LA FABRIQUE
Cette fabrique ressemblait à la plupart des fabriques russes.
Le prince, qui apportait tant de luxe, tant de somptuosité même dans ses palais, montrait, au contraire, une grande parcimonie dans l’entretien de ses usines. La papeterie, pendant longtemps improductive, avait été particulièrement négligée. Elle présentait donc, sous ce jour clair, malgré les teintes rosées de l’aurore, un véritable aspect de malpropreté et de désolation. Partout F incurie, la boue, et, sur les murs, une couleur de suie. Des vitres cassées, des portes auxquelles il manquait un battant ; dans la cour, çà et là des caisses brisées, des tombereaux chargés de chiffons, que les aigles (1) n'avaient point encore déchargés. Des feuilles de papier froissées, des loques, des briques éparpillées, traînaient sur ie sol fangeux.
Sur les palissades éventrées, des haillons pendaient.
L’atmosphère était imprégnée d’une odeur fétide, écœurante, Codeur du chiffon en décomposition.
(1) Chiffonniers (on les appelle ainsi en Russie).
Au contraire de nos fabriques françaises, généralement si soignées, la plupart des fabriques russes présentent un aspect misérable.
Grâce à l'appui de Wanda et de Raymond, Zobolewsky était devenu le directeur de cette papeterie, qui, dès lors, était entrée dans une voie prospère. Matcha dirigeait les ateliers de femmes.
Au bruit de la voiture de Wanda, Matcha était accourue pour la recevoir.
— Sont-ils encore là? demanda la princesse.
— Quelques-uns seulement; mais les autres reviendront tout à l’heure. Entrez, entrez, chère Wanda, vous allez voir du nouveau.
— Chabert est ici?
— Oui, et d’autres aussi.
— De Kieff, sans doute?
Matcha souriait malicieusement.
— Vous ne m’avez pas attendue? Chabert a pu vous prévenir assez tôt ?
— Oui.
— Etes-vous nombreux ?
— Vous verrez cela. Venez vite, car les ouvriers vont arriver; et il ne faut pas qu’on vous aperçoive.
Pendant que Zobolewsky remisait la voiture, Matcha faisait monter Wanda par un petit escalier fort malpropre et fort étroit jusqu’au cabinet du directeur.
Là, plusieurs personnages se trouvaient réunis autour d’une table, sur laquelle étaient posés des verres, un samovar et quelques bouteilles de kwass.
Sur un sopha, une femme aux cheveux blancs, mais encore belle, était étendue. Dans ses yeux, fixés sur la porte, se lisaient toutes les anxiétés de l'attente. Dès que Wanda parut, elle se leva, courut à elle, l’enveloppa d’une étreinte passionnée.
— Ma fille ! ma fille ! s’écria-t-elle. Enfin !
Quant à Wanda, le saisissement, l'émotion l'empêchaient de parler.
Elle n’aperçut donc pas tout d’abord les autres assistants. .
— Quelle imprudence ! exclama-t-elle tout à coup. Venir ic !
Je ne vivais pas, répondit la princesse Alexandra,
Le mouvement révolutionnaire me semble imminent. Vous sachant tous en danger, comment pouvais-je rester loin de vous?
Seulement alors Wanda regarda autour d’elle. Elle poussa un cri de surprise et de joie.
Elle venait de reconnaître Litzanoff et Padlewsky, tous deux déguisés, presque méconnaissables.
Litzanoff avait laissé pousser toute sa barbe. Il portait un affreux cafetan verdâtre et une casquette d’ouvrier.
Padlewsky était vêtu en marchand forain.
En voyant entrer Wanda, Litzanoff avait pâli.
— Quoi ! fit-il, vous m’avez reconnu sous cet immonde costume ?
— Je n’en vois que le côté moral, répondit Wanda émue et sérieuse, et je vous trouve superbe. Quant à vous, Padelwsky, vous êtes tout bonnement idéal. Mais comme il doit vous en coûter, monsieur l’aristocrate, de vous travestir ainsi? Et Kaymond, comment n’est-il pas ici?
— Il va venir bientôt, dit Matcha. Il est allé à Krylow retenir une kibitka (t), pour le cas où votre fuite serait résolue.
— Je suis venue demander vos conseils à ce sujet, dit Wanda en regardant Padlewsky.
— Si jusqu’à présent, ma chère Wanda, répondit Padlewsky, nous avons été d’un avis opposé, c’est que votre fuite peut entraîner des conséquences graves pour le parti. Elle aura un retentissement qui provoquera très probablement une recrudescence de surveillance à l’égard des socialistes. Avant de vous la conseiller, il faut que nous soyons certains de toucher au moment décisif où la révolution deviendra possible. En^n, jusqu’à présent,
(1) Télègue couverte.
nous avions espéré que vous amèneriez à nous le prince Staekelberg.
— À nous, cet homme ? repartit Wanda dont les narines se gonflèrent. Mais il ne viendrait à nous que' pour nous trahir. N’y comptez pas, c’est une âme de boue. Tl m’a demandée hier en mariage. Quand il connaîtra mon refus, je n’aurai pas désormais d’ennemi plus implacable. Enfin, Raymond a dû vous raconter ce qui s’est passé cette nuit même avec mon père. La situation est donc tellement tendue qu’il faut qu’elle casse. Je ne cours pas plus de dangers au milieu des socialistes que dans la maison paternelle, où je serai dorénavant exposée aux violences de mon père et étroitement surveillée.
— Wanda, ma fille chérie, s’écria avec épouvante Alexandra, ne reste pas un jour de plus dans la maison de ce tigre. G’est ta mère qui t’en prie, qui te l’ordonne. Souviens-toi de tout ce que j’ai souffert.
En ce moment on entendit des pas dans l’esealier ; et Zobolewsky introduisit Michel et Koroleff.
Michel, encore pâle et bouleversé, leur raconta en quelques mots le terrible drame auquel il venait d’assister.
En écoutant ce récit, le visage d’Alexandra exprimait tour à tour l’indignation et la terreur.
— Michel! Michel! suppliait-elle haletante d’effroi, fuyez tout de suite. S’il vous reprend, vous êtes perdu.
■ — Sans doute, dit Koroleff. Mais en ce moment nous ne pouvons oouger d’ici. G’est ici que nous avons le plus de sécurité. Jamais le prince ne pourra croire que nous nous cachons chez lui. Pendant que les gendarmes battront la campagne, le mieux à faire, à mon avis, est donc de rester tranquillement dans cette fabrique.
Padlewsky approuva ce conseil.
Cependant là princesse ne parut pas satisfaite. Elle montrait, au contraire, une vive agitation.
— Rester là, sous sa griffe - c’est imprudent, c’est imprudent, répétait-elle.
— En tout cas, dit Michel, je ne puis partir que pendant la nuit. De jour, ce serait trop dangereux. En attendant, mon cher Padiewskÿ, donnez-moi des nouvelles de Pétërsbourg et des régions que vous avez parcourues.
— Partout la fermentation est très grande et la propagande très active. La cause de la Révolution gagne du terrain dans 1 "'aristocratie, dans l’administration, dans l’armée, dans la magistrature même. Nous avons à la troisième section des amis sûrs, et qui, à chaque instant, déroutent la police dans ses recherches. Maintenant, d’ailleurs, nous sommes assez riches pour imprimer au mouvement une impulsion plus vaste. J’ai apporté des fonds à nos amis de Kieff qui en manquaient. A Kieff, tout marche à souhait. Trois jeunes femmes du plus haut rang nous sont absolument acquises et se montrent pleines d’ardeur, de conviction, de dévouement. Chaque jour elles gagnent des adeptes à la Révolution.
— Quant à moi, dit Litzanofî, je viens de Karkow. Le nouveau gouverneur y exaspère la population. Pendant la guerre, il était, avec le grade de colonel de Cosaques, l’auxiliaire du prince Tcherkassky dans l’organisation de la Bulgarie. Il employait de tels procédés à l’égard des musulmans qu’il fut dénoncé par les consuls anglais, outrés de sa conduite barbare. Il fut rappelé : mais, au lieu de le destituer comme il le méritait, on lui conféra le grade de général, et on le nomma gouverneur de Karkow. Aujourd’hui, il traite les étudiants et les socialistes comme il traitait les Bulgares.
— Et peut-être avec plus de rigueur encore, ajouta Padlewsky; car sa haine [contre les socialistes se complique d’une haine de famille. C’est le frère de notre illustre et héroïque ami, le prince de Krapotkine.
— Aussi, reprit Litzanoff, l’indignation à Karkow estelle à son comble. Ses rapports au gouvernement sont d’une insigne mauvaise foi. Il attribue aux socialistes les sévices dont se rendent coupables ses Cosaques à l’égard
de nos amis. Il interdit aux étudiants toute réunion, même non politique. Toute fondation de secours mutuels est formellement prohibée ; et, chaque fois que. nos amis tentent de se réunir, on les disperse par des violences qui mettent leur vie en péril. 11 y a trois jours, cinquantedeux étudiants ont été incarcérés sans preuves, sur de simples dénonciations. Et quels supplices ne leur fait-on pas subir dans les prisons ! Aussi l’agitation est grande parmi la jeunesse, qui est résolue à répondre par la violence aux violences de la police. Dans une réunion tenue par les chefs de groupe, ce gouverneur barbare a été condamné à mort. Au reste, le récent procès de Véra Zassoulich a enflammé toutes les imaginations. On pense généralement qu’il faut commencer le mouvement avant le rappel des troupes.
— Eh bien ! dit à son tour Padlewsky, la situation des esprits est la même à Moscou et à Pétersbourg ; et l’organisation du parti a fait des progrès considérables. Depuis l’abandon qu’ont fait de leur fortune quelques-uns d’entre nous, nous pouvons mener largement l’œuvre de propagande. Nous avons partout des imprimeries clandestines; et maintenant la Russie est inondée de nos brochures et de nos journaux. Et vous, demanda-t-il à Michel, quelles nouvelles nous apportez-vous du Sud ?
— Depuis l’émeute d’Odessa et le meurtre deKowalsky, répondit Fédéroff, Odessa est en ébullition. Il en est de même à Kerson et à Ekaterinoslaw. La propagande y est ardente, intrépide, téméraire même; et ce qui me frappe d’admiration, c’estqu’onne compte presque pasde traîtres parmi nous. La population même, malgré l’invitation adressée à tous les sujets bien pensants de l’empire, de dévoiler nos menées souterraines et de confisquer les feuilles prohibées, ne dévoile et ne confisque rien. Personne ne veut rendre ce service à une administration détestée.
— Maintenant, reprit Padlewsky, la question qui m’amène et qu’il importe de résoudre, est celle-ci : un mou-
veinent d’ensemble est -il opportun, et quelle forme devons-nous lui donner?
— Le mouvement est opportun, s’écria Litzanoff. Mais, comme nous ne pouvons nous aligner au grand jour contre ces satrapes et contre leurs régiments de Cosaques, c’est la guerre au couteau qu’il faut leur déclarer.
— Ce n’est pas mon avis, dit Michel.
— Ni le mien, appuya Padlewsky. Les violences nuiront plus à notre cause qu’elles ne la serviront,
— Ce que nous combattons, ajouta Wanda, c’est la force brutale. Si nous nous servons des mêmes armes qu’eux, la victoire restera au plus fort. Il est à craindre que le plus fort ce ne soit pas nous.
— Nous n’avons pas le nombre ; mais nous avons le courage, repartit Koroleff.
— Moi, je crois fermement, reprit Litzanoff, que c’est nous qui l’emporterons. La population, jusque dans ses couches les plus profondes, a rompu sa paix’traditionnelle avec le gouvernement.
— Et j’ajoute, dit Zobolewsky, que non seulement les ouvriers, mais les paysans eux-mêmes viennent à nous. Dans ce district, il n’est pas une bourgade où, le moment venu, nous ne soyons certains de rallier à nous le plus grand nombre.
Cependant Michel Fédéroff hochait la tête d’un air de doute.
— Dans ce district et dans certaines bourgades, opina t-il, c’est possible ; mais pas d’illusion, je vous en conjure. Le paysan russe, en général, est encore trop ignorant ; son intelligence est encore trop voilée pour que des idées abstraites y fassent un chemin aussi rapide. Les paysans sont comme les enfants ; on ne peut leur présenter que des idées concrètes de justice élémentaire, et qui les touchent directement. Attendons donc pour agir qu'ils soient convaincus.
— Souvenez- vous, mes amis, dit à son tour Alexandra, des conseils du maître, de Bakounine, qui est mort dans
nos bras, et qui, jusqu'à son dernier soupir, n’a cessé de nous répéter que la Révolution, pour porter des fruits durables, devait être amenée par la lente infiltration dans les masses ; que le despotisme devait tomber, non par un coup de force, par l'impulsion et le commandement de quelques individus, mais tomber sans effort, comme se détache de l’arbre le fruit mûr.
•— Si nous attendons que tous les pieux mujilîs de la sainte Russie soient enrégimentés sous le drapeau révolutionnaire, ce n’est pas nous qui verrons la révolution, dit Litzanoff.
\ous êtes impatient comme tous les jeunes, repartit Michel. Voyez le chemin parcouru depuis dix ans. Il semble que l’idée révolutionnaire suive dans sa marche une progression géométrique. Avant cinq ans, deux peutêtre, le césarisme tombera de lui-même par impossibilité de vivre,
“ 4- la condition que nous y aiderons beaucoup, répliqua le fougueux Litzanoff. Oui, je suis parmi les impatients. La 'guerre au couteau 1 puisque celle-là seule, jeîe répète, nous est possible. Je dirai même qu’elle est absolument légitime, C’est une question de défense personnelle. On nous attaque, nous nous défendons, Mort donc à tous les policiers!
Je suis de cet avis, approuva Zobolewsky.
— Et moi aussi, ajouta Matcha.
Le bruit d'une voiture, en cet instant, se ht entendre.
Matcha courut à la fenêtre.
~ C’est le prince ! exclama-t-elle effarée, le prince avec deux gendarmes !
Alexandra devint livide.
Où vous cacher, Michel? s’écria-t-elle. On lui aura sans doute indiqué la direction que vous aviez prise.
— - Non, ce n'est pas cela, tranquillisez-vous, dit Wanda. 11 vient probablement parler à Zobolewsky de l’adresse des ouvrières. Vite, Zobolewsky, descendez, afin qu'on ne vienne pas vous chercher ici. Voilà d'ailleurs les ouvriers
LES VIERGES RÜSSEl 39$
qui commencent à se mettre au travail ; et je vois sur la route arriver lés femmes.
Zobolewsky sortit aussitôt; mais il rouvrit la porte.
Tu sais, Matcha, qu’en cas d’alerte vous avez là une sortie sur les magasins.
— Oui, oui, je sais. Vite descendez ; car on va vous appeler.
Depuis dix-sept ans, la princesse Alexandra n’avait vu son mari. Elle s’avança' jusqu’à la fenêtre.
Tenez, regardez, dit-elle, l’œil en feu. C’est lui, toujours lui, l’Àsiate (1) !
Tous s approchaient de la fenêtre; et, quand ils avaient vu, poussaient des exclamations indignées.
— Et nous sommes là, et nous regardons cela tranquillement, s’écria Litzanofï.
Il s'élança vers la porte ; mais Padlewsky et Michel lui barrèrent le passage*
— C’est moi qui irai, fit résolument Wanda.
Y penses-tu ? se récria sa mère. Comment expliquer ta présence ici à pareille heure ?
' Ce serait nous perdre tous, dit Padlewsky, et augmenter la colère du prince contre ces malheureuses femmes.
Voici quel était le spectacle qui soulevait cette indignation.
De chaque côté de la grille, à l’entrée de la cour, se tenait un gendarme ; et à l’intérieur, ie prince avec un fouet (2). Chaque ouvrière qui entrait, passait nécessairement devant lui et recevait un coup de fouet qui lui cinglait ou ie visage ou les épaules.
, ~ Voilà, leur disait-il, comment je traite les socialistes.
Mais, Excellence, nous ne sommes pas socialistes, objectaient quelques-unes d’entre elles.
(1) Asiatique, terme de mépris employé ën Itussie pour désigner un homme barbare.
(2) Historique.
— Il n’y a que des socialistes, répondit-il, pour oser envoyer à leur maître des adresses comme celles que vous avez signées.
— C’est uniquement, Excellence, parce que nous avons des enfants, et que notre salaire ne suffit pas pour les nourrir.
— Jamais, jusqu’à présent, on ne s’est plaint des salaires; et jamais on n’a vu des enfants mourir de faim sur mes domaines. S’il n’y avait parmi vous des criminels pour prêcher la révolte, vous n’auriez pas osé m adresser cette lettre arrogante et mensongère.
Toutes subirent Toutrage ; mais on voyait dans leurs regards la haine et la colère étinceler. Enfin le tour de la dernière arriva. C’était une femme de trente ans environ, maigre, nerveuse, à l’œil indomptable.
— Excellence, dit-elle, j’ai cinq enfants et je suis veuve. Comment avec trente-cinq kopecks par jour, puisje nourrir, loger, habiller cinq enfants et moi-meme?
— En vérité, cela ne me regarde pas, répondit le prince avec dureté. Tenez, voici quelques roubles pour vos enfants.
Il jeta les roubles à terre avec mépris.
— Mais vous serez châtiée comme les autres, ajouta-t-il.
L’ouvrière, au lieu de ramasser les roubles, se campa fièrement devant le prince.
— Je ne suis pas une mendiante, fit-elle, mais une ouvrière. Je veux ce qui m’est dû; et je refuse une aumône.
A ces mots, le prince, furieux, leva son fouet. Mais l’ouvrière saisit ce fouet, et, avec une rage superbe, en frappa le prince. Puis se croisant les bras, intrépide :
— * Maintenant, dit-elle, faites de moi ce qu’il vous plaira. Mais je me suis vengée, j’ai vengé mes sœurs. Si l’on me juge, il faudra vous juger aussi; car il ne vous est pas plus permis qu’à nous de frapper votre semblable.
Ce coup de fouet, ces paroles audacieuses et dignes
jetèrent le prince dans une sorte de démence. 11 saisit cette femme, la jeta à terre, la piétina.
Les deux gendarmes regardaient cette scène, impassibles.
L’ouvrière ne poussait pas un cri, pas une plainte; mais elle continuait à injurier son bourreau.
— Arrêtez-la, garrottez-la. Conduisez-la à Krylow, ordonna le prince aux deux gendarmes.
Zobolewsky voulut s’interposer, présenter une observation.
— Êtes-vous donc aussi socialiste ? demanda le prince en le toisant avec un regard défiant.
Il s’éleva parmi les ouvriers présents à cette scène
comme un sourd murmure.
Un instant auparavant, quand l’ouvrière l’avait frappé, il avait cru surprendre, venant de leur côté, une rumeur approbative.
Evidemment, tous ces ouvriers le haïssaient, tous approuvaient cette femme ; donc tous étaient socialistes.
— C’est bon, dit-il aux gendarmes. Attachez solidement votre prisonnière à la grille. Je désire que vous fassiez sous mes yeux une perquisition dans ia fabrique. Je suis certain d’y découvrir des imprimés socialistes et les preuves d’une conspiration qui s’ourdit chez moi contre moi.
— Je vous assure, Excellence, hasarda Zobolewsky, que vous ne trouverez rien. Je réponds des sentiments de mes ouvriers sur ma tête.
Mais, en parlant ainsi, il ne put réprimer un certain tremblement dans la voix et le prince remarqua son trouble.
— Votre tête alors, dit-il, me semble singulièrement aventurée.
— Excellence, me suspecteriez- vous? St le directeur en jouant la dignité offensée.
— Pas vous personnellement, mais tout le monde.
Marniez, devant, je vous suis ; car je veux assister à cette perquisition.
En ce moment, arrivait un capitaine de gendarmerie suivi de quatre autres gendarmes. Il s’approcha du prince.
— Excellence, il y a des socialistes cachés ici. Un de nos agents nous a prévenus ce matin même qu’ils ont quitté Krylow cette nuit pour se rendre dans votre papeterie. Ce sont des chefs qui voyagent pour coordonner le mouvement révolutionnaire et prendre des mesures d’ensemble. Je suis donc obligé de procéder à une perquisition ; et je vous prie de m’excuser.
Le prince alors, se tournant vers Zobolewsky :
— Que pensez-vous de la déclaration que vient de me faire le capitaine ?
Zobolewsky paya d’audace :
— Je ne demande qu’a m’éclairer moi-même, répondit-il. Et si la fabrique recèle des révolutionnaires, je serai le premier à les livrer* Mais comment seraient-ils entrés sans que je m’en aperçusse? Je cours chercher les clefs qui sont dans mon cabinet, et je vous conduirai partout moi-même. Vous interrogerez les ouvriers. Je vous désignerai ceux qui me semblent les plus disposé» à la révolte.
Il s’engagea aussitôt dans l’escalier qui conduisait à son cabinet*
Le capitaine le rappela. La pensée que Zobolewsky pouvait êtré de connivence avec les chefs socialistes lui vint. Zobolewsky s’entendit appeler; mais au lieu de redescendre, il se précipita dans son cabinet. Matcha avait vu les gendarmes. Les Verres, le samovar et les bouteilles étaient déjà rangés; Litzanoff et Koroleff avaient éloigné la bibliothèque; la porte qui communiquait aux magasins était découverte. Koroleff allait l’ouvrir, quand Zobolewsky l’arrêta :
— Non, dit-il, pas encore. Elle ést masquée de l’autre côté par une simple feuille de papier. Je vâis les conduire d’abord dans les magasins; car ils veulent faire une per-
quisition. Vous n’ouvrirez cette porte que lorsque nous aurons quitté la pièce voisine. Alors, Matcha, tu replaceras la bibliothèque devant la porte , et tu te rendras à l’atelier. Mais surtout, silence ! silence !
Il descendit en hâte. Matcha poussa le verrou.
Quelques instants après, ils entendirent dans l’escalier des pas lourds et des cliquetis d'armes.
3n passant devant le cabinet du directeur :
— Et cette porte-là, qu’est-ce ? demanda le prince, qüi souleva le loquet.
Michel, Wanda et Alexandra reconnurent cette voix terrible. Ils tressaillirent; leurs visages devinrent blêmes.
Tous retinrent leur souffle i
Zobolewsky répondit avec calme :
— Tout à l’heure, Excellence, je vous l'ouvrirai ; mais les magasins d’abord.
Il entra précipitamment dans le magasin contigu à son cabinet; les gendarmes et le prince le suivirent. Ce magasin contenait le papier fabriqué, disposé par rames, dont quelques piles montaient jusqu’au plafond.
— Si ^capitaine le désire, reprit Zobolewsky, j’appeilerai des ouvriers pour remuer tout cela.
Par la disposition même des piles contre le mur, il était aisé de voir que rien ne pouvait être caché derrière.
— Il n’y a pas d’armoires? questionna le capitaine, qui sonda les murs avec la poignée de son sabre.
— Non, non, repartit le prince. Je me souviens qû’il n'y a là aucune armoire.
— Alors, dit Zobolewsky, assez haut pour être entendu par Matcha, nous allons passer dans la pièce voisine, où sont emmagasinés les produits inférieurs* puis, de làj dans le séchoir; puis dans l'atelier des plieuses ; et nous re= viendrons, en faisant le tour, à notre point de départ. Nous visiterons alors mon appartement et celui de mon contremaître.
Dès que Matcha les eut entendus s’éloigner, elle poussa la porte condamnée, qui céda. Tous entrèrent alors dans le magasin.
Gomme Zobolewsky recevait fréquemment dès visites de propagandistes, cette porte avait été disposée ainsi en prévision des surprises de la police.
Matcha referma la porte, replaça la bibliothèque, et, suivant de point en point les instructions de Zobolewsky , descendit à l’atelier.
Après* avoir fait le tour de la fabrique, le prince, ayant à sa suite les gendarmes, se trouva de nouveau en face de la porte qu’il avait cherché à ouvrir une demi-heure auparavant.
Dans son trouble, dans sa précipitation, Zobolewsky n’avait pu tout prévoir. Le prince remarqua que cette porte, qui avait résisté tout à l’heure, s’ouvrait maintenant sans clef; donc, quelques instants auparavant, cette pièce était occupée. Par qui?
Toutefois, il ne fit pas immédiatement part de cette remarque au capitaine ; mais son attention était éveillée.
Le capitaine examinait avec soin les volumes contenus dans cette bibliothèque.
Zobolewsky s’agitait beaucoup. Pour dissimuler son embarras, il ouvrait avec empressement tous les tiroirs. Il ouvrit également aux gendarmes la porte qui communiquait à la chambre de Matcha. Il avait hâte de sortir de ce cabinet.
— ■ Pourquoi la porte de votre cabinet était-elle fermée tout à l’heure ? lui demanda le prince brusquement.
— Ma femme s’habillait sans doute.
Les gendarmes tournaient et retournaient tous les meubles.
Soudain le prince s’écria :
— Vous êtes tous des aveugles. Ne voyez-vous pas ces toiles d’araignée qui traînent sur le parquet ? Cette bibliothèque vient d’être dérangée. Ecartez-la, vous trouverez une issue.
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En même temps, il regardait Zobolewsky dont le visage devint livide.
— Arrêtez cet homme, ordonna-t-il, car il est complice.
A l’instant, deux gendarmes lui mirent la main sur l’épaule, et voulurent l'emmener.
— Non, dit le prince. Garrottez-le , et gardez-le ici à vue; car vous n’êtes que cinq ; et peut-être sont-ils dix.
Puis, s’adressant à Zobolewsky :
— . A présent que tout est découvert, parle, qui est là?
— Personne que je sache, répondit Zobolewsky. A moins qu’en mon absence on n’y ait introduit quelqu’un.
— Tu mens. Tiens, regarde-toi dans ce miroir, tu es pâle comme, un mort.
La bibliothèque était écartée; la porte venait d’être ouverte.
Par un mouvement rapide, Zobolewsky tira de sa poche son trousseau de clefs, et, le jetant par l’ouverture, au-dessus de la tête des gendarmes :
— Sauvez-vous ! cria-t-il à ses amis.
Ces gestes, ces paroles, c’était son arrêt de mort.
— Attachez-le, dit le prince, et sus aux autres ! Que deux de vous aillent à la porte du magasin, et dégainez, hachez-les.
Cependant dans le magasin, depuis qu’on avait entendu ouvrir la porte, on avait travaillé.
Les gendarmes se trouvèrent en face d’un véritable bastion de rames de papier.
— Renversez tout cela, commanda le capitaine.
Mais, derrière cette première muraille, Michel, Litzanoff et Padlewsky en élevaient une autre. Malheureusement, les clefs étaient tombées entre ces deux remparts.
Koroleff, agile comme un singe, malgré les revolvers des gendarmes, se glissa entre les deux piles de papier ; mais, au même instant, la première pile tomba sur lui.
Litzanotf, embusqué derrière la seconde, armé égale’
ment d'un revolver, fit feu sur les gendarmes. Le capitaine tomba ; un autre gendarme fut blessé.
KorolefF s’était dégagé, et luttait corps à corps avec le troisième gendarme.
Pendant ce temps, Padlewsky et Michel entouraient les deux femmes d’un nouveau rempart, que Raymond, armé aussi d’un revolver, défendait.
Rapprochez-vous de la porte, leur cria Koroleff ; j’ai les clefs.
— Non, non, ne sortez pas, cria de son côté Zobolewsky, la porte est défendue.
Koroleff, avec une énergie, une force surprenantes, se débarrassa des étreintes du gendarme, et, saisissant un poignard qu'il portait à sa ceinture, le frappa mortellement.
Alors le prince rappela les deux gendarmes qu’il avait postés à la porte du magasin.
■ — Sortez, cria aussitôt Zobolewsky, la porte est libre !
Le prince ramassa un revolver, et, ajustant Zobolewsky à bout portant, fit feu.
Ce revolver n'était pas chargé.
Koroleff avait reçu un coup de sabre à l’épaule. Il perdait du sang; mais il luttait toujours. Il venait d’enfoncer son poignard dans le ventre d'un quatrième gendarme, qui tomba à la renverse.
Il ne restait donc debout qu’un gendarme.
Le prince héla les deux autres qu’il avait laissés en bas pour garder la grille.
Pendant ce temps, Zobolewsky s’était débarrassé de ses liens, et avait attaqué par derrière le dernier gendarme.
Kryloff alors descendit pour chercher main-forte.
— Vite, vite, dit Zobolewsky, le prince va revenir avec du renfort. Ne perdez pas une minute. Allez dans le second magasin, qui a deux issues. Raymond, Litzanoff et moi, nous arrêterons ceux qui viendront.
Le prince en ce moment entrait à l'atelier. Toutes les
machines étaient en mouvement ; de tous côtés, s’élevaient le brouhaha, le vacarme strident d’une fabrique en activité. Les machines soufflaient, tapaient; les métiers geignaient; les roues ronronnaient ; les courroies ronflaient ; les appels, les coups de sifflet se croisaient dans Vair. Dans la cour, les chariots chargés de chiffons, les jurons des aigles qui appelaient en vain le contre-maître, le pas lourd et lent des chevaux assourdissaient et cou- . vraient entièrement le bruit de la lutte.
Des ouvriers, avec leurs chemises serrées à la ceinture et leurs cheveux retenus par une courroie, des ouvrières en robes d’indienne fanées, qui traversaient la cour en hâte, levèrent la tête, et aperçurent le prince à une fenêtre, qui criait : À l’assassin !
Mais aucun ouvrier ne bougea. Ils étaient comme sourds ; car ils avaient été prévenus par Matcha.
— Vous êtes tous des lâches ! Ne m -entendez-vous pas? On massacre en haut les agents de l’auforité.
Même silence, même indifférence.
Alors le prince s’approcha de l’un d’eux, et lui secouant fortement le bras :
— Répondras-tu, quand je t’appelle?
— C’est à moi que vous parlez, Sïatelstwo ?
— On tue les gendarmes, te dis-je.
— Je n’ai rien à faire avec les gendarmes, réponditil. Le gouvernement ne me paie pas pour les défendre.
En ce moment, Matcha entra.
— Montez donc, leur dit-elle. On veut assassiner Zobolewsky.
Tous alors quittèrent leur travail, et volèrent au secours de leur directeur, qu’ils adoraient.
— Zobolewsky est un socialiste, vous êtes tous des socialistes, s’écria le prince. Je vous ferai tous arrêter.
Zobtri ,vsky et Koroleff étaient en effet aux prises avec les deux nouveaux gendarmes, qui s’étalent rendus à l’appel du prince, et qui bientôt furent mis comme les autres hors de combat.
Kryloff comprit qu’il était téméraire de résister plus longtemps, que ses jours même étaient en danger. 11 regagna sa voiture.
La malheureuse femme qu’il avait châtiée si durement, et qui était toujours attachée à la grille, lui envoya une dernière injure.
— Tous socialistes ! tous socialistes ! répétait-il éperdu. Gomment, dit-il à Ossip, tu ne m’as donc pas entendu, quand je criais au secours?
— Je n’ai rien entendu, répondit le cocher, je dormais . Votre Excellence m’a réveillé si matin !
— Tu mens.
Ossip se troubla visiblement.
Ainsi ce serviteur, qu’il croyait tout dévoué à sa personne, le trompait aussi !
Il rencontra Katia qui arrivait seulement. La route en cet endroit était absolument découverte ; elle n’avait pu se cacher.
Le prince fit arrêter sa voiture.
— Où estWanda? demanda-t-il à Katia d’un ton furieux.
— Au chalet, je suppose.
— Tu mens, misérable, s’écria-t-il hors de lui. Vous êtes sorties ensemble, je le sais. Où vas-tu?
— À la fabrique.
— Qu’y faire ?
— Voir mon amie Matcha.
— Et ton ami Zobolewsky ?
— Oui, Excellence.
— Elle aussi, socialiste!... Ecoute, Katia, veux-tu gagner deux cents roubles?... Dis-moi où est Wanda.
— Je crois, Excellence, qu’elle est au chalet, à moins qu’elle ne soit sortie, comme elle le fait souvent, pour une promenade matinale.
— Menteuse impudente !
Il saisit le fouet d’Ossip, et cingla le visage de Katia.
— Je saurai la vérité; et si j’acquiers la certitude que tu me trompes, je te ferai fouetter jusqu’au sang.
Il donna un coup de poing à Ossip, qui lança la troïka à toute vitesse.
Katia continua son chemin vers la fabrique. Elle les trouva tous en grand conciliabule.
Il fallait prendre sur-le-champ une résolution. L'hésitation n’était plus possible.
Alexandra voulait emmener Wanda. Elle craignait tout de la colère et de la vengeance du prince.
Raymond et Litzanoff insistaient vivement aussi pour ce parti.
— Non, non, se récria Wanda. J’ai chez moi des papiers compromettants qu'il faut que je détruise. Allez immédiatement à Krylow, où vous vous cacherez ce soir. Vous vous rendrez à Kieff, de votre côté. Quant à moi, je ne partirai que cette nuit avec Katia. Raymond et Koroleff viendront nous attendre à la petite sortie du jardin anglais.
— Et moi ? implora Litzanoff.
— Vous accompagnerez Padlewsky, Michel et ma mère, qui ont besoin d’un défenseur comme vous.
Il fut convenu que Matcha, Zobolewsky et la vaillante femme qui avait résisté au prince partiraient dans une troisième voiture.
Wanda embrassa sa mère avec effusion et partit.
Elle lança son trotteur dans la direction du château. Mais Katia lui répéta en quelques mots ce qu’elle avait répondu au prince.
— C’est bien. Nous serons arrivés avant lui, dit Wanda.
Et elle engagea son léger droschky dans un chemin de traverse, un de ces chemins russes où l’on risque mille fois en une heure de se rompre les os.
Elle arriva en effet avant son père.
Le prince, en rentrant, courut au chalet.
— La princesse? demanda-t-il à l un des karaoulnays,
— Elle est là.
— Elle n’est pas sortie?
Non, Excellence, je crois qu’elle dort eneo.re, car tout est fermé.
— Et Katia n’est pas sortie non plus?
— Non, Excellence.
Le prince se prit la tête à deux mains.
— lis sont tous coalisés contre moi, tous !
Il courut à l’appartement de Stackelberg, auquel il raconta les événements de la matinée, toutes les découvertes qu’il avait faites en quatre heures ; car il n’était que huit heures du matin.
Stackelberg regardait attentivement le prince.
Son animation extraordinaire, son regard brillant d’un éclat inaccoutumé, la bizarrerie de son récit lui firent penser un instant qu’un dérangement subit s’était produit dans son esprit.
— Je le vois, dit le prince, vous me croyez fou. Non, non, mon cher, j’ai toute ma raison.
Il lui donna en effet de tels détails que Stackelberg dut se rendre à l’évidence. Ainsi, la veille encore, l’enquêteur doutait de l’existence des socialistes; et tout à coup ils se révélaient comme un parti formidable, plein d’audace, où se trouvaient des femmes intrépides, des hommes prêts au sacrifice de leur vie pour le triomphe de leurs idées 1
— Puisque vous avez des pouvoirs discrétionnaires, lui dit Kryloff, il faut sur-le-ehamp prendre des mesures énergiques. Il faut télégraphier à Bielaja-Tzerkow d’envoyer main-forte et prévenir Heyking, le maître de la police de Kieff.
— Combien avez-vous d’ouvriers dans votre fabrique?
— Trois cents hommes et deux cents femmes.
— Cinq cents ! s’écria Stackelberg. Je vais demander à Heyking un escadron de gendarmerie pour les arrêter et les diriger sur Kieff ; car il n’y a pas dans la localité de prison assez vaste pour les contenir. Je cours à Krylow prendre toutes les mesures urgentes.
— Donnez surtout des ordres, reprit le prince, pour rechercher Michel Fédéroff, dont je vais vous remettre le
signalement. Il y a aussi à Barkeloffla famille de ce Michel qu’il faut également mettre sous les verrous.
— C’est bien. Je pars, fit Stackeiherg.
— Toutefois je compte sur vous pour ce soir, ajouta Kryloff ; car sans vous la fête serait incomplète.
— Alors la fête tient toujours ? Et.. . qu’a répondu la princesse ? Célébrons-nous les fiançailles ?
— Nous en parlerons à votre retour.
— La princesse refuse?...
— Elle demande deux jours de réflexion.
Quand Btackelberg partit pour Krylow, les hôtes du prince commençaient à arriver.
L’un des premiers fut Alexis Yérénine.
Il était venu pour quelques jours dans sa propriété de Wolhynie.
fin réalité, ce voyage n’avait qu’un but ; revoir sa belle cousine.