vous savez bien que je suis socialiste.

Elle plaisantait constamment sur son socialisme, sur les soupçons dont elle avait été l’objet de la part de la police de Pétersbourg.

— Socialiste, vous, l'élégance, la beauté, la distinction personnifiées ! Les socialistes doivent tous etre coulés dans le même moule : laids, vulgaires, hargneux.

— Qu'en savez-vous? repartit Wanda. Depuis que vous êtes ici, il y aura bientôt deux mois, en avez-vous déjà rencontré?

Non. Mais ce n’est pas étonnant, ils se cachent de

moi.

— Eh bienl moi, j’en ai vu, dit Wanda.

— Quand?

— Ce matin même.

— Mais alors, il y en a donc ?

— Gomment, s’il y en a! Vous en doutez encore?

— J’y crois, parce que tout le monde en parle, parce que tous les chefs de police auxquels je m’adresse m’assurent qu’ils pullulent.

— Voilà, reprit Wanda, où est l’exagération. Ils ne pullulent pas. Mais il y a bien par-ci par-là quelques toqués. . .

— C’est qu’il y a tant de toqués en Russie ! interrompit Stackelberg. Si j’étais à la place des juges, au lieu d’envoyer en Sibérie ces malheureux, auxquels il manque un sens, le sens commun, je les ferais enfermer dans des maisons de fous. Mais laissons cela. J’avais... j’aurais à vous entretenir, Wanda Petrowna, de choses plus graves.

— En vérité! vous excitez vivement ma curiosité. Malheureusement une pauvre femme attend un remède que je lui ai promis. Permettez donc que je vous quitte en hâte.

— Laissez-moi vous accompagner, insista Vassili; je serais si heureux d’être de moitié dans votre bonne œuvre.

— Non, vous me feriez perdre du temps, et cela presse. Une autre fois !

— Une autre fois, vous me le promettez?

— Adieu ! adieu! à tantôt.

Elle lui fit un signe gracieux de la main, et Stackel-

berg, pouf la vingtième fois, fut contraint de refouler l’aveu qui allait sortir de ses lèvres.

— Quelle étrange fille ! murmura-t-il! Quel .abandon et ert même temps quelle réserve! Quelle coquetterie et quelle haute vertu! M’aiine-t-elle? Parfois je suis tenté de le croire. Son regard a tantôt des audaces et des profondeurs qui m’épouvantent, tantôt des langueurs veloutées qui me font perdre la raison.

Il marcha assez longtemps, se promenant au hasard, sans savoir où le portaient ses pas.

Il rêvait, cherchant dans ses souvenirs toutes les marques d’intérêt que lui avait données Wanda.

A quoi attribuer son accueil aimable? Evidemment, c’est qu’elle le reconnaissait comme un homme supérieur, destiné à un grand avenir. Mais alors, si elle l’estimait et l’aimait, pourquoi semblait-elle éviter une explication? Sans doute, elle hésitait et voulait être sûre de son amour. Il saurait l’en convaincre; et appuyé par le prince, il ne doutait pas d’être prochainement agréé comme fiancé.

Tout à coup, au détour d’une allée* il se trouva en face du chalet de Wanda ; et ce qu’il vit le cloua sur place. De terribles éclairs jaillirent de sa prunelle ordinairement terne et pâle. Il venait d’apercevoir Raymond sortant du chalet; et dans le regard et la physionomie de l’ingénieur, il crut surprendre une lueur révélatrice. Le Français avait l’air d’un homme parfaitement heureux.

Plusieurs fois déjà, il avait conçu quelque soupçon. En effet, d’où venait l’intérêt que Wanda lui portait? Elle le traitait avec une extrême bonté. Souvent elle prenait son bras ; et il avait même surpris quelquefois entre eux des signes d’intelligence. Sans doute, ce n’était pas un parti pour la princesse Kryloff ; mais les femmes ont, en matière de sentiment, de telles bizarreries, pensait-il, et Wanda est si excentrique! Mais quoi! ne me témoignerait-elle un certain intérêt qu’afin de dissimuler son amour pour un autre ?

Cette réflexion lui fit monter au visage une bouffée de sang. Ses yeux virent rouge, ses tempes sifflèrent.

Il serait joué, lui, le prince Yassili Antonovitch Stackelberg! Soudain un effroyable tumulte se fit dans son esprit. Mais dominant aussitôt son trouble, il aborda résolument Raymond.

— Ah ! ah ! vous rendez à la princesse des visites aussi matinales! dit-il d’un ton gouailleur.

Quoi qu’il fît pour prendre un ton dégagé, sa bouche grimaçante et sa voix fausse trahissaient son dépit.

— Une visite d’affaires, mon cher prince, répondit Raymond.

— Tous êtes bien heureux que des affaires vous appellent si matin chez une jolie femme! Mais ces diables de Français sont si intrigants.

— Intrigants ! repartit Raymond en le toisant.

— Entreprenants ! ai- je voulu dire.

— Il n’y a ni intrigue ni entreprise d’aucune sorte dans ce qui m’a conduit chez la princesse. Elle vient de me remettre une somme d’argent pour un de mes terrassiers qui a failli être tué dans un éboulement. Comme il est très dangereusement blessé, il ne pourra travailler de longtemps. Or, il a une femme et cinq enfants dans la plus grande misère.

— Je conçois la bienveillance de la princesse; mais cela ne m empeche pas de trouver que cet événement, fort malheureux pour ce pauvre diable, soit heureux pour vous, puisqu’il vous ouvre si matin la porte de ce chalet. Mais, dites-moi, monsieur Ghabert, le commissaire de police du district m’a dit hier que parmi vos terrassiers se trouvait un grand nombre de socialistes ; toutefois, il n’a pu m’en désigner nn seul. Qu’en pensez- vous? Auriezvous entendu dire...

— * Je ne fais pas partie de la police, interrompit sèchement Raymond. Au reste, les mujicks sont très défiants, très circonspects ; et surtout ils ne se vendent pas entre eux. Il y a coin me une ligue tacite entre tous ces opprimés.

— Ah! ah! monsieur Chabert, vous regardez les paysans russes comme des opprimés? Vos paysans sont donc beaucoup plus libres et heureux que les nôtres?

.• — Beaucoup plus, non ; mais le peuple français, quelque ignorant qu’il soit encore, a certainement atteint un degré de civilisation plus élevé que celui de la nation

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— Serait-ce votre république hétérogène et hétéroclite que vous: regardez' comme un degré de civilisation supérieur? Il n!y a pas si longtemps, monsieur Chabert, que vous possédiez un gouvernement aussi autocratique que le nôtre. Napoléon III était-il plus libéral qu’ Alexandre ? Mais, vous autres Français, vous vous placez volontiers à la tête de la civilisation, sans vous apercevoir que votre mobilité, votre inconséquence, je n'ose dire votre suffisance, vous font passer, aux yeux des autres nations, pour un peuple de pantins, c’est-à-dire le moins propre à dénuée au progrès une impulsion logique et durable.

, — Vassili Antonowitch, répliqua Raymond avec hauteur, je n’admets pas qu’en m’a présence on traite ainsi la nation à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir.

— J’avoue que l’expression n’est pas précisément parlementaire et, pour vous obliger, je la retire volontiers, répliqua Stackelberg avec un sourire sarcastique.

— Je ne suis pas aussi chauvin que vous le pourriez croire, reprit Raymond en s’animant. Je reconnais très bien les travers de notre caractère national; mais je rends également justice à ses éminentes qualités, à la prépondérance que le peuple français a toujours su prendre dans toutes les questions scientifiques, politiques et sociales, sociales surtout. Il y a dans le caractère français une compréhension primesautière, un enthousiasme...

— L’enthousiasme, la compréhension primesautière, interrompit ironiquement Yassili, tout cela constitue la légèreté qui, en effet, est inhérente au caractère français.

LES VIERGES RUSSES. 34ÿ

— La prudence alliée à la ruse constitue la fourberie, qui est le caractère essentiel de la race germanique, répliqua Chabert avec un ton de défi.

Stackelberg comprit que, s’il poussait plus loin la plaisanterie, Chabert était homme à le provoquer en duel; et comme il plaçait sa précieuse vie fort au-dessus de la vie de M. Chabert, il battit en retraite.

— Je ne prends pas cela pour moi, monsieur, car je suis Russe. Comme on reconnaît bien, ajouta-t-il d’un ton mielleux, cet esprit chevaleresque...

— Qui constitue, n’est-ce pas? la légèreté française, fit Chabert, toujours menaçant.

— Légèreté, le mot n’est peut-être pas exact, j’en conviens. Je ne saisis pas toutes les nuances de votre langue, que je parle en vrai Teuton. Au lieu de légèreté, disons, si vous le voulez, instabilité.

— Non, générosité, insista Raymond.

— Générosité, puisque vous le voulez, monsieur Chabert.

Raymond aussitôt salua et s’éloigna.

Ce paltoquet me paiera son impertinence, pensa Stackelberg. Au surplus, je suis jaloux de lui. Wanda l’accueille avec trop d’égards. Qu’est-ce qu’il est? D’où vient -il? Il n’a pas même la particule ; et il ose se mesurer avec moi, me répondre sur ce ton de familiarité, de provocation même... Ce doit être un socialiste... Mais s’il ne se sentait appuyé, aimé peut-être, oserait-il prendre chez le prince ce ton arrogant? Aujourd’hui même j’en aurai le cœur net.

XX XVlll

déclaration d’amour

Wanda avait compris que le moment physiologique était venu pour Stackelberg de se déclarer. Elle l’avait

deviné dans le trouble de ses yeux, dans le tremblement de sa voix, dans son empressement à lui plaire. L’insistance qu’il mettait à demander ou à chercher un entretien, effrayait la princesse. Elle sentait que du jour où elle repousserait son amour, il deviendrait pour elle, comme pour les socialistes, un dangereux ennemi. Elle retardait donc cet aveu autant que possible, évitant avec soin les occasions de se trouver avec lui.

Il ne put la rejoindre de toute la journée ; mais le soir, après le dîner, malgré la réunion nombreuse, il s’approcha d’elle.

— Je vous ai cherchée toute l’après-midi, dit-il.

— Ah ! c’est vrai ! Vous avez à me parler?

— Oui ; et je sollicite de vous un entretien sérieux.

— Mais alors, c'est un rendez-vous que vous me demandez?

— Positivement.

— C’est très grave, cela. J’ai beau être majeure, un peu indépendante dans mes allures, cependant je n’accorde pas de rendez-vous aux jeunes gens, surtout à ceux qui ont quelque... prétention sur mon cœur.

— Gomment ! vous auriez deviné ?

— Ce n’est pas très difficile.

— Que...

— Que vous voulez me faire une déclaration.

— - Eh bien! me permettez- vous de vous la faire?

— D'abord quelle opinion avez-vous de moi?

— Un cœur aussi épris que le mien ne peut avoir de Vous que la meilleure opinion. Ce matin même j’ai vu M. Chabert sortir de votre chalet; et cependant aucun soupçon désobligeant pour mon idole n'est venu même effleurer ma pensée.

— Merci, Yassili Àntonovitch, merci 1

— Puis-je alors prétendre au même bonheur que M. Chabert, c'est-à-dire à la faveur d’un entretien?

— Puisque vous m’en avez dit l’objet, à quoi bon cet entretien?

— J’ai encore tant à dire !

— Eh. bien! parlez.

— Non, je veux vous voir seul à seule pendant quelques instants.

— Maintenant que je connais vos sentiments, ce rendez-vous me semble plus impossible encore.

Il la regardait, cherchant à pénétrer ses pensées secrètes.

Afin de ne pas laisser voir la répulsion que lui causait ce cauteleux personnage, Wanda baissa les yeux.

Il prit ce mouvement des paupières pour le pudique embarras de la femme qui aime, et qui craint de laisser deviner son amour.

Gomme elle se taisait, il se rapprocha d’elle, l’enveloppa d’un regard langoureux, presque lascif.

Wanda sentit ce regard; elle en tressaillit d’horreur.

— De grâce ? supplia-t-il.

— Non, répondit-elle. x

— Pourquoi?

— J’ai peur de vous.

— Peur de moil reprit-il avec fatuité. Et cependant vous n’avez pas peur de M. Chabert.

— Oh! M. Chabert, c’est bien différent.

— Comment cela?

— Il n’a aucune prétention sur mon cœur.

— Qu’en savez-vous ?

— Une femme sait toujours cela.

— Ainsi vous lisez au fond des cœurs...

— Que voyez-vous dans le mien ?

— Je ne veux pas le dire.

— Eh bien ! permettez-moi de le dire moi-même.

— Pas davantage.

— Parce que ?

— Parce que l’amour m’effraie.

— Ah! chère Wanda, l’amour est le seul bonheur qui vaille la peine de vivre !

— Alors c’est que vous n’aimez pas beaucoup.

— Expliquez cela, je vous prie.

— J’ai toujours entendu dire, repartit la princesse, qu’un amour véhément fait horriblement souffrir.

— Mais c’est une souffrance qu’on aime, dont on ne veut pas guérir. Croyez-vous que je ne souffre pas, devant votre indifférence, votre froideur? Wanda, je vous aime éperdument, dit-il d’une voix sourde.

— Eperdument ? répliqua-t-elle, en attachant sur lui son magique regard. De quelle manière?

— Avec tendresse, passion, adoration.

— Donneriez-vous aussi votre vie pour me faire plaisir?

— Cent fois.

— C’est quatre-vingt-dix-neuf fois de trop. Vous, un homme posé, raisonnable, un futur diplomate, c’est ainsi que vous jetez votre vie l Je n’en crois rien.

— Mettez-moi à l’épreuve.

— J’y songerai.

— Oh ! tout de suite, je vous en conjure !

— Eh bien ! faites des excuses à M. Chabert que vous avez offensé ce matin dans son patriotisme.

— AM. Chabert, un communard, un socialiste ? Car moi aussi, j’ai vu un socialiste. Tout ce que je puis faire pour vous, Wanda Petrowna, puisqu’il est votre ami, c’est de ne pas le dénoncer à la 3e section.

En entendant cette accusation, Wanda avait pâli, et Stackelberg, qui l’observait, remarqua cette pâleur subite.

De son côté , Wanda fut épouvantée de son regard soupçonneux. Il fallait payer d’audace.

— ^ M. Chabert, socialiste? dit-elle en riant. Si vous pouvez m’en apporter les preuves, je vous le livre pieds et poings liés. Mais si vous n’en découvrez aucune, jurezmoi que vous lui ferez des excuses.

— A une condition, c’est que vous m’accorderez l’entretien demandé.

— Toujours ? Une telle insistance pique de plus en plus ma curiosité.

— Alors, puis-je espérer?

Espérez. Cela ne fait de mal à personne, fit Wanda

avec un divin sourire.

— Vous êtes une infernale coquette, dit Stackelberg. U y a des moments où j'ai envie de vous tuer.

— Prenez garde, cher prince, vous allez me faire rire. Je ne vous vois pas poignardant une femme par amour.

— Cependant, j’ai des passions véhémentes, je vous assure.

— Oui, certaines passions.

Lesquelles voulez-vous dire ?

— L’ambition, par exemple.

— Merci !

— Voyons, nJêtes-vous pas ambitieux?

— Ambitieux pour vous, Wanda, pour vous seule. Je voudrais faire de vous la femme la plus puissante de l’empire.

— Mais alors ça se corse. — Elle prononça ces mots en français. — Car voilà qui frise tout simplement la demande en mariage.

— Avez-vous pu supposer, Wanda Petrowna, répliqua vivement Stackelberg, que je vous parlais de mon amour sans avoir l’intention de demander votre main?

— C’est que je songe si peu à me marier, que l’idée ne me vient même pas que d’autres puissent y penser!

— Vous ne songez pas au mariage?

— Ma foi non !

; — A votre âge !

— J’y ai songé; mais je n’y songe plus.

— Voilà une révélation. À qui avez-vous pensé à unir votre sort?

— Votre question est passablement indiscrèle.

— Je suis jaloux, même du passé.

— Celte jalousie rétrospective me promettrait beaucoup de bonheur, si...

— Achevez.

— Si je vous accordais ce que vous demandez.

— Pourquoi ne voulez- vous pas vous marier ?

Wanda parut un instant songeuse. Elle sourit; puis se

levant tout à coup :

— Vous êtes trop curieux, Vassili Antonoivitch.

Et elle le quitta brusquement; mais aussitôt, comme si elle se repentait de ce mouvement, elle se retourna, et lui adressa un regard qui parut l’ensorceler.

Or, de toute la nuit, Staekelberg ne put dormir. Il se répétait toutes les paroles de Wanda, cherchant à les expliquer. Elle m’a refusé le rendez-vous que je lui demandais, elle m'a traité d’ambitieux î Oui, mais avec quel sourire elle me parlait, et quel regard elle m’a jeté en me quittant ! Elle est si bizarre, si audacieuse, et en même temps si réservée, si féminine parfois! Il y a de tout chez cette femme-là. Comme elle doit aimer I Elle ne veut pas que je lui parle à elle-même. Cela l’embarrasse peut-être. 11 vaut mieux, en effet, que je m’adresse au prince d’abord, et que je m’en fasse un allié.

Mais cette résolution ne parvint pas à calmer sa fièvre. Malgré lui, il pensait à Raymond, à son attitude de la veille, à ses airs de défi ; ét puis il songeait à sa propre lâcheté; et Wanda savait cela. Peut-être le méprisaitelle, tandis qu’elle admirait le courage de Raymond. Quelle haine ce Français lui inspirait!

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