‹ Les vies closesChapitre 46 sur 64 · H. Rbonai m. Lettres, correspondance , p. 18o · texte numérisé non relu

H. Rbonai m. Lettres, correspondance , p. 18o

LEI \ il - l LOftEfl

Quand on a « - * » 1 1 1 1 1 1 cel te féerie délicieuse, dil il, <>n \ retourne », el bod ueuvre dernière la plus importante se déroule dana l'intérieur du tragique el mystérieux palais, Exéi m mu tan \ jugement sous les califes de Grenade» C'est au sujet de tableau qu'il écrivail ces mots poignants puisqu'ils étaient prophétiques: Je voudrais, au moins, avant de mourir, avoir créé une œuvre importante et sérieuse, que je rêve en ce moment, et où je lu lierai s avec toutes les difficultés qui m'excitent. »

Il accumule pour ainsi dire les matériaux dont il se servira plu^ tard. Plus il s'élève dana l'art, plus les horizons magnifiques se succèdent devant lui. A certaines heures de lucidité profonde, la limite des mondes qu'il entrevoit, et qu'il voudrait reproduire se recule à l'infini; le grand désir d'achever l'œuvre commencée l'étreint, et Ja mélancolie des pensées de la mort le saisit.

« Si tu pouvais me dire, écrit-il, dans Iroi- ou quatre ans, tu reviendras chargé de matériaux, tu sauras pas mal de choses et tu auras enc vingt-cinq ans pour le> exprimer. Oh ! alors, tout irait bien, mais mourir en route, voilà ce qui me chiffonne. »

En janvier 1870, il descend jusqu'à Tanger où il veut travailler dans un recueillement plus grand. On sent alors dans tout ce qu'il écrit comme dans tout ce qu'il compose, la progression, la continuité d'une même idée : il veut être le peintre

HENRI REGNAI LT 231

de la Lumière. Ceci explique ses premiers enthousiasmes pour Les horizons baignés de la campagne romaine et pour celle région des Castelli li<>mani, sou amour plus grand pour L'Espagne, pour Les chaudes colorations «le ces contrées, pour les échappées du ciel qui venaient Lrriser L'Alh ambra.

Ceci explique encore son ad mirai ion pour Tanger la Ville Manche, son désir instinctif daller jusqu'à Tunis, jusqu'en Orient, jusqu'aux confins des pays où se Lève le soleil et où il lui semblait peutêtre que celle lumière admirable ne disparaissait jamais.

« Je monterai d'enthousiasme en enthousiasme, je m'enivrerai dr merveilles jusqu'à ce que complètement halluciné, je puisse retomber dans noire monde, morue et banal, sans craindre que mes yeux perdent la lumière qu'ils auront hue pendant deux ou Irois ans. Quand, de retour à Paris, je voudrai voir clair, je n'aurai qu'à fermer les yeux. et alors Mauresques, Fellahs, Hindous, colosses de granit, éléphants de marbre blanc, palais enchantés, plaines d'or, Lac de lapis, villes de diamant, tout l'Orient m'apparaitra de nouveau... Oh! quelle ivresse La lumière '... »

En L870, il exposai! au salon, sa toile de Sa-

lomè : h1 SUCCès fut immense. Les deux camp- de

la critique discutèrent passionnément celle œuvre qui charma Les uns, qui irrita les autres, mais qui par

LES > ILS i;L(i

sa fougue, par sa Force intense, attirail invincil inciii I attention. Théophile Gauthier ne craint pas de constater que, dès aujourd'hui, M Régi uli est l'individualité la plus remarquable de ia jeune génération d'artistes : le premier rang parmi les modernes semble devoir lui appartenir s'il ne s'en esl emparé déjà Paul de Saint-Victor, au contraire, peste froid dans ses appréciatif cl mesuré dans ses éloges : il c rai ni que le talent déployé jusqu'à ce jour par l'artiste ne d génère bientôt et ne se pervertisse en exagérations dangereuses ; dans cette couleur ardente qui brûlait le regard, pour ainsi dire, le critique pressentait une tendance qui n'étail pas sans péril.

En tous cas, quand l'heure fui venue de prouver qu'au fond de cette âme d'artiste se cachait autant de courage que de génie, Regnault lut prêt de suite. Les lettres de France qui annonçaient la guerre et la chute de l'Empire le jetèrent danun trouble profond : le travail lui devint impossible, Clairin et lui rentrèrent à Paris en septembre 1870. Regnault était grand prix de Rome et les règlements ne le foiraient pas à prendre du service, mais était-il de ceux qui profitent de ces dispenses complaisantes et qui volontiers d «-honorent? 11 s'engagea et fut enrôlé dans la garde nationale sédentaire. L'artiste oublia bien vite ses chimères et ses rêves adorés et devint en un jour le soldat exemplaire, admirable d'entrain et de

HENRI !<i:<. \ \i i.i 233

courage et que rien ae rebute. La campagne était l)ien rude si l'on en juge par celle lettre du 2 janvier et écrite au cantonnemenl de Colombe.

a Voilà plus d'un iuoi> que nous faisons aux avant-postes le service de grand-gardes, couchant dans la neige, sur la terre gelée, ou nageant dans le dégel, manquant de pain, quelquefois le lendemain marchant toute la journée, le sac au dos, goûtant enfin toutes les douceurs de L'état militaire dans une rude campagne d'hiver... Nous sommes pour le moment cantonnés à Colombes ; nous souffrons moins, excepté les nuits que nous passons en faction dans les tranchées à deux cents mètres d^s Prussiens qui nous tiennent en éveil par Le sifflement des halles1. » Mais ces quelques mots qu'il adressait à sa fiancée depuis quelques semaines Regnault venait en effet de fixer sa vie et son cœur le dépeignent tout entier à cette époque.

« Je me réchaufferai à votre foyer : je vous aime, j'aime mon pays et cela me soutient. »

On a conservé de lui quelques notes rédigées pendant les heures oisives de la campagne el qui

prouvent à quel point avait été profonde l'impression de tous les événements passés.

c< Nous avons perdu beaucoup d'hommes ; il faut Les refaire et meilleurs et plus forts. La leçon

Page 1