LA DÉLIVRANCE
Cependant, en ne voyant revenir ni Litzanoff ni Koroleff, leurs amis, et surtout Alexandra et Nadège, éprouvaient des angoisses vives.
Le lendemain, par le supérieur du Lavra, qui fut informé qu’on avait pris son nom et sa ressemblance pour pénétrer dans la forteresse, Mentikoff apprit ce qui s’était passé dans la prison .
Les inquiétudes de Nadège et d’Alexandra n’en furent que plus poignantes. Toute évasion leur semblait désormais impossible.
Toutefois, selon Mentikoff, il y avait encore une ressource : exploiter le mécontentement de la garnison et obtenir par les soldats du poste la délivrance des prisonniers.
D’après l’avis d’un grand nombre de socialistes, il fallait provoquer un soulèvement
Quelques mirs avoisinant Kieff étaient résolus à se déclarer indépendants et à refuser de payer les impôts et les redevances au seigneur.
Si l’on parvenait à gagner la garnison de Kieff, du moins en partie, on pouvait espérer réussir.
Padlewsky et Michel étaient partis pour Moscou, où ils devaient soumettre aux deux groupes importants et très actifs de cette ville un programme général et une 'organisation qui ralliât les centres de propagande.
(1) Chaussures d’écorce tressée.
(2) Poignard,
Mais Alexandra avait voulu rester à Kieff, le plus près possible de Wanda. On avait des nouvelles du prince Kryloff,qui était toujours gravement malade. On ne redoutait donc rien de ce côté.
Le régiment qui occupait le fort était alors commandé par le prince Topoff.
C'était un jeune homme de vingt-huit ans à peine, qui ne s’occupait que de la parade. Nul mieux que lui ne s’entendait à passer une revue; et nul mieux que lui ne s’entendait aussi à gaspiller Fallocatiom destinée à l’entretien de son régiment ; car l’armée russe est ainsi organisée : tout général de division reçoit une somme fixe pour l’équipement et la nourriture de sa division. Ces allocations sont suffisantes. Cependant l’armée russe est mal nourrie, mal équipée.
C’est qu'une partie de ces allocations reste dans les bureaux de la guerre; une autre, dans les mains du général de division ; une autre encore, dans celles du général de brigade ; enfin, les colonels et tous les officiers qui ont des fonds à manier prélèvent également leur commission.
Le brillant prince Topoff, tandis que ses malheureux soldats enduraient les plus pénibles privations, ne se refusait aucun luxe, aucun plaisir; il jouait gros jeu, et menait vie joyeuse.
Il avait pour major un Allemand, travailleur, bon soldat, mais pauvre et sans titre, et par conséquent condamné à végéter toute sa vie dans un grade inférieur. C’était sur lui pourtant que reposaient toute la besogne et toute la responsabilité.
Le major se vengeait de cette injustice du gouvernement sur les soldats, qu'il affamait et rouait de coups. Il se promenait sans cesse la canne à la main, et frappait à tort et à travers.
Des observations, à quoi bon? Il avait reconnu que les coups sont le seul langage compris du soldat russe. Tout' le monde, d’ailleurs, frappe en Russie. C’est là une habitude passée dans les mœurs.
Cet Allemand irascible, rapace, sournois, était détesté de tous ses soldats, qui, mai logés, mal nourris, mal équipés, mal payés, semblaient on ne peut mieux préparés à recevoir les doctrines révolutionnaires.
Ces doctrines, en effet, leur enseignaient des droits nouveaux, toujours faciles à comprendre de celui qui es! exploité et spolié.
La propagande se fit donc parmi eux avec une activité, une audace, une intrépidité sans égales.
Lorsque le major découvrait une brochure socialiste dans la caserne, sa canne s’abattait sur toutes les épaules qui se présentaient à ses regards furibonds, n'épargnant ni les sergents ni les caporaux.
Aussi sergents et caporaux étaient-ils devenus socialistes par haine du major. Us acceptèrent avec empressement la proposition de favoriser l’évasion des prisonniers, ne fût-ce que pour jouer un tour à leur supérieur détesté. Mais il s'agissait de se mettre' en rapport avec Koroleff.
Un jeune caporal se chargea d’enivrer le concierge de la prison, et obtint ainsi des indications précises sur le lieu où était enfermé Koroleff.
Il parvint donc à lui glisser par l’étroite ouverture qui lui servait de fenêtre un billet ainsi conçu :
« Tâchez de sortir ce soir tous les cinq, le poste vous laissera passer. »
Koroleff ne perdit pas de temps. Depuis quelques jours déjà son plan était fait. Il avait caché ses billets de banque sous sa perruque rousse et planté son kinjal sous son escabeau. Bien qu’on eut fait par les ordres de Stackelberg plusieurs perquisitions dans sa cellule, on n avait trouvé ni les billets de banque ni le kinjal.
Le soir donc du jour où il avait été prévenu par le caporal, quand sept heures sonnèrent à l’horloge de la forteresse, Koroleff sortit ses billets de banque, et les déposa sur le banc; puis il s’étendit à terre sur le dos, la tête renversée, un bras déployé, l’autre main crispée sur sa
poitrine. Il fermait les yeux; sa bouche était convulsée ; ses membres semblaient avoir pris la raideur cadavérique.
C’était l’heure de la ronde. Bientôt, il entendit les pas du geôlier.
Le guichet s’ouvrit.
Quand le geôlier vit le corps de Koroleff ainsi étendu, inerte, il crut à une mort subite. Il l’appela plusieurs fois; mais Koroleff ne bougea pas. Alors il ouvrit la porte, et se pencha sur le prisonnier, qui tenait à la main un poignard.
Les suicides sont fréquents dans les prisons russes. Le geôlier pensa immédiatement à un suicide. Mais, soudain, celui qu’il croyait mort se releva, d’un bond se plaça entre la porte et le geôlier, et levant sur lui son poi-
— Si tu pousses un cri, si tu tais un mouvement, dit-il, tu es mort.
Le geôlier, saisi de terreur, resta immobile, boucbe béante.
Koroleff reprit :
— Regarde ces billets de banque sur ce banc. Comptées, U y a dix mille roubles. C’est pour toi une fortune. Eh bien ! choisis entre la mort et la fortune. Je m'explique : si tu nous fais évader, moi et mes compagnons, les dix mille roubles sont à toi. Tu en recevras, en outre, dix mille autres après notre sortie de prison Si tu refuses, je te tue.
Le geôlier, fortement tenté, réfléchissait.
—Ecoutez, dit-il, il y a peut-être moyen de s'arranger. Venez avec moi; je vais vous indiquer les cachots de vos amis; puis je reviendrai m’étendre ici à votre place. Vous me frapperez légèrement avec votre poignard ; et je dirai qu’ayant été blessé, je me suis évanoui, et que pendant mon évanouissement vous vous êtes emparé de mes clefs.
Tu diras ce que tu voudras. Mais fais bien attention de ne révéler notre sortie que quelques heures après
tï)s VIERGES BUSSES..
notre départ; sinon, tu ne toucheras jamais les dix mille autres roubles promis. Si tu nous trahissais, nous te tuerions, je t’en donne ma parole ; et tu peux croire à la parole d’un socialiste. Eh bien I est-ce décidé, prends-tu ces
dix mille roubles ?
— C’est décidé, répondit le geôlier, qui empocha les
billets de banque.
Un quart d’heure après, Wanda, Katia, Raymond, Litzanoff et Koroleff arrivaient dans la cour de la prison, où se promenaient deux sentinelles.
Une de ces sentinelles était le caporal.
Il s’agissait pour les prisonniers de franchir la voûte sous laquelle se tenait le concierge, puis d’ouvrir la grille. Les deux sentinelles se précipitèrent en avant, entrèrent chez le concierge, le garrottèrent, lui prirent ses clefs et ouvrirent les portes.
Maintenant il restait à franchir le poste, qui se composait de vingt hommes; mais ces vingt ^hommes étaient gagnés au socialisme.
— . Mes amis, leur dit le caporal, suivons les prison-
niers, fuyons avec eux ; autrement, dès demain, nous serions tous fusillés. Avant peu, d’ailleurs, la Russie sera en révolution ; et vous serez récompensés d’avoir arraché des sommités du parti révolutionnaire à un supplice immérité.
Les soldats suivirent (t).
Une fois sortis de la forteresse, ils se divisèrent, et arri-
vèrent par des Ghemins différents chez Mentikofî.
Il était alors huit heures du soir. Il y avait nombreuse réunion chez rimprimeur socialiste.
Lajoie fut grande; mais le moment était trop solennel pour f exprimer par de vaines démonstrations.
Alexandra serra silencieusement sa fille sur son cœur,
(1) C’est ainsi qu’ynjournal révolutionnaire relatait 1* événement ■» « Toula, mai 1878. — A Kieff, cinq socialistes détenu days iq forteresse de la ville se sont éyadés, et tou§ les jaoiymés du postq les ont suivis. »
■ Où donc était Nadège? ;
On venait d'apprendre que dix communes du gouvernement de Kieff étaient en rébellion ouverte contre le fisc. Leurs habitants s'étaient déclarés hommes libres , et avaient résolument refusé de payer l’impôt.
La discussion continua.
Michel, de retour dé Moscou, rapportait son programme approuvé par les différents groupes de cette ville. Il avait la parole, et démontrait la nécessité d’une entente et d’une profession de foi publiques.
— Mes amis, disait-il, je reviens de l’étranger. En Occident, on commence à se préoccuper du mouvement socialiste russe. Mais on se demande ce que veulent édifier ces étranges nihilistes sur les ruines de l’ordre social qu’ils rêvent de détruire. On y traite nos doctrines de chimériques, d'insensées. Dans toutes les périodes de transformation, le mouvement a débuté ainsi, par des formes vagues, jusqu’à ce que fût trouvée la synthèse définitive, la formule exacte de cette évolution. Ainsi que ces corps célestes encore en fusion qui se promènent dans l’espace avant de s’implaner, ainsi les idées, avant d’acquérir la densité scientifique, se manifestent d’abord confuses, tumultueuses, incertaines. Or, il est temps, pour nous, d’entrer dans la voie scientifique, de donner un corps à nos rêves. La transformation radicale que nous poursuivons, ne se réalisera peut-être que dans un ou plusieurs siècles. Ce qui frappe les esprits sensés de l'Occident, c’est la diversité, la divergence même de nos doctrines, l’incohérence de nos moyens d’action. Pour rallier à nous le grand nombre, il faut lui présenter, non pas un programme abstrait, qui ne serait compris que par une très petite minorité d’esprits philosophiques, mais un programme concret, si jepuis m’exprimer ainsi, un programme clair, nettement défini, s’attaquant surtout aux abus lés plus criants du régime mongol qui nous opprime.
On écoutait Michel dans un religieux silence. On con-
naissait sa vie de souffrances, de réflexions, d’études. On avait pour son intelligence et son caractère un haut respect.
— Nous voulons tous, n’est-ce pas? en principe, continua-t-ii, faire table rase de toutes les iniquités sociales; et pour nous, l’iniquité est partout: dans l’administration, l’armée, TEglise, T Université, la magistrature. Mais prétendre détruire d’un seul coup toutes ces institutions, ce serait nous heurter à l’impossible et retarder indéfiniment la révolution, objet de nos vœux. Le peuple est trop ignorant, et trop d’intérêts se rattachent encore à ces institutions pour que nous espérions les anéantir dès à présent. Une société, d’ailleurs, est un organisme qui ne peut cesser de vivre sans un effroyable cataclysme. Ce que nous pouvons et devons tenter, — car alors la population nous suivra, — c’est de transformer ces organes en les pénétrant de principes nouveaux, en leur imprimant une direction nouvelle. J’ai Cru d’abord, dans mon programme, devoir réfuter les sottes accusations dont on nous charge. Voici donc ce programme qu’ont approuvé nos amis de Pétersbourg et de Moscou (1).
li lut : '
« Nous, socialistes russes, nous voulons la Révolution, mais avant tout par les moyens pacifiques, par l’infiltration intellectuelle plutôt que par les moyens violents.
Les Etats ne périssent, la plupart, que sous le poids de leurs iniquités. Les Etats anciens sont morts de la guéri e et de l’esclavage; l’Etat moderne, qui maintient le peuple dans un esclavage politique, économique et intellectuel, qui favorise l’exploitation capitaliste, le commerce spoliateur, qui réduit les majorités à la misère, et par conséquent à toutes les souffrances, à toutes les dégradations, à tous les crimes qu’elle engendre, cet état social qui laisse se perdre ses forces les plus vives, marche évidemment à sa ruine.
(1) Ce programme est en grande partie celui qu’acceptent aujourd’hui la plupart des cercles révolutionnaires russes. '
Nous ne voulons pas supprime!? les classes en exterminant les individus. Nous voulons seulement abolir les privilèges. Nous réclamons toute la somme d égalité possible.
Nous ne voulons pas l’abolition de la propriété ; nous demandons, au contraire, que tout individu ait la libre disposition de l’équivalent du produit de son travail. Les ennemis de la propriété, ne sont-ce pas plutôt les industriels qui ne paient à l’ouvrier que le tiers du produit de son travail, s’attribuant les deux autres tiers? Ne sontce pas plutôt ces spéculateurs improductifs qui pour s’enrichir ruinent des milliers de familles?
Nous ne voulons pas la destruction de la famille, mais, au contraire, une nouvelle situation économique, quipermette à la femme de soigner et d’élever ses enfants, et qui ôte toute excuse à la prostitution.
Quant à la religion, qu’on nous accuse encore de vouloir supprimer, nous regardons comme le plus sacré des droits la liberté de conscience ; et, dans les préceptes de solidarité et de fraternité qui sont la base de nos doctrines, ne sommes-nous pas fidèles, au contraire, aux enseignements du Christ?
On nous accuse d’être anarchistes. Pour nous, anarchie ne signifie pas désordre, mais harmonie dans tous les rapports sociaux, mais suppression de tous les despotismes qui étouffent les libres développements des sociétés.
Ce que nous réclamons donc immédiatement avec tous les esprits vraiment libéraux de l’empire, le voici :
Une amnistie complète pour tous les délits politiques ;
La suppression de la police secrète et l’inviolabilité des domiciles et des personnes;
La liberté de la presse, de l’enseignement, et la liberté de réunion et d’association ;
La liberté de tops les cultes et de toutes les confessions;
L’autonomie des villes, des communes et des provinces;
Des conseils de province élus qui contrôleront les fonctionnaires;
Une enquête sur la situation économique et sociale du peuple;
La fondation d’une chaire de science sociale ;
La réduction du budget de la guerre et la formation d’un ministère nouveau ayant pour but de favoriser les associations industrielles et agricoles, et de subventionner ces associations libres pour l’achat de leurs instruments de travail. La Russie est immense ; le sol, d’une fertilité inouïe; et nous sommes le peuple le plus pauvre. La révolution sociale à laquelle nous travaillons nous rendra le plus heureux et le plus riche.
Alors, sur cette terre classique delà tyrannie, se lèvera la lumineuse aurore de ce grand jour, où il n’y aura plus ni oppresseurs ni opprimés ; où l’Etat, cette centralisation monstrueuse, cet organisme vicieux, usé, sera remplacé par la libre fédération des libres groupes de travailleurs ».
Michel achevait la lecture de ce programme, quand soudain la sonnette retentit à la porte extérieure.
Qui de nouveau pouvait venir à une heure semblable? La réunion était au grand complet. On craignit une sur- .prisede la police. Avait-on suivi la piste des évadés?
Ce visiteur inattendu, c’était Nadège.
LU
l’assassinat
Nadège était pâle. Il y avait de l'égarement dans ses yeux.
Elle reconnut aussitôt Stepane, malgré son travestisse*
ment, malgré ses cheveux et sa barbe coupés, qui changeaient complètement sa physionomie.
Elle s’élança vers lui; l’enveloppa dans ses bras :
— Te voilà ! Enfin ! Ah !
Elle jeta autour d’elle un regard affolé.
— Alors, dit-elle, c’était inutile . Si tu savais... si vous saviez !
Sa voix était haletante. Elle cacha sa tête dans ses mains ; puis elle la releva soudain, l’œil enflammé :
— Je sors de chez le gouverneur. Je vous ai trahis tous. Vite, partes, dispersez-vous, ne perdez pas une minute. Demain, ce soir peut-être, l’imprimerie sera saisie.
— Malheureuse! qu’as-tu fait? s’écria Lit zanoff menaçant.
Nadège le regarda avec épouvante. Ses genoux fléchirent.
— Avant de me condamner, écoutez-moi, écoutezmoi.
Mais, dans son angoisse, elle ne pouvait parler. Ses paroles restaient dans son gosier, sa langue se collait à son palais.
Tous les assistants étaient pâles, silencieux, immobiles, attachant sur la pauvre Nadège des regards accusateurs et indignés.
Wanda eut pitié de cette faible créature.
— Mes amis, dit-elle, vous voyez ce qu’elle souffre.. Avant de la condamner, éeouf ?z-la.
— A mort, tous les traîtres! s’écria une voix implacable dans le fond de la pièce.
— Mais parle donc, fit Litzanoft avec une colère qu’il ne parvenait pas à dominer.
— Voyons, pauvre amie, dis-nous ce que tu as révélé, ajouta Wanda avec douceur.
— Oui, oui, reprit Nadège, il faut que je dise tout. A cinq heures, je fus mandée chez le colonel Heyking. Je crus qu’il s’agissait de moi seule, que j’étais accusée de tremper dâns le mouvement révolutionnaire. J’ose dire
que je n’éprouvai aucune crainte. En face d’un péril personnel, j’eusse été aussi brave qu’aucun de vous. Mais ce ne fut pas sur mes opinions et mes actes que le chet de la police m’interrogea, ce fut sur la comtesse Kousmine, sur les réunions socialistes, sur les résolutions prises. Comme je m'obstinais dans une dénégation absolue, il me dit tout à coup :
— Est-ce que vous aimez votre mari, madame?
— Sans doute, dis-je en tremblant; car je prévis aussitôt où il voulait en venir.
— Eh bien ! il est actuellement dans les casemates de la forteresse.
— Je le sais, répondis-je.
— Par qui le savez- vous ?
Je gardai le silence. Il insista vivement, sévèrement même; mais je fus inflexible.
— Je vous en prie, madame, parlez, dit-il. Autrement je croirais que vous êtes affiliée àut socialistes; et je serais obligé, à mon grand regret, de vous faire arrêter.
Je ne fléchis pas.
Je m’attendais à être conduite à la forteresse, heureuse de me rapprocher de mon mari, heureuse d’affirmer ainsi mes opinions révolutionnaires.
Toutefois, le colonel ne donna aucun ordre ; et, après un instant de silence, il reprit :
— Savez-vous pourquoi le comte Litzanofï a été enfermé aux casemates ?
— Non.
- — Je vais vous le dire.
Il me raconta la scène qui s’était passée dans la cellule de Wanda.
— Il y a donc là, ajouta-t-il, une véritable tentative d’assassinat sur un éminent personnage. Or, vous savez à quelle peine on condamne les assassins?
■. — Aux travaux des mines, répondis-je.
— C’est plus grave que cela. Le prince Stackelberg a des pouvoirs discrétionnaires; et, s’il le veut, il peut
faire pendre pu fusiller votre mari, sans autre forme de procès.
Depuis quelques instants, je me raidissais contre l’angoisse qui m’envahissait ; mais, à ces mots, je me sentis prête à défaillir. Je perdis la tête, je me laissai tomber à genoux. Je me traînai aux pieds de cet. homme, suppliante, éperdue.
— Il n’y a qu’un moyen, reprit-il impassible,de sauver votre mari, un seul.
— Lequel? m’écriai-je.
— Me dire tout ce que vous savez des socialistes de Kieff; autrement, si vous persistez dans votre silence, demain votre mari n’existera plus.
Et, en parlant ainsi, son attitude, sa voix, ses regards
étaient implacables.
Ah ! je vous jure que, s’il se fût agi de ma vie seulement, j’aurais tout bravé plutôt que de vous trahir; mais à l’idée qu’on allait pendre ou fusiller Stepane, mon Stepane, je devins folle, oui, folle. J 'essayai cependant de ne faire que des demi-revélations. Mais comme il me promit, si je Gédais, de me rendre immédiatement à la liberté ainsi que Stepane, je lis aussitôt ce raisonnement : c’est qu’en avouant tout et en venant immédiatement vous prévenir, je pouvais à la fois sauver mon mari et vous-mêmes. Je n’ai pas tout dit; mais j’en ai trop dit. Il faut fuir, vous cacher. Peut-être tout à l’heure viendra- t-on cerner cette maison, que j’ai désignée comme le lieu de vos réunions secrètes ; car il a deviné que là se trouvait cette imprimerie clandestine qu’on cherchait en vain depuis six mois . Maintenant, si j ai mérité la mort, ajouta-t-elle, tuez-moi, frappez-moi Stepane, je t’en prie, tue-moi de ta propre main. Aussi bien je souffre trop, depuis trop longtemps. Je préfère mourir que vivre avec ton mépris.
— Nous n’avons pas de temps à perdre en discours inqtiles, fit observer Mentikoff.il fyut cacher les imprimés , les brochures socialistes et nous disperser au plus vite.
les vierues russes.
— Moi, je sais un autre moyen plus énergique, repartit Litzanoff. Donnez-moi une arme, n'importe laquelle.
Nadège pensa que c’en était fait d elle, que fetepane
âllsit là tuer*
— Oui, de ta main, s'écria-t-elle en tombant à genoux, la mort me sera douce; mais auparavant, pardonne-moi.
— Relève-toi, dit Litzanoff avec douceur, ce n est pas toi qui es coupable ; c’est ce scélérat qui a abusé de ta faiblesse, de ton amour pour te faire commettre une lâcheté. Il t’a déshonorée, cet homme; et c’est à moi, ton mari, le gardien de ton honneur, de te venger.
— • Que vas- tu faire? reprit Nadège avec épouvante.
— Le tuer, parbleu I 11 a été condamné, il y a quatre mois, par le tribunal révolutionnaire. 11 a oublié l’avertissement qu’il a reçu. Je vais le lui rappeler.
— Arrête, arrête, je t’en conjure, supplia Nadège. Les gendarmes sont là, j’en suis sûre.
— Non, non, j’ai le temps.
Il se débarrassa des étreintes de sa femme, et se dirigea vers la porte.
Wanda et Michel le rappelèrent.
— Attendez, lui dirent-ils, que sa mort ait été résolue
en conseil.
— Attendre que vous soyez en Sibérie? N’a-t-il pas notre secret, ne va-t-il pas cette nuit même, tout à l’heure, si je ne le tue, faire cerner cette maison, nous faire arrêter tous ? Ce n’est pas un crime que je vais commettre, c’est une exécution juste. Si je pouvais le provoquer en duel, je ne l’assassinerais pas.
Nadège se jeta de nouveau à son cou, se suspendit a ses vêtements; il fut inébranlable.
Il sortit.
— Suivez-le, dit Wanda à Vérénine, et tâchez d’empêcher un malheur.
Yérénine s’élança sur les traces de Stepane.
Dans la rue, avisant un jeune homme, Litzanoff lui de-
j g4 LES VIERGES RUSSES.
manda de le conduire au palais du maître de
— A cette heure, il n’est pas chez lui, répondit le jeune homme. Il dîne tous les soirs dans un restaurant du
Kriestchatik. , ,
— Alors conduis-moi à la porte de ce restaurant.
Le jeune homme obéit. Stepane entra chez un armurier, acheta un poignard, et revint se poster, a la porte
au’on lui avait indiquée. , ,
q Vers dix heures, Heyking, donnant le bras a un de ses
amis, sortit du restaurant. ioafipna<s<ia-
Litzanoff ies suivit pendant quelque temps, les dépassa , nuis se retournant soudain, en passant a côte a ea . frappa Heyking sous le bras, par derrière, d un coup sur
et rapide. ,
— Je suis frappé! cria Heyking qui chancela.
Son ami le soutint et cria :
— Arrêtez ! arrêtez l’assassin !
Un passant se jeta sur Litzanoff; mais Litzanoff, qui tenait toujours à la main son poignard, le hlessa au bras. L'inconnu le lâcha.
On criait toujours :
— Arrêtez l'assassin !
Un déciatsky lui barra le passage. ,
Litzanoff, reconnaissant un homme de police, n eut p les mêmes ménagements que pour le passant. Il le trappa
en plein cœur. Le déciatsky tomba (1).
La foule s'ameutait ; mais, soit complicité tacite, soit indifférence, personne n’arrêtait Litzanoff.
Cependant, les agents de police accouraient ■
Un homme tout à coup fendit la foule, et, a lui seul,
contint un instant, afin de permettre à Stepane de s enfuir.
C'était Vérénine qui, d'après l’ordre de Wanda, avait couru d'abord au palais du gouverneur, et nayant pu découvrir Litzanoff aux alentours, retournait chez Men-
tikoff.
(1) Nous tenons ce récit d’un juge de Kieff.
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4od
Stepane, débarrassé du flot qui 1» ® t
ruelle sombre et déserte s ouvrir devant lui 11 s y je , revint par un chemin détourné a 1 imprimerie.
Mais^ à l’entrée du faubourg Lipky, il s aireta.
Il entendait le bruit d’un combat, des coups de feu, des cris; et il aperçut une lueur d’incendie au-dessus des
^questionna les passants, qui ne purent rien lui apnrendre II s’approcha alors davantage. C était bien, comme il en avait le pressentiment, le siégé par les gendarmes de la maison de Mentikon.
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