‹ Les vies closesChapitre 10 sur 64 · Ibhl · texte numérisé non relu

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délicates. En L560, il esl envoyé à Paris pour solliciter «lu r<>i la régularité dans les paiements de la magistrature. On le savail assez ferme pour présenter la vérité au souverain ei pour la défendre sans emportement, mais avec une conviction résolue. Il fui mis en rapport, an cours île

ce voyage, avec un des hommes d'Etal les pins considérables ei un des philosophes les plus émi-

ni nls du \vi" siècle, avec ce Michel de L'Ilospilal

ijni, «lès maintenant, devait reconnaître dans le jeune conseiller de Bordeaux les qualités qu'il estimait le plus. N'avaient-ils pas, l'un cl l'autre, an Fond dn cœur, celle même passion d'une justice égale pour tous, el qui s'effraie «les excès commis

en BOB nom? N'a vaienl-ils pas ce même ardent

désir du bien à propager? Tou1 en étanl les sujets

très fidèles du prince, à cause de leur respect assidu de la légalité, n'étaient-ils pas surtout, l'un el l'autre, des citoyens, comprenant les devoirs <-i les droits que pont entraîner un pareil titre dans un pays libre?

Us pensaient aussi que la modération seule pourrait apaiser les conflits religieux >i regrettables qui désolaient le pays. La Boëtie eut l'occasion de manifester plusieurs fois son libéralisme dans ses décisions à l'égard des protestants ou des rebelles, au cours de différentes émeutes qu'il fut chargé d'apaiser, lai 1561, M. de liurie, lieutenant du roi ;i Bordeaux, allait dans l'Agenais pour

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réprimer les désordres des protestants. Peut être n'eût-il pas réussi sans la fermeté el sans L'adresse de La Boëtie, qui su! inspirer confiai ;ni\ adeptes de La Réforme : il lit expulser les huguenots qui avaient envahi les églises catholiques, mais ceux qui l<" \ irent - étaient assurés <|u'il aurait de même fait expulser des eatholiques si ceux-ci, au mépris des engag iments échangés ou des promesses jurées, avaient envahi les temples protestants.

On ne peut opposer uno meilleure réponse ceux qui vrillent représenter La Boëtie comme un partisan do L'agitation politique. Il est désigné entre tous, à cause do sos qualités ei de ses vertus spéciales, pour calmer les ferments de discorde et de révolte. Le cher témoin do sa vie, Montaigne, avaitfait bonne justice de L'interprétation malveillante que, dès la lin du \\ i siècle, on avait, par esprit de parti, voulu donner à certain- de ses écrits ou à certaines de ses pensées. « Il avait une aultre maxime souverainement empreinte en son âme, d'obéir et de se soumettre très religieusement aux lois sous lesquelles il était né. Il ne feust jamais un meilleur citoyen ny plus affectionné au repos de son pais, ny plus ennemy des remuements et nouvelletez de son temps : il oust bien plutôt employé sa suffisance à lesesteindre qu'à leur fournir de quoy les esmouvoir davantage. »

La Boëtie possédait en ce monde tout ce qui

constitue le bonheur, et ce bonheur reposait sur des assises sérieuses: marié à la femme de son choix, il trouvait h son foyertoutes les douceurs de l'affection partagée, lié avec Montaigne d'une de ces amitiés prédestinées qui deviennent une force pour le bien cl une joie constante pour le cœur, entouré de l'estime générale, investi d'un poste envié ô un âge où tant d'autres, même à son époque, vivent dan- l'agitation d'une oisiveté inutile, ayant pour lui le suffrage de sa conscience, ('•pris du bien, dont il avait fait son idéal, son existence -(''coulait sans grands événements extérieurs, dans le calme et dans la sérénité. Il accomplissait so tâche ponctuellement, bravement; sa haute valeur, son intelligence, sa probité intellectuelle lui avaient valu déjà des charges non pas prépondérantes, mais d'une certaine importance : « Il était élevé aux dignités de son quartier qu'on estime des grandes. » Il lui était permis de supposer et ceux < | u i L'entouraient croyaient avec lui que le jour viendrait où il serait appelé à l'une de ces situations d'évidence qui sont la renommée et quelquefois la gloire, et, dans sa soif d'action, ses visées d'avenir lui laissaient sans doute entrevoir ce poste d'honneur qui lui permettrait de travailler plus efficacement nu bonheur et à l'amélioration du sort de s,., concitoyens. Dans L'apaisement de sa besogne quotidienne, il semblait qu'il s'y préparât. Mais, à lui comme à tant d'autres, cet

avenir Inconnu el insaisissable, sur lequel toutes les jeunesses d'homme ont échafaudé tanl de sans voir qu'ils échafaudaienl sur le sable au bord d'une eau mouvante el sans comprendre que la moindre Lam§ engloutirai! leur fragile édifice — à lui ;m^>i cet avenir allait manquer.

Le s aoûl 1563, La Boëtie était à Bordeaux, jouanl avec M. «les Cars, quand il ressenti! les premières atteintes de son mal, dysenterie ou peste; le lieu «où il était logé était tout avoisiné

de maisons infeetes de peste, de laquelle il avail quelque appréhension comme revenant de Périgord et d'Agenais, où il avait laissé tout empesté : maladies de contagion terrible étaient alors fréquentes et des quartiers de la ville devenaient parfois la proie de la maladie.

La Boëtie, déjà souffrant, partit, le 9 août, pour le Médoc, où se trouvaient les propriétés de sa femme, mais il dut s'arrêter, tant il souffrait, à Germignan, à quelques kilomètres de Bordeaux, chez Richard de Lestomac, son collègue au Parlement et beau-frère de Montaigne : celui-ci. prévenu de suite, accourut le soir même. La Boëtie se trouvait donc entouré de sa femme, de sa

LA BOKTIE

belle-fille, de sa nièce, M'1" de Saint-Quentin, de Bon oncle, Etienne de La Boëtie, curé de Bouilhonas, prieur de Vayssière, de M. de Beau regard el de Montaigne. Ce dernier, dans une lettre admirable1 adressée à son père el qui restera peut-être comme la page La plus émouvante el la plus belle qu'il ail jamais écrite, l'ail un récit détaillé de la morl de son ami. La résignation la plus religieuse, l'abandon absolu à la volonté de Dieu ne quittèrenl pas La Boëtie un seul instant, el Ton peste ému quand on songe à cel être jusqu'alors plein de vie, âgé seulement de trente-deux ans, pétri de qualités supérieures, ayant un Ai^ plus beaux caractères el un des plus beaux cœurs d'homme qui soient, se trouvant face à face avec la morl el <|ui, loin de la repousser, loin d'en éloigner l'image détestable, la considère bien en l'ace, semble la reconnaître et ne songe plus qu'aux devoirs à remplir, a ayanl de longue main appris, tant par longue expérience que par Longue estude, le peu d'assurance qu'il y a à l'instabilité el inconstance des choses humaines, el même en uotre vie que nous tenons si cher, qui n'es! toutefois que fumée el chose de néant ». Il y a dans ce spectacle quelque chose d'antique et de chrétien.

Dès les premières atteintes de son mal, il lait

1. Lettre que M. le conseiller de Montaigne écril 'i M* de Montaigne, son père, concernant quelques particularités qu'il re marque en la maladie el morl de feu M. de La Boëtie.

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prier Montaigne d'aller ;i lui. mai-, par scrupule «I a m il ié, il lui apprend que sa maladie élail un peu contagieuse, «'i outre ce qu'elle était niai plaisante «'l mélancholique Montaigne n'a qu'un seul moi spontané pour expliquer alors bs conduite. Il es1 avisé, s'il soigne son smi, <!<•- d qu'il encourl en présence d'un tel mal qui » h '• < • i mail souvent de- localités entières. Je ne l'abandonnai plus », dit-il. Cette parole et surtoul la sensibilité si vraie dont il lil preuve -ni cours «le cette lente agonie lui feront pardonner bien des ironies inutiles et bien des sécheresses de cœur dont quelques-unes furent odieuses. N'écrivait-il pas un jour ces quelques mots d'indifférence ai roce : «J'ai perdu deux ou trois enfants »? Jamais coujonction lut-elle plus cyniqm?

La Boctie, doucement prévenu par Montaigne «le la gravité de son état, mit ordre à se- biens. « Voilà, dit-il, le soin d'une belle chose que nos richesses! >> Il eut pour tous les siens, pour son oncle et sa femme, les paroles les plu- tendres, oubliant ses souffrances pour leur donner espoir. « Prenez courage; certes, je porte plus de la moitié de la peine pour le mal que je vous vois souffrir que pour le mien, et avec raison. » A sa belle-fille, à sa nièce, il rappelle en termes paternels qu'une femme vaut surtout par la vertu, par la dignité simple et chaste de son attitude, par ce qu'il appelle « la sévérité ».

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