Memoranda de Barbey d'Aurevilly. 2 août
déjà <|ne quelque chose de lui s'en allail <d qu'il se relevail chaque malin avec moins de vie el de santé <|nc la veille. Il parlail souvenl de la mort, de son mystère profond, mais sans terreur.
Il partil au Cayla en septembre L 837. Sa fiancée \inl l'\ rejoindre au mois d'octobre el séjourna quelque temps en Languedoc. Tous ses liens de famille se resserrèrenl : il étail si aimé <■! si choyé qu'il se laissa reprendre à la douce influence ambiante. L'Ame religieuse de Maurice allai! revenir à ses premières habitudes d'autrefois1.
A. peine remis, il revint à Paris, en janvier 1838, el s'installa chez sa fiancée2, dans la maison indienne rue du Cherche-Midi. Barbey d'Aurevilly, venait souvenl prendre sa place à la réunion de famille : il s'inquiétait des allures tristes de Gué-
Irin. Il taquinai 1 avec grâce M"" de Gervin, «jolie el bleue comme un papillon de cachemire ». L'époque du mariage fui fixée au 15 novembre 1838, Eugénie de Guérin lil à celle occasion le voyage de Paris el s'occupa de tous les préparatifs : elle n'était pas sans angoisse en constatant le changement qui s'était opéré dans la santé de son
1. Une pièce de vers de Maurice de Guérin, publiée pour la première foia dans une petite brochure : Les Pieux Échos </u i'<tyla< et intitulée le Crucifix, prouve que Guérin, a la lin de sa ?ie, avait retrouvé la foi simple de son enfance.
2. < Guérin esl revenu cl demeure chez sa fiancée, nid charmanl où le Voilà tapi, sans compter el en attendant l'autre.» tfemo-
rmula, lii février 1S38.)
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frère : le jour du nia ria • , elle ne pul se défendre «I un sinistre pressentiment en remarquant qu'un char funèbre s'était trouvé pris au milieu des \(>itures de noces.
Hélas! parmi tous les assistants qui entouraient Maurice et sa femme dans cette petite chapelle de l'Abbaye-aux-Bois, parée el fleurie pour la circonstance, il en était un. effrayant et Invisible: F ane de la mort .
Le P. Buquet, directeur du collège Stanislas, auquel Maurice avait confié jadis les défaillant el les rancœurs «le sa vingtième année, bénit son mariage : il parla d'avenir à ce convalescent qui ne guérirait jamais et vint se faire letémoin de ce qu'Eugénie appelait « ce brillant contrat avec la mort1 ».
Maurice de Guérin retomba vite malade. La fièvre et l'insomnie augmentèrent peu à peu la palourde son visage; il resta souvent alité ou allongé chez lui. Il paraît que sa résignation ne se démentit pas. 11 se tenait, nous dit sa sœur, dans une pose calme et pensante, le front souffrant, les yeux fermés, l'air d'un lakiste2».
1. Memoranda de Barbey d'Aurevilly. 15 novembre lv Guérin est marié — ai passé mon temps dans les fêtes religieuses et profanes de cette grande journée... La femme de G... remarquablement jolie, l'air comme il faut et naturelle en plus comme on ne l'est pas à Paris. »
2. Correspondance d'Eugénie de Guérin. p. 455. Dans une lettre du -20 octobre !Si2 à M. de La Morvonnais.elle écrivait : « J'aurai
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Le mal qui lui prenail la vie empirait chaque jour, el Maurice mourant u'eul plus qu'un désir, revoir son Cayia, revoir le doux nid d'où ses premiers rêves, frais el purs comme l'aurore, s'étaient envoies, revoir les siens, sourire h son ciel ardent et bleu du Languedoc. Il partit accompagné de su femme et de sa sœur. Le voyage fut long de Paris au Cayla : il fallul vingt grands jours pour ce trajet, première étape vers la tombe.
Maurice eut une joie d'enfant Lorsqu'il retrouva la vieille demeure familiale : il put redescendre encore sur celle terrasse qu'il aimait et de laquelle ses yeux, déjà mi-clos par la mort, contemplaient une dernière fois la nature.
Il restait assis dans un fauteuil, indifférent aux choses, avec des intervalles de mieux, attendant, attendant quoi? l'arrivée de la sinistre visiteuse dont il n'avait jamais eu peur et qu'au dernier
moment il saurait bien contempler sans effroi.
Il mourut en effet avec piété : la foi candide de son enfance lui était revenue.
Les théories de Lamennais, la Chênaie, les indifférences, les oublis des années un peu troublées
une chose de grand prix à ?ous donner pour enrichir les œuvres de Maurice : un portrail de lui, un dessin de sa belle tête, dû au crayon d'un artiste ami qui l'avait pour lui, artiste, en secret, et qui me l'a révélé et donné quand il m'a sur à Paris. Quel trésor! « Maurice est là. asses ressemblant, dans une pose calme et
pensante, le front souillant, Les vru\ fermés, l'air d'un lakiste. Ce
dessin vous plaira, je suis sûre; quanl ;i moi. j'en Buis heureuse; l'ombre même de ce qu'on a aimé es! si doua
M5I \ il I f.LO
<li' Paris, '| ne toui cela était donc loin, dan - cet le matinée du 18 juillet 183 ». pendant que Munir.-. soutenu dans les bras de sa femme, aidé de sœurs, recevait l<* viatique de ceux qui entreprennent l«' grand, l'éternel voyage. Il expirait vers onze heures 'lu matin. I*'- veux fixés au crucili\ !. .. Il avait vingt-neuf ans.
On devine la douleur <!<• son entouragi jeune femme, dit-on, coupa les beaux cheveux blonds qui faisaient l'orgueil du bien-aimé disparu et les jeta dans le cercueil <!<■ l'époux, sur l«visage refroidi, tel qu'un suaire embaumé. Peu de temps après cette morl, Mm" de Guérin quittait te Cayla. Elle revint à Paris : elle y séjourna quelque temps en lointaines relations avec ses bellessœurs; elle envoya un monument funéraire pour orner la tombe du jeune mari qu'elle pleurait encore, puis les nouvelles s'espacèrent, sans jamais cesser toutefois.
Elle retourna aux Indes1, s'y remaria et eut, pa-
1. «... Quant à l'indienne sa femme, à lui Guérin, elle e-t retournée aux Grandes-Indes. Inconsolable et fière elle était trop chrétienne pour se brùlercomme une veuve du Malabar. Mai- elle disait qu'elle resterait dans le pays des mousselines drapée;- et des châles de cachemire, sous ses cornettes de veuve qui entend la messe à l'Abbaye-aux-Bois. tous les matins : mais elle avait seize ans. mais elle était femme : grâces d'oiseau, mais profondeur d'oiseau : rose du Bengale et tiamme du Bengale... Peutêtre est-elle remariée, et porte-t-elle des diamants roses dans ses cheveux qu'elle avait coupés {Memoranda inédits. Octobre 1 8 -" 3 . » En réalité, M",e Maurice de Guérin, qui fut toujours et ne cessa jamais d'être infiniment respectable, se remaria neuf ans après la
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raît-il, plusieurs enfants. Les plus vises douleurs ne son! pas éternelles e1 durenl donc I> i <'ii peu, le temps nécessaire pour que repoussent des cheveux ensevelis une première fois !
morl de son mari, e1 même après son second mariage ses pela lions avec la Famille de Guérin ne Furenl pas interrompui
Maurice de Guérin était peu connu : tia morf ne frappa que ses amis : le public ignorail le oom de ce grand poète. Amédée Renée1 glissait, dans un volume publié en 1840, une pièce dédiée à Geor$ de Guérin! (i. Sand, sur l'instigation de Barbey d'Aurevilly, publia (Luis la Revue des Deua Mondes, un article retentissanl que celui-ci eu! la sévérité de trouver « bâclé ». Il nous semble que, sans avoir pris le temps d'approfondir le caractère uu peu mystérieux du jeune écrivain disparu, G. Sand mit toutefois en lumière assez heureusement certains cotés de son talent : elle comprit pourquoi il produisit en réalité si peu : Il n'a embrassé que des nuages, dit-elle, et son âme s'est brisée dans cette étreinte au-dessus des forces humaines. » Il faut regretter, cependant, que, dans
1. De plus encore dans le volume à" Amédée Renée se trouve une pièce à Georges de Guérin. ce grand poète que vous avez connu et aimé et pour qui j'ai soufflé à Georges Sand le fameux article de la Revue des Deux Mondes.
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ces pages éloquentes, <i. Sand ail fait de Guérir un poète sans conviction et sans foi. Eugénie proteste avec ardeur contre cette assertion ; elle »cri i que son frère est morl avec un crucifix dans les bras cl elle veut que Ton écarte de celle figure chrétienne « toul uuage philosophique et irréligieux ' ».
Elle songea de suite h publier les œuvres en sa possession; cette pensée animait égalemenl Barbey d'Aurevilly qui se considérait un peu comme « l'exécuteur testamentaire de ce talenl merveilleux. »
Dès 1841, il «lisail avoir déjà les matériaux d'un livre Immortel ; il considérai! cette publication comme un bonheur pour la littérature française, il lapréparail et avait rinlention de faire précéder
le volume projeté (Tune vie intellectuelle de son
ami. En 1844, il confirmait à Trébutien ce désir: «Oui, mon ami, j'éditerai Guérin, ei j'écrirai sa vie, sa vit4 <le plongeur sou- sa cloche de cristal, a ce sublime pêcheur des plus belles perles qui
1. Lettre d'Eugénie de Guérin a M. tic la Morvonnais, U> juillet 1840.
Dieu lui aura ouvéïi son paradis. Dieu qui n'est qu'amour aura eu eu amour cette ame de Maurice. Si vous lui élevez un monu ment, Monsieur, ce donl je suis forl touchée, marquez le bien de vi-urs de foi, de cette foi pure et eut holique, dans laquelle il est mort, ci' qui manque a la notice «le M Sand et m'a fait bien du chagrin, Cette femme, il est vrai, n'a pas connu mon frère et ne l'a trace que sur Mes trait- épars; mai- vous tous, ses amis, qui l'avez connu, faites-mieux et écartez, s'il vous plaît, «le cette Qgure chrétienne tout nuage philosophique et irréligieux. »
I ' LES VIES CLOflKI
aient jamais été tirées du fond des mei l I dans mon cœur mu' pensée religieuse. J'attends un [••'H de lu'uii autour de mon nom; I autorité d'une parole <|ni porte «•'•lui de notre a mi . g rand pour nous seuls, â sa \ raie hauteur parmi les hommes. Janvier 184 î , Memoranda inédita
Certains scrupules de Famille, la morl d'E aie survenue en 1848, quelques difficultés suscitées par Marie de Guérin, l'éditeur qu'on ue trouvait pas, retardaient la publication des œuvres attendues : mais les amis dévoués \ songeaienl toujours. Enfin, en novembre L860, Trébutien faisail paraître le recueil de œuvres posthumes de Maurice de Guérin. Sainte-Beuve consacrai! à cet ouvrage une de ses critiques les plus jolies et les plus émues, et donnait à ce talent Ignoré de la foule la veille encore, la consécration définitive. Depuis cette époque le succès de ces tristes el magnifiques fragments a été constant, sans dépasser cependant un cercle d'initiés : le public en général lés ignore, car le public est injuste et semble avoir adopté ce mot douloureux d'Amie! : « L'inachevé n'est rien. » Nous disons, nous, que l'ina-
1. En 18U (Memoranda inédits) il écrivait déjà: «Je publierai incessamment un volume tout entier de(i. de Guérin. J'ai les matériaux d'un livre immortel: bonheur aussi grand pour la littérature française que la publication des œuvres inédites de d'André Chénier. Je ferai précéder ce volume d'une vie intellectuelle de Guérin pour avoir le droit d'écrire mon nom (le nom de son meilleur ami) en toutes petites lettres au bas de son piédestal (8 juin 1841). »
M IURICE DE Gl i:i!iN 1 7.i
chevé esl quelque chose au contraire, quand il prouve le labeur el l'effort, quand il témoigne d'une conception commencée ei d'un désir <!•' créer. Toul ce qui tend à l'efforl de la \i<i n'intéresse-t-il pas ceux qui déjà sonl <mi possession de la vie ?
Le recueil rassemblé par Trébutien comprend le journal, quelques fragments de prose, des poésies
en pelit no m hic
Le journal dans lequel Maurice se livrai! toul entier avec ses désespérances el ses enthousiasmes
se lit avec une avidité qui étonne1 : on y suil les défauts et les qualités de cette nature si riche à laquelle manquaient le caractère, la volonté et la santé. Maurice de Guérin employait mal ses foi morales et les dépensait, en prodigue, mal ;i propos : « J'use quelquefois à rouler des grains de sable une énergie propre à pousser un rocher jusqu'au sommet des montagnes. »
11 s'analysait sans cesse et ses nerfs étaient devenues plus vibrants que ceux d'une femme.
Son âme, craintive, ilottante, tourmentée, se
1. Le Journal [at commencé au Cayla le 10 juillet 1832 : les dernières confidences sont datées de Paris, le 13 octobre 183o. Les lacunes sont évidentes dans le Journal.
MAURICE DE GUÉR1N 175
refermait au |>lns Léger contact ; mais parfois aussi au moindre rayon de sympathie cil»1 s'ouvrail Immensément el laissait apercevoir, «mi un repli mystérieux, des trésors ignorés de richesse et de
splendeur.
Il s»1 déliait desautres : ilse défiait de lui-même surtout, et était de bonne foi en se prétendant « d'une nature plutôl écartée que supérieure ». Il allait peu au-devant d'autrui. << 11 poussait les verrous et se tenait coi dans son univers microscopique jusqu'à ce que le marteau L'avertisse qu'il y avait au dehors une pensée qui pensait à lui '. »
Satimidité, sa contemplation perpétuelle avaient arrêté chez Lui toute velléité d'agir. Il n'avait aucune aptitude à la vie pratique et quand il se plaint den'être rien, de voir toutes les carrières obstruées, il oublie qu'aucune de ces carrières ne pouvait lui convenir. Sans doute il soutirait, mais il était rivé à son âme et à ses rêveries et désormais il ne pourrait pins se dégager ^\^> anneaux de cette chaîne enchantée.
11 était artiste, sensible aux formes multiples du beau, sensible surtout an beau dans la nature. Il était de l'école des paysagistes. On devine que, constamment, tel qu'un peintre, il prend un croquis du ciel, des panoramas et des horizons entrevus. De nombreuses pages du journal sont des