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LA DEMANDE EN MARIAGE

L’amoureux Vassili se leva avec la fièvre. C’était la première fois qu’il se sentait le cœur aussi sérieusement atteint. Pourquoi hésiter plus longtemps à demander la main de la princesse?

Le prince Kryloff lui témoignait beaucoup d’amitié. Il semblait même l’encourager. Il devait désirer celte union qui était aussi le mariage de deux grandes fortunes.

Tout en s’habillant et en songeant, Vassili s’approcha de la fenêtre. Un tableau renversant frappa ses yeux. Dans la grande avenue du parc deux silhouettes se détachaient : c’était Wanda qui se promenait au bras de Raymond.

lien éprouva comme un étourdissement; sa jalousie en devint plus violente. Il n’eut qu’une idée : surprendre leur conversation, savoir entin de quelle nature était leur intimité.

Il descendit.

Raymond disait à Wanda :

— Ils sont arrivés à Krylow.

— Tous les trois? Depuis quand? questionna vivement

la princesse.

— Depuis hier au soir.

Vous les avez vus?

— Oui, j’ai passé avec eux une partie de la nuit.

— Qu’ont-ils résolu?

— Fédéroff est d’avis qu’il ne faut rien tenter avant d’avoir vu Kieff, avant de s’être assuré du concours des étudiants, des ouvriers; pas avant de savoir si Moscou et Pétersbourg sont en mesure de faire un mouvement simultané.

— Michel est sage. Il faut l’écouter. Et ma mère? Donnez-moi des nouvelles de ma mère.

— Le docteur a voulu qu’elle restât à Ekaterinoslaw; car elle est un peu souffrante.

— Pas sérieusement? s’écria Wanda inquiète.

— Non, sans doute. Mais pour le cas où il y aurait soulèvement, Fédéroff a jugé prudent de la laisser là-bas.

— Alors, quand la verrai-je?

— Bientôt, probablement. Elle a dit au docteur qu’elle le rejoindrait au premier signal, et peut-être plus tôt.

— Eh bien! nous partirons avec eux; qu’en pensezvous? dit Wanda.

— Mais comment légitimerez-vous votre absence?

— Je ne la légitimerai pas. Je partirai, voilà tout.

— Avez-vous bien réfléchi ?

— Oui, c’est, vous le savez, un parti arrêté depuis longtemps, un désir ardent, auquel j’ai renoncé jusqu’ici pour me conformer à des avis supérieurs ; mais demain, après-demain, ma situation chez mon père deviendra impossible. Le prince Stackelberg est amoureux de moi.

— Je m’en doutais, fit Raymond avec de i’émotion dans la voix.

— J’ai évité aussi longtemps que je l’ai pu une explication; mais hier il s'est déclaré; il va demander ma main à mon père, qui la lui accordera. Ce seront alors des scènes effroyables ; car mon père voudra savoir pourquoi je refuse ce parti, qui semble lui convenir sous tous les rapports. L’enquêteur, furieux lui-même, cherchera peut-être à se venger. Il est jaloux de vous ; et il vous soupçonne d’être socialiste. Vous allez être l’objet d’une surveillance spéciale. Enfin, s’il y avait soulèvement, je ne pourrais prendre parti contre mon père. Ne vaut-il donc pas mieux que je m’éloigne? D’ailleurs je souffre de mon inaction.

— De votre inaction ! se récria Raymond. Si tous les socialistes agissaient autant que vous, il y a longtemps que la cause démocratique aurait triomphé en Russie.

— Il y a mieux à faire.. Je sens en moi le feu sacré.

Je connais votre rêve, chère amie. Je n’y fais pas

d’objection, pourvu que vous me permettiez de vous suivre et de partager tous vos dangers.

En ce moment, Wanda aperçut Stackelberg qui les observait à quelque distance.

— Voilà l’enquêteur, dit-elle. Tenons-nous sur nos gardes. Jusqu’à présent j’ai réussi à lui persuader qu’il n’y avait que fort peu de socialistes dans le pays. Cependant, depuis hier, il a l’esprit en éveil, à votre sujet particulièrement. Sa jalousie pourrait le mettre sur la voie; soyons prudents. Demain mon père attend une très nombreuse société. Peut-être nous serait-il facile

de partir ensemble sans être remarqués. Au surplus, il faut d’abord que nous nous concertions avec nos amis. Dites-leur que je serai à la papeterie cette nuit, à minuit. Et venez me prendre ce soir, à onze heures, avec un

droschky. . ,,, ... ,

Au lieu de lui donner la main comme d habitude, elle

se borna à saluer Raymond à peu près comme on salue

un subalterne. .

Cependant Stackelberg, mordu par la jalousie la plus

aiguë, la plus âpre, les observait.

Sa première pensée, en les apercevant de sa fenêtre, avait été de contourner les massifs d’arbres et d’arriver jusqu’à portée de leurs voix sans être vu. Mais il remarqua bientôt qu’ils marchaient constamment dans un espace tout à fait découvert, en évitant les arbres. N’étaitce pas un indice qu’ils parlaient de choses secrètes ?

Il prit donc le parti d’aller résolument à leur rencontre. v

D’après leur attitude, leurs regards, il saurait deviner

s’il y avait entre eux entente amoureuse.

Mais Wanda le prévint ; et au lieu de paraître interdite de son apparition subite, elle l’aborda de 1 air le plus naturel.

Bonjour, monsieur l’enquêteur! Comment se fait-u,

vous si matinal, que nous ne vous ayons pas encore aperçu ce matin ?

— C’est que je me lève seulement; j’étais un peu soutfrant.

— Mais, pendant que vous dormez, les socialistes ont le temps de prendre leurs ébats.

— En effet, dit-il, en lançant à Raymond, qui s’éloignait, un regard en dessous, depuis hier, d’après certains indices, je commence à croire à leur existence.

Wanda et Vassili marchèrent pendant quelques instants côte à côte, parlant de choses insignifiantes.

Wanda s’attendait à ce qu’il reprendrait la conversation de la veille. Elle se tenait sur la défensive.

L'Allemand semblait fort ému. Elle-même était un peu embarrassée. Il prit cet embarras pour de l’émotion. Dans son regard un peu anxieux, il crut lire le trouble de l’amour.

Et tout à coup, au lieu de la déclaration que redoutait Wanda, comme s’il prenait une résolution énergique, il la quitta sans lui donner d’explications de ce brusque mouve nient, se dirigea vers le château, monta dans l’appartement du prince Krylotf, et lui demanda, presque à brûle-pourpoint, la main de sa fille.

Comment ce futur diplomate se laissait-il ainsi aveugler par l'amour-propre et la passion? Comment ne der Inait-il pas l’indifférence, la répulsion même qu’il inspirait à Wanda?

Ce prince Kryloff montra une vive satisfaction de la démarche de Stackelberg.

— Je désire marier ma fille, dit-il; et si elle agrée votre demande, aucun choix ne peut me rendre plus heureux. Vous êtes-vous assuré de son acquiescement? Car elle ne se mariera pas pour me faire plaisir. Il me semble toutefois que vous ne lui êtes pas indifférent; et son désir très cordial de vous compter parmi nos hôtes et de vous voir prendre ici votre quartier principal, m’a donné à penser qu’elle voulait vous connaître. Si vous ne lui étiez pas sympathique, elle l’eût laissé voir; car elle ne dissimulé jamais ses sentiments.

— J’aime à le croire, repartit Stackelberg. Cependant, ce n’est pas sans hésitation que je me suis déterminé à vous adresser ma demande; tantôt elle m’encourage, tantôt elle me désespère par son air hautain, et cela sans qu?aucune raison ait pu motiver ces changements d’attitude à mon égard.

— Les femmes sont ainsi, cher Vassili Antonowitch. Souvent même, c’est quand elles nous montrent le plus de hauteur qu’elles sont le plus près de céder à l’amour. L’orgueil féminin a souvent des susceptibilités qu’on taxe de caprices. Mais quand on connaît les femmes...

— Wanda ne ressemble à aucune autre femme, dit Vassili ; c'est un sphinx.

— Eri effet, elle a parfois dans le caractère des bizarreries incompréhensibles. Je lui parlerai aujourd’hui même. Comme je ne doute pas de son consentement, la fête de demain sera la fête des fiançailles. Nous annoncerons officiellement votre mariage.

— Le plus tôt possible, je vous en prie, insista Vassili, car je suis absolument et passionnément épris. Aussi vous avouerai-je que je ne vois pas sans quelque appréhension Fmtimité très grande de la princesse avec ce jeune Français.

— Chabert! exclama le prince.

— Lui-même.

— Vous plaisantez, j’imagine. La princesse Krylofi s’abaisser jusqu’à aimer un Chabert! Elle lui témoigne, je n’en disconviens pas, une certaine condescendance ; mais Wanda a trop d’orgueil, trop de dighité pour oublier le respect qu’elle doit à son rang. Raymond Chabert, comme ingénieur, m'a rendu dans mes usines de grands services, que je lui ai très généreusement payés ; et je crois que nous sommes quittes. Wanda, en effet, s’en est engouée, uniquement, je le suppose, parce qu’il est Français, et que les femmes russes ont un faible pour tout ce qui est français. Quant à moi, je lui reconnais, il est vrai, un réel talent dans sa profession ; mais je le trouve comme homme du monde tort insignifiant, il n’a pas même de l'esprit. Or, qu’est-ce qu'un Français sans esprit?

— Sans doute, repartit Vassili ; cependant vous venez de le dire vous-même, la princesse s'en est engouée.

~~ Entendons-nous. Cela ne signifie pas qu’elle en soit éprise. Je les ai souvent observés; et je n'ai rien remarqué qui pût me le faire croire.

JLjüO

pures uuuimG ies maris, repartit Stackelberg en hochant la tête, passent pour de mauvais juges en cette matière.

Rassurez-vous. D’ailleurs, aussitôt que la partie du

3ü0 LES VIERGES RUSSES.

chemin de fer qui traverse ma propriété sera terminée, je donnerai à ce monsieur un congé en bonne forme, attendu que je partage à l’égard des Français et des idées françaises toutes les préventions qu’avait autrefois Nicolas. Les accueillir, les attirer en Russie, ce serait ouvrir les portes à la Révolution.

— Je compte donc sur vous, cher prince, reprit Vassili, et vous prie instamment d’obtenir le plus tôt possible le consentement de la princesse.

— Je vais lui parler à l’instant. D’après ce que je lui ai entendu dire de votre distinction, de votre intelligence, je ne fais aucun doute que vous ne soyez agréé.

— Elle vous aurait quelquefois parlé de moi ?

— Fréquemment. Ainsi, bon espoir.

En effet, Wanda, pour donner le change à son père, avait souvent parlé avec éloge du prince Stackelberg ; et quand il lui avait demandé si, le cas échéant, elle l’accepterait pour mari, elle avait répondu qu’il fallait d’abord, pour qu’elle y pensât, que Stackelberg y pensât luimême.

Le prince ne doutait donc pas de son acquiescement.

Il la trouva seule dans son cabinet de travail, occupée à sa correspondance.

— Eh bien! s’écria-t-il, l’air rayonnant, une bonne et grande nouvelle !

— Quoi donc? fit Wanda surprise.

— Stackelberg s’est enfin prononcé.

— Il croit aux socialistes?

Non, ce ne sont pas les socialistes qui l’empêchent

de dormir.

— U y a donc quelque chose qui trouble son sommeil?

— Oui, c’est toi.

— Gela est flatteur.

— Comme tu reçois cette nouvelle

— Comment faut- il donc la recevoir?

— Au fait, tu es dans ton rôle de femme, mauvais petit sphinx; car c’est ainsi qu’il t’appelle.

— Je reconnais là, en effet, sa littérature ; depuis que le prince Yassili a lu la pièce d’Octavè Feuillet, il persiste à m'appeler le sphinx.

— Tu parais aujourd’hui assez mal disposée à son égard.

— Avec quelque raison. Il a passé la journée d’hier et toute cette matinée à m’espionner. Je croyais qu'il était ici pour surveiller les agissements des socialistes. Pas du tout, c’est moi qu’il épie. J’avais envie tout à l’heure de lui demander s’il était spécialement chargé par la troisième section de faire une enquête sur mes faits et gestes.

— Enfant ! C’est qu’il t’aime.

— Ce n’est pas une raison.

— C'est qu'il est jaloux.

— Le pauvre homme !

— Et il te demande en mariage. Telle est la proposition qu’il m'a chargé de te transmettre. v — J'en suis vraiment désolée.

— Pourquoi?

— Parce que je refuse.

Le prince fit un haut-le-corps, comme s’il recevait un coup en pleine poitrine.

— Comment! tu refuses?

— Sans doute.

— Le meilleur parti de l’empire ! Songe que c'est la première fois qu’une proposition aussi flatteuse nous est adressée. Je t'en prie, ne compromets pas ton avenir par un mouvement de mauvaise humeur.

— Je refuse le prince, non parce que je suis de mauvaise humeur, mais parce que je ne l’aime pas.

— Que tu n’aies pour lui aucune répulsion, cela suffit. Est-il rien de plus sot qu’un mariage de pure inclination ! Sans aller bien loin, vois quelle a été ma vie. J’ai fait un mariage d’inclination, moi ; et je l’ai payé cher.

— Il y a quelqu’un qui Ta payé plus cher encore, repartit Wanda.

3^2 UES 'VIERGES RtJSSES;

— Dé tjüi parles-tu? dit le prince en fronçant le sourcil. Je pârlë d’elle.

11 n’osa pas insister, craignant un nbtivel orage.

— Aujourd’hui, reprit-il, 10 mariage que je te propose réunit toutes les convenances; et mon désir le plus vif seràit qu’il se conclût.

— C’est mon goût surtout qu’il faut consulter, ce me

Se^£ans doüte. Cependant, je veüx te faite observer nue ié ne puis tne désintéresser complètement de ton choix. Nos enfants sont là continuation, la prolongation de notre vie. C’est ton mari, ce seront tes enfants qui hériteront de cette fortuné qhe j’ai conservée avec tant de soins, et que j’espère accroître encore.

— Je méprise l’argent; ..... ,

— C’est là un raisonnement d enfant. L argent, c est la puissance, c’est là liberté; l’argent tient lieu de tout.

— Pas pour moi. , ,, ,

C’est que tu n’en as jamais manque. Mais vois ceux

nui n’en ont pas. Quelle douloureuse existence l Est-il rien de plus horrible que la misère, rien qui soit plus

digne dé notre pitié !

— C’est vous qui dites cela?

— Sans doute. , , .... .

— Qui vous empêche alors d’ alléger lé sort des malheureux qui sont sous Votre dépendance? ^

— Ëii égàtd à l’étendue dit mal, je ne produirais qu’un

bien fort Minime.

— Tous donneriez du Moins üh exemple que d autres

suivraient péut-êtré; .

— Tu es nàïve. Personne hé suivrait Mon exemple, et

je tiie rüxnêrâis én pure perte.

— Cependant, cè serait de l’argent bien place, meme

aü pbitit dé vüë de votre égoïsme.

—Quand tii parles de ces questions, nia chère Wandà, tu M’as toujours l’air dé tomber de la lune. Malgré toute ton intelligence, il est impossible d’être plus candide que toi.

— Plus logique, voulez-vous dire.

Bref! fit le prince, revenons à ce mariage. Tu n’as

pas d’autres projets, je suppose?

— J’ai d’autres projets, repartit Wanda d’un ton

ferme.

Le prince bondit.

— D'autres projets de mariage?

— Oui.

— Et tu ne m'en parles pas?

— Rien ne presse.

— Ne puis-je savoir quel est l’homme auquel tu comptes accorder ta main? Tu n’as donc aucune confiance en moi?

— C'est que... je sais d'avance que vous le repousserez.

— C’est donc up mariage déraisonnable ?

— Au point de vue de vos idées, oui. v

• — Uii mariage d’inclination? s’écria le prince qui craignit de comprendre qu'il s’agissait de Chabert.

— Oui. Et justement vous venéz de me dire que vous n’approuviez pas ces sortes d'unions.

— Cependant, si son rang, sa famille...

— Il n’a aucun rang; et je ne connais pas sa famille.

■ — Et sa fortune?

— Il n’a pas de fortune.

— Alors, c'est de la démence.

Je ne juge pas les gens d'après leur rang* qui est dû au hasard de leur naissance, moins encore d’après leur famille. Je n'estime un homme que pour sa valeur personnelle. J’ai même plus de considération pour une famille roturière que pour une famille riche et princière, attendu que les grandes fortunes et les grandes situations ont presque toutes pour origine les exploits guerriers, qui, à mes yeux, sont des meurtres, et le vol, c’est-à-dire la spoliation et l’exploitation des faibles.

En entendant de tels discours, la colère du prince fut si violente, et l’effort qu'il fit pour la dominer, si intense,

que la sueur coulait sur ses tempes, et que ses ongles crispés s'enfonçaient dans les coussins du sofa.

Il répondit d’une voix tremblante, qu’il voulait rendre calme :

— Ce sont là des utopies qu’on peut admettre à la rigueur quand il ne s'agit pas de mariage ; mais quand on se marie, c est toute une situation sociale qu’on embrasse, non seulement pour soi, mais pour ses enfants. C’est folie de ne chercher dans le mariage que l’amour. L'amour passe, la position reste. Voudrais-tu m’exposer à rougir de toi?

— On ne doit rougir que de ce qui est vil et humiliant. Or, il ny a rien d’humiliant, que je sache, à épouser un homme d’honneur, de talent, d’un grand et noble caractère.

— Est-il du moins Russe ?

— Non, il est Français.

— Chabert I c'est Chabert ! s’écria le prince hors de lui.

Un tel flot de sang lui monta au cerveau que Wanda craignit un instant une congestion. Il était comme fou ; ses yeux sortaient de leurs orbites; la colère paralysait ses lèvres. Il balbutiait.

— Jamais! jamais ! J’aimerais mieux te voir1 morte. J’ai peur de moi! j’ai peur de moi!

11 se dirigea vers la porte.

— Ecoutez, mon père, lui dit Wan •. n faisant un pas vers lui pour le retenir, pas un mot surtout de notre entretien à Chabert, et ne le chassez pas. Il est tout à fait innocent de mes projets. C'est un homme absolument honnete et délicat. Au reste, si vous le congédiiez, mon parti serait bientôt pris.

— • Lequel?

— Je fuirais avec lui.

Le prince resta abasourdi.

*— Tu me quitterais pour suivre cet homme?

— J’y suis résolue.

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11 passa sur ia prunelle du prince des lueurs fauves. Néanmoins, il se contint encore.

— Wanda, dit-il, je te donne deux jours pour réfléchir, non pas au projet Chabert, qui est inadmissible, mais à la demande, que j’agrée, de Yassili Stackelberg. Si tu veux te marier sans mon consentement, et que tu en réfères à Rassemblée de la noblesse, elle refusera certainement le sien (1).

Wanda, impassible, écoutait son père. Un demi-sourire effleurait sa lèvre dédaigneuse.

Elle allait peut-être répondre par une parole de défi, quand elle se souvint d’avoir dit à Chabert de prévenir ses amis, qu’elle irait les voir dans la nuit. Avant de rompre définitivement avec son père, il fallait qu’elle s’entendît avec eux.

Soit! dit-elle, puisque vous voulez bien m’accorder deux jours pour réfléchir à la demande^de monsieur de Stackelberg, je vous obéirai. Après-demain, à cette heure-ci, je vous rendrai réponse.

— Tu me le promets?

— Je vous le promets.

Et tu ne prendras aucune résolution d’ici là sans m’en prévenir?

— Aucune.

— Jure-Ie.

— Je ne jure jamais. Ma parole suffit.

Au reste, il faut maintenant songer à nos invités de demain. As-tu demandé à Ossip (2) si tous les ordres ont été ponctuellement exécutés?

— Pas encore; mais je vais m’en occuper.

(1) 11 y a dans chaque district une assemblée des nobles, laquelle

tf01 2? ,1S Par an* Bans ces réunions, elle élit un maréchal, es délégués de la noblesse, les inspecteurs de police, les maîtres a ecote et les juges de paix. Ces délégués et le maréchal de la nobJesse jugent les questions d’héritage, les accusations d’indignité por ees par un noble contre un autre, les questions de mariage, tous ' rends qui intéressent la noblesse du district.

(2) Joseph.

— Chère fille, dit le prince un peu calmé, presque attendri, n’oublie pas que j’ai placé en toi tout l'orgueil, tout le bonheur de ma vie.

— Rappelez-vous aussi, répliqua Wanda, qu’une condition expresse de mon concours à cette fête, c’est qu’il sera fait une distribution d’argent à tous vos ouvriers des fabriques.

— Oui ; mais en ton nom.

— Je préfère que ce soit au vôtre ; j’ai pour cela de graves raisons.

— Lesquelles?

— Je ne puis vous les dire.

i— Toujours des cachoteries?

— Eh. bien ! c’est parce que vous avez beaucoup à vous faire pardonner ; et il souffle en Russie, croyez-moi, un vent de révolte, contre lequel vous feriez bien de vous prémunir.

— Allons donc! Chimères que tout cela! Voilà quatre mois que Stackelberg parcourt la Russie méridionale et la Russie occidentale, sans avoir seulement découvert trace de complot.

— Sans doute, il n’y a ni complot, ni conspiration, mais, comme je vous le dis, un souffle de révolte qui pourrait éclater prochainement en un formidable ouragan.

— Merci de tes conseils. J’y songerai. Mais pour le moment, je ne veux pas me taxer d’un libéralisme que je n’ai point. Ce serait d’ailleurs m’engager à soutenir un rôle pour lequel je n’ai aucune vocation.

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