‹ Les Vierges RussesChapitre 57 sur 63 · LA PRISONNIÈRE · texte numérisé non relu

LA PRISONNIÈRE

La cellule de Wanda ressemblait à toutes les autres : quatre murs gris, un escabeau, une table et une couchette. Par une étroite fenêtre grillée, le jour descendait dans ce triste réduit.

Wanda était assise, le bras appuyé sur la table. Son œil profond, fixé à terre, avait pris déjà une expression douloureuse.

Depuis trente-six heures, elle était là, repliée sur ellemême, isolée du monde entier, n’ayant d’autre distraction que de compter les heures qui sonnaient lentement à l’horloge de la forteresse.

De temps à autre, un bruit de verrous, de chaînes, de pas lourds, le cliquetis d’un fusil ; puis lé silence morne.

Et quand un rayon de soleil jetait sa clarté dans cette cellule grise, au lieu de lui apporter la gaieté, il ne lui faisait sentir que plus vivement la privation de sa liberté.

Pendant la nuit, préoccupée du sort de ses amis, son sommeil avait été troublé par des cauchemars affreux et entrecoupés de réveils brusques.

Son visage déjà s’était altéré; et cependant,' en ce qui la concernait elle-même, elle n’avait pas un instant regretté sa résolution.

Elle était triste; mais elle n’était ni découragée ni abattue.

La vie pour elle n’avait désormais plus d’autre but possible. Elle appartenait tout entière à son idée.

Gomme tous les martyrs, elle s’y attachait davantage en raison des persécutions qu’elle endurait. Elle irait jusqu’au bout, jusqu’en Sibérie, jusqu’à la mort, s’il le fallait, plutôt que de renier sa foi.

Hier, elle était une des plus grandes dames de la Russie; aujourd’hui, elle était madame Chabert, une révolutionnaire, dont le nom exécré ferait bientôt frémir d’horreur tous les gens bien pensants de l’empire.

D’un côté, lui apparaissait tout ce qu’elle venait de quitter ; de l’autre, tout ce qu’elle allait embrasser.

Elle souriait dédaigneusement à ce brillant passé, et s’élançait résolument, presque joyeusement vers cet avenir sombre.

Dans les palais où s’était écoulée son enfance, elle s était même sentie plus prisonnière qu’en ce moment entre ces quatre murs nus, derrière ces barreaux et ces portes blindées.

Il est vrai que Koroleff saurait la délivrer; mais comment? Ces murailles étaient bien épaisses ; les sentinelles, bien vigilantes ; et puis Stackelberg reviendrait sans doute. Elle était à sa merci.

A cette pensée, tout son corps frémissait d’horreur.

Il pouvait tout. Il pouvait même, d’un simple trait de plume, la faire disparaitre, sans que personne eût le droit de demander ce qu’elle était devenue.

Elle était plongée dans ces réflexions perplexes, quand les verrous grincèrent, la porte s’ouvrit. A sa grande

stupéiaction, elle vit entrer un prêtre, sur la poitrine duquel brillait une croix double.

De prime d’abord, dans la pénombre, Wanda ne put reconnaître Litzanofî.

Que signifiait cette visite ? Allait-on essayer de la convertir ?

Elle se leva droite et superbe.

— Que me voulez-vous? dit-elle.

Le geôlier venait de refermer la porte.

Alors Litzanoff se précipita à ses genoux :

— Wanda ! Wanda ! c’est moi ! s’écria-t-ii.

— Vous, Stepane, sous ce déguisement!

Il lui conta en deux mots l’ingénieuse inspiration de Koroleff.

— Je n'ai pu, ajouta-t-il, résister au désir de vous dire une fois encore mon amour et mon dévouement.

— Quelle imprudence ! s’écria Wanda vivement émue. Sortez, sortez vite. Si l’on allait vous découvrir!

— De grâce ! supplia-t-il, laissez-moi auprès de vous quelques instants. Je ne voulais pas accepter le dévouement de Koroleff; mais j’ai cédé au désir de vous voir seule un moment. Ce désir est depuis longtemps si intense! et vous êtes si ingénieuse toujours à placer des barrières entre nous! O Wanda, laissez-moi vous dire, vous répéter... Je ne sais plus... En votre présence je suis comme anéanti d’amour.

Wanda était appuyée contre la muraille. Sa silhouette élégante se détachait sur le fond gris. Une palpitation violente soulevait sa poitrine. Une langueur, contre laquelle elle cherchait vainement à réagir, fermait à demi ses paupières. Elle n’osait parler, dans la crainte de trahir cette émotion, qui la terrassait.

Depuis deux jours, la solitude, les réflexions amères, le régime de la prison lui avaient brisé les nerfs. Cette visite inattendue la trouvait sans force.

Elle ne répondait pas.

— Vous m’en /voulez d’être venu sans votre permission? Wanda, pardonnez-moi.

Il s approcha d’elle, lui saisit la main.

Cette main était glacée. Toute la chaleur avait reflué au cœur.

Elle sentait ses genoux faiblir.

— Un mot, un seul mot, suppliait Litzanoff. Ne me dôSôspGrôz pas par votre silence, par votre froideur, Wanda, ma divinité mon idole. Vous ai-je donc déplu ?

— Non, Stepane, répondit-elle d’une voix hésitante, étouffée.

Cette voix, où tremblait la passion, traversa le cœur de Litzanoff comme un trait de feu.

Il se rapprocha de Wanda. Son regard jetait dans la demi-obscurité des lueurs phosphorescentes.

Maintenant il la regardait dans les yeux. Il vit son trouble, sa pâleur, ses paupières lourdes, son regard noyé. Il la vit chanceler. Il lui entoura la taille de son bras. Elle ne le repoussa pas ; mais doucement elle lui dit :

— ^ Stepane, mon ami ,mon frère, respectez ma faiblesse; je croirai alors que vous m’aimez réellement.

— Ecoute, ma Wanda, dit-il d’une voix chaude, je t’aime toujours éperdument. J’ai cru que je pourrais éteindre dans une vie active le feu qui me consume. J’ai cru qu'en me dévouant à une idée je trouverais le calme de l’âme. Je lJai voulu de bonne foi. Par instants, j'ai cru réussir; mais, d'après ce que j’ai souffert depuis deux jours, je vois que ma passion, au contraire, n'a fait que grandir. Ah! puissiez-vous ne jamais connaître les tortures de la jalousie !

•*— De la jalousie ? fit Wanda.

— N’avez- vous pas passé une nuit avec votre mari ?

A ces mots, Wanda recouvra son sang-froid. Sa dignité se révolta. '

— Je vous ai juré, Stepane, que Raymond ne serait jamais que mon mari fictif. J’ai tenu parole.

— IL vous aime, cependant.

— Mais c’est un grand et noble caractère.

— Et moi je ne suis, n’est-ce pas, qu’un être vil, abject?

— Ce n’est pas ce que je veux dire. Vous êtes aussi grand et généreux, Stepane; mais pour que ma confiance en vous soit encore plus complète, je voudrais que votre amour s’épurât davantage.

— Que n’ai-je fait pour vous obéir ? J’ai voulu unir mon âme à ton âme, fondre mon esprit dans le tien, sacrifier tout à ton idée, à ton Dieu sombre et farouche. Je l’ai fait avec bonheur, avec une véritable ivresse. Mais plus je m’absorbais en toi, plus mon amour réclamait une fusion réelle et complète. Car s’il n’est pas une de mes pensées qui ne soit à toi, il n’est pas non plus une de mes fibres, un de mes nerfs qui ne vibrent pour toi, une palpitation de mon cœur qui n’exhale mon amour. Wanda, Wanda, cesse de me faire souffrir. v

— Non, non, Stepane, dit-elle en se raidissant contre l’énervement qui l’envahissait de plus en plus. Manquer à mes serments, je ne le puis pas, je ne le veux pas.

— Vos serments à ce Raymond? s’écria-t-il avec un regard fulgurant.

— Votre libérateur, Stepane, ne l’oubliez pas.

Stepane se laissa tomber avec accablement sur l’escabeau. Il prit sa tête à deux mains, et sanglota.

— Allons, mon ami, calmez-vous. Savons-nous seulement ce que nous allons devenir ? Votre présence ici me fait peur. Appelez le geôlier. J’ai peur, non seulement de Heyking, mais de Stackelberg.

Elle lui raconta la scène de la veille.

— Le lâche î le lâche! s’écria Litzanoff. Insulter Une prisonnière, une femme sans défense ! Le misérable ! je le tuerai.

— Pas d’imprudence, pas de folie, je vous en supplie

Vous nous perdriez tous. PP

— Je vous obéirai. Pour vous plaire, je ferai taire mes

emportements, les bouillonnements de mon sang. Mais alors dites-moi, dites-moi que vous m’aimez.

Wanda, épuisée par cette lutte, fascinée par cette passion si véhémente, tendit la main à Litzanoff, et lui dit d’une voix faible, mais profonde :

— Je vous aime.

Alors Stepane, ivre d’amour, se laissa glisser à ses pieds, et lui embrassa les genoux.

Wanda entendit un bruit de pas.

— On vient, relevez-vous...

Mais Stepane n’écoutait rien, n’entendait rien.

La porte s’ouvrit soudain. Un homme à l’attitude menaçante parut sur le seuil : c’était Stackelberg.

A la vue de ce prêtre aux genoux de Wanda, le terrible enquêteur resta un moment interdit. Il soupçonna une ruse.

Se tournant vers le geôlier :

— * Qui donc a permis à cet homme d’entrer ici?

— Le gouverneur.

— Où est ce permis?

— Si Son Excellence veut bien le montrer, dit en tremblant le geôlier à Litzanoff.

Litzanoff hésitait. Devait-il continuer cette comédie ou se découvrir sur-le-champ ?

Il lui tendit néanmoins le faux permis.

Cette hésitation augmenta les soupçons de Stackelberg.

— Allez chercher de la lumière, et appelez des gendarmes, ordonna-t-il.

Croyant trouver Wanda seule, Stackelberg était venu sans escorte.

Le geôlier sortit.

La porte était à peine refermée que Litzanoff, bondit sur Yassili, et avec une force prodigieuse, avant que l’enquêteur n’eût eu le temps de se mettre sur la défensive, ni même de pousser un cri, il le renversa violemment, le terrassa, lui mit un genou sur la poitrine, et saisissant sa cravate, la tordit.

— Misérable! misérable! disait-il sourdement. : Demande pardon à cette noble femme, que tu as outragée de ton amour. Nous avons aussi un vieux compte à régler ensemble. Lâche ! lâche!

Wanda, éperdue, épouvantée des conséquences de cette agression, cherchait à dégager Stackelberg.

— Je vous en supplie, Stepane, je vous l'ordonne, lais- , sez cet homme.

Mais Litzanoff, possédé de la folie de la vengeance, ne le lâchait pas.

La face de Stackelberg était noire; ses yeux, démesurément ouverts, semblaient sortir de leurs orbites ; la langue pendait hors de la bouche.

La faible lueur du crépuscule éclairait cette scène horrible.

— Voici les gendarmes ! s’écria Wanda.

Litzanoff se releva. Stackelberg était sans connaissance ; mais il n était pas mort. Dès qu’il se trouva dégagé, il revint à lui. Il se souleva sur son coude.

— Garrottez ce scélérat, ordonna-t-il, mettéz-lui les fers aux pieds, et enfermez-le dans le plus sombre cachot des casemates.

Cependant les gendarmes n’osaient porter la main sur un archimandrite.

— C’est un criminel évadé, quia profané l’habit ecclésiastique.

Ivan Zméioff ! exclama le geôlier qui regardait Litzanoff à la lueur de sa loutchine. Le véritable archimandrite est resté en prison à sa place.

— Comment cela ? demanda Stackelberg. Expliquezvous, Stepane Litzanoff.

— Vous êtes la police ; cherchez, répondit dédaigneusement Stepane, qui suivit les gendarmes sans résistance.

Stackelberg alors, se tournant vers Wanda :

— Et vous, madame, m’expliquerez-vous comment le comte Litzanoff se trouve dans votre cellule?

Bile se tuti

Stâékelberg fit un signe au geôlier pour le congédier. Vassili et Wanda restèrent seuls ;

— Ce Stepane, c'est votre amant, n'est-ce pas? dit l’enquêteur d'une voix sourde et menaçante. Vous l’aimez ; et vous avez ri ensemble de mon amour.

— Non, je n’en ai pas ri.

— Mon amour vous fait horreur.

~ Oui, répondit résolument Wanda, la police secrète et ses agents me font horreur. Oui; car vous êtes la honte de la Russie. Oui ; car c’est vous qui étouffez tout ce qu’il y a de bon et de beau, de généreux dans cet empire du mal. Chez vous, l'iniquité est tellement naturelle, qu’en commettant des infamies* vOtis croyez accomplir des actes de justice et d’honnêteté. Oui, votre amour me fait horreur; car je vous méprise, et je vous hais.

toi Votre ariiaîit me paiera ces insultes.

— Quoi que je dise, je sais qu’il est condamné.

— Et cependant, si vous vouliez.. .

— Un homme capable de poser à une femme de telles conditions est infâme. Je n’ai aticune foi dans sa parole ; et jamais je n’abaisserai ma dignité devant lui.

— C’est votre dernier mot?

— C’est mon dernier mot.

Les gendarmes qui avaient emmené Litzanoff, revenaient prendre les ordres de l'enquêteur.

i s. conduisez également cette femme dans les casemates, ordonna-t-il.

Les gendarmes s’approchèrent pour la saisir.

i— . C’est inutile, je vous suis, dit-elle d’un air si fier que les gendarmes n’osèrent la toucher.

Staekelberg s’éloigna en lui jetant un atroce regard.

Il se rendit alors dans la cellule précédemment occupée par Ivan Zméioff; et, ayant fait subir à Koroleff un interrogatoire auquel le prisonnier refusa de répondre, il ordonna également qü'ofl l’enchaînât, et qu’on l’enfermât dans un cachot.

LES ŸIER6ES RtJSSES.

Mais comme on négligea de le fouiller, Koroleff emporta avec lui ses billets de banque cachés dans ses îaptis (l) et son kinjal (2) dissimulé dans sa ceinture.

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