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LE DÉPART POUR LA SIBÉRIE

L’évanouissement de Raymond au moment de 1 exécution le sauva. Le nouveau chef de la police secrète arrivait à Kieff avec des ordres nouveaux, dus à la clémence de l’empereur. Sa peine fut donc commuée en celle des travaux forcés dans les mines de mercure. G était une mort lente, affreuse, au lieu de la mort violente.

Alexandra, Michel, Matcha et Zobolewsky étaient simplement condamnés aux travaux des mines.

Au commencement de juillet, ils partirent tous poui la Sibérie, à destination de la province d’irkoutsk, situee à plus de 5,000 verstes de Pétersbourg.

D’ordinaire, ces sinistres convois ne se mettent en route qu’au printemps; mais les prisons de Kieff et de Karkow étant encombrées, il fallait faire de la place.

Donc, ils partirent à pied, au nombre de cinq cents environ, escortés d’un détachement de Cosaques. Ges Cosaques étaient armés de pistolets, de lances et de

longs fouets. t

Les hommes marchaient en avant. Ils étaient vêtus de manteaux gris avec un numéro en cuivre sur la poitrine, chaussés de grandes bottes et coiffés d’un bonnet en peau de imouton. Sur leur dos, ils portaient une couverture; à leur ceinture, un gobelet d’étain et une cuiller.

Les femmes, avec de grands manteaux noirs à capuchon, venaient ensuite, à quelque distance des hommes, entourées comme eux d’une escorte de soldats.

Puis, une file de mauvais chariots suivaient, recueillant ceux qui tombaient, épuisés sur la route.

Ces nobles femmes, ces hommes d’élite coudoyaient d’infâmes criminels. C’était là leur plus grande torture.

Malgré l’uniformité des costumes et les cheveux coupés, on distinguait aisément, à la physionomie seule, les différences de caractère et de culpabilité qui séparaient ces malheureux, ainsi confondus dans un même châtiment.

Ces lugubres convois sont fréquents en Russie. Il est défendu de s’en approcher. Les condamnés sont retranchés de la société; et toute communication avec leur famille et le reste du monde leur est interdite.

Les Cosaques font claquer leurs fouets en signe d’avertissement, et circulent le long des rangs avec des lanternes au bout de leurs piques, pour s’assurer que les prisonniers ne laissent pas tomber de lettres sur la route.

Cependant la pitié pour les exilés est universelle. La cause de cette pitié, c’est qu’on sait que parmi ces condamnés il y a souvent des innocents. Aussi, dès que le bruit se répand de l’approche d’un convoi, les paysans accourent déposer au bord dé la route du pain, du chtsehi, du kwass ou du vodki; car un mujick, si pauvre soit-il, donnera son dernier morceau de pain pour nourrir ceux qu’il appelle des « malheureux » .

La nuit, le convoi bivouaque dans les forêts de sapins ou dans les plaines, sans abri. pour se protéger contre la pluie, le vent et le froid. Aussi, beaucoup succombentils #ant d’atteindre la frontière sibérienne. La rareté des habitations, l’aridité du sol, l’immensité des steppes dont on n’aperçoit pas les limites, les teintes grises du ciel, l’âpreté du climat, la nourriture insuffisante, la fatigue de la marche, sans espoir d'un prochain repos, ces surveillants implacables, la perspective de l’exil dans ce

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pays d’où l’on ne revient pas, jettent le découragement , l’épouvante dans les cœurs les plus héroïques.

Michel et Zobolëwsky, d’une santé robuste, purent supporter ce voyage de trois mois, sans que leur équilibre mental et physique fût sérieusement ébranlé.

Mais Raymond, affaibli, accablé par la douleur morale, arriva exténué jet cependant il lui fallut commencer aussitôt le travail mortel auquel il avait été condamné.

Alexandra, étant princesse, aurait pu, en révélant son vrai nom, être traitée avec tous les égards qu en Russie on accorde au rang. Au lieu d’être tramée dans un misérable chariot, elle eût été conduite en Sibérie dans un confortable vozok, avec une escorte pour elle seule. Mais il eût fallu se séparer de Michel, de ses amis. Elle préféra supporter les fatigues de ce douloureux voyage. Il lui était même interdit de recevoir les soins de Matcha. Le dimanche seulement, au sortir de la messe, les condamnés avaient une heure pour se voir ef parler entre eux.

Zobolëwsky, pendant une nuit sombre, tenta de s’échapper, afin de prévenir le comité révolutionnaire de leur destination. Sa tentative d’évasion fut découverte. Condamné au fouet, il fut attaché et fouetté impitoyable-

ment pour servir d’exemple.

Ce qui les soutenait un peu, toutefois, c’était la certitude que leurs amis ne les abandonnaient point, et finiraient par les découvrir, peut-être par les délivrer.

Nadège, grâce à l’intervention du général Kousmine, fut rendue à la liberté. Vérénine, qui n’avait pas été inquiété, lui donnait des nouvelles de son mari. Litzanoff refusa obstinément de la voir. Il lui déclara par lettre qu’il avait aimé éperdument Wanda; que, Wanda n’étant plus, son cœur était mort à jamais ; et qu’il ne pouvait plus aimer.

Il la conjurait de le laisser entièrement à sa douleur et de ne jamais cherchera le revoir; qu’au reste, U en finirait bientôt avec une existence qui lui était devenue insi-

pide, odieuse même

ulY LES VIERGES RUSSES.

Elle se décida à retourner à Pétersbourg, où Vérénine l’accompagna. Ces deux natures, lendres et douces, se comprenaient, et se consolaient entre elles des déchirements de leur cœur. -

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