PREFACE XXVII
gros y là ou il seroit gresle, encore quil lefeist naïfvement bien ressembler de visage. Car encore puis je bien asseurer, quelque dur ou rude que soit le langage^ que ma traduction sera beaucoup plus aisée aux François que Voriginal s Grec à ceulx mesmes qui sont les plus exercite:^ en la langue Grecque^ pour une façon d'escrire plus aiguëy plus docte et pressée y que claire y polie ou aisée y qui est propre à Plutarque. Auforty si je ne m'en suis acquitté si heureusement que vous eussiè:^^ pensé et desiréy Seigneurs lisanSy encore ay-je lo espérance que vous excusere:^^ le bon vouloir de celuy qui en y aspirant a tasché de vous profiter. Et si ce mien labeur sera si heureux que de vous contenter y à Dieu en soit la louange y qui m'a donné la grâce de le parachever.
I. Caesar, voyant un jour à Rome quelques estrangers, hommes riches et opulents, qui avoyent tousjours entre leurs bras de petits chiens et de petites guenons, et les cherissoyent merveilleusement, leur demanda si les
5 femmes en leur païsne faisoyentpas des enfans : reprenant tressagement ceulx qui employent envers les bestes l'inclination à aimer et l'affection de charité que la nature a mise en nous pour en user envers les hommes, et non pas envers les bestes. Au cas pareil, aussi ayant la nature
lo empraint en nostre ame un désir naturel d'apprendre et de sçavoir, il est bien raisonnable de reprendre ceulx qui abusent de ce désir à ouir et apprendre choses qui n'apportent aucun fruict, et ce pendant mettent à nonchaloir celles qui sont utiles et honnestes. Car quant au sens
1$ extérieur qui avec quelque passion reçoit impression de son object, il luy est à l'adventure force de considérer indifféremment tout ce qui se présente à luy, utile ou inutile qu'il soit : mais il n'est pas ainsi de l'entendement, pource que chascun en peut user à sa voulunté, et
20 le tourner facilement à toute heure, et appliquer à ce que bon luy semble : à raison dequoy il le fault tousjours addonner à ce qui est le meilleur, à fin que non seule-
9 D : Au cas pareil ayant la nature — 19 D : volonté [et sicpassim] T.fr. mod. — Amyot, I. t
ment il le contemple, mais aussi qu'il s'en repaisse et nourrisse en le contemplant. Car tout ainsi que la couleur la plus propre pour Tœil est celle qui de sa vivacité jointe avec une gayeté resjouit et conforte la veuë, aussi 5 doibt on appliquer son entendement à contemplations, qui en délectant le tirent quand et quand à ce qui est son propre bien : comme sont les effects de la vertu, lesquelz en les oyant ou lisant impriment es cueurs une affection et un zèle de les ensuyvre. Ce qui n'est pas en toutes
10 autres choses que nous avons en quelque estime, et ne sommes pas tousjours incitez à désirer faire ce que nous trouvons bien fait : ains au contraii:e, bien souvent prenans plaisir à l'œuvre, nous en mesprisons l'ouvrier, comme es compositions des parfums et es teintures de
15 pourpre : car nous nous délectons de l'un et de l'autre, et neantmoins estimons les perfumiers et teinturiers personnes villes et mechaniques. Pourtant respondit trèsbien Antisthenes à un qui luy disoit que Ismenias estoit excellent joueur de flustes : « C'est-mon, dit-il, mais
20 « au demourant homme qui ne vault rien : car autrece ment il ne seroit point si excellent joueur de flustes. » Auquel propos Philippus, roy de Macédoine, dit une fois à son filz Alexandre le grand, qui avoit chanté en un festin fort plaisamment, et en homme qui entendoit bien
25 l'art de musique : « N'as tu point de honte de chanter « si bien ? » pource qu'il suffit bien que un roy employé quelquefois son loisir à ouir chanter les chantres, et fait beaucoup d'honneur aux Muses de vouloir estre aucunefois auditeur des oi^vriers de tel art, quand ilz font à
30 Tenvy les uns les autres à qui chantera le mieux.
6 D : quant et quant — 16 D : parfumiers — 28 A : estre quelquefois — 29 D : d'un tel art — 30 A, B, D et Du Puys, 1583, in £•; à renvy les uns des autres
IL Mais qui actuellement exerce quelque art basse et vile, il produit en tesmoignage contre soymesme le labeur qu'il a employé en choses inutiles, pour prouver qu'il a esté paresseux à apprendre les honnestes et utiles. 5 Et n'y eut jamais jeune homme de bon cueur et de gentille nature, qui en regardant l'image de Jupiter, laquelle est en la ville de Pise, souhaittast devenir Phidias, ny Polycletus en regardant celle de Juno qui est en Argos, ne qui desirast estre Anacreon, ou Philemon, ou Archi-
lo lochus pour avoir quelquefois pris plaisir à lire leurs oeuvres : car il ne .s'ensuit pas nécessairement, si l'ouvrage délecte, que tousjours l'ouvrier en soit à louer. Ainsi ne profitent point telles choses à ceulx qui les contemplent, pource qu'elles n'engendrent point es cueurs
1$ des regardans un zèle de les imiter, ny n'excitent point une affection de les ressembler et de s'y conformer : mais la vertu a cela de propre en ses actions, qu'elle rend l'homme qui la cognoist affectionné de sorte que tout ensemble il en treuve les actes beaux, et désire ressem-
2o hier à ceulx qui les font. Car des biens de la fortune nous en aimons la fruition et la possession, et de la vertu l'action : au moyen dequoy nous sommes bien contents d'avoir ces biens la des autres, mais ceulx cy, nous voulons que les autres les ayent de nous. Car la vertu a ceste
2$ force qu'elle incite la voulunté de l'homme qui la considère, à la vouloir incontinent exercer, et engendre en son cueur une envie de la mettre en exécution, formant les meurs de celuy qui la contemple, non point par imitation, ains par la seule intelligence et cognoissance de
30 l'acte vertueux, qui tout soudain luy apporte un instinct et un propos délibéré de faire le semblable. C'est pour-
20 D : car de biens de la fortune
quoy j'ay estimé que je devois continuer à mettre par escript les vies des hommes illustres, et en ay composé ce dixième livre, auquel sont contenues celles de Pericles, et de Fabius Maximus qui sousteint la guerre contre 5 Hannibal : pource que ce ont esté deux personnages semblables en plusieurs autres vertus, et mesmement en doulceur et en justice, et qui pour avoir sceu patiemment supporter les folies de leurs peuples et de leurs compagnons es charges de gouvernement, ont esté tres-
10 utiles à leurs pais : mais si nous avons bien rencontré de les assortir et conférer l'un à l'autre, on le pourra mieulx juger par ce que nous en mettrons cy dessoubs en escript.