HENRI REGNAULT
dessinateur devait l'aider singulièrement dans ses tableaux; l'étude approfondie des natures mortes allait lui révéler plus d'un secrel de métier. 11 passe aussi de Longues journées au Louvre, et copie les grands coloristes, Titien el Véronèse, car, à vrai dire, les seuls maîtres de Regnaull lurent ceux que Ton a désignés d'un mol en les nommant les (ira mis maîtres, les Vieux maîtres d'autrefois.
C'est à ces aînés de génie qu'il allait demander l'initiation artistique ; en les étudiant, il découvrait peu à peu, et de lui-même, toutes les ressources qui lui étaient nécessaires ; il gardait en môme temps sa puissante originalité. Il concourut une troisième fois en 1866 pour le prix de Rome el sortit vainqueur avec sa Thétis.
Il alla passer une partie de l'été en Bretagne ; il y prolongea son séjour car il était épris de la mer el de ses murmures : il reste alors enchaîné, dit-il, par les fureurs du brutal océan, (le Ilot qu'il aimait ainsi, brutal, gris et furieux, se brisant sur les rocs de Bretagne, il l'aimerait plus tard dans ses splendeurs méditéranéennes, quand il est (( bleu comme une pierre précieuse et uni comme un beau velours » : il en subissail le charme sur les grèves embaumées de Porto- Venere. Il raconte qu'il passa une nuit entière accoudé à sa fenêtre pour entendre . le petit soupir que rendait de loin en loin la mer, en laissant mourir sur le sable -a dernière petite ride Je n'ai
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jamais si bien entendu le septuor dei Troyens que cette fois-là
Il lui brusquement rappelé 6 Parti par lu morl de bh mère : il ressentit vivement l'étendue de celle douleur, car il avait le cœur aimant el bon ;ni\ siens, h il subissait profondément le charme H la force «le- affections do famille : il ;i\.iit compris aussi que les mères seule* ont des i (3 de tendresse dont le secret leur appartient <■! meurt
avec elles.
Il s'installa pendant quelques mois a Paria,
(huis un somptueux atelier de la rue Lafayette, donl il iil pour un temps un petit cénacle d'arl et d'amitié. Des intimes tels que Mallarmé, Clair in, Saiut-Saens, venaient charmer le maître du log s, et dans ce milieu intellectuel, son sens esthétique si affiné déjà se développait encore. Musique poésie, peinture, il cultivait tout ce qui ennoblit la vie. tout ce qui lui donne son prix et la rend en certains cas très douce.
Il partit pour l'Italie au commencement de mars 1867 : ses lettres à son père, ;i -nu frère, à Clairin, sont charmantes; il a parfois dandescriptions des trouvailles d'écrivain et souvent des saillies d'homme d'esprit.
L'existence enchantée allait commencer pour lui. Là-bas, dans ce séjour de Rome, dans cette atmosphère des musées de Florence ou dans ce décor admirable des montagnes de la Sabine ou
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des grèves de Sorrente, tout allail lecaptiver, tout sérail féerie, éblouissement pour ses veux el sa pensée.
Il s'abandonna aux charmes des primitifs el lui émerveillé par les fresques de Fra Angelioo el de Ghirlandajo. Il aimait ces peintres modestes, >i grands cependant par L'intensitéde foi cl d'expression, venus [ci-bas avant Raphaël, Titien, Léonard de Vinci, Véronèse : il les aimai! comprenant bien qu'ils avaient été les ouvriers de la première heure cl que >ans eux peut-être, les maîtres, leurs élèves, eussent (''lé moins parfaits.
Dès son arrivée à Rome, il court au Vatican. « Je suis broyé, écrit-il, ce géant de Michél-Ange m'a laissé ;i moitié mort. ■■ Il visite la ville avec un respect religieux : les musées, les galeries particulières, les expositions l'attirent, mai- il préférée tout cette admirable Sixtine, qui dans les limites étroites de ses dimensions renferme ce que le génie lui main enfanla peut-être de plus immense*
La campagne romaine et la Sixtine résumaienl pour lui les beautés de la Ville éternelle et l'entretenaient dans un enthousiasme continuel. Pendant ses longues promenade- ;i cheval, il eoiilemplait les horizons désolés et sublimes qui s 'étendent aux pieds des montagnes ; il s'attardait aussi sur la terrasse du Pincio, ou sur les hauteurs de Tusculum devant le- couchers «le soleil qui embrasaient le dôme géant de Saint-Pierre, se livrant
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toul entier aux magies de la nature e( étudiant sans cesse Les secrets de cette lumière don! il n-\ ;ni passionnémenl de traduire lea i ran et l'éclat.
Ni'ini. le site aux grâces mystérieuses, toul envahi par le silence des choses el la g rande | des passés disparus, Nemi, le beau lac aux profondeurs Inconnues, ou se mire Genzano, l'enchanta par sa splendeur, ei de suite, il évoquait en artiste la Diane chasseresse jadis vénérée en ces lieux tout indiqués pour elle. Ses descriptions de Sorrente, et du Vésuve, son récif d'une chasse dans les étangs d'Ostie, témoignenl <l«i l'impression pro fonde que les beaux spectacles du monde exerçaient sur lui. Il ne regard ail pas en rêveur, mais en peinlre. toujours plus surpris, toujours plus ébloui, devant ces mille aspects que le jeu des lumières et des ombres donne à toute chose.
Regnault, fatigué par \o< fièvres, quitta l'Italie en 1868 et fit un premier voyage en Espagne où il se sentait particulièrement attiré. Il avait le goût prononcé des voyages : il en comprenait l'utilité. Ne donnent-ils pas un regain d'activité à la pensi Ils développent aussi les qualités d'observation; ils font mieux saisir cette notion de la durée du temps, du temps éternellement fugace et dont le cours ne se remonte jamais. Cette fuite de> jours l'effrayait : « Cela me désole de ne pouvoir lire dans l'avenir et de ne pas avoir la certitude que le
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temps ne me fera pas défaut pour mener à bon terme ce que je veux faire. »
Il traverse tour à tour Bilbeto, Burgos-, Madrid cl Tolède : il a deviné «le suite qu'il venait de découvrir la véritable patrie de son talent. « Il n'y a pas au monde, un plus beau pays, un plus beau climat, un plus beau peuple. »
En Italie, il avait pour ainsi dire cantonné son admiration : en Espagne, l < >u l lui plaît, tout l'attire. Les pauvretés italiennes le repoussaient ; il trouve de là noblesse aux misères espagnoles. Certes, Le ciel des environs de Rome Lui avait arraché des cris d'enthousiasme. Celui de Grenade el de l'Andalousie allait le plonger dans de véritables extases. Et puis son goûi d'indépendance, sa personnalité chaque jour plus affirmée s'accommodaient mieux peut-être de L'existence absolument fibre qu'il menai! au cours de sa \ie errante, que de la tutelle fori Large d'ailleurs ettrèslégèremenl pesante dont les pensionnaires de la Villa Mé-
dicis étaient entourés. Il if admettait ni les préju§ ni les principes d'école : il seformail desopinions sans recourir aux idées convenues, et n'acceptait un jugement qu après en avoir contrôlé L'exactitude.
- Un artiste doit se Laisser aller aux impressions diverses qu'il ressent devant la nature el ne doit pas rejeter el mépriser La moitié de Bes bons mouvements, comme n'étant pas acceptés par
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I école <»n la secte donl il fail partie, oui, la n;i-
ture, 1»' \ rai, I V'iini el I " •'■ 1 1 1 < 1 1 1 \ ;mt . la \ ie ou la mort, mais la vraie mort sans mouvement, horrible ou sereine, voilà ce qu'il faut cherchei
Regnaull étudie longuemenl Velasquez qu'il appelle le peintre par excellence, le Molière de la peinture : << Je n'ai jamais rien vu de comparable à cel homme-là. Quelle couleur, quel charme, quel aspect nouveau et original, quelle sûreté d'exécution! C'est une peinture jeune, bien portante, née sans efforts, -ans peine, sans fatigue... C'est le premier peintre du monde . el parlant dea travaux qu'il projette, l'ardent néophyte ajoute : «Ah! si je ne fais pas a Madrid vingt-cinq lieuea de progrès, je me pends. »
Il était en Espagne pendant la révolution qui détrôna les Bourbons : il fut mis en rapport â cette époque avec le maréchal Primqui le chaide faire son portrait. Le maréchal fut peu -alitait de cette œuvre qui dénotait cependant de splendides qualités et manifesta son mécontentement sans réserves : il s'attira de Regnault une réponse pleine de dignité. Un critique d'art écrivait au sujet de ce portrait : « A cet instant on put croire que le pensionnaire de Rome allait ramasser la palette de Gros, de Géricault. de Delacroix: on se trompait, Regnault de plus en plus ébloui, trouvait cette palette trop terne. »
La critique s'emparait de lui comme d'une gloire
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naissante el déjà confirmée. Au sujet de ce tableau de Prim, Th. Gauthier quai i Bail Regnaull d'artiste de génie, et M. Auhryel écrivait aussi «que dans cette explosion de jeunesse el d'audace, on sentait presque l'odeur du génie». D'ailleurs, en 1868, appréciant VAutomèdon^ Th. Gauthier ne craignait pas (l'écrire que le jeune pensionnaire de Home était «un peintre équestre de la race des Géricault, des Vernet, des Delacroix ». Il es! aisé de suppose!- qu'un tel compliment dut loucher Henri Regnault au cœur si Ton en juge par ces mots dune lettre. « La peinture française est née avec Gros el tous les Poussin du monde ne vaudront jamais le plus petit cuirassier de Géricaull ou le Giaour de Delacroix '. »
11 dut revenir pendant quelque temps en Italie; mais il quitta Home définitivement en août 1869; il reprit de suite la route d'Espagne : il visita Barcelone, Alicantc, Grenade ; il s'installe dans La vieille cité des Maures, fasciné par cet Âlhambra dont il étudie et détaille les splendeurs, dette architecture fleurie, grandiose, tant elle renfermede joli, le séduit et l'arrête longtemps : il multiplie les éludes, et peu à peu il reconstruit à son tour sur ses toiles, les cours, les miradors, les colonnades, [es chapiteaux, les salles de bain. L'Àlhambra, le divin Alhambra est pour lui sans pareil.