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l’assure. Dans deux heures, je serai de retour; mais il faut que je sorte.

— Eh bien! dis-moi où tu vas?

-r- Je vais voir une pauvre femme qui est dangereusement malade. Je lui ai promis des secours, que les apprêts de la lête m’ont empêchée de lui porter cette après-midi.

— Alors, je t’accompagnerai.

— C’est impossible.

!— s Tu vois bien que tu mens. Comment s?appeile cette femme ?

Akoulina Fédéroff.

C’était la sœur du docteur. Elle était malade, en effet. Wanda,dans la journée, avait pensé à l’aller voir pour lui

annoncer l’arrivée de Michel.

— Fédéroff! s’écria le prince. Tu oses prononcer devant moi ce nom exécré.

En cet instant, tout le passé lui réapparut comme une terrifiante vision.

— Malheureuse! malheureuse! répétaitril. Dès demain il ne restera pas un Fédéroff dans mes domaines, quand je devrais... Au reste, je saurai bien si tu dis vrai, si cette femme est réellement malade, et si tu ne sortais que pour aller la voir. Donne-moi la clef de cette porte.

— Non ! dit résolument Wanda.

— Prends garde! Ne me résiste pas.

Le prince tenait à la main une canne, que connaissait Wanda, et dont il se servait fréquemment pour châtier ses domestiques. Elle voyait sa main s’agiter fiévreusement sur la pomme de cette canne. Elle eut peur, non pour elle, mais pour Raymond.

Que voulez-vous faire? questionna- t-elle d’un ton moitié suppliant, moitié menaçant.

— Ouvre cette porte, te dis-je.

— Non ! répéta Wanda, inflexible.

La lune frappait alors le visage de la jeune fille. Cette lumière pâle en accusait les lignes sculpturales. Tn cet

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instant, la ressemblance de Wanda avec sa mère était saisissante.

— - Malédiction 1 s’écria le prince hors de lui. C’est elle, c’est Alexandra, avec son caractère indomptable, satanique.

Il eut envie de broyer sa fille, qui lui rappelait sa •femme.

Il leva la canne pour la frapper.

Mais soudain une main vigoureuse lui saisit le bras.

Le prince se retourna. C’était Raymond qui, ayant entendu cette violente altercation entre Wanda et son père, avait franchi le mur pour venir à son secours.

La colère du prince se tourna instantanément contre

lui*

Par un mouvement d’une énergie sauvage, il dégagea son bras. Il leva sa canne et l’abaissa sur Ghabert.

Mais Raymond, faisant un brusque v écart, évita le coup.

Wanda s’élança entre eux.

— Mon père! cria-t-elle, ne frappez pas. C’est mon mari.

Ce mot foudroya le prince. La stupeur fit place à la colère. Il crut rêver, flaire un cauchemar horrible.

— Ton mari !... ton mari!... Si je le croyais!... Sortez d’ici, monsieur, sortez, vous dis-je, sortez.

Wanda ouvrit vivement la porte, et poussa Raymond dehors.

r— Allez, dit-elle à Raymond, prévenir les Fédéroff de ne pas m’attendre ce soir.

— Fédéroff, Fédéroff ! rugit le prince.

Wanda reprit le chemin du chalet ; son père la suivit.

Ils marchaient côte à côte, en silence ; mais ce silence était plein d’orage. Le prince se soutenait péniblement et chancelait comme un homme ivre.

Wanda commençait à regretter le coup qu’elle venait de lui porter. Bien que sa raison, son sentiment de justice

se révoltassent à chaque instant contre la conduite de son père, cependant, quand elle le voyait souffrir, son cœur s’attendrissait, et il se faisait en elle une lutte douloureuse entre son cœur et sa raison. Mais alors, presque toujours, au moment où l’attendrissement la gagnait, le prince* par ses colères, ses violences, ses sentiments injustes ou cruels à l’égard des malheureux, réveillait en elle la révolte.

—- Voyons, Wanda, dit-il tout à coup d’une voix altérée, j’ai le droit de te demander une explication franche. Tu as simplement voulu m’effrayer, n’est-ce pas ? Ce Chabert n’est pas ton fiancé, et encore moins ton mari ?

Le prince s’arrêta.

— Asseyons-nous, fit-il, car je ne puis me soutenir.

Il s’affaissa sur un banc. Wanda prit place à côté de lui.

— C’est vrai, reprit-il, je suis souvent, envers toi, emporté, injuste même ; mais fais la part de mon caractère aigri par mes malheurs passés. Fais la part aussi de tes bizarreries, de tes allées et venues mystérieuses, qui exaspéreraient le père le plus pacifique. Sois donc indulgente et bonne. Dis-moi que tu ne songes pas à fuir, et surtout que tu ne songes pas à épouser ce Français, ce vil ambitieux, qui sans doute convoite ta fortune plus encore que ton cœur, ce chevalier d’industrie, cet intrigant, ce...

— Assez, mon père, interrompit Wanda en se levant. Je ne puis souffrir qu’en ma présence vous parliez ainsi de Raymond, que j’estime, que j’aime d’une profonde affection, et qui est bien réellement mon mari.

Le prince se dressa, terrible.

Ton mari ! ton mari î Cet homme ! Ah i ri tu disais vrai... Mais non, c’est une plaisanterie. Vous mêles pas mariés?

— Nous sommes mariés.

— Depuis quand?

-- Depuis quatre mois.

, — Où?

~ A Pétersbourg.

— Dans quelle paroisse ?

— Je ne vous le dirai pas.

— Eh bien 1 quand je devrais parcourir les quarante-six paroisses de Pétersbourg, je saurai quel est le pope assez audacieux pour conclure un pareil mariage sans mon consentement. Mais ce mariage, s’il existe, je le ferai casser; et le pope qui a osé enfreindre la loi sera châtié. Vous apprendrez qu’on ne se joue pas de moi impunément.

— Je le sais bien.

— Et cependant tu n’as pas craint de me braver. Qu’estce qui a pu te pousser à me désespérer ainsi?

— Vous voulez le savoir?

— Oui.

— Ecoutez, mon père, dit Wanda. Depuis longtemps, j’essaie de réveiller en vous le sentimentale la justice, car ce sentiment, inné chez tous les hommes, a été complètement oblitéré en vous par le milieu où vous avez vécu, ce milieu d’oppression et de servilisme qui vous fait croire que vous êtes d’une race supérieure aux autres hommes. J'ai voulu, par ce mariage, vous humilier dans votre orgueil, venger ainsi tous ceux que vous avez molestés et opprimés. J’ai voulu venger ma mère, cette noble femme, que vous avez indignement torturée. J’ai voulu venger Michel Fédéroff, ce caractère si noble, cet homme si généreux, que vous avez fait condamner au plus infamant et au plus douloureux des supplices. Mais ce ne sont pas là vos seuls crimes. Vous en commettez chaque jour, sans vous en apercevoir, tant l’injustice vous est habituelle. Vous frappez toujours et impunément les faibles, tandis que personne ne peut vous atteindre. Que de fois j’ai voulu, sans y parvenir, vous arrêter dans cette voie criminelle.

— Criminelle, criminelle ! interrompit violemment le prince.

— N’est-ce pas un crime d’écraser celui qui ne peut se

défendre, d’affamer le pauvre, d’exténuer le travailleur en m lui accordant qu’un salaire dérisoire? Ces crimes, ne les commettez-vous pas chaque jour?

— Elle est socialiste ! socialiste comme sa mère ! fit le prince avec accablement.

— Je suis juste comme elle, répliqua Wanda, et voilà pourquoi j’ai épousé Ghabert. Vous rêviez, n’est-ce pas? un mariage qui flatterait toutes vos vanités, qui accumulerait sur la tête de vos petits-enfants un capital plus énorme. Vous vouliez un seigneur russe, puissant, orgueilleux, imbu de toutes vos idées de domination ; et moi, j’ai voulu un homme pauvre et juste, un homme bon envers les faibles et les malheureux, un Français, c’est-àdire un esprit généreux, libéral ; c’est pourquoi j’ai choisi Raymond Ghabert.

“ Ah! vraiment! reprit Kryloff tremblant de rage devant ces accusations et ces déclarations si nettes. Tu prétends châtier ton père, le corriger peut-être?

T- J’espère, dit Wanda avec calme et fermeté, le faire rentrer en lui-même.

Vraiment! vraiment! répétait le prince hors de lui. Tiens, assez ! je suffoque, tu me rends fou. Rentrons, rentrons tout de suite. Demain, nous reparlerons de tout cela. Non, non, ce mariage n’est pas possible. Tu veux simplement m'effrayer. Autrement, pourquoi ne m’apprendrais-tu qu’aujourd’hui ce mariage que tu prétends conclu depuis quatre mois ? Peut-être veux-tu réellement épouser Ghabert, peut-être vous êtes-vous amusés à échanger un anneau. Mais dans ce moment-Gi, je suis trop ému, j’ai l’esprit trop troublé pour m’entretenir avec toi sur un pareil sujet. Je ne te demande qu’une seule grâce, une seule. Accprde-moi deux jours de répit. Demain, nous réunissons ici deux ou trois cents personnes. Attendons pour parler de cela que la fête soit passée. Pas d’esclandre, je t’en conjure. Si tu savais mieux me prendre, tu ferais de moi ce que tu voudrais; mais à chaque instant tu me heurtes.

— Vous ne faites pas attention, mon père, dans votre égoïsme féroce, que c'est vous qui blessez tous ceux qui vous entourent. Combien d’êtres humains ce jonc que vous tenez à la main, et que tout à l’heure vous avez levé contre Raymond et contre moi, n’a-t-il pas déjà meurtris! Les ouvrières de la papeterie ne vous ont-elles pas envoyé hier une adresse pour vous supplier d’augmenter leur salaire ? Et que leur ayez-vous répondu ? Au lieu de dix kopecks, leur avez-vous dit, je vous donnerai dix coups de fouet.

ttt- Tu n’as pas lu cette adresse, écrite d'un bout à l’autre avec une insolence inouïe. Elles demandaient, non seulement dix kopecks de plus, mais encore une heure de travail de moins. Et je céderais à de pareilles exigences !

— Eh bien ! en seriez-vous ruiné ?

— . Assurément, si je me mettais sur ce pied-là, je le serais bientôt. Jusqu’à présent, cette papeterie m’est onéreuse. Il m’est impossible d’augmenter les salaires. Mais tiens, je prends froid, je grelotte, rentrons. Tu me feras mourir, Wanda. Ah! tant d’ingratitude! N’ai-je pas toujours satisfait le moindre de tes caprices? Et que de sacrifices n’ai-je pas faits pour améliorer le sort de mes ouvriers ! Mais, plus on leur montre d’intérêt, plus ils sont exigeants et rapaces. Je te soumettrai mes livres, et tu verras que, dans certaines de mes usines, les comptes se soldent par des déficit. Ah ! ces ouvriers, quelle crapule 1 quelle vermine !

Et il se répandit en injures grossières contre le peuple en général.

Wanda poussa un soupir.

— Incorrigible! murmurait-elle. Jamais il ne comprendra.

Ils arrivaient au chalet. Avant de la quitter, le prince, une fois encore, la supplia de ne faire aucun esclandre et de lui laisser deux jours de réflexion.

sw En retour, ajouta-t-il, je te promets de faire les réformes qu’ensemble nous jugerons nécessaires.

— Soit ! dit Wanda.

— Quant à ce prétendu mariage, laisse-moi croire que ce n'est pas sérieux, et que tu as simplement voulu m'effrayer. Nous en reparlerons aussi.

Dès qu’elle eut refermé la porte sur elle, le prince s’approcha de l’un des karaoulnays, qui dormait toujours.

Il le poussa rudement du pied. Le garde s’éveilla, et se dressa en sursaut. Il regardait le prince d’un œil hagard.

— Ah! c’est ainsi que tu remplis ton devoir ! Eh bien! je vais te payer comme tu le mérites.

Levant sa canne, il le frappa avec la dernière violence.

Le karaoulnay poussait des cris de douleur.

— Te tairas-tu, fils de chienne !

Et, pour obtenir le silence, le prince lui asséna à travers la face un coup si terrible qu’il l’étendit à terre.

11 assouvissait ainsi sur le paùvre diable la fureur qui bouillonnait en lui depuis une heure.

Il alla ensuite h l’autre karaoulnay, toujours étendu sur son banc, et dormant du lourd sommeil de l’ivresse.

Les coups et les cris recommencèrent. Wanda, de sa fenêtre, vit ces scènes de brutalité.

— Ah! ma chère Katia, dit-elle en se jetant dans les bras de son amie, la mesure est comble !

Et elle lui conta ce qui venait de se passer entre elle et son père.

— Il ne croit pas à mon mariage; mais quand il devra se rendre à l’évidence, il est capable de tuer Raymond et moi aussi peut-être.

— Alors, que décides-tu?

— Je ne sais encore; mais je sens qu'il faut que je prenne promptement une résolution.

— Il le faut, en effet, dit Katia. Assister impassible à de pareils attentats, ce serait de la lâcheté.

— Ecoute-moi, Katia. Je ne t’ai jamais caché aucune de mes pensées, aucun de mes sentiments. J’ai toujours découvert devant toi mon âme comme mon cœur. Sans doute, mon père est à mes yeux mille fois coupable;

mais lorsque je me souviens de quels soins il m a toujours entourée, malgré moi, au moment de frapper le grand coup, de l’atteindre au cœur, je me sens faiblir, j’hésite, je ne le puis pas. Il est mon père,Katia ; et je l’excuse, je dois même l’excuser, bien qu’il résume en lui, je le reconnais, tous les vices de la barbarie et de la civilisation.

— Et tu veux ménager cet homme que tu dis, toi-même, être la personnification de toutes les injustices sociales? Le combattre ouvertement, directement, je ne te conseillerai pas cela. Mais tu dois refuser de donner par ta présence une sorte d’approbation à de telles iniquités. Tu es mariée, d’ailleurs. Tu peux, tu dois même suivre ton mari.

— Eh bien ! repartit Wanda, nos amis sont réunis cette nuit à la papeterie. En partant demain de grand matin, je les y trouverai encore. Padlewsky, je l’espère, sera arrivé. Je ne veux prendre aucun parti avant de les consulter.

— N’as-tu pas déjà à ce sujet l’avis de ta mère?

— C’est vrai. Mais je veux aussi celui de Michel et de nos amis de Pétersbourg. Quant à toi, tu courras dès l’aube chez Akoulina; et tu recommanderas aux Fédéroff de dire, si on les questionne, qu’ils m’attendaient hier.

Le prince avait immédiatement envoyé au chalet deux nouveaux karaoulnays, avec ordre exprès de n’en laisser sortir personne.

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