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courage. « Sa vie, a dit un poète anglais, a été une journée d'Angleterre, un ciel pur, mais voilé, et, an soir seulement, le soleil se révèle, éblouil H disparaît; »
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« N'aime paa trop le soleil et les étoiles, car il faudra me Buivre dans imbre demeure. »
Chanson allemande : Conseil» de lu mort.
Toute œuvre posthume esl triste : elle rappelle un passé de vie et d'activité : elle rappelle une pensée morte qui neveu! pas mourir et qui, par un dernier effort, se môle à ceux qui pensent et à ceux qui vivenl encore.
Mais l'œuvre posthume n'est-elle pas plus triste vraimenl quand elle nous est léguée par un enfant, à peine un adolescent ? N'éprouve-t-on pas un sentiment comparable à celui qui nous émeut devant ces petites tombes fleuries, souvent groupées dans les cimetières pour rappeler aux passants que des âmes blanches sont remontéesau ciel?
De quelle mélancolie n'est-on pas envahi, quand on effeuille ces pages réunies sous le nom d'Henri- Charles Réad, mort aux premiers matins de sa vingtième année.
i i - \ il - CLO
Ne regrettons jamais les jeunes •• as qui meurent,
Ils quit! tent ce monde odieu Pour un monde meilleur. Bien fous ceux qui les pleurent,
II- vont monter aux cieu Ohl ne les plaignons point, mais portons-leui i
Ne l<i plaignons pas puisqu'il nous le défend lui-môme, mais comment ne pas regretter ces dispositions hâtives .'
Les regrets sonl permis : il- adoucissent la peine el la rendent plus noble : le murmure seul est maudit. Coppée, dont la muse attendrie pleure sur le cercueil de Charles Réad, ne veut pas que l'on murmure :
Nous saurons un jour qu'il est essentiel Que L'âme d'un poète enfant monte au ciel Pour que le soleil resplendiss ,
Rien n'annonçait clu'z le poète cetto prédestination à la mort qui se devine parfois chez certains êtres vraiment trop faibles pour la vie. Sa nature était saine et forte, trop réfléchie peut-être, mais il n'était pas de ces mélancoliques sans cause qui dispersent toute leur énergie dans de vagues "frasions : il voulait, il savait vouloir.
11 avait le goût de la clarté, d'une décision presque mathématique eu toutes choses. Sans doute tenait-il cette tendance d'esprit de son aïeul, un homme de science éminent. le géologue Cordier : il n'y a dans sa poésie ni afféterie, ni remplissage,
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mais ce besoin de netteté n'empêchait pas son âme d'être tourmentée d'idéal.
Il Id L sombre parfois dans son découragement : sa pièce de Damnation prouve <ju'il connut, lui aussi, ces heures troublantes et amères- qui effraj ent tant d'adolescences; il profère môme, ce qu'il l'aul regretter, quelques cris de révolte dont L'éloquence ne l'ail pas oublier l'audace; mais cette révolte est passagère, car, au fond, le poète était un résigné.
Quelle lui si vie? Qu'importe? Vécut-il seulement ?
Connaît-on L'histoire du rossignol «jni s'échappe de son nid et dont l'aile se brise après la première chanson ? Une enfance, 1»' collège et la mort ; puis toujours une vie de famille paisible, presque recueillie; auprès de Luide tendres et chères affections a l'ombre desquelles son âme dîenfani et de poète s'épanouissail chaque jour en devenant plus belle. L'influence de l'éducation féminine qui façonne si bien les cœurs el Les pétrit de délicatesse, esl sensible chez lui. Il suffit de lin1 Les vers sur la Femme pour deviner (<>ut de suite, au ton r
pectueux el tendre de son langage quel «'lait
son entourage, quelles éducatrices il avait pu avoir. H était doué d'une loyale el jolie nature : plus d'une de se> pensées Laisse pénétrer dans son âme et la dévoile mieux que beaucoup de fail
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... Ceux qui Bemblenl heui eux
Bien soui enl Boni le plus à plaiadi e I
N Les envions pas : prions plutôt pour «-ux.
El Charles Réad était cependant an pasionnédu bonheur: il en cherchail partout l'image avec la Qostalgiedes esprits qui pensent ei s'interrogenl : il l'eût trouvée peut-être si tant est que le bonheur exisliU cl lui autre chose qu'une ombre fu^ nellement poursuivie et jamais atteinte. Il avait les qualités de bon sens et de pondération qui sauvegardent et décuplent la puissance de nos facultés.
Ses Conseils pour bien vivre sonl d'un d'un philosophe :
Souviens-toi que tu n'es qu'acteur Sur cette scène de la vie :
Ton destin dépend de l'Auteur.
Garde-toi de porter envie A ceux dont le rôle paraît Plus agréable ou plus tranquille :
Peut-être qu'il te semblerait, Si tu l'avais, bien moins facile !
Dis-toi donc que tu n"y peux rien, Et contente-toi de ton rôle :
Sois honnête, remplis le bien :
Sois joyeux et gai, s'il est drôle :
Résigné, s'il est ennuyeux; Prends-le toujours au sérieux; Bref, acquitte-t-en pour le mieux :
C'est le seul moyen d'être heureux!
Charles Réad avait une àme vibrante que remuaient tous les speetacles dignes de nous émouvoir en ce monde.
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La patrie, il l'aimai! avec L'enthousiasme <!•' ses vingt ans : -<>n sonnet des Cuirassiers a noble et (ière allure. L'art le charmait sous toutes ses manifestations. Il chante avec émotion « les calmes voluptés des splendeurs esthétiques « et l'on devine que partout ses visions d'idéal le hantent.
On a dil de lui qu'il avail l'âme virgilienne tanl il possédait le sens ému et délical <ltis choses. La nature, dans l'immobilité de se- spectacles, l'impressionnail en effet ; il la comprenait : il subissait l'invincible aidait de son charme; mais il la redoutait an peu; il semblait craindre la torpeur dissolvante où nous jette sa contemplation trop prolongée. Il était de ces êtres qui la dominent, mais ne se laissent pas dominerpar «die.
Le doux mal d'amour lit plus d'une fois gémir sa nuise : il maudit avec bonheur son tourment adoré et >a confidence, discrète toujours, lai--»' entrevoir que dans sa poitrine d'enfant battait le cœur de Roméo.
En parcourant cette œuvre si courte on est frappé du soin que Charles Réad apportait à la forme de son vers. Je ue sais quelle originalité ('donne aussi, et L'enfant qui écrivait ces poésies était quelqu'un par Lui-môme, il possédait déjà tout un patrimoine de pensées personnelles.
La diversité du mode employé prouve qu'il savait les ressources de notre prosodie, et il obtient souvent
quelques jolis effets -ans recourir à ces audace-
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inquiétantes de La nouvelle Ecole. Il cisèle avec prédilection le sonne! dana lequel il renferme une pensée toujours nettement exprimée et développée: il fuit l'idée vague el incolore, cette pâture ordinaire du sonnet. Il aborde avec bonheur le rondeau cher ;i Ronsard, le triolet, l'impromptu. Cette jolie pièce fail bien connaître son talent.
Je crois que Dieu quand je suis né Pour moi n'a pas fait de dépense,
Et que le cœur qu'il m'a donné Etait bien vieux dès mon enfani
Par économie il logea,
Dans ma juvénile poitrine,
Un cœur ayant servi déjà,
Un cœur flétri, tout en ruine.
11 a subi mille combats,
Il est couvert de meurtrissures,
Et cependant je ne sais pas
D'où lui viennent tant de blessures.
Il a les souvenirs lointains
De cent passions que j'ignore,
Flammes mortes, rêves éteints,
Soleils disparus dès l'aurore.
Il brûle de feux dévorants
Pour de superbes inconnues,
Il sent les parfums délirants
D'amours que je n'ai jamais eues!
0 le plus terrible tourment !
Mal sans pareil, douleur suprême;
Sort sinistre! Aimer follement,
Et ne pas savoir ce qu'on aime !
Ces vers sont Je plus souvent cités; mais ils sont d'un tour achevé, dignes de l'anthologie et très caractéristiques : on y retrouve un peu de cet en-
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jouemenl résigné et philosophique, qui fa.i1 le fond des poésies de Villon ou de Charles d'Orléans.
Le 2 décembre L876, Henri-Charles Réad succombait aux atteintes d'une fièvre cérébrale, el ce l'ut jour <le deuil et <le pitié dans le monde «les lettres : il lui pleuré, comme dans la famille <>n pleure l'enfanl dernier-né en qui revivent toutes les traditions el huiles les espérances de la race.
Maxime du Camp, Caro, Claretie, Sully-Prud'homme el beaucoup d'autres, des aînés dans la carrière, ue purent voir sans émotion s'ouvrir cette tombe (|ui leur prenait une de leurs plus chères recrues; ils semblaient aimer cel enfant avec une tendresse entière et profonde que l'on réserve d'habitude aux frères beaucoup plus jeunes. Ils s'efforcèrent de faire, un instant, revivre celle physionomie qui leur étaitchère. Nul ne l'a mieux fait, d'un cœur plus ému el dune plume plus délicate que Paul flaag dans la préface exquise «les Œuvres posthumes.
Tous avaient reconnu chez ce jeune el charmant penseur le germe <le^ <|u;ililés qu'ils avaient eux-mêmes «m qu'ils avaient cherché à acquérir, rous éprouvaient devant celle mort une stupeur attendrie el oe savaient que pleurer <>n répéter avec angoisse l'interrogation douloureusedu poêle latin :
Quare mors immatura Vagatur!
MARIE BASIIIvIHTSKl I
MAKIi: HASIIKIHTSKI F
« Elle .1 passé ilu matin au soir ainsi que l'herbe des champs : le matin elle fleurissait : le soir n<m< la vîmes desséché
Bossi i i .
t< Je lie l'ai VIN' <|ll une lois, je ne I ai \ lie
qu*une heure,... j < * i h * l'oublierai jamais... » Voilà <••> que disait François Coppée de Marie Bashkirtseff, el l'on comprend ces paroles après avoir lu le Journal el les Lettres de cette étrange créature. On devine qu'un charme puissanl émanait (relie. Jeunesse, talent, beauté, elle avail toul ce qui fait aimer la vie, toul ce qui rend la mort pins injuste
el plus affreuse en apparence. Mlle avail ce <|(ii.
nous semble- t-il, aurait dû Faire reculer cette mort qui profane tout, brise la jeunesse, arrête le talent, anéantil la beauté.
Elle naquil en Russie, en L8G1 ; ^;i première vie d'enfanl se passa au milieu des siens, dans le luxe el le confort qu'entraînait la situation sociale de sa famille. Très jeune, elle voyagea el lit des séjours successifs à Nice. ,:i Paris, en Italie. Toute enfant, elle avait la soif d'apprendre el de
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connaître. A douze ans, car elle commence son ournal à cel ftge, elle annonce un désir infini de iriller dans le monde. « Le monde, c'est ma vie, I m'appelle, il m'attend, je voudrais courir v< ui. C'esl Là où je pourrai Facilemenl respirer, car es gênes du monde son! mes aises. »
Elle réfléchit déjà, pense, raisonne sur les choses et les événements à un âge où souvent les petites filles songent encore aux robes de leurs poupées. Elle est fière de sa noblesse, quelque peu hautaine, bien que généreuse et prodigue même. Sa bonne humeur gracieuse et légère captivait tous les siens : elle était l'âme de son milieu. Sous l'enfant perçait déjà la femme. On la devine fataliste, un peu indomptée, comme devaient l'être les Tartares, ses ancêtres, qui couraient éperd liment en chevauchées folles dans les steppes sans lin.
Chez elle ou en vovasce, elle travaille neuf heu i par jour : elle étudie le latin, les mathématiques, les langues étrangères. A quatorze ans, elle lit Hérode et Plutarque; à quinze ans, elle lit Horace, Tibulle, La Rochefoucauld, La Bruyère et Confucius ; elle connaît les œuvres de Jouifroy et de Fourier. A vingt ans, Platon était son livre de chevet. On devine l'éclectisme et l'étendue de ses connaissances ; elle n'est indifférente à rien quand il s'agit d'apprendre.
Son imagination est débordante, mais elle con-
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iiail les dangers de la rêverie e1 ne s'abandonne qu'à demi à cette compagne d'erreur. Elle a une lièvre de vie très intense; «'11»1 aime tout ce <|ui donne la sensation de La vie, jusqu'aux douleurs et aux larmes qui fonl souffrir. Elle reprend celte idée constamment et L'exprime sous mille formes. Elle a parfois à ce sujet des accents «l'une réelle éloquence.
Vous pense/ que je veux mourir! Fous que vous êtes ! J'adore La vie telle qu'elle est et les chagrins, les déchirements, les Larmes que Dieu m'envoie, je les bénis et je suis heureuse.» Elle écrivait aussi : « Il me semble que personne n'aime autant tout que moi : art, musique, peinture, Livre, monde, robes, luxe, bruit, calme, rire, tristesse, mélancolie, blague, amour, froid, soleil ; toutes les saisons, tous les (Mais atmosphériques, les plaines calmes (le la llussie et les montagnes autour de Xaples ; la neige en hiver, les pluies d'automne, le printemps et ses folies, les tranquilles journées d'été ei les belles nuits avec (les étoiles brillantes... j'adore el j'admire (ont. Toul se présente à moi, sous des aspects intéressants ou sublimes; je voudrais tout voir, toul avoir, toul embrasser, me confondre avec tout, cl mourir, puisqu'il le faut, dans deux an- ou dan- trente ans; mourir avec extase pour expérimenter ce dernier mystère, cette lin de tout ou ce commencement divin. ••
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rrès jeune, elle possède déjà l'horreur du convenu, des admirations toutes faites, de la phrase. S;i franchise es! déconcertante . el ce qui est rare, elle es! franche avec elle-même; elle b pour les mots, les mots, !<• mépris profond qu'avait Hamlet.
Pendant plusieurs années, cil»' se rendil Italie ; elle visita d'abord dans des courses hâtives les galeries de Florence... A treize ans, ses préférences en peintures sont déjà motivées ; elle sait pourquoi Titien et Van Dyck, par exemple, lui plaisent, pourquoi Raphaël u<' la charme pas. Elle ne varia jamais sur ce point, el quand plus tard elle se met à peindre elle-même, avec un talent incontesté, elle écrit souvent que Raphaël, malg la jeunesse éclatante de son coloris, malgré tout son génie, ne la séduit pas.
Elle séjourna à Rome pendant tout l'hiver de 1876; elle occupe son temps à peindre ou à chanter. Elle avait une voix admirable et puissante, et rêvait même de théâtre. Elle fut pendant ces quelques mois une véritable reine de la mode; elle Ilirta beaucoup, coquette et réservée à la fois, et sa beauté merveilleuse lui valut tons les hommages. Elle incarnait alors ce type complexe que Bourget devait pins tard dépeindre si joliment dans Cosmopôlis. Elle fut sur le point, par vanité, d'épouser un gentilhomme, neveu d'un cardinal, non pas parce que le jeune comte avait des yeux de feu, mais surtout parce que l'oncle, le cardinal.
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était papabile, Nièce <lu pape '. répète-t-elle plusieurs luis, ei sa vanité de grande mondaine était singulièrement flattée à cette idée.
Mais, au milieu du tourbillon <le sa vie, elle réfléchi! cependant, cl presque chaque soir le journal commencé recevait de nouvelles confidences. Elle s'analyse avec un grand luxe de détails; elle dil toul d'elle-même : ses rêves, ses voyages, ses impressions, ^<is llirls; elle refail les dialogues avec un art véritable de conteur. Elle juge toul le monde, môme ses parents. « J'enregistre, j'analyse, je copie la vie quotidienne de ma personne, mais à moi, à moi-même^ toul cela esl lûcn Indifférent. C'est mon orgueil, mou amour-propre, mes intérêts, mes yeux, qui souffrent, qui pleurent, qui jouissent, mais moi je ne suis là que pour veiller, pour écrire, raconter ei raisonner froidement sur toutes les grandes misères, comme Gulliver du! regarder ses Lilliputiens. -
Elle constate avec une sorte de mépris que « les passions el la vanité sonl les seuls maîtres <lu monde». Les fêtes où elle triomphai! ne l'empêchaient pas de sentir un profond désœuvrement. «Oui, ei moi, avec toutes mes tendances avec tous mes immenses désirs et ma lièvre de la vie, je suis toujours et partout arrêtée comme un cheval est arrêté par le mors. Il écume, il rage, ei se cabre, mais il est arrêté. Elle aspire à la lumière; elle a une vraie frénésie de gloire; elle tremble
LES VIES i LOSKS
de perdre une minti te de sa pa ui re jeune \ u
Le charme insinuant de I Italie la - u peu ■' peu, au poinl que la vraie patrie d<- bob cœur d< vinl celle Rome <|ni l'attirail el La captivai! en tout. Dans lecouranl de I876elle passa d< s^ucs semaines en Russie, chez sou père, maréchal de la noblesse à Poltawa. Elle siégea comme une jeune reine, éblouissant la province par le luxe de ses toilettes, par la grâce aisée de ses manièi elle ne trouva cependant pas dan- sob paya qu'elle cherchait, ce qui aurait pu fixer un peu l'humeur errante de sa nature. Eu ls77 elle retourna en Italie, visita de nouveau Florence, descendit à Naples, revint à Nice et à Pari-, passa r été aux eaux et reprit en septembre le chemin de Paris, où elle s'installa définitivement. Elle avait à peine dix-sept ans. et déjà elle parlait avec mélancolie de la vieillesse de sa jeunesse. Elle aimai! l'art avec passion el regrettait toute» les heures qu'elle avait perdues en frivolités inutile-. Ell< jure à elle-même de devenir une artiste fameuse. Elle trouve enfin son chemin de Damas que tout être ici-bas découvre plus ou moins un jour, et elle s'y engage résolument. « Toutes les fantaisies -ont épuisées, écrit-elle : la Russie m'a fait défaut et je suis bel el bien corrigée. Et je sens que le moment est enlin venu de marrêtèr. Avec mes dispositions en deux années je rattraperai le temps perdu. Ainsi donc, au nom du Père, du Eils et du
M \i;ll. I! \SIIMKTSI.I I
Saint-Esprit, el que la protection divine soit avec moi! Ce u'esl pas mn1 décision éphémère comme tanl d'autres, mais définitive. »
Elle se mil de suite au travail. Cette fille du monde déserta son empire, ce papillon volage aux ailes d'azur el d'or lin se posa désormais. Elle commença une existence Bérieuse, interrompue à de rares intervalles par des voyages de famille en Russie, par une longue excursion en Espagne, par quelques saisons d'eaux. Elle refusa, malgré sa santé (jui chancelait, de passer les hivers dans le .Midi. Elle se dégagea le plus possible des obligations du monde ; parfois, de temps a autre, elle faisail dans les salons ou dans les loges de théâtre quelque radieuse apparition qui lui prouvait le prestige grandissant de -a beauté. E1 l'étrange enfant, elle connaissail le prix de cette admirable beauté qui étail sienne. N'écrit-elle pas un jour que Benvenuto en jetant dau> les flammes -ou mobilier, tout son avoir, pour alimenter le foyer d'où sortirait quelque divine merveille, donnait à ce brasier moins qu'elle ne donnai! elle-même
quand (die sacrifiait à l'art cl au désir de produire
un chef-d'œuvre, sa jeunesse, -.1 santé, ses suc< dans un monde qu'elle étail sûre d'éblouir el de eharmer ?
Elle étail lasse, disait-elle, de sa jeunesse pillée, saccagée, i><T<ht<\ lasse de- Longs désœuvrements de -on enfance, lasse d'une vie de tristesse où tout
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grimace^ tout /f/t/, tout se moque; aussi fournitelle une somme de travail considérable. Toutes ses journées se passaient à l'atelier. Dans l'intervalle des beures de cours, elle modelait, sculptait, lisait. Elle parcourl avec avidité Stendhal, Bah Zola. Elle rêve de devenir nu Balzac en peinture. Elle fui immédiatement absorbée par le côté impérieux «•! exigeanl des occupations artistiques. Elle veut conquérir le prix de Rome. Constamment cette exclamation qui La torture revient dans son journal : Oh! avoir du talent! Oh! devenir lebre !
Ses maîtres en peinture furent Robert FleuryC Lefébure, Cabanel, Bastien-Lepage surtout, quelle aimail d'une tendre affection et qu'elle admirait pour sa manière de rendre la nature, un de ceux auxquels flic reconnaît du souffle et de la person-: nalité. Elle avait, en art, lui disait un de - maîtres, tout ce qui ne s'apprend pas, ce je ne sais quoi qui avoisine le génie et transfigure toutes choses. Elle avait une vraie conscience d'artiste De suite elle annonce un talent viril. Son premier tableau, la question du Divorce, n'obtient pas !«• succèsatlendu, mais ses maîtres qui. sous L'ébauche, devinent le talent, l'encouragent et malgré désespérances d'artiste elle se remet à l'œuvre. En esthétique, elle aime le mouvement, la vérité : elle veut peindre les choses, mais aussi les âmes», les expressions qui traduisent les aspirations vers
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l'infini. Sa peinture es1 Franche, simple et vraie Elle est alors uniquemenl occupée d'art; clic suit les expositions el visite les ateliers. Elle sacrifie tout à sa passion studieuse ; aussi en peu d'années arrive- t-elle à posséder un remarquable talent. En 1 88 î elle exposait leMeeting, ce tableau froidemenl jugé au début, que toul le monde proclame un chef-d'œuvre aujourd'hui et que l'Etal achetait pour le Luxembourg.
Quede chefs-d'œuvre plus éclatants encore n'eût pas tracés celle petite main enfantine sitôt glacée par la inoii !
I)cs l'âge de dix-huit ans, Marie BasbkirtsefT cul de cruels avertissements. Elle revient un solides Maliens, le cou el les bras nus, des nœuds blancs sur les épaules, ressemblant à une infante
<le Velasquez : mais, dans ce décoi' de vie, le pressentimenl de sa mort la surprend. - Mourir, * I ï t — elle, ce sérail absurde, et pourtant il me semble que je vais mourir. Je ne peux pas vivre : je ne suis pa^ créée régulièrement : j'ai un las de choses de trop, puis un las qui manquent et un caractère (|ui ne peul pas durer. Mes projets, mes espérances, mes petites vanités écroulées ! je me suis trompée en huit !
Elle revient constamment sur l'idéede la mort, parfois avec une philosophie macabre, et devant le squelette de l'atelier elle pense longuement qu'elle aussi, un jour, ne sera plus qu'os et pou-