‹ Les vies closesChapitre 11 sur 64 · I.A l'.ni.lll · texte numérisé non relu

I.A l'.ni.lll

Il fit venir auprès de lui M, «le Beauregard, beaufrère de Montaigne qui venait d'adopter la Réforme, cl le prévint qu'il avail une grave parole à lui dire : il s'excuse de la vivacité <|u'il mettra peutêtre à s'exprimer, ajoutant qu'il avait attendu jusqu'à cette heure «le sa mort pourune telle communication, « car, vous le «lisant en l'étal auquel voiin me voyez, vous donnerez plus de poids ci d'autorité à mes paroles ». « Je vous jure «pie de tous ceux qui se sont mis à la réformation de l'Eglise, je n'ay jamais pensé <|u'il y en ail un seul qui s'\ soi! mis avec meilleur zèle, plus entière, sincère et simple affection que vous... Je ne vous en veux pour cette heure desmouvoir, car aussine prie-je pas volontiers personne défaire quoique ce si, i/ contre su conscience^ mais je vous veux bien avertir... que vous fuyiez ces extrémités, Nesoyez point si Apre el si violent. Vous vo\ e/ combien de ruines ces dissensions ont apportées eu ce royaume el \ous réponds qu'elles en apporteront de bien plus grandes, Et, comme vous «Mrs sage e1 bon, gardez de mettre ces inconvénients parmi voire famille... »

Dans cel avertissement solennel, l'ail au seuil de >a propre tombe qu'il voil entr'ouverte déjà et où, dans peu d'instants, il viendrapour ainsi dire s'étendre lui-même, La Boëtie se retrouve tout entier, avec sa tolérance, avec sa modération, avec son respect de la conviction d'autrui el des droits

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de l-'i conscience, mais aussi avec son amour de la pal rie qu'il voit déchirée el donl les blessure monteront encore si les dissensions religieuses continuent, avec sa foi catholique inébranlable que rien n'a pu entamer, ni les erreurs des uns ni les ',n ou les abus des autres. Quelle gravité dans de telles paroles, dites, «lu m- telle voix déjà presque éteinte! Elles semblenl prononcées moins encore par un vivant que par un être détaché de tous liens avec la terre el qui, au seuil des clartés éternelles, ébloui déjà de la lumière entrevue, jette aux anciens compagnons de route, moins éclairés que lui, comme un mot de réconfort el de ralliement, pour leur permettre d'échapper aux violences ou aux obscurités de la tempête humaine.

A Montaigne, au milieu deparoles douces entre toutes et dont l'accent nous attendri! encore, il veut confier un dépôt qui sera le gage tangible de leur amitié et qui, dans l'effacement du tombeau, semblera la prolonger et l'attester encore : il lui donne ses livres. « Mon frère, que j'aime si chèrement, je vous supplie, pour signal de mon affection envers vous, vouloir être successeur de ma bibliothèque et de mes livres. »

Comme souvent dans l'avenir, même après de lointaines années, enfermé au second étage de la vieille tour du château de Montaigne, dans cette « librairie » où ilaclassé tous ses livrer etles livres de son ami, Montaigne pensera au compagnon

LA Uni. m.

disparu des meilleures années de sa jeunesse! Comme souvent, en feuilletant quelques-uns de ces précieux ouvrages annotés par La Boëtie luimôme, il sentira tout à coup le parfum de cette chère amitié lui monter au cœur, et, le livre lui tombant <l»'s mains, lous les souvenirs bénis du passé viendront en foule pour l'assaillir ef l'attrister. Mais, de ces souvenirs, la tristesse lui semblera si douce qu'il ne consentira jamais à la bannir de sa pensée.

Quand La Boëtie eut pris soin de huiles les choses et de tous les rires (jui lui tenaient à cœur ici-bas, il ne voulut plus songer qu'à sa conscience et aux grands devoirs de son état présent. Mais il \ songea avec calme, sans la haie fébrile de ceux qui se sentent pris au dépourvu. Cetle parole d'une de ses hallucinations, qu'il répéta plusieurs t'ois au cours des dernières luttes de son agonie, celle parole estune révélation de sa pensée intime. ■ Bien, bien, que la mort vienne quand elle voudra, je L'attends gaillard et de pi»'1 coy. »

Il repasse Le cours de sa vie dans l'un de ces examens qui sou vent a rempli de tant de détresse et d'angoisse le cœur des mourants, et, de cette vision lapide OÙ L'image de son existence lui es! apparue huit entière, il ne veut dégager que deux idées, qui. dans un tel moment, deviennent admirables, une idée de reconnaissance et une idée deconfianceen Dieu : il le remercie de lui avoir donné le bonheur et de lui

a\ oir évitd I inconnu «lu lendemain. Est-on jamais sûr de oe jamais faillir el la route à parcourir ne renferme-t-elle pas La pierre sur laquelle on tombera? Enfin il s'abandonne el se confiée sonjuj « J'étais prêl â entrer à mon trente-troisième an. Dieu m'a l'.iil cette grâce que toul ce que j'ai pa* jusqu'à cette heure de ma vie a été plein de santé cl de bonheur: pour Y inconstance de$ choses humaines cela ne pouvait guère plus durer... Il était meshuy temps de se mettre aui affaires el de voir mille choses malplaisantes. El puis il rsI vraisemblable que j'ai vécu jusqu'à cet le heure avec plus de simplicité et moins de malice que je n'eusse pas aventure fait, si Dieu m'eûl laissévivre jusqu'à ce <jue le soin de m'enrichir el accommoder mes affaires nie fût entré dans la tête. Quant à moi, j'en suis certain, je m'en vais trouver Dieu et le séjour des bienheureux.

Pourtant un seul regret, très doucement exprimé, mais poignant s'échappe de son cœur, et la souffrance que révèle cette plainte est si vive qu'elle n'a pu demeurer à tout jamais ignorée. Ce regret nous dit toute la mélancolie de l'homme qui se sait appelé à de hautes destinées et qui disparait avant que se- destins aient étéaccomplis. Bien que La Boctie fût investi de fonctions relativement importantes, il n'en vécut pas moins perdu dans le rang des existences secondaires, quand il était né pour occuper les premières charges de l'Etat.

pour avoir l'autorité du commandement. Onpeul dire à son sujet qu«' qous n'avons pu connaître le meilleur de Lui-même. C'esl ce que Montaigne traduisait sous cette forme imagée : « Tout au rebours du maçon qui met le plus beau de son bastimeni vers la rue el «lu marchand qui fail monstre el paremenl du plus riche échantillon de sa marchandise, (a4 quiétait en lui le plus recommandable, le vray suc el moelle de sa valeurl'ont suivi, et ne nous en est demeuré que L'écorce et les feuilles... n II faul regretter, disait-il encore, « ce million de grâces, de perfections ei vertus qui moisirent oisives au giron (Tune si belle âme, merci à l'ingratitude de sa fortune ».

Enfin, celle phrase touchante de La Boètie à Montaigne a été déjà el ira longtemps encore au cœur de ceux qui savent le prix de L'existence <d qui rêvent de la bien employer.

« Ei puis, mon frère, par aventure, n'étais-je point aé si Inutile que je n'eusse moyen de faire servira la chose publique? »

N'ètais-je point né si inutile? La voilà bien cette

parole de tant d'amertume qu'oui prononcée,

qu'ont pensée tout au moins ces ouvriers à L'âme vaillante mais au corps débile que la mort a fauchés dans leur sillon, au début du jour, avant que leur besogne n'ait <;lé remplie. El ce qui fail la noblesse et La vraie grandeur de cette plainte, c'est que La Boëtie pleure la vie non pas à cause

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de ses joies éphémères, donl il a mesuré le peu de |ni\. mais parce que là naorl aura fuit de lui un insl rumeni inul iie au sen ice de la pal rie.

Mais La Boëtie retrouve de suite la pleine possession de 1 1 1 i - 1 1 1 * * 1 1 1 < • ri ^nii pegrel s'achève en prière : « Quoi qu'il en soit, je suis prèl a partir »|iiiiii(l il plaira à Dieu. » Il disail encore que, « si Dieu lui donnait à relie heure pouvoir de choisir ou de retournera vivre encore ou d'achever le voyage qu'il a commencé, il sérail forl empêché au choix »?

Montaigne, constatant que La Boëtie ne se montra jamais plus calme, plus maître de lui et de sa volonté, plus assuré, nous parle avec respect de «ce courage invincible dans un corps atterré et assommé par les furieux effets de la mort <-l «le la douleur ». Il ne put cacher son admiration à celui <|u*il ;i->islait ainsi dans de telles circonstanc niais La Boëtie, avec cette belle quiétude d'esprit dont il ne se départit pour ainsi dire jamais, ne trouva que ces seuls mots à répondre — mots d'une simplicité sublime.

« Il y a fort longtemps que j'y étais prépar< que j'en sçavais ma leçon toute par cœur. »

Ne voit- )n pas jusqu'à l'évidence que. longtemps, constamment peut-être, dans le mystère profond de sa pensée, il avait songé à ce passage et. y songeant sans cesse, l'avait senti moins effrayant? 11 s'était toujours préparé à bien mourir parce

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qu'il avait trouvé dans cette rude obsession le plus sur moyen de bien agir et de bien vivre. Dans l'examen suprême où sa vie lui était apparue, il n'avait rencontré rien de trouble ni de honteux, et il avait puisé dans le jugement de sa propre conscience ce calme saisissant ei supérieur. Peu d'instants avant d'exhaler le dernier soupir, il se réveillait en sursaut dans les hallucinations confuses qui précèdent la mort, et, s' attachant à Montaigne, qui lui tenait la main, il lui disait:

Mon livre, mon amv, plut h Dieu que je visse les effets «les Imaginations que je viens d'avoir »; et, comme Montaigne lui demandait de décrire ces visions d'au-delà : « Je ne puis, mon frère, elles sont admirables, infinies, indicibles. » Et c'est donc le cœur et L'âme envahis, pour nous servir d'une dises expressions, d'imaginations infinies el indicibles, que La Boëtie mourut, âgé de trente-deux ans, laissanl à ceux dont il était entourée! aimé le souvenir d'une existence <it d'une mort exemplaires.

Il est une heure dn jour, une heure du soir approchanl surtout que les peintre- paysagistes ont appelée de ce joli nom d'heure dorée, parce qu'à cet instant de la journée qui va mourir, quand la journée a été pure et belle, tout semble se transfigurer, tout s'éclaire. Une Lumière irréelle et céleste i lin mi ne les horizons et les contours des choses; je ue sais quelle majesté, je ne sais quelle paix grave et [i rotonde donne au paysage comme une solennité

inaccoutumée : cela ne dure que l'espace d'un moment, ei le mystère de la ouil va commencer bientôt. Il semble que, dans la vie de La Boëtie, il \ iiii eu aussi u ne heure dorée, une heure lumineuse el ,r.i\ e où ton! fui illuminé, où son ame s'imprégna (rime beauté irréelle el céleste : ce fui l'instant de sa mort.

L'amitié de Montaigne el de La Boëtie, interrompue par une de ces surprises du mal donl la raison, sans les espérances «le la foi, resterait désemparée, cette amitié reposail sur de telfondements qu'elle se prolongea bien au-delà des effacements et de* oublis de la mort. On dirait même que, dans le sacrifice constant imposé à l'ami demeuré seul, elle puisa une beauté nouvelle et surhumaine. « Lui seul jouissait de ma vraie image et l'emporta», s'écriait Montaigne dan- un de ces accents qui semblent résumer toute l'amitié elle-même. Il porta à jamais au fond de son cœur, sans ostentation, mais avec une sincérité dont il n'est pas permis de douter, le deuil de cet ami mort. « J'en vaux certes bien mieux ainsi, disait* il. Son regret me console et m'honore. Est-ce pas un pieux et plaisant office de ma vie d en faire à

loul jamais les obsèques ? o 11 crut que le meilleur moyen de mener utilement les « obsèques ■ de cel ami incomparable étail de Le faire connaître el de dire à tous quelle nature de prédilection était celui qu'il pleurail sans cesse. Il recueillit pieusement les écrits de La Boëtie, écrits épars, «pu1 leur auteur ne destinait pas à cette publicité posthume, et, à l'exception de la Servitude volontaire, (ju'il crut plus sage de passer sons silence, il voulu! révéler tous 1rs mérites inconnus de son ami. « J'estime toutefois que ce soit une grande consolationà la faiblesse el brièveté de cette vie de croire qu'elle se puisse fermer el allonger par la réputation et par la renommée '. »

[1 offrit à M. de Lansac la traduction de laMesnageriede Xénophon ;à M. de Mesmes, il adressa La traductiou «les Règles du mariage de Plutarque ; il choisit sa femme pour lui envoyer la-Lettre de consolation de Plutarque ; au chancelier de L'Hospital, à cel homme qui semble réaliser ce que La Boëtie fût devenu Lui-même s'il eût vécu, Montaigne dédie les Poèmes latins; il demande à M. de Foix el à M"" de Grammont de se faire pour ainsi dire les parrains des vers français et leur donne Les Poèmes et sonnets. I !hacun de ces envois est précédé d'une Lettre dans Laquelle Montaigne s'applique à faire revivre le cher souvenir qu'il évoque, et,

l. Lettre de Montaigne à M. de Mesmes.

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comme toujours, lorsqu'il Irai te ce sujet qui lé m eu 1 vraiment, il nous émeut aussi et sa plume mise .ni service de sou cœur ne Fut jamais plus éloquente. Il m'a fail cel honneur, vivant, que je mets au compte de la meilleure fortum des miennes, de dresser avec moi une t ousture <l amitié si étroite, si jointe qu'il n \ a eu biais, mouvemenl ni ressort en son âme que je n'aye pu considérer et juger au moins -i ma vue n'a quelquefois tiré court1, o El cette cousture fui si étroite qu'elle ne j > 1 1 1 <c rompre ''I que le temps *'! la morl furent impuissants ;i la faire disparaître.

« De Vray, il se loge encore chez moi -i entier cl si vil' que je ne le puis croire ni >i lourdement enterré, ni si entièrement éloigné ,|,. notre commerce. » Ces quelques mots adressés ;< M. de L'Hospital exprimaient nu sentiment bien vrai '-t bien durable, si l'on songe que. dix-huit ans ;ij u .Montaigne, se trouvant en Italie aux eaux de la Villa, ému tout à coup par un de ces menus incidents de route qui, sanscause apparente, entraînent avec eux mille ressouvenances et font en un instant revivre les joies et les souffrances de tout un passé, s'attendrissait jusqu'aux larmes en songeant à La Boëtie. «Je tombai, écrit-il à d'Ossat, dans un pensement si pénible de M. de La Boëtie que je fus longtemps sans me raviser <'t que cela me fit grand mal. »

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