LES FIANÇAILLES
Wanda prit un repos de quelques heures, car elle se sentait épuisée par toutes les émotions de la nuit et de la matinée.
Comme elle ne pensait pas dormir la nuit suivante, il lui fallait réparer ses forces.
Quand elle s’éveilla, il était midi.
Elle entendit au dehors un brouhaha de voitures, de grelots, de rires confus. Les convives emplissaient le parc.
Elle demanda son courrier.
Katia, qui avait [déjà dépouillé la correspondance, lui remit une lettre dont elle reconnut aussitôt l’écriture.
t- Nadège ! s’écria- t-elie.
Et, à mesure qu’elle lisait, son étonnement grandissait.
Voici cette lettre :
« Ma chère Wanda,
« Je suis à Kieff. Je me suis rapprochée de toi, car je pense que toi seule pourras me donner de ses nouvelles. Si tu juges imprudent de m’écrire, appelle-moi, et j’accours.
« Tu dois savoir de quelle manière l’ingrat m’a abandonnée. En recevant ce grand coup dans le cœur, j’ai failli mourir.
« Pendant six semaines, j’ai été si gravement malade qu’on a désespéré de me sauver. Ma convalescence a été d’autant plus longue que, loin d’oublier mon Stepane, je pensais à lui chaque jour davantage. C’était une véritable obsession de plus en plus douloureuse. Si tu savais ce que j’ai souffert, ce que je souffre encore !
« Cependant j’ai voulu Sérieusement suivre teseonseils. C’était d’ailleurs un moyen de me rapprocher de lui.
« Je me suis procuré des livres socialistes ; et depuis deux mois je suis abîmée dans cette lecture. Il est certain que j’y ai trouvé un véritable allégement à ma douleur. Cependant il y a encore bien des points obscurs dans mon esprit. J’espère que tu achèveras de m’éclairer.
« Donc je suis socialiste, presque aussi socialiste que toi et lui.
. « Dès que le docteur l’a permis, je me suis fait conduire à la gare de Moscou. Me voici donc à Kieff, chez ma bonne amie, la comtesse Kousmine. Et qu’ai-je appris? Elle aussi est socialiste. Elle me dit que toute la jeunesse de Kieff est dans le mouvement révolutionnaire. Je ne t’apprendrai rien sans doute en te disant que tout le monde ici conspire.
a 11 règne dans cette ancienne capitale de l’Ukraine comme un souffle de liberté. On sent qu’on est dans la
Petite-Russie. Ces Petits-Russiens sont bien réellement une race à part, plus fougueuse, plus ardente et pardessus tout intrépide.
« Ici, on croit à un grand mouvement très prochain ; et, en effet, la révolte est dans l’air.
« Je ne vois autour de moi que des héros et des héroïnes admirables, sublimes, presque autant que toi.
a Mais je m’aperçois que je m'abandonne à un enthousiasme intempestif.
« A bientôt le plaisir de te voir et de te raconter tout cela de vive voix.
« Ton amie la meilleure,
« Nadège.
« Si mon infidèle est auprès de toi, parle-lui de moi ; mais ne lui annonce pas mon arrivée. Je ne veux plus m’imposer à lui; je ne le reverrai que s'il le désire. »
— Pauvre Nadège ! soupira Wanda. Que ne puis-je lui rendre l’amour de son mari !
— La comtesse Kousmine ! fit observer Katia, n’est-ce pas la femme du général de ce nom ?
— Sans doute.
— Mais alors si, en arrivant à Kieff, nous descendions chez elle? Jamais on ne pourra soupçonner que la maison d’un général aussi dévoué à l’empereur recèle des socialistes.
— Tu as raison, dit Wanda. Je vais écrire à Nadège pour la prévenir de notre arrivée.
En ce moment, son kazatchock (1) lui remit un billet.
Elle reconnut l’écriture de Raymond.
Ce billet était ainsi conçu :
« L’enquêteur travaille de main de maître. On a fait évacuer la papeterie. Il y a eu collision entre les ouvriers et les gendarmes. Plusieurs tués et blessés. Les
(1) Petit garçon habillé à la cosaque, qui se tient à la porte pour recevoir les commissions et transmettre les ordres aux domestiques.
ouvrières, toutes arrêtées, sont parquées, empilées dans un hangar comme des animaux. Il vient d’arriver un escadron de gendarmerie de Bielaja-Tzerkow. Un poste de gendarmes est établi à la papeterie. La terreur règne dans le pays. Les Fédéroff sont également arrêtés. Akoulina est restée seule, mourante, dans son lit. Personne, à Barkeloff, n’ose aller lui porter secours. Michel vous supplie de lui envoyer quelqu’un.
« Croyez-vous qu’il soit prudent de fuir cette nuit? »
Wanda, après la lecture de ce billet, resta quelques .nstants songeuse.
Dans sa prunelle ardente , la pupille extraordinairement dilatée faisait paraître l’œil tout à fait noir.
Une indignation véhémente se lisait dans son regard.
r- Je les vengerai tous, dit-elle à Katia.
Elle prit une plume, et traça rapidement ces simples mots en français ;
« Rien n’est changé dans mes projets. A minuit donc. »
Katia regardait son amie avec une sorte d'effroi.
-—J'ai été longue à me décider, fit Wanda; mais maintenant ma détermination est irrévocable.
Le mujick chargé de sa missive venait à peine de s’éloigner, que son père entra chez elle sans se faire annoncer.
— Eh bien ! Wanda, dit-il, nos convives arrivent, et tu n’es pas encore habillée ?
— Je réfléchissais. Je viens de prendre une grande résolution, répondit-elle.
— Quoi donc?
— Tu peux annoncer mes fiançailles avec Vassili de Stackelberg.
— Il serait vrai ! exclama le prince stupéfait.
Katia regarda soii amie avec inquiétude.
s- Tu n’as pas cru, n’est-ce pas, reprit-elle gaiement, que je fusse mariée avec Raymond Ghahert ? J’ai voulu simplement t’effrayer et te punir de ta munie d’espion-
nage. Tu me pardonneras cette mauvaise plaisanterie en faveur de la décision que je viens de t’annoncer.
— En effet, dit le prince, c’était une horrible plaisanterie ; mais je te pardonne.
Et la serrant dans ses bras avec transport :
Allons, chère enfant, ajouta-t-il, que désormais tous
nos petits dissentiments finissent ! Je te jure que je ne l’espionnerai plus 1
— Àvoue-le, repartit en riant Wanda, tu n’es pas fâché de laisser ce soin à un autre, qui, je crois, s’en acquittera fort bien ; car je le soupçonne d’être un peu jaloux.
Ce consentement inattendu fit rayonner le visage du prince ; aussi accueillit-il ses hôtes avec une bonne humeur parfaite et ces grandes manières qui le faisaient passer pour l’un des hommes les plus élégants de l’empire.
De temps à autre, cependant, son front s’assombrissait, ses yeux étincelaient, ses traits vse contractaient comme sous l’empire d’une impression pénible. C’était le souvenir de Michel et de l’humiliation que lui avaient fait subir les Fédéroff.
Vers quatre heures, Stackelberg revint, tout fier de ses exploits.
— Maintenant, dit-il, nous pouvons nous amuser en paix, le pays est calme.
Alors Kryloff, lui frappant amicalement sur l’épaule :
— Eh bien 1 cher Vassili Antonowitch, voici votre récompense. Wanda consent à vous accorder sa main ; j’en suis le plus heureux des hommes.
— 11 serait vrai? s’écria l’enquêteur profondément ému.
— Mais oui; et nous allons annoncer officiellement vos fiançailles. Et c’est pourquoi vous me voyez si joyeux.
Le dîner fut somptueux. Les repas russes sont de véritables noces de Gamache. On tient plus en général à la quantité qu’à la qualité des mets. Mais chez le prince le luxe était complet. La France fournit des cuisiniers au
monde entier. La prince avait donc un cuisinier français de la plus haute école. Depuis plus de huit jours, ce merveilleux artiste préparait les jambons d'ours, les filets d’élan, les pâtés de gelinottes et de coqs de bruyères, les sterlets du Volga. Car si la cuisine est française, il est cependant tels plats du cru qui ne se trouvent sur aucun menu occidental.
A côté de ces produits indigènes figuraient nos mets les plus recherchés.
Le service était splendide. Le luxe de table en Russie ne laisse rien à désirer.
Les pyramides de fruits alternaient avec les assiettes montées et les corbeilles de fleurs. TJn cordon de bouquets de violettes entourait les nougats, les bombes et les petits fours.
Et derrière chaque convive se tenait, imperturbable, un domestique en habit noir, cravaté et ganté de blanc, prêt k satisfaire ses moindres désirs.
Tous les vins français des plus grands crus coulaient abondamment.
La gaieté était grande ; et l’on but à l’extinction du socialisme.
Après le dîner, les convives du prince eurent la surprise d’une fête vénitienne sur les bords du Dniéper.
C’était une nuit chaude et lourde, remplie d’effluyeS printanières. La lune brillait par intermittences. Elle jetait par moments des clartés vives, suivies de voluptueuses ténèbres.
Un orchestre de tziganes, au milieu d’un massif de grands arbres, faisait entendre ses accords harmonieux et bizarres.
Dans le pare, éclairé par des lanternes de couleur, se profilaient des groupes élégants. Les fraîches et vaporeuses toilettes éclairaient l’ombre de leur blancheur. Des couples disparaissaient au fond des allées sombres.
C’était féerique.
Wanda se montrait pour tous aimable, enjouée.
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Son père la regardait avec étonnement, presque avec inquiétude : car cette gaieté dans le monde ne lui était pas habituelle.
Son regard, en effet, était fébrile ; son sourire, parfois amer et forcé. Il y avait dans son attitude comme un défi jeté à cette société qu’elle méprisait.
A onze heures, un feu d’artifice répandit dans les airs son joyeux éclat.
Stackelberg venait d’offrir son bras à sa belle fiancée.
— Oh! merci, merci! murmurait-il enivré.
— C’est une récompense, lui dit-elle, avec un coquet sourire, du zèle, de l’activité que vous avez déployés ce matin contre ces affreux socialistes; car décidément ils existent.
— C’est un miracle vraiment que la vie du prince ait été épargnée, repartit Stackelberg.
— Mais aussi, quel magnifique rapport vous allez rédiger ! Décidément, cher Vassili, je vols s’ouvrir devant vous un grand et brillant avenir.
— Dites: devant nous, chère Wanda; car vous serez de moitié dans mes travaux et dans ma gloire.
En ce moment un feu de bengale les enveloppait de ses lueurs d’incendie.
Wanda avait une toilette étrange, grise et rouge.
Tout le devant de sa robe, froncé très menu, était de satin gris d’acier : on eût dit une cotte de mailles ; et, par derrière, cette robe se déroulait en une longue traîne de satin rubis.
Au milieu de ce feu de bengale, elle semblait éclatante comme une flamme. C’était la vierge prête au combat.
Son sourire ironique, sa beauté singulière, la faisaient ressembler à un ange rebelle.
Ce fut, dans toute l’assistance, un cri d’admiration.
— Superbe!
— Merveilleux !
— Brava !
— Hurrah pour le gracieux Béelzébuth !
— Vous êtes. bien belle, en effet, dit Stackelberg, mais d'une beauté terrible. Si je vous aimais moins, vous me feriez peur.
— Et vous auriez raison d’avoir peur; car je suis en effet terrible, fit-elle d’un ton sarcastique. Savez-vous que pour m'épouser il vous faut un certain courage?
— Je suis braye. Vous n’en doutez pas, j'espère?
— Si, un peu.
— Gomment? se récria Vassili.
— Je me rappelle certaine circonstance où vous n’avez pas précisément montré une très grande bravoure.
— Et laquelle, je vous prie?
— Vous souvient-il de ce pauvre Litzanoff?
Stackelberg tressaillit.
C’était la première fois que Wanda, depuis l’arrestation du comte, prononçait son nom devant lui.
— Eh bien? fit-il en affectant l’étonnement.
— Ne l’avez- vous pas provoqué en duel ?
— En effet.
t-? Et cependant le duel n’a pas eu lieu?
— Litzanoff a été arrêté ; et depuis son évasion, je ne sais où il perche ; mais, si vous le désirez, je me mettrai à sa poursuite. •
— Il est, paraît-il, dit négligemment Wanda, à Monte- Carlo, qui s’amuse à se ruiner.
— Il vous aimait, j'en étais jaloux. C’est pourquoi...
— Vous l’avez fait enfermer, interrompit vivement Wanda.
•— Moi... je... vous supposeriez? protesta Vassili dans le plus grand trouble. Je vous jure...
— Ne jurez pas, dit Wanda avec un sourire forcé. Au surplus, vous n’avez fait que votre devoir, monsieur l’enquêteur. Si ce pauvre fou n’était pas encore socialiste, il était bien près de le devenir. Mais rentrons, voulez-vous? J’ai froid.
— Cependant, chère Wanda, je désire vous désabuser au sujet de ma conduite vis-à-vis de Litzanoff.
LES ^JERGES RUSSES. ‘ 415
— Pourquoi? Une femme pardonne tout, quand c'est l’amour, la passion qui pousse au crime.
— Vous appelez crime...
— Faire enfermer un innocent, repartit Wanda.
Ils étaient arrivés à l’entrée d’un salon, où l’on pariait politique.
Wanda quitta le bras de Stackelherg, et s’appuya au chambranle delà porte.
Cette porte était encadrée de ces portières de Karamanie, aux dessins brisés, rouges sur fond noir.
De graves personnages, réunis dans ce petit salon, discouraient sur les événements de la matinée, déplorant le développement que prenaient en Russie les idées démocratiques et socialistes.
— Mais enfin, que réclament-ils vu juste, ces socialistes ? disait l’un d’eux.
— Une constitution.
~ Ah ! bien, oui, une constitution, repartit un autre, il s’agit bien de cela ! Dites le renversement radical de tout ce qui existe en Russie.
-T- Mais, hasarda une petite voix fïûtée et chevrotante, ce renversement radical n’est point ce qui m’effraierait. Mettant de côté notre magnanime empereur, si l’on me consultait, je ne sais trop ce que je conserverais dans notre sainte et abominable Russie. Voyons, messieurs, qu’admirez-vous dans nos institutions? Est-ce notre magistrature, qui pèse la justice au poids de l’or? Est-ce notre clergé, dont les bons pasteurs ne ramènent les brebis au bercail que pour les tondre ? Est-ce notre administration, peuplée d'Allemands rapaces, véritables sangsues qui nous sucent jusqu’aux moelles? Est- ce notre armée, dont les chefs se gobergent aux dépens du malheureux soldat, qui crève de faim? C’est à qui pressurera, tondra, fouettera, abêtira ce pauvre peuple russe.
^ Celui qui parlait ainsi était un petit vieillard à lunettes d’or, au visage jaune et ridé. Il avait l’air d’un professeur.
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C’était un vieux kniaz, soupçonné jadis d’avoir trempé dans le complot de 1825.
Wanda lui jeta un regard de sympathie.
— Oh! vous, lui dit Stackelberg, vous avez toujours passé pour un révolutionnaire !
— Révolutionnaire amateur, repartit le petit vieillard. Les révolutionnaires ont bien leur utilité. Si les gouvernements n’avaient point, suspendue au-dessus de leurs têtes, cette épée de Damoclès, la révolution, ils nous ramèneraient bien vite au despotisme le plus asiatique; car il est dans l’essence même des gouvernements, d’être abusifs. L’abus enfante l’abus. En Russie, qui est-ce qui nous gouverne? Est-ce le généreux et libéral Alexandre ? Non, c’est Sa Majesté l’abus.
— Moi, dit un grave et replet personnage, qui semblait bien calé dans la vie, je suis conservateur libéral.
— Voyons, interrompit le vieux kniaz, entendons-nous. Conservateur veut dire : qui conserve; libéral : qui donne.
— Pardon, répliqua le gros homme, en humant un verre de champagne, écoutez-moi. Le peuple' est bon, et je l’aime, je le défends au besoin. Le gouvernement est animé des meilleures intentions, et je l’admire. S’il n’a pu encore réaliser tous ses projets libéraux, c’est qu’il n’est pas servi par ses subordonnés. Sans doute la critique est salutaire; mais elle ne doit pas saper le principe d’autorité. Il nous vient de l’Occident un souffle mauvais, dont nous devons nous garer conmme d’un fléau social. Pauvre peuple! gémit-il d’une voix attendrie en engloutissant un second verre de champagne. Personne plus que moi ne compatit à ses misères. L’amélioration de son sort est L’objet demes plus constantes études (troisième verre de champagne). Aussi repoussé-je avec horreur une révolution qui ne pourrait qu’aggraver sa situation.
— Et surtout la vôtre, ajouta le vieillard à lunettes. Wanda écoutait cette/ conversation d’un air tantôt railleur, tantôt indigné.