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LA SURPRISE

Quand Wanda fut seule, elle resta un instant perplexe et songeuse. Puis elle prit une plume et écrivit :

« Cher Raymond,

«Ainsi que je vous l’ai dit ce matin, jétoqcke à une crise I décisive. Je viens d’avoir une explication orageuse avec

| mon père, qui voudrait me faire épouser le prince allemand.

1 Je ne lui ai pas avoué encore RQtre mariage , Toutefois, S il I me pousse à bout, je suis décidée à le lui révéler, Mais

| alors il faudra que je quitte la maison paternelle; par

| jamais il ne consentira à vous accepter pour gendre. | Sans doute, cette nuit, on nous épiera. Grande prudence.

I® Attendez-moi avec le droschky, non pas derrière le

chalet, mais à la petite porte du parc. Il importe qu on ne

vous voie pas de la journée. »

Pendant tout le reste du jour, Wanda parut fort occupée des détails de la fête, donnant des ordres, les faisant meme

exécuter sous ses yeux. 4 .

1 Elle se montra particulièrement aimable pour Stackel-

! berg, qui en conçut un grand espoir.

1 Le prince Kryloff lui avait dit que Wanda demandait

I deux jours de réflexion. Il n’était pas douteux pour lui

1 que sa résolution ne lui fût favorable. ^

| Il se montra donc tour à tour sémillant, sentimental,

1 coquet même. De temps à autre, Wanda levait sur lui ses ; yeux magiques qui fouillaient le cœur; mais, tout plein

î de son mérite, il ne devinait pas l’ironie et le mépris qui

| étaient au fond de ce regard. ^

Il était onze heures. Le prince Kryloff était couche, il allait s’endormir, plongé dans la plus parfaite quiétude, quand soudain une pensée terrifiante traversa, comme un l éclair, son cerveau.

| L'amabilité de Wanda à l’égard de Stackelberg, 1 -intérêt

| inaccoutumé qu’elle avait apporté aux préparatifs de la

fête, n’étaient-ils pas une feinte? Si elle allait fuir cette nuit avec Chabertl Pourquoi n’avait-on pas vu Chabert à dîner? Au lieu de le rassurer, cette absence le bouleversa. Il se leva sur son séant, chercha à se tranquilliser par

une Toule de considérations, dont l’instant d’après il reconnaissait l’nanité.

Peu à peu, cette pensée, d’abord fugitive, prit une telle acuité qu’il se leva tout à fait, s’habilla et courut jusqu’ à la porte du chalet.

Il faisait une de ces belles nuits russes, si limpides qu’elles ressemblent à des aurores.

Aucune lumière aux fenêtres. Il écoula ; aucun bruit.

Mais où donc étaient les karaoulnays (1)? Il en aperçut un couché à terre, enveloppé jusqu’aux yeux dans sa touloupe. Il le poussa du pied. Aucune réponse. Il se baissa, le secoua ; mais il ne put l’éveiller. On l’avait fait boire sans doute, pour se débarrasser d’un témoin gênant.

Il fit le tour du chalet, et découvrit l’autre karaoulnay couché sur un banc, et qui dormait aussi profondément. Il le frappa violemment. Le garde ouvrit un instant tout grands ses yeux bleu clair et les referma aussitôt. Evidemment, cet homme était ivre aussi.

11 contourna les massifs; puis revint au chalet, chercha à ouvrir la porte, qui résista, et appliqua son oreille contre cette porte. Il régnait un silence, un calme si complet, que ses soupçons s’évanouirent. Rien en effet ne révélait une fuite. Il n’entendait que le chant du rossignol qui perlait ses roulades retentissantes dans le silence de la nuit. Il taxa ses craintes de chimériques, de ridicules même.

Il reprenait le chemin du château, quand soudain un léger bruit, le grincement d’une serrure, le fit se retourner. Il se jeta vivement dans un massif.

Alors il aperçut une ombre, une femme qui sortait du chalet, et qui s’engagea dans une allée sombre.

Il reconnut aussitôt la démarche élégante de Wanda.

Un instant, il resta comme pétrifié, atterré, cloué sur place. Elle marchait vite ; donc on l’attendait; et qui pouvait l’attendre, sinon Chabert?

(1) Gardes de nuit.

S’il l’arrêtait immédiatement, il n’apprendrait rien. Il la suivrait plutôt, afin de savoir où elle allait et de la surprendre avec Raymond.

Mais ses genouxs’entre-choquaient, ses tempes sifflaient, la colère l’aveuglait. D’après la direction qu’elle prenait, il eut bien vite deviné qu’elle se rendait à la petite porte du parc. Au lieu donc de la suivre, il coupa en ligne droite pelouses, bosquets et massifs, afin d’y arriver avant elle.

Là, il attendit. Avec quelles angoisses ! Il entendait de l’autre côté du mur un cheval qui piaffait, et une voix connue qui parlait au trotteur ; c’était celle de Chabert.

Wanda arriva bientôt. Au moment où elle posait la main sur la clef de la porte, le prince, jusqu’alors dissimulé derrière un arbre, s’avança tout à coup et lui saisit le bras.

— Tu ne sortiras pas, dit-il d’une voix sourde.

Wanda, surprise, poussa un cri étouffé.

— Je sortirai, répliqua-t-elle.

— Pour aller où?

Wanda se tut.

— Je sais où tu vas. Tu fuis avec ce Français.

— C’est...

Elle allait dire : c'est mon mari. Elle hésita.

— C’est mon fiancé, fit-elle.

Le prince eut un mouvement de stupeur.

— Ah! vraiment! ricana- t-il. Quand donc se sont faites ces belles fiançailles ?

— Nous avons échangé l’anneau (1) devant témoins ; et vous ne pouvez plus vous opposer à notre mariage.

— C’est ce que nous verrons, repartit le prince d’un ton menaçant. En attendant, je m’oppose absolument à ce que tu franchisses cette porte.

— Je vous en prie, mon père, insista Wanda d’une voix frémissante, laissez-moi sortir. Je ne fuis pas, je vous

(1) En Russie, les fiançailles engagent presque autant que le mariage.

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