LE VILLAGE
Dès les premières lueurs du jour, Katia, qui n’avait pu dormir, se leva et, regardant par la fenêtre, aperçut deux nouveaux karaoulnays qui marchaient de long en large devant la maison.
Elle en prévint immédiatement la princesse,
Wanda se leva aussitôt, et appela les gardes de nuit.
«K Mes braves, leur dit-elle, il faut absolument que nous sortions, Katia et moi. Nous serons de retour dans trois heures ; mais il importe que le prince n’en sache rien,
Wanda était adorée de tous ses serviteurs, qu’elle traitait non pas en inférieurs, mais en égaux, Il n’en était aucun qui ne se fût mis au feu pour lui plaire pu pour obéir au moindre de ses ordres.
C’était ce que n’avait pas prévu le prince, qui, lui, n’imposait sa volonté qu’à coups de bâton.
C’est bien, Siatelstwo (1), le prince ne saura rien, dirent-ils en s’inclinant profondément et en baisant avec adoration la main que leur tendait Wanda.
Le prince était allé également dans l’écurie de Wanda, et avait recommandé au cocher de n’atteler sous aucun prétexte, même si la princesse en donnait l’prdre en personne. Mais le cocher, comme les karaoulnays, était absolument dévoué à Wanda, Elle commanda donc d’atteler à son droschky son meilleur trotteur; et le cocher obéit sans hésitation.
Katia et Wanda montèrent dans le droschky. Wanda conduisait elle-même. Le trotteur volait plutôt qu’il ne courait, avec cette rapidité folle des chevaux de V Ukraine, sur la route de Krylow.
À un embranchement du chemin, elle arrêta le droschky. Katia descendit.
— Une heure te suffit, lui dit Wanda, pour aller à Barkeioff voir Àkoulina et me rejoindre à la fabrique. Donc, ne t’arrête pas. Il est très important que tu sois là pour donner ton avis, attendu que nous allons très probablement prendre de grandes résolutions.
Katia s’engagea dans le chemin qui conduisait à Barkeioff ; et le droschky poursuivit sa route vers la pape-
(1) Excellence.
terie que dirigeait Zobolewsky, et où Wanda espérait
trouver encore ses amis réunis.
Katia n’avait pas atteint Barkeloff qu’elle entendit sur la route le bruit d’une voiture qui courait à toute vitesse. Elle se retourna, et aperçut une troïka qui soulevait la poussière delà route. Elle se dissimula aussitôt derrière une haie. La troïka passa devant elle. C était le prince, qui, pensa-t-elle, se rendait, lui aussi, chez les Fédéroff-.
Que faire ? retourner sur ses pas, aller à la papeterie prévenir Wanda? Elle réfléchit qu il valait mieux attendre le retour du prince ; puis aller chez les Fédéroff apprendre d’eux ce qui s’y serait passé, afin d’agir en conséquence.
Au lieu donc de presser le pas, elle marcha lentement, regardant autour d’elle et songeant,
11 était cinq heures du matin environ. Une aurore éclatante répandait ses teintes irisées sur le paysage.
Çà et là, des champs labourés, des cultures de maïs et de houblon. Puis, d’immenses espaces en friche. Intégralement cultivés, tous ces terrains vierges deviendraient les greniers de l’Europe.
L’Ukraine est cependant l’une des régions les plus prospères de la Russie. Les bestiaux y sont magnifiques ; les récoltes, abondantes. Le mujick, généralement si indolent, se montre en Ukraine actif et industrieux.
Aussi le village de Barkeloff, qui n’a pas moins de deux verstes de long, ne présente-t-il point l’aspect désolé et malpropre des villages russes.
En Ukraine, les chaumières se nomment hatas. Au lieu de ces isbas en rondins de sapin étoupées de mousse, semblables à de hautes piles de bois avec un toit dont les chevrons se croisent au sommet en forme d’X, les hatas sont construites en branchages enduits de terre glaise, très proprement badigeonnées en blanc avec une bordure d’ocre. Le paysan ukrainien est si|soigneux de sa demeure, que tous les samedis il renouvelle ce badigeon.
La hata a un rez-de-chaussée et un étage. L’étage, qui forme l’habitation de la famille, est toujours propre, sec et chaud.
Ces blanches maisonnettes sont ornées de fleurs, entourées de jardinets, ombragées de cerisiers et de pommiers.
Le village de l’Ukraine ne peut donc donner aucune idée de la misère et de la malpropreté russes.
Et quel luxe dans cette église dont les dômes et les minarets se détachent sur l’azur du ciel !
Le prince s’arrêta devant la maison du start china (4), qui s’élève dans le voisinage de l’église, et qui, construite en briques, se distingue des autres hatas par un air de maison bourgeoise, et ordonna à son cocher de l’attendre. Il demanda où se trouvait la hata des Fédéroff, et se dirigea aussitôt de ce côté.
Au bruit de la voiture, quelques babas (2) matinales avaient entr 'ouvert leur porte.
— Où donc peut aller le kniaz si matin? se demandaient-elles.
Le startchina leur répondit :
— Chez les Fédéroff.
Et là-dessus, mille commentaires.
Le startchina était allé éveiller ses deux starostas (3).
— Le kniaz, leur dit-il, va revenir dans un instant. Il faut profiter de l’occasion, lui présenter notre requête et lui demander un nouveau délai pour le paiement de notre dette ; car c’est dans quinze jours l’échéance. Nous avons payé hier le percepteur, et il ne nous reste pas un rouble en caisse.
Ce village constituait un mir. Comme dans la plupart des communes russes, les habitants étaient solidaires pour le paiement de l’impôt et la redevance au seigneur.
— Eh bien! opina iJun des starostas, il faut charger le
(1) Maire.
(2) Commères.
(3) Adjoints.
pope de notre réclamation. Lui seul pourra faire entendre
raison au kniaz. ,
Ils allèrent donc frapper à la demeure du pope. G etait l’heure de la messe. Toutes les vieilles babas accouraient. Pieusement agenouillées, elles contemplaient avec adoration les objets dorés, les vierges d’argent et le brillant iconostase, dont la richesse et l’éclat frappaient à la ‘fois* leurs yeux et leur imagination.
Le pope, dans sa foi simple, répondit au startchina :
— Je vais prier le Seigneur et la bonne mère de Dieu de disposer le cœur du kniaz en faveur de votre requête.
Les starostas et le startchina pénétrèrent également dans l’église, attendant le retour du prince.
Lahata des Fédéroff était située dans un pli de terrain, sur la lisière d’un petit bois de bouleaux et de pins clairsemés. .
L’intérieur de la chaumière russe présente ordinairement plutôt l’aspect d’un chenil que d’une habitation humaine. Une couche de' terre battue tient lieu de plancher; un banc circulaire, et quelquefois deux ou trois escabeaux, une table, un poêle, et dans la muraille une niche où sc trouve une image de la Vierge, constituent généralement tout l’ameublement de 1 isba. Pas d armoire, pas de lit. Le dessus du poêle est l’endroit où l’on dort pendant l’hiver. En été, père, mère, enfants s’étendent à terre pêle-mêle; et ce n’est pas seulement la nuit quon voit des familles entières dormir ainsi. Pour le paysan russe , affaibli par une nourriture insuffisante, si malheureux et abruti par l’ivresse, rien ne semble meilleur que le sommeil.
La hata des Fédéroff présentait un aspect tout différent. La construction en était plus soignée. Le pignon était orné d’une dentelure en bois de sapin qui lui donnait l’apparence d’un petit chalet.
À côté de la maison, s’étendait un jardin avec des plates-bandes, dont les semis, qui commençaient à percer, couvraient la terre d’une gaze verte.
LÈS ŸiÈRGÈS MISSES.
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s avança, monta l’étage et frappa rudement à la porte.
Il jeta en entrant un regard autour de lui et fut frappé de 1 aisance qui régnait dans cet intérieur. On y remarquait certains raffinements, un degré de civilisation supérieur à celui qu’on observe chez les paysans russes , La S^sière vaisselle de bois était remplacée par de la mienee et des verres. Deux lits, un bahut, dés coffres révelaieht tju il ÿ avait là des vêtements et du linge. Un beau samovar ën cuivre brillant, quelques ustensiles de cuisiné annonçaient un confort relatif.
Akoulina, livide, la figure étirée par là maladie, était couchee dans 1 lin des litë.
Sa famille l’eritourait.
Assis a son chevet, üh personnage en costume dé voyage semblait observer la malade.
Ce, personnage était faiblement éclairé par une loutchiné accrochée â la muraille, et dont la lumière fumeuse luttait avec le jour pâle.
A là vue dii pririee, il tressaillit.
Le prînbe arrêta üii instant ses yeiix sur lui: mais il lé prit pour un médecin du voisinage.
. “7 La Prit>dèssé n’èst pas venue ici ? demanda-t-il d’ün ton brusque.
- Nbüs ne l’avons pas Vue, Excellence, répondit crains uvement la belle-sœur d’ Akoulina.
, *jfetttrée du Prince, à cette heure matinale, avait produit sur toute cette faitiilîe un effet terrifiant.
— Votre fillë Akdülina est malade? questiônnà-t-ii en-
,^édéroff se borna à désigner le lit où Akoulina était étendue. Sous ses' sourcils blancs, ses yeux sombres lançaient dés flammes.
Vous attendiez hier la princesse?
Personne ne répbhdit.
Ne vous avait-elle pas promis de venir? interrogea de nouveau le prince avéc impatience.
— Là princesse avait promis sans promettre, répondit évasivement le vieillard, qui eut l’intuition soudaine que ces questions faites d’ün ton irrité cachaient un piège.
— La princesse ici? Où est-elle? s’écria Àkoulina qui se souleva sur sdh lit. Elle regardait avec des yeux qui ne voyaient pas.
— Cé n’est pas la princesse, lui répondit sa belle-sœur ; c’est le kniaz.
Alors, la malade se dressa tout à fait sur son séant et, jetant autour d’elle des regards affolés :
— Le kniaz, ici? Michel, sauve-toi, cache-toi.
Et s’adressant aü prince :
— Oh vbus a trompé, Michel n’est pas ici. Que viendrait-il faire? Recevoir le knout?
— Elle a le déliré, dit le vieux Fédérôff. Elle prend le docteur pour Michel.
Cependant le prince regardait fixement V étranger.
Le jotir grandissait. La loutehinë ne jetait plus que des lüeurs rouges, sans éclat.
Soudain, les yeux du prince étincelèrent. Il fit un pas, encore indécis, puis deux ; et s’élançant tout à coup vers le voyageur, il le saisit violemment par le bras et le força à se retourner.
— Michel! c’est lui, c’est bien lui! Cet incendiaire, ce misérable, ici !
Michel le regardait en face aVec un noble courage.
— Je suis venu assister ma sœur à ses derniers moments, dit-il; bar elle est gravement malade.
Mais lé prince n’écoutait rien.
“ Misérable ! misérable ! répétait-il. Oser reparaître ici, sur mes terres !
— Ce village est libre, repartit Michel.
Mais toi, tu ne l’es pas. Tu as été condamné aux mines. Tu feras ta peine.
Toute la famille, éplorée, entourait le prince, lé suppliant de pardonner à Michel.
— Lui pardonner? s’écria-t-il avec colère. Vous vous
moquez de moi. 0 y a une Providence : c’est elle qui l’a ramené ici. Et une justice, je vous rapprendrai.
— Il n'y a rd Providence, ni justice, repartit le vieux Fédéroff, autrement...
— Autrement, quoi? fit le prince, terrible.
— Grâce î grâce ! Excellence, criait la belle-sœur.
— Taisez-vous, dit Michel. A quoi bon vous abaisser devant cet homme?
— Cet homme? riposta le prince hors de lui. C'est moi, insolent, que tu traites ainsi? Je vais t’apprendre la politesse.
Il leva sa canne pour le frapper. Mais d'un mouvement rapide Michel esquiva le coup, et fit voler !a canne contre le buffet, où elle brisa de la vaisselle.
Les enfants, accourus au bruit, criaient. Le prince vociférait. Akoulina était évanouie ; on la crut morte.
— Y ous aurez un crime de plus sur la conscience, dit le vieux Fédéroff, en étendant vers le prince un bras menaçant ; et si à l’instant vous ne faites serment devant la Vierge de laisser Michel gagner la frontière...
— Me menacer ! m’imposer des conditions 1 à moi ! fit le prince avec une hauteur provoquante.
— Si vous ne jurez pas, vous ne sortirez pas d'ici.
— Et qui m’en empêchera?
— Nous! repartit le vieillard avec une effrayante énergie, en se plaçant devant la porte, de manière à barrer le passage.
— Prenez garde, ajouta Ivan, le frère de Michel, nous sommes trois contre un. Votre vie est entre nos mains.
Le prince devint livide, il comprit le danger. Il était à la merci de ces trois hommes, dont deux devaient avoir contre lui une rancune mortelle.
La hata était trop éloignée du village pour qu’il essayât d'appeler du secours.
— Je vous ordonne de me laisser passer, dit-ii cependant.
Le vieux Fédéroff ne bougea pas.
Le prince vit que ces hommes étaient résolus à tout.
Cependant son orgueil ne pouvait plier.
A l'idée de s’abaisser devant eux, il éprouvait comme un vertige. Il s’avança vers le vieillard pour le saisir, le frapper; mais Michel et son frère avaient prévu ce mouvement. Ils l’arrêtèrent .
— Vous osez porter la main sur moi ?
— Ce n’est pas la main que vous avez autrefois osé porter sur nous, mais des lanières qui nous enlevaient les chairs. Alors vous étiez le plus fort ; mais, en cet instant, c'est nous qui avons la force. La loi de la force, n'est-ce pas la seule que vous reconnaissiez? A vous de la subir. A genoux, à genoux, dit le vieillard, superbe, solennel comme un juge, et demandez pardon à Dieu et à vos victimes î
— Vous demander pardon, à vous, manants! s’écria le prince avec un rire strident.
La colère, une de ces colères folles qui le rendaient si terrible, le saisit. Il se rua sur Michel.
Alors Ivan et le vieux Fédéroff s’élancèrent sur lui, et parvinrent à le maintenir.
Ainsi réduit à l’impuissance, il suffoquait. Un tremblement convulsif le secouait. Ses yeux injectés sortaient de leurs orbites.
^ — Jurez que vous ne ferez pas arrêter Michel, reprit le vieux Fédéroff, implacable.
— Je le jure, balbutia le prince, qui éprouvait comme un étourdissement.
— Retenez-le ici, fit Michel, pendant que je fuirai.
Michel alors s’approcha d’Akoulina, lui serra la main
et s’élança dehors.
Il rejoignit Koroleff qui l’attendait avec une télègue dans le bois de bouleaux attenant à l’habitation.
— Vite, à la fabrique, dit-il à Koroleff,
Et les chevaux s’élancèrent avec la rapidité du vent sur la route qui conduisait à la papeterie.
Le prince ne put sortir qu’une demi-heure après la
faite de Michel. Il était fou de rage, de honte; et des idées de vengeance tournoyaient dans sa tête éperdue.
Quand il arriva sur la place de l’église, le pope, le startchina; les deux starostas et les plus anciens de Barkeloff l’attendaient p.our luî présenter leur requête.
L’année avait été mauvaise. On avait acheté des machines coûteuses; on aurait beaucoup de peine déjà à payer l’impôt. Le mir implorait la générosité du kniaz et demandait un an pour s’acquitter.
Mais le prince n’écouta rien. Il entendit vaguement qu’on demandait un délai.
— Pas un jour, pas une heure* répondit-ii. Vous êtes riches, les Fédéroff sont riches. Je ferai tout saisir. Vous n’êtes tous que des socialistes.
— Des socialistes! se récria le pope. Les Fédéroff, c’est possible, Car ils né mettent jamais le pied à l’église; mais tous ceux que vous voyez ici sont des hommes pieux qui aiment Dieu et le czar.
— Les Fédéroff sont socialistes?
— Ils prêchent constamment là révolte contre les nobles et les gens du fisc, dit le pope. Ils sont en con tihùelles relations avec les ouvriers de la fabrique, qui sont des révolutionnaires. À chaque instant, on voit rôder dans celte commune des visages suspects ; et l’on ose même répandre cette odieuse calomnié, que ce sont des amis de la princesse qui tiennent ces discours subversifs* et propagent de mauvais livres*
— Avez- vous vu quelquefois des étrangers? interrompit le prince.
— - j’ai aperçu souvent des ouvriers et des ouvrières de la papeterie se diriger vers la hata des Fédéroff.
Le prince se souvint alors de la demande que lui avaient adressée la veille ses ouvrières.
— C’est cela, c’est" bien cela, dit-il.
Et sans en entendre davantage* il remonta dans son droschky.
-ai Pouvons-nous espérer* Excellence* supplia humble-
ment le startchina, que vous nous attendrez un pf u
— Pas un seul jour, répondit le prince. Empruntez aux juifs.
— Nous sommes déjà si obérés!
Pour toute réponse, le prince exaspéré donna un coup de poing dans le dos du cocher.
— A Krylow, dit-il.
Les trois steppeurs partirent ventre à terre dans la direction du bourg.
H allait prévenir la gendarmerie de la présence de Michel, et requérir deux gendarmes pour l'accompagner à la papeterie.