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LA CONDAMNATION

Stackelberg avait immédiatement télégraphié à Péters-

bourg, au chef de la troisième section, Mezentzoff, 1 assassinat de Heyking. ,

Mezentzoff avait répondu que, jusqu à nouvel ordre, c’était lui, Stackelberg, qui prendrait la direction de la

490 LËS VIËB&ÉS ftTÎSSȧ.

police de Kieff; Bevaflt d'aussi gràvë&ëvériëtnëntsi il. Confirmait ses pouvoirs discrétionnaires* le laissant maître de prendre telles mesures qù’il jugerait Utiles ët urgentes.

Quand on vint apporter au nouveau maître de là pOlifce le nom des prisonniers et des prisonnières, il n’eut qü'une pensée : découvrir dans ëëtte liste le nom de Wandâ.

\\ fut déçu de ne l’y pas trouver; car il croyait tenir enfin sa vengeance* Une vengeance terrible. Gri iüi apprit toutefois que plusieurs femmes avaietit été prises, les armes à la main; qu’Utie entre autres, urte jeune fille d’une grande beautéj s'était battue avec uiië rare intrépidité.

— Gomment l’appelez-vous ? demanda-t-il;

— Yéra Pérowsky.

— ■ Àmeriez-Ia-moi, ordonna-t-il : mais fOüilléz-là d’abord, et veillez à ce qu’elle ne porte aucune arme sous ses vêtements.

Une heure après, Wanda, habillée en ouvrière d’ifüpHmerie, les fers aux pieds, les mains attachées, entrait dâns le cabinët de Stackelberg.

Ses vêtements vulgaires faisaient mieux ressortir encore l’étrangeté et la distinction de sa beauté;

Elle était très pâle ; et son regard hoir jetait par Saccades des éclairs de haine.

En la voyant, Stackelberg île put sé défendre d'tiiié émotion qui lui tordit les nerfs et lui coupa la voix.

Il baissa les yeux, n’osant soutenir son regard.

— Vous avez été arrêtée; dit-il, les armes à la main. Qu’avez-vous à alléguer pour votre défense ?

— Rien, répondit-elle1, superbe.

— Regrettez-vous du moins votre rébellion?

Non.

sa VOUS récommëncëi*iez ?

— Je recommencerais. Sous ce régime étoüffâhi, tioüs n’avons qu’un moyen de propager l’idée révolüiioiiftaitë : l’intrépidité, l’audace.

G’èst tin conseil de guerre qtii vous jugera; et la loi militaire est inexorable.

— Je le sais.

— Vous savez quelle peine vous avez encourue?

La peine de mort, répondit Wanda d un ton ferme. Cependant, je pourrais vous sauver.

— Je n’ignore pas que nous habitons le pays de 1 arbi-

traire.

Il lui tendit la dépêche de Mezentzoft. .

Vous le voyez : le colonel Heyking a été assassiné hier

ait Soir, par un des vôtres sans doute ; et je suis nommé à sa place grand maître de la police de Kieff.

Vous êtes digne de ce poste, répliqua Wanda avec

dédain. . „ .x ,,

Stackelberg se tut Un moment ; puis il reprit d une voix

étouffée i

— Vous me méprisez donc bien, Wanda Pétrowna ? Wanda ne répondit pas.

— La mort ne vous effraie point ?

— S’il le faut, je la supporterai avec courage, pour

prouver ma foi;

— Mais on ne publiera pas votre procès. Personne n assistera à votre exécution. Quelle gloire recueillerez-vous de cette mort obscure ?

— Ce n’est pas à la gloire que nous nous dévouons, monsieur de Stackelberg, mais à une idée.

— Quel profit Votre cause retirera-t-elle de ce dévouement ignoré ? Wanda, je vous aime éperdument, vous le savez bien. Je veux vous sauver. Signez seulement une rétractation, un recours en grâce.

— Je ne suis pas lâche, moi, monsieur de Stackelberg. Jene renierai pas mes convictions par crainte de la moi t.

Pour dominer le bouillonnement qui se fit en lui, Vassili se leva, fit quelques pas dans la chambre.

— Elle est folle, folle, répétait-il. Elle l’aura voulu. Wanda le regardait, impassible.

11 se rapprocha d’elle brusquement.

— ■ Tenez, Wanda, dites-moi seulement que vous ne me méprisez pas, que vous ne me haïssez pas ; et je vous sauverai malgré vous.

— En vérité, monsieur de Stackelberg, la peur de la mort ne me fait pas perdre la tête à ce point que je ne sache dans quel pays nous vivons. Certes, vous êtes tout puissant, vous pourriez impunément faire fusiller . de pauvres filles ; mais la princesse Kryloff, vous ne l’oseriez pas !

— Vous oubliez, repartit Vassili, que vous êtes inscrite dans les registres de la prison sous le nom de Véra Pérowsky.

— Mais je me nommerai devant le conseil qui me jugera.

— Et si je déclare que vous mentez ?

— Vous craindriez qu’on ne le sût.

— Qui donc pourra le savoir, quand vous ne serez plus là pour le dire?

— Mes amis...

— Quels amis ?

Wanda sentit un frisson courir dans ses veines et une sueur froide l'envahir.

C’était vrai : il pouvait la faire fusiller sans que personne le pût savoir !

Certes, Wanda était courageuse. Cependant l’instinct de la conservation se révoltait à la pensée de cette sombre exécution. Mais bientôt sa force morale l’emporta sur cette révolte de l’instinct.

— Au fait, répondit-elle à Stackelberg, ma vie n’est pas plus précieuse qu’une autre. J’aime mieux mourir que de m’abaisser devant vous.

Vassili la regardait avec stupéfaction.

— Quel orgueil! Quel entêtement! murmura-t-il.

— Les sentiments élevés vous sont tellement étrangers que vous ne pouvez les comprendre, dit noblement Wanda.

Vassili se leva.

— Je vous laisse huit jours de réflexion, dit-il. Huit jours de prison modifieront peut-être vos sentiments et vos idées.

Il ouvrit la porte, appela les gendarmes.

— Reconduisez "Véra Pérowsky à la forteresse, ordonna-t-il.

Il se rassit sans jeter un regard sur Wanda.

Quand elle fut sortie, il s’abandonna à une rage folle.

— J’abaisserai son orgueil. Je materai cette âme de fer... ou elle mourra... car je ne puis vivre, moi, avec cette torture. J’en perdrais la raison.

De ses mains crispées il s’étreignit le cœur, puis serra ses tempes à les broyer.. Et des larmes de douleur, de colère, jaillirent de ses yeux.

Dans la journée, il se rendit à la forteresse, et demanda à passer l’inspection des prisonniers. Il espérait que Litzanoff se trouverait parmi eux. Sa déception fut grande de ne i’y pas découvrir. Mais quand il vit Raymond, un éclair de joie féroce traversa sa prunelle bleu clair.

Celui-là du moins ne m’échappera pas, pensa-t-il.

Cependant Litzanoff ne pouvait être bien loin. Il ordonna immédiatement des recherches et des perquisitions dans toutes les maisons suspectes delà ville; mais celle du pope ne pouvait être soupçonnée.

Stackelberg institua un tribunal militaire pour juger tous les révoltés de Kieff.

Comme dans tous les procès socialistes qui se sont déroulés en Russie depuis une dizaine d’années, les prévenus affirmèrent leur foi avec une résolution, une audace qui étonnèrent, effrayèrent même leurs juges. Aussi le tribunal se montra-t-il implacable.

L’interrogatoire était sommaire. Il suffisait qu’on eut été pris les armes à la main pour être condamné soit aux mines, soit à la déportation en Sibérie, soit à la mort.

Ces jugements, du reste, se rendirent à huis clos, afin, dit Stackelberg, d’és'iter toute nouvelle agitation.

494 les Vierges Eusses.

Néanmoins le bruit courut dans là ville fcju’on avait prononcé un assez grand nombre de sentences de mort. On parlait de plusieurs femmes, de très grandes dames, qui avaient pris part à la défense de l’imprimerie; et qui seraient certainement exécutées.

Ges bruits parvinrent aux oreilles de Litzanoff, de Vérénine et de Koroleff. À la pensée que Wanda pouvait être comprise parmi ces condamnés, le désespoir de Litzanoff devenait du délire.

— Il faut la délivrer, coûte que coûte, dussions-nous brûler Kieff, brûler la forteresse. Koroleff, tu ne trouvés donc rien ? Il faut arriver jusqu'à elle, la sauver; lui envoyer un mot d’espoir.

— Je ne songe qu’à cela, dit Koroleff : sauver nos amis. Mais Stackelberg est plùs vigilant qüe Heyking. Il a fait venir un régiment de Cosaques. Lés prisonniers sont étroitement gardés. Stackelbérg ta lui-même tous les jours à la forteresse passer une inspection. Le major, depuis notre évasion, veille jour et nuit.

— Alors, tu ne trouves rien ?

— Si; Nous allons faire feu de tout bois. Véréniiïe va partir pour Pétersboüfg, se jettera; s’il le faut, âüx pieds du Czaréwitch pour dbtëriir la grâce de Wanda Kryloff. Quant à vous, vous vous rendrez immédiatement à Moscou, où se trouve actuellement votre homme d! affaires. Vous lui ordonnerez de vous remettre tout l’argent possible, 200,000 roubles, s’il peut les réunir^

— Oh ! toute ma fortune i

— Enfin, de mon côté, jë vais aller trouver le pririne Kryloff et lui annoncer que sa fille est condamnée à mort. Il saura la tirer promptement des griffes de Stackelberg. Car je soupçonne que, si Stackelberg veut la mort de Wanda, il fera son coup en hâte et à la sourdine. Voilà ce qu’il faut empêcher.

Les trois amis partirent le même jour dans trois directions différentes; ët, grâce à d’ingénieux déguisements, ils ne furent point inquiétés.

Le prince Kryloff était encore très faible. 11 était levé, cependant ; mais on lui défendait de sortir. Pour être admis auprès de lui, Koroleff se fit annoncer comme venant de la part de la comtesse Kousminelui apporter des nouvelles de Wanda.

On lui avait caché avec soin les événements des jours précédents; car, au seul mot de socialiste, il entrait en fureur et délirait. 11 avait même fréquemment des hallucinations inquiétantes pour sa raison.

Eveillé comme endormi, il voyait constamment autour

de lui des révolutionnaires.

Quand Koroleff lui apprit que sa fille était en prison, il fut pris d’un véritable accès de démence, qui se termina par une syncope; cependant il reprit bientôt ses sens et sa raison, et se décida à partir sur-le-champ pour hietl. Mais tout à coup il changea d’avis, et, redoutant un piege, voulut rester. Pendant deux jours, deux jours précieux, Koroleff renouvela vainement ses instances, luttant contre les irrésolutions de ce cerveau vacillant. ,

De son côté, Vérénine a\ ait obtenu par le Czarewitch une audience de l’empereur. Le Czar, sévère d’abord, s’était adouci. 11 connaissait cependant les troubles de Kieff, l’assassinat de Heyking; mais, comme toujours, sa bonté l’emporta; et, sur les supplications de Vérenme, il promit de faire ajourner toute condamnation de la princesse Kryloff, jusqu’à ce que lui-même eût examiné

Enfin Litzanoff, malgré les lamentations de son fidèle Dmitri, avait hypothéqué toutes ses propriétés et trouve 500,000 roubles à un taux exorbitant.

Avec de l’argent, lui avait dit Koroleff, on peut tout en Russie. Il pensait donc qu’avec 500,000 roubles on pourrait acheter toute la garnison de la forteresse. Mezentzoff, prévenu par l’empereur, avait envoyé a

Stackelberg une dépêche ainsi conçue :

« Par ordre de l’empereur, différez toute sentence au sujet de la princesse Kryloff. Demain vous serez rem-

49fi ' LÈS VIERGES RUSSES.

placé dans vos fonctions provisoires de chef dé la police de Kieff. »

Cette dépêche bouleversa Stackelberg. Qui donc avait pu déjà prévenir l’empereur de cette arrestation, qu’il s’appliquait à tenir secrète ? Il était donc vrai que ces socialistes avaient des adeptes jusque dans le palais de l’empereur , jusque dans la 3e section ? Il eut peur ; mais pourtant il ne put se résoudre à abandonner sa vengeance.

Depuis que Wanda était en son pouvoir, mille tentations horribles, mille hésitations, mille remords l’a vaient assailli. Tantôt il voulait la sauver, tantôt lui imposer violemment son amour, tantôt la faire souffrir avec d’atroces raffinements, pour se venger de ce qu’il souffrait lui-même.

En recevant cette dépêche, à la perspective de voir Wanda lui échapper, il éprouva comme un vertige, un véritable trouble d’esprit. Il prit une plume, et répondit, également par dépêche :

« Je viens de consulter les registres des différentes prisons de Kieff ; la princesse Kryloff n’est pas ici. »

La forme de dépêche le dispensait de toute autre explication.

. Puis il se rendit aussitôt à la forteresse.

Wanda, en effet, avait été condamnée à mort par le conseil de guerre, ainsi que Raymond, Katia, Matcha, trois autres femmes, cinq hommes et les soldats déserteurs.

Bien que Wanda eût déclaré se nommer Wanda Chabert, née Kryloff, le tribunal avait rendu sa sentence sous le nom de Yéra Pérowsky.

Ce jugement, d’ailleurs, n’avait été qu’une formalité. La sentence, c’était Stackelberg qui l’avait dictée.

Depuis trois jours elle connaissait sa condamnation. Depuis trois jours durait son agonie. Il y en avait dix qu’elle était enfermée. Dix jours de prison, de solitude absolue, entre quatre murs gris !

On ne peut s’imaginer, quand on ne l’a pas éprouve, quel effroyable dissolvant moral est cet isolement. Il se produit comme un ramollissement des nerfs, comme une désagrégation des fibres cérébrales, causant des troubles profonds et souvent même la folie.

Le martyrologe des socialistes russes compte un assez, grand nombre de prisonniers qui sont devenus fous, d’autres qui se sont suicidés. Wanda avait l’âme forte, héroïque; mais elle avait des nerfs de femme ; et ses nerfs „e révoltaient contre la destruction, contre l’affreuse mort qu’elle allait subir.

Mourir à vingt ans, dans toute l’exubérance de la vie, de la jeunesse, dans tout l’épanouissement de sa beauté !

A celte pensée, tout son être frissonnait. Et cependant ce qu’elle regrettait, ce n’était ni le bonheur, ni sa jeunesse, ni sa beauté; c’était de mourir avant d’avoir vu le triomphe de ta grande cause à laquelle elte se sacrifiait. Elle s’y résignait toutefois, quand elle avait la plénitude de sa raison et de sa force ; mais la nuit, quand elle s’éveillait brusquement, et que cette idée de mort se présentait à son esprit encore mal affermi, elle éprouvait toutes les affres d’une véritable agonie.

En entrant dans sa cellule, Stackelberg remarqua aussitôt une altération dans ses traits et le tremblement nerveux dont elle fut saisie, dès qu’elle l’aperçut.

Il augura favorablement pour la réussite de ses projets de cet affaiblissement physique et peut-etie moral.

Pendant quelques instants, il n’osa parler.

Wanda s’était levée, hautaine comme toujours. Son regard fier, droit, superbe, le terrassa.

— Eh bien! lui dit-il enfin, vous avez réfléchi ?

— Oui.

— Etes-vous revenue à de meilleurs sentiments?

— Quand on a mis trois ans de réflexion à se former une conviction, on ne peut l’abandonner en dix jours,

monsieur de Stackèlberg. Une conviction à laquelle on sacrifie ce que j’ai sacrifié à la mienne, n est pas une conviction de parade! Elle est profonde, absolue, iné-. branlable.

— Cependant, devant une condamnation à mort, on modifie quelquefois sa manière de voir, dit le prince; car

vous connaissez votre condamnation ?

— En effet, on a eu, par votre ordre sans doute, l’attention de me lire la sentence du conseil.

= — Je crois devoir vous prévenir que c’est demain matin qu’en est fixée l’exécution.

Wanda eut un léger frémissement. Elle pâlit; mais elle

se remit aussitôt.

— Eh bien! je suis prête, dit-elle avec fermeté.

— Vous êtes prête a mourir! s’écria Yassili, stupéfait de tant de courage. Non, vous ne mourrez pas; je ne le veux pas. Entendez-vous, Wanda, je ne le yeux pas. Votre mort me rendrait fou. Je n’ai jamais aimé que vous... je n’ai jamais aimé que toi... Je t’aime... et je n’aimerai jamais plus... Ecoute. Veux-tu m’accorder un instant de la félicité ineffable donUe désir m’opprime, m’obsède, m’enfièvre depuis si longtemps? Sentir ton cœur battre contre le mien, tes lèvres se poser sur les miennes, mes yeux se plonger dans tes yeux magiques, qui ont jeté dans mon cœur un feu inextinguible ! Je pourrais te forcer à t’abaisser devant moi ; mais c’est moi qui m’agenouille devant toi. Wanda, Wanda, sois moins cruelle, ma belle fiancée.

— Monsieur de Stackelberg, mes sentiments n’ont pas plus changé que mes opinions, répondit-elle fièrement.

— C’est-à-dire que vous me haïssez.

Wanda ne répondit pas.

— Ne serait-ce pas plutôt moi qui devrais vous haïr, Wanda, reprit Yassili, après l’affront que vous m avez fait subir? Devant trois cents personnes, vous vous êtes jouée de moi d’une manière féroce, infâme ; et il y a des amours-propres qui ne pardonnent pas.

LES ViEKGES RTISSES.

— Aussi ne me pardonnez-vous pas.

—Non seulement je vous pardonne, mais je vous aime encore. En me laissant croire pendant un jour entierque vous m’acceptiez pour votre fiancé, vous avez allume en moi une flamme dévorante, qui maintenant ne peut plus s’éteindre.

Et voilà pourquoi je suis dans cette cellule, pourquoi je suis condamnée à être fusillée.

— Vous êtes condamnée pour avoir résisté aux autorités, les armes à la main. Mais je pourrais vous sauver, je vous sauverais malgré tous vos torts envers moi, si vous consentiez, non pas peut-être à m’aimer, mais à me le laisser croire»

— En un mot, si par lâcheté je me prostituais. Monsieur de Stackelberg, je vous apprendrai ce que c est que

le courage.

— Vous refusez?

— Je refuse. v

C’est votre dernier mot ?

— C’est mon dernier mot.

Au moment de fermer la porte, il se retourna., fit deux pas en avant, étendit les bras comme pour imploier Wanda, comme s’il voulait l’envelopper dans une dernière étreinte; mais Wanda, impassible, lui jeta un regard froid comme une lame d’acier, un regard si dédaigneux qu il laissa retomber ses bras en poussant un rugissement rauque.

Il sortit dans un véritable état de démence . L’amour-propre blessé, le désir fou se heurtaient dans

son cœur»

La rendre à la liberté, c’était la rendre à Litzanoff, qui n’était pas arrêté, et qui l’aimait; car elle le lui avait avoué. Si elle s’était jouée de lui, Stackelberg, c’était pour venger Litzanoff. Si elle avait fui de la maison paternelle, c’était sans doute pour le rejoindre, pour partager sa vie de périls et de mystères.

Devant trois cents personnes, Wanda avait été sa fian-

cée ; et il ne voulait pas que jamais aucun homme aimât et possédât celle qui avait dû être sa femme. Non, il ne serait pas ridicule ; et, pour n’être pas ridicule, il n’avait qu’un moyen : se venger d’une manière terrible.

Il rentra chez lui, et fit mander le colonel de Gosaques récemment arrivé à Kieff :

— J’ai reçu des ordres de Pétersbourg, lui dit-il, l’exécution est fixée à demain matin.

Mais, en articulant ces mots, il éprouvait au cœur une palpitation si forte, que sa voix était étouffée et tremblante ; la respiration lui manquait.

Le colonel s’inclina.

— Je quitte aujourd’hui même Kieff, ajouta Stackeiberg. Demain, il arrivera un autre chef de la police.

Le colonel se retira.

Il était à peine dans la rue, que Stackelberg courut dans l’antichambre, et s’adressant à l’ordonnance :

— Le colonel qui sort d’ici, vite ! rappelez-le.

L’ordonnance se précipita au dehors. Il était trop tard : le colonel s’éloignait au grand galop de son cheval.

Stackelberg eut encore une hésitation. Donnerait-il contre^rdre ? Quelle pensée lui vint à l’esprit ? Ses traits se contractèrent, ses yeux devinrent roUges. Il fit un geste qui signifiait : le sort en est jeté. Il appela son valet de chambre, lui ordonna de faire immédiatement ses malles, s’occupa fiévreusement de ses préparatifs de départ. Il écrivit plusieurs lettres, donna des ordres, sans savoir ce qu’il écrivait ou disait. De temps à autre, il passait la main sur son front, comme pour en chasser une pensée douloureuse et absorbante. A six heures, on lui servit à dîner ; mais il ne put manger. A sept heures, il se jetait en wagon comme un criminel, qui fuit le spectre de son crime.

• — Si je restais à Kieff deux heures de plus, murmura t-il, je deviendrais fou.

Au moment où Stackelberg quittait Kieff, le prince

soi

Kryloff, accompagné de Korolefl. montait en chemin d< fer. Ils arrivèrent à Kieff à onze heures du soir. Pendant que le prince se dirigeait vers le palais du chef de la police secrète, avec l'espoir de trouver encore Stackelberg, Koroleff se rendait chez le pope, où étaient cachés ses amis.

Vérénine n'était pas de retour; mais il axait envoyé une dépêche à Litzanoff, qui attendait Koroleff pour commencer a coups de roubles le siège de la forteresse. Stepane était impatient, fiévreux; il semblait pressentir un malheur.

— Je t’en prie, Koroleff, ne perdons pas un moment. Tâchons, cette nuit même, de pénétrer dans le fort.

— C'est inutile, dit Koroleff, le prince Kryloff fera la besogne mieux que nous. Si le prince ne réussit pas, demain nous agirons; mais il réussira, car, malgré tout, il aime sa fille.

Litzanoff se soumit. Cependant, il ne put dormir.

Koroleff rejoignit le prince à l’hôtel où il était descendu.

Kryloff, n’ayant pas trouvé Stackelberg, s 'était adressé au gouverneur, son ami, qui avait traité ses craintes de chimériques.

— Si la princesse, lui avait-il dit, était comprise parmi les prisonnières, je le saurais certainement.

Toutefois, devant son insistance, il lui avait délivré le permis que lui demandait le prince pour visiter, des l’aube, toutes les cellules occupées par des femmes.

Le gouverneur ignorait d'ailleurs absolument les ordres d’exécution que Stackelberg avait donnés le jour même.

Koroleff trouva donc le prince un peu rassuré, trop rassuré. Aussi crut-il devoir l'inquiéter de nouveau. Il lui affirma que Wanda était prisonnière et probablement condamnée.

Dès quatre heures, Kryloff se leva, et, accompagné de Koroleff, courut à la forteresse, où, grâce à son permis, il put pénétrer.

502 LES YÏEBftES RUSSES-

On s’empressa de lui ouvrir toutes les cellules qui contenaient des femmes. La plupart dormaient encore ; et ce réveil brusque et matinal semblait leur causer un grand

Alexandra, elle, ne dormait pas. Elle avait e&tenduyers trois heures un bruit insolite ; et toutes sortes d idees Ugubres l’avaient assaillie. Une angoisse indéfinissable lui étreignait le cœur. Elle avait l’appréhension vague d un

danger pour Michel ou pour Wanda.

Elle savait qu’on avait rendu des sentences de mort ;

elle avait peur. . ,

Quand elle entendit de nouveau dans le couloir des

bruits de pas, de verrous, de portes ouvertes et fermées, son appréhension devint plus poignante. Elle s assit sur son séant, et écouta, anxieuse, cherchant à deviner la signification de ces bruits. Les pas se rapprochaient, soudain, la porte s’ouvrit. Elle se dressa noble, imposante;

mais aussitôt elle recula épouvantée.

Le prince resta un instant interdit sur le seuil, li ne reconnaissait pas sa femme ; mais il était frappe de la

Ti ntun pas en avant, et se tournant vers le geôlier :

— Cette femme, comment l’appelez-vous ?

— Sophia Lazareff. .

— C’est bien votre nom? demanda le prince a Alexandra.

Elle se tut.

— D’où êtes-vous ?

Alexandra ne répondit pas davantage.

Alors, le prince s’approcha pour mieux distinguer les traits de cette femme, que sa vue semblait effrayer.

Il poussa une exclamation de stupeur, d effarement. 1

croyait voir un spectre.

— Alexandra ! s’écria-t-il, terrifié.

— Oui, vot^e victime, répondit la princesse.

— C’est elle 1 c’est elle 1 répétait le prince éperdu. Ah 1 oui, Wanda doit être ici. C’est elle qui m’a pris ma fille.

Wanda, où est-elle? parle, où est-elle? Je viens pour l’arracher de tes mains.

Et s’adressant au geôlier :

— Enchaînez cette femme, c’est un démon.- Ma fille est ici. Où est ma fille?

— Oui, Wanda est ici, dit Alexandra; toi seul peut-être pourras la sauver. Sauve-la ! sauve-lal

Le prince Kryloff éprouvait comme un vertige; Ses yeux étaient injectés, et tournaient dans leurs orbites.

— Ne m’avez- vous pas dit tout à l’heure, demanda-t-il au geôlier, que c’était la dernière eellule contenant des prisonnières ?

— Oui, répondit le geôlier. Il y en avait cinq autres; mais ce matin...

— Ce matin 1 quoi? s’écria Alexandra.

— Ce matin, on les a fait sortir.

— Pour les mener où ?

Le geôlier se tut.

— Parle, parle donc, dit le prince en lui secouant le bras.

— Pour les exécuter.

— Tu ne me le disais pas ?

— Votre Excellence ne me l’a pas demande.

Alexandra, oubliant tout le passé, à moitié folle, ib jeta aux genoux de son mari, et d’une voix haletante, étranglée;

— Vite, vite, Pierre, cours, sauve-la.

— Cependant, dit le geôlier, il n’y avait pas parmi lés prisonnières de princesse Kryloff.

— Elle avait pris le nom de Véra Pérowsky, Véra Pérowsky, répétait Alexandra, en se tordant les mains.

— Eh bien ! fit le prince.

— Elle est parmi les condamnés, répondit le geôlier.

— C’est trop tard ! trop tard ! cria la princesse, qui tomba évanouie,

Il se faisait dans le cerveau du prince un effroyable

tumulte. Cependant l’imminence du danger, et l’amour paternel, persistant malgré tout, lui donnèrent la force de

maîtriser ce vertige. :

— Allons vite, dit-il au geôlier. Conduis-moi au lieu

de l’exécution.

Au même moment, on entendit une décharge de mousqueterie.

* Les jambes du prince se dérobaient sous lu«v il s’appuya à la muraille. Mais il domina aussitôt cette faiblesse, et courut plutôt qu’il ne marcha.

A la porte, il trouva Koroleff qui l’attendait dans une anxiété vive ; car lui aussi venait d’entendre la décharge.

l’exécution

Voici ce qui se passait à une demi- verste de là, sur une plate-forme en contre-bas, dépendante du fort :

Le jour se levait gris, blafard. Il tombait une pluie fine et glacée. Trois heures venaient de sonner à l'horloge lugubre de la forteresse. Le peloton d’exécution, Tarme au bras, était rangé sur la plate-forme.

On amena les condamnés. Tous marchaient d'un pas résolu. D’où venait tant d’intrépidité? C’est que ces femmes et ces hommes étaient soutenus par l'exaltation d’une conviction ardente s’attaquant au colosse, ils avaient fait par avance le sacrifice de leur vie. Ce moment depuis longtemps était prévu. La mort ne pouvait ni les étonner ni les effrayer.

Les cinq femmes étaient en tête. Katia et Wanda, l'une à côté de l’autre, parlaient à demi-voix.

Katia, la martyre systématique, était solennelle dans son stoïcisme . On ne remarquait aucune altération dans ses

S?' LES ViEttGES RUSSES. , '

raits, mais seulement un peu plus d’animation dans son

regard violent. .

Wanda, quoique plus nerveuse, plus femme, se montrait

cependant également héroïque.

/ 1 Mon amie, lui dit Katia, on va t’exécuter sous le nom de VéraPérowsky. Je pense qu’au moment de mourir tu dois, devant tes bourreaux, révéler ton véritable nom. Pour ce peuple fétichiste, ta mort sera d’un saisissant exemnle.

— Non, Katia, répondit simplement Wanda, nous devons rester dans le principe de l’égalité absolue. Au moment de mourir, rappeler mon rang, ne serail-ce pas établir une différence entre vous et moi ? Je préfère mourir obscurément. Ma mort sera certainement connue ; et ce mépris de mon nom, de ma naissance, sera une leçon pour les privilégiés. Car l'égalité sera peut-être plus ditficile encore a établir en Russie que la liberté.

Katia fut appelée la première. Elle se détacha aussitôt des rangs, et repoussa les deux soldats qui voulaient la soutenir.

Elle marcha d’un pas ferme jusqu’au poteau, ou on l’attacha. Elle refusa de se laisser bander les yeux.

Mes amis, mes frères, dit-elle en s adressant aux

condamnés, mourons sans regret pour la cause de la justice et de la liberté ; car la révolution est proche et

nous vengera. , „

L’adjudant donna le signal ; et douze coups ae leu, partant à la fois, vinrent la frapper.

Wanda avait regardé ce spectacle avec un mâle courage.

On l’appela.

Comme Katia, elle s’avança avec intrépidité. Sa pâleur faisait mieux ressortir encore sa beauté de statue.

Elle était à peine hors des rangs qu’on entendit un en s’échapper du groupe des condamnés. ?

: C’était Raymond qui, l’un des derniers de la file, p a-

vait pu encore apercevoir Wanda. 11 ne savait pas qu elle

dût mourir en mêmè temps que lui. Il voulut briser ses chaînes, s'élancer vers elle; mais plusieurs soldats le continrent.

Pendant ce temps, on attachait Wanda au sinistre poteau. Gomme Katia, elle refusa de se laisser bander les yeux.

Elle envoya à Raymond un regard d’une projection puissante.

— Ne tirez pas, ne tirez pas ! criait-il avec désespoir. C’ëst uii assassinat* Ce n’est pas Véra Pérowsky, c’est la princesse Kryloff que vous allez tuer.

L’adjudant hésita. Cependant, fidèle aux ordres qu’il avait reçus j il commanda le feu.

Pas un soldat ne tira.

Les cris de Raymond, la beauté de Wanda, le respect que professent les mujicks pour les personnes de haut rang les intimidaient, leur imposaient.

— Ne commettez pas ce meurtre, criait toujours Raymond.

Et, s’adressant à l’adjudant :

— De grâce ! respectez la vie de cette femme innocente.

Mais l’adjudant, une seconde fois* d’un geste commanda le feu.

. — Quiconque n’obéira pas au commandement, dit-il, sera sur-le-champ fusillé.

Tous levèrent leur arme, et tirèrent.

La tête de Wanda s’abaissa sur sa poitrine (4).

En même temps Raymond tombait aussi* Sa douleur, son impuissance à sauver celle qu’il aimait, avaient produit en lui un bouleversement, un déchirement tels qu’il s’était évanoui.

En ce moment* on aperçut trois hommes qui débou-

(1) Une exécution analogue a eu lieu dernièrement à Kieff.

Les journaux nous apportèrent la nouvelle qu’une nièce du grand chancelier Gortschâkoff avait été fusillée sous un faux nom, pour crime de Socialisme.

Les vièuGes eusses.

châieüt sur là fjlàte-forniei C’était le prince, avec Koroleff et le soldat qui les conduisait.

Ils virent passer Raymond évanoui qu’on emportait.

— Lui aussi! exclama le prince.

La vue de Raymond produisit un nouvel ébranlement

dans sa raison déjà vacillante.

Néanmoins il s’approcha davantage, toujours en cou-

rant. . , ,

L’adjudant qui commandait le peloton lui barra le

passage; mais le prince, le repoussant rudement, se

Yéra Pétowsky, où est-elle? C est ma fille, la princesse Kryloff. , ,

L’officier devint livide, et désigna le sinistre poteau.

Le prince s’élança dans cette direction. Deux corps de femmes étaient étendus à terre.

Il reconnut d’abord Katia, et frissonna.

Il s’approcha de l’autre, et resta immobile, attachant sur ce cadavre des yeux agrandis par la douleur et i’épouvante.

Dans une contraction violente, le ccéur envoya au cerveau un flot de sang, qui acheva de porter le désordie

dans son esprit malade. .

Il fut pris soudain d’un rire nerveux, horrible, inextinguible. . , •

On voulut l’emmener, afin de continuer i execution.

Alors, un délire furieux s’empara de lui. 11 se rua sur ceux qui cherchaient à l’entraîner, et, avec une force surhumaine, se dégagea.

Les socialistes ! les socialistes ! hurlait-il, je les exterminerai tous.

On parvint toutefois à le lier; mais il hurlait toujours. — Les socialistes! Ges assassins, ces bandits ! Ils ont tué ma fille, ma Wanda.

Et par instants il reprenait son effroyable rire.

En ce moment, on vit accourir un officier accompagné d’un grand jeune homme blond, très pâle.

C’était Vérénine, qui apportait la grâce de Wanda, signée de la main même de l'empereur.

— Trop tard 1 lui dit Koroleff.

Il jeta un regard sur le peloton de soldats, sur les condamnés, sur le prince qui délirait : il comprit.

Il voulut s’élancer dans la direction du poteau ; ses jambes refusèrent de le porter. 11 tomba plutôt qu’il ne s’assit sur un tertre, cacha sa tête dans ses mains, et sanglota.

Koroleff, atterré, rentra chez le pope, où Litzanoff l’attendait dans une inquiétude fébrile.

En voyant la figure bouleversée de Koroleff, il n’osa questionner. Koroleff non plus n’osait parler.

— Eh bien? dit enfin Litzanoff d’une voix étranglée. Koroleff fit un geste d’abattement.

— Morte ! s’écria Litzanoff.

Koroleff garda le silence. Litzanoff mit les deux mains sur son cœur. Il fit un pas en arrière, comme si un coup mortel venait de l’atteindre.

11 crut que son cœur et son cerveau se brisaient à la fois. Sa douleur ne trouvait aucune expression pour s’épancher. Il haletait, suffoquait.

— Calmez-vous, lui dit Koroleff.

— Je suis calme, très calme, fit Litzanoff avec un pâle sourire. Après tout, qu’est-ce que la vie? Où est son corps?

— À la forteresse.

— Allons -v.

— Que voulez-vous faire ?

— Me tuer à côté d’elle, répondit Stepane.

— A quoi bon cette mort stérile ! dit Koroleff. Si vous aimiez véritablement cette noble femme, vous devez vous imprégner de son esprit, même après sa mort.

— Je ne vivais que par elle, que pour elle. Elle morte, ma vie n’a plus de raison d’être.

— Mais avant de mourir, vengez-la, exécutez ses bourreaux.

Litzanoff resia plongé quelques instants dans une sorte de torpeur.

Tout à coup il se redressa.

— Tu as raison, dit-il, vengeons-la. Ses bourreaux, qui

sont-ils? «... i

— Stackelberg d’abord, répondit Koroleff, puis le grand

responsable, le chef suprême de la police, puis tous les

oppresseurs de la Russie.

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