III. Pericles donques estoit de la lignée Acamantide
1$ du bourg de Cholarge, de l'une des meilleures maisons, et plus ancienes races de la ville d'Athènes, tant du costé de sa mère que du costé de son père. Car Xantippus, son père, qui desfeit en bataille les lieutenans du roy de Perse en la journée de Mycale, espousa Agariste, laquelle estoit
20 descendue de Clisthenes, celuy qui chassa d'Athènes les descendans de Pisistratus, et ruina vaillamment leur tyrannie : puis establit des loix, et ordonna une forme de gouvernement fort bien tempéré, pour maintenir ses citoyens en paix et en concorde les uns avec les autres.
25 Geste Agariste songea une nuict qu'elle avoit enfanté un lion : et peu de jours après elle accoucha de Pericles, si bien formé en toutes les parties dé son corps, qu'il n'y avoit que redire, excepté qu'il avoit un peu la teste longue et desproportionnee en grosseur au reste de la personne :
30 qui est la cause pourquoy toutes ses statues presque ont l'armet en teste, n'ayans pas les ouvriers, ainsi qu'il est
9 D : es charges du gouvernement — 29 A et D : deproportionnee
vray-semblable, voulu luy reprocher celle deformité. Mais les poètes Attiques Tappelloyent Schinocephalos, qui vault autant à dire comme teste d'ougnon, pource que les Attiques appellent aucunefois ce qui s'appelle en langue 5 commune Scilla^ c'est à dire, ougnon de Barbarie, Schinos : et Cratinus, poète comique, en la comédie qu'il a intitulée Chirones, dit :
Le vieil Saturne avec Sédition Ont engendré par leur conjonction lo Ce grand Titan, qu'en la cour immortelle
Des Dieux du ciel Grosse teste on appelle.
Et de rechef en celle qui se nomme Nemesis, en parlant de luy, il dit :
Vien, Jupiter, hostelier, longue teste.
is Et Teleclides aussi se moquant de luy, dit en un lieu :
Aucunefois ne sachant bonnement Ou il en est de son gouvernement, Il se tient coy, et point ne se présente, Sentant du mal en sa teste pesante :
20 Mais quelquefois aussi seul il desserre
De son grand chef un merveilleux tonnerre.
Et Eupolis, en la comédie qu'il intitule Demi, en interrogant et demandant particulièrement de chascun des orateurs, qu'il feinct estre retournez des enfers, quand 25 on luy nomme Pericles le dernier, il dit :
Certainement amené tu nous as
Le chef de tous ceulx qui estoyent là bas.
IV. Or quant à la musique, la pluspart des autheurs escrit que Damon fut celuy qui la luy enseigna, le nom
duquel, comme Ion dit, se doibt prononcer la première syllabe briefve : mais toutefois Aristote dit qu'il apprit la musique chez Pythoclides. Comment que ce soit, il est certain que cestuy Damon estoit homme fort entendu et S ruzé en matière de gouvernement, qui, pour dissimuler et cacher au peuple sa suffisance en cela, se couvroit du nom de musicien, et hantoit autour de Pericles comme un maistre de lucte ou d'escrime, qui luy enseignoit comme il se devoit conduire es affaires d'estat : toutefois
10 à la fin il ne peut si bien dissimuler, que le peuple ne cogneust qu'il se servoit de sa lyre et de la musique pour couverture : et comme homme remuant, entreprenant, et favorisant à la tyrannie, fut banny pour cinq ans : ce qui donna aux poètes comiques matière de parler, entre
is lesquelz Platon en une de ses comédies introduit quelcun qui luy demande :
Dis moy premier Chiron, car il est bruit Q,ue Pericles tu as fait et instruict.
Il fut aussi quelque temps auditeur et disciple du phi- 20 losophe Zenon, natif de la ville d'Elee, qui enseignoit la philosophie naturelle comme Parmenides; mais il faisoit profession de contredire à tout le monde, et alléguer tant d'oppositions en disputant, qu'il rengeoit son homme à ne sçavoir que respondre, ny à quoy se resouldre, ainsi 2s comme Timon Phliasien le tesmoigne en ces vers :
Grande éloquence, et grande force d'art Pour disputer en Tune et l'autre part Avoit Zenon, reprenant tout le monde Quand il vouloit desployer sa faconde.
30 Mais celuy qui fréquenta plus avec luy, et qui luy donna celle gravité et celle dignité qu'il gardoit en tous
ses faicts et ses dicts, plus seigneuriale que ne comporte la condition et Testât de ceulx qui ont à harenguer devant un peuple libre, et qui brief luy éleva ses meurs jusques à une certaine majesté qu'il avoit en toutes ses façons de 5 faire, fut Ânaxagoras le Clazomenien, lequel par les hommes de ce siècle la estoit communément appelle Nus, c'est à dire l'entendement, fust ou pource qu'ilz avoyent en singulière admiration la vivacité et subtilité de son esprit à rechercher les causes des choses naturelles, ou
lo pource que ce fut le premier qui attribua la disposition et le gouvernement de ce monde, non à la fortune ny à la nécessité fatale, ains à une pure et simple intelligence ou entendement, lequel sépare, comme cause première agente, les substances de parties semblables, qui sont en
iS tous les autres corps de l'univers meslez et composez de diverses substances.
V. Pericles donques ayant ce personnage en singulière admiration, par lequel il avoit à plein esté instruict en la cognoissance des choses naturelles, mesmement de
20 celles qui se font en l'air et au ciel, en prit non seulement une grandeur et hautesse de courage, et une dignité de langage ou il n'y avoit rien d'aflFetté, de bas, ny de populaire, mais aussi une constance de visage qui ne se mouvoit pas facilement à rire, une gravité en son mar-
25 cher, un ton de voix qui jamais ne se perdoit, une contenance rassise, et un port honneste de son habillement, qui jamais ne se troubloit pour chose quelconque qui luy advinst en parlant, et autres semblables choses, qui apportoyent à tous ceulx qui les voyoyent et conside-
30 royent un merveilleux esbahissement. Auquel propos on compte qu'il y eut quelquefois un meschant effronté, qui
2$ A : ne se perdoit, et une contenance rassise et fort honneste de son habillement — 28 A : qui luy advint
fut tout un jour à Toultrager de paroles diffamatoires en pleine place, et à luy dire toutes les injures dont il se pouvoit adviser : ce qu'il endura patiemment sans jamais luy respondre un seul mot, depeschant ce pendant
S quelque affaire de conséquence, jusques au soir qu'il se retira tout doulcement en son logis, sans se monstrer altéré en façon quelconque, combien que cest importun la le suyvist tousjours en luy disant tous les oultrages qu'il est possible de dire : et comme il fut prest à entrer
10 dedans son logis, estant desja nuict toute noire, il commanda à l'un de ses serviteurs qu'il prist une torche, et qu'il allast reconduire cest homme, et l'accompagner jusques en sa maison : toutefois le poëte Ion escrit que la fréquentation de Pericles estoit superbe et arrogante,
15 et que parmy sa gravité et sa magnanimité il y avoit beaucoup d'orgueil et de mespris des autres : et au contraire il loue grandement la civilité, humanité et courtoisie de Cimon, en ce qu'il se sçavoit dextrement accommoder à toutes compagnies. Mais il ne nous faut pas
20 arrester à ce que dit ce poëte Ion, qui vouldroit qu'en la vertu il y eust, comme en quelques tragédies, une partie ou Ion introduisist des Satyres pour faire rire : et au contraire, Zenon conseilloit à ceulx qui disoyent que la gravité de Pericles estoit une presumption et une
25 arrogance, qu'ilz feissent les presumptueux comme luy : pource que ceste manière de contrefaire les choses honnestes et vertueuses apporte secrètement, avec le temps, une affection de les aimer et de s'y vouloir accostumer à bon esciant.
30 VI. Si ne receut pas seulement Pericles ces biens la de la conversation d'Anaxagoras, ains y apprit aussi à chas-
25 A : qu'ilz feissent les presumptueux [comme luy, ajouté par C] — 28 A : accoustumer
ser hors de soy et mettre soubs les pieds toute superstitieuse crainte des signes célestes et des impressions qui se forment en l'air : lesquelles apportent grande terreur à ceulx qui en ignorent les causes, et à ceulx qui craignent 5 les Dieux d'une frayeur esperdue, pource qu'ilz n'en ont aucune cognoissance certaine, que la vraye philosophie naturelle donne, et au lieu d'une tremblante et tousjours effroyee superstition, engendre une vraye dévotion accompagnée d'asseuree espérance de bien. Lon dit à ce
10 propos que lon apporta un jour à Pericles de l'une de ses terres la teste d'un bélier qui n'avoit qu'une corne seule, et que le devin Lampon ayant considéré ceste teste qui n'avoit qu'une corne forte et dure au milieu du front, interpréta que cela vouloit dire, que y ayant deux
15 ligues et deux parts en la ville d'Athènes touchant le gouvernement, celle de Pericles et celle de Thucydides, la puissance des deux seroit toute reduitte en une, et notamment en celle de celuy en la maison duquel ce signe estoit advenu : mais que Anaxagoras qui se trouva là présent,
20 feit fendre le test en deux, et monstra aux assistans comme le cerveau du bélier n'emplissoit pas la capacité de son lieu naturel, ains se resserroit de toutes parts, et alloit aboutissant en pointe comme un œuf, à l'endroit ou la corne prenoit le commencement de sa racine : si en fut
2 S Anaxagoras fort estimé sur l'heure par tous les assistans, mais Lampon le fut aussi bien tost après, quand Thucydides fut chassé, et que tous les affaires de la chose publique universellement tumberent entre les mains de Pericles. Aussi n'est il pas inconvénient, à mon advis, que le
30 philosophe naturel et le devin ayent bien et véritablement rencontré tout ensemble, ayant l'un bien pris la cause, et l'autre la fin de cest événement : car la profession de l'un eist de rechercher comment il se fait, et de l'autre pour-
quoy il se fait, et de sçavoir prédire ce qu'il signifie. Car quant à ceulx qui disent que rendre la cause soit oster la signifiance du signe, ilz ne considèrent pas qu'en voulant abolir par ceste raison les prédictions des signes et pro- .
5 diges célestes, ils ostent aussi ceulx qui se font par artifice, comme les sons des bassins, les lumières des feus le long de la marine, les umbres des aguilles es horologes '
au soleil, toutes lesquelles choses se font par quelque cause et quelque manufacture, pour estre signe de
10 quelque chose : mais ceste dispute à l'adventure appartient mieulx à un autre traitté.
VIL Et pour retourner à Pericles, estant encore jeune il redoubtoit fort le peuple, pource qu'il sembloit retraire un peu de visage à Pisistratus, et les plus vieux de la
15 ville craignoyent aussi fort sa voix qui estoit doulce, sa langue diserte, et sa parole aisée, à cause qu'elle ressembloit à celle de Pisistratus. Davantage il avoit beaucoup de biens, et estoit de l'une des plus nobles maisons de |
la ville, et si estoyent ses amis ceulx qui avoyent le plus 'J
20 de crédit et d'authorité au maniement des affaires : au moyen dequoy, craignant qu'il ne fust banny du ban de l'ostracisme, il ne s'entremettoit point du gouvernement en façon quelconque, et à la guerre se monstroit vaillant homme, et qui n'espargnoit point sa personne. Mais après
25 que Aristides fut mort, que Themistocles eut esté chassé, et que Cimon ayant charge des armées se trouva la plus part du temps hors de la Grèce, occupé en guerres lointaines, alors il se rengea à la ligue du menu peuple, préférant la multitude de la commune pauvre au petit nombre
30 des nobles et des riches : ce qui estoit contre son naturel, pource que de soymesme il n'estoit point populaire :
$ A : ils ostent aussi quand et quand ceulx
mais il le feit, comme il est vraysemblable, pour éviter la suspicion qu'il pretendist à usurper la tyrannie : et aussi pource qu'il voyoit que Cimon inclinoit entièrement du costé de la noblesse, et estoit singulièrement aimé et S porté des gens de bien, luy au contraire se jetta entre les bras de la commune, se provoyant par ce moyen de seureté pour soymesme, et d'authorité contre luy. Si commencea incontinent à suyvre une toute nouvelle manière de vivre, depuis qu'il se fut mis aux affaires : car on ne
10 le veit onques-puis aller par la ville, sinon qu'il allast ou en la place ou au sénat. Il désista d'aller aux banquetz ou Ion le convioit, et laissa tout autre tel entretien d'amis, et toute telle manière de conversation, tellement qu'en tout le temps qu'il se mesla du gouvernement de la
iS chose publique, qui fut fort long, il n'alla jamais soupper chez pas un de ses amis, sinon qu'il fut au festin des nopces d'Euryptolemus son nepveu, encore n'y demoura il que jusques aux grâces quand Ion offre du vin aux Dieux, et se leva de table incontinent, pource que ces
20 amiables privaultez la abaissent fort toute haultesse affectée pour apparoir, et est bien difficile de maintenir une severe gravité pour garder sa réputation en se laissant familièrement hanter à tout le monde. Il est vray qu'en une vraye vertu entière, cela est tousjours le plus beau qui
2$ est le plus apparent, et n'y a rien es gens de bien et d'honneur que les estrangers trouvent si admirable, comme leurs domestiques qui sont tousjours à l'entour d'eulx trouvent leur vie ordinaire. Pericles donques, pour obvier à ce que le peuple ne se saoulast de luy, s'il le voyoit con-
30 tinuellement, ne s'approchoit de luy, et ne se presentoit devant luy que par intervalles, ny ne parloit pas de
2 A : et quand et quand aussi — 28 A et D : treuvent
toutes matières, et ne sortoit pas en public, ains se reservoit ne plus ne moins que Ion gardoit à Athènes la galère Salaminiene, comme dit Critolaus, pour les matières de grande conséquence : et ce pendant manioit les
S autres affaires de moindre importance par l'entremise de quelques orateurs qui estoyent ses familiers, entre lesquelz Ephialtes, à ce que Ion dit, en estoit l'un, celuy qui osta Tauthorité et la puissance à la cour d'Aréopage, et donna trop grande et trop effrénée licence au peuple,
lo ainsi que dit Platon : à l'occasion de laquelle, ce disent les poètes comiques, il devint si insolent qu'on ne le pouvoit plus tenir non plus qu'un jeune cheval qui n'a point de bride, et prit une audace telle, qu'il ne voulut plus obeïr, ains mordit l'isle d'Eubœe, et saulta dessus
1$ les autres isles.
VIII. Pericles donques se voulant former un stile de parler, et une façon de langage comme un outil convenable et conforme à la manière de vivre et à la gravité qu'il avoit prise, y employoit à tous propos ce qu'il avoit
20 apris de Anaxagoras, coulourant ses raisons de philosophie naturelle par l'artifice de rhétorique : car ayant acquis par l'estude de ceste philosophie une haultesse de conceptions et une efficace de venir à bout de tout ce qu'il prenoit à prouver, avec ce que de nature il estoit doué
2$ de bon entendement, comme escrit le divin Platon, et en tirant ce qui convenoit à son propos, qu'il accoustroit puis après par artifice d'éloquence, il se rendit de beaucoup plus excellent orateur que nul autre de son temps : au moyen dequoy luy fut, comme Ion dit, imposé le sur-
30 nom d'Olympien, qui vault autant à dire comme céleste ou divin : encore que quelques uns vueillent dire que ce fut à cause des beaux ouvrages et des édifices publiques dont il embellit la ville d'Athènes : et d'autres à cause de la
grande authorité et puissance qu'il avoit au gouvernement
• tant en guerre qu'en paix. Mais il n'est pas inconvénient que ceste gloire ne luy ait esté déférée, à raison de plusieurs excellentes qualitez ensemble qui estoyent en luy 1 5 toutefois les comédies que feirent jouer les poètes de ce temps la, esquelles il y a plusieurs paroles dites de luy^ les unes à bon esciant, les autres en jeu et avec risée, tesm oignent que ce fut pour son éloquence principalement que luy fut donné ce surnom : car ilz disent qu'il
10 tonnoit, qu'il esclairoit en harenguant, et qu'il portoit sur sa langue une fouldre terrible. Auquel propos on fait un compte d'une response de Thucydides, filz de Milesius, qu'il feit touchant la force d'éloquence de Pericles assez plaisamment : car il estoit homme de bien et d'honneur,
15 et avoit longuement fait teste au gouvernement des aflfaires à Pericles. Comme donques Archidamus, roy de Lacedaemone, luy demandast un jour lequel luctoit le mieulx de luy ou de Pericles, il luy respondit : « Quand a je l'ay jette par terre en luctant, il sçait si bien dire en
20 <K le niant, qu'il fait croire aux assistans qu'il n'est point a tumbé, et leur persuade le contraire de ce qu'ilz ont « veu. » Toutefois il estoit fort retenu et réservé en son parler, de sorte que toutes les fois qu'il s'alloit présenter à la tribune des harengues pour prescher le peuple, il
25 faisoit prières aux Dieux qu'il ne luy eschappast de la bouche, sans y penser, aucune parole qui ne servist bien à la matière qu'il avoit à traiter : toutefois il n'est rien demouré de ses œuvres par escrit, si ce ne sont quelques edicts qu'il meit en avant : encore a Ion retiré par me-
50 moire bien peu de ses dicts notables, comme quand il dit, « qu'il falloit oster la ville d'iîigine, pource qu'elle estoit
12 A : Thucydides le Milesien
« comme une paille en l'œil du port de Pyraee » : et une autre fois qu'il dit : « qu'il voyoit ja de loing la guerre qui leur « couroit sus de devers le Peloponese. » Une autre fois, ainsi comme il s'embarquoit avec Sophocles, qui lors 5 estoit son compagnon en la charge de capitaine gênerai, et qui luy louoit la beauté d'un jeune garson qu'ilz rencontrèrent par le chemin : « Il faut, luy dit il, Sophocles, qu'un « gouverneur ait non seulement les mains nettes, mais « les yeux aussi. » Et Stesimbrotus escrit qu'en la
10 harengue funèbre qu'il feit à la louange de ceulx qui estoyent morts en la guerre de Samos, il dit qu'ilz estoyent immortelz comme les Dieux ^: car nous ne voyons pas les Dieux en leur essence ; mais, par les honneurs que Ion leur fait, et par les grands biens dont ilz jouissent,
15 nous conjecturons qu'ilz soyent immortelz, et les mesmes choses sont en ceulx qui meurent pour la défense de leur pais.
IX. Orpourceque Thucydides descrit le gouvernement de la chose publique soubs Pericies comme un gouverne-
20 ment de la noblesse, et qui en apparence sembloit bien estre populaire, mais en effect estoit une principauté régie par le sens et l'authorité du premier homme de la ville, et que plusieurs autres disent que ce fut luy qui premièrement meit en avant la coustume de départir au
2$ peuple les terres conquises en guerre, et de leur distribuer des deniers communs pour veoir les jeux, et qui leur ordonna salaire pour toutes choses: qui fut une mauvaise accoustumance, à cause que le commun populaire, qui paravant se passoit à peu, et qui gaignoit sa vie à
30 la peine de son corps, en devint superflu, sumptueux et dissolu, pour les choses qui furent lors introduites : Ion
8 A : qu'un capitaine ait
pourra veoir par la simple exposition du faict la cause de ceste mutation. Car Pericles à son advenement, ainsi que nous avons dit par cy devant, pour acquérir réputation pareille à celle de Cimon, tascha à se mettre en la 5 bonne grâce du commun populaire : mais n'ayant pas la richesse ny les biens si grands que luy, pour soustenir la despense telle que faisoit Cimon, par laquelle il entretenoit les pauvres, en tenant maison ouverte à tous venans, en revestant les pauvres vieilles gens, et faisant
10 oster les clostures de ses terres, vergers et héritages, à fin que chascun y peust entrer et y cueillir des fruicts à son plaisir : se voyant par ces moyens la surmonté en la bienvueillance du commun populaire, il se meit à introduire ces distributions de deniers communs, à la sugges-
15 tion et par le conseil de Demonides, natif de Tisle d'Ios, ainsi comme Aristote le recite : et ayant en peu de temps gaigné la bonne grâce du menu populaire par ces distributions de deniers communs, qu'il leur faisoit départir, tant pour avoir lieu à veoir jouer les jeux, comme pour
20 le salaire d'assister aux jugemens, et par autres semblables corruptions, il s'en servit puis après à l'encontre de la cour d'Aréopage, du corps de laquelle il ne fut jamais, pource qu'il ne luy estoit onques escheut par le sort d'estre ny prevost annuel, ny conservateur des loix, ny roy des
2$ sacrifices, ny maistre des guerres, qui estoyent offices lesquelz de toute ancienneté se creoyent par le sort : et ceulx à qui le sort touchoit, s'ilz s'estoyent bien portez en l'administration de leurs magistrats, montoyent et venoyent à estre du corps de la cour d* Aréopage. Pericles
30 donques, par ces moyens ayant acquis grand crédit et grande authorité entre le menu peuple, embrouilla telle-
12 A : [coupe mal cette période ^ commence une autre phrase à se voyant] — D : sugcstion — 30 D : par ce moyen
l6 PERICLES
ment ce sénat d'Aréopage, qu'il luy feit oster la cognoissance de plusieurs matières, par l'entremise d'Ephialtes, et feit bannir d'Athènes à temps Cimon, comme favorisant aux Lacedaemoniens, et contrariant au bien et à l'au- S thorité du peuple, encore que ce fîist le plus riche et le plus noble de toute la ville, et qui avoit gaigné de plus glorieuses victoires, et avoit emply la cité d'Athènes de despouilles conquises sur les ennemis, ainsi comme nous avons escrit en sa vie : tant estoit grande l'autho-
10 rite de Pericles envers le peuple.
X. Or le bannissement dont il fut banny, que Ion appelle ostracisme, estoit par la loy limité à dix ans, durans lesquelz estans les Lacedaemoniens descendus avec grosse puissance en la contrée de Tanagre, les Athéniens
1$ leur allèrent incontinent au devant : là ou Cimon voulant faire veoir par efïect que Ion le calumnioit faulsement de favoriser aux Lacedaemoniens, s'y en alla se présenter en armes pour combatre avec ceulx de sa lignée : mais les amis de Pericles se bandèrent ensemble, qui le contrai-
20 gnirent de se retirer comme banny. Ce qui fut aussi cause que Pericles combatit celle journée plus asprement que jamais, et y acquit l'honneur d'avoir fait preuve de sa personne autant et plus que nul autre qui fust en toute l'armée. Mais les amis de Cimon, que Pericles chargeoit
25 aussi de porter faveur aux affaires des Lacedaemoniens, y moururent tous entièrement : dont les Athéniens se repentirent bien d'avoir chassé Cimon, et le regrettèrent fort après avoir esté desfaicts en celle bataille sur les confins du païs d'Attique, mesmement pource qu'ilz s'atten-
îo doyent bien d'avoir à la saison nouvelle une bien aspre et forte guerre. Ce que sentant Pericles, il ne feignit point de gratifier en cela à la commune, ains luy mesme proposa et meit en avant le décret qu'il fust rappelle :
comme il fut fait. Et retourné que fut Cimon, il moyena la paix entre ces deux citez, pource que les Laceda^moniens luy portoyent bonne affection, et à l'opposite ilz haïssoyent Pericles et tous les autres gouverneurs. Tou-
5 tefois il y en a qui escrivent que jamais Pericles ne condescendit à le faire rappeller, que premièrement ilz n'eussent fait un accord secret entre eulx par l'entremise d'Elpinice, sœur de Cimon, à sçavoir que Cimon iroit avec une armée de deux cents galères faire la guerre aux
lo païs de l'obeïssance du roy de Perse, et Pericles demoureroit en sa maison avec l'authorité du gouvernement de^ dans la ville. Ceste sœur Elpinice avoit ja aupararaiSfune autre fois adoulcy Pericles envers son frère, lors qu'il fut mis en justice pour un crime capital : car Pericles estoit
15 l'un de ceulx à qui l'accusation en avoit esté déléguée et commise par le peuple. Elpinice alla devers luy, et le pria de ne faire pas du pis qu'il pourroit à son frère. Pericles luy respondit en riant : a Tu es trop vieille, « Elpinice, tu es trop vieille, pour venir à bout de si
20 « grandes choses. » Toutefois quand ce vint au jugement que la cause fut plaidee, il ne se leva qu'une seule fois pour parler contre luy, comme par manière d'acquit : et s'en alla, ayant fait moins de mal à Cimon que nul autre des accusateurs. Qui pourra donques adjouxter foy
2$ à Idomeneus, lequel met sus à Pericles qu'il avoit fait occire en trahison l'orateur Ephialtes qui estoit son amy, et avoit tousjours esté de son advis et de son party au gouvernement de la chose publique, par jalouzie et envie qu'il portoit à sa gloire ? Car telles paroles diffamatoires,
30 je ne sçay d'où ramassées, a Idomeneus vomy comme une humeur cholérique à l'encontre de Pericles : lequel
10 D : demeurcroit — 24 D : adjonster — 30 A : vomy comme une cholere
r. /r. mod. — Amyoty L 2
l8 PERICLES
encore qu'il ne fiist pas à l'adventure du tout irrépréhensible, si est ce qu'il avoit le cueur grand et noble, et la nature désireuse d'honneur, esquelles manières d'hommes Ion ne voit pas gueres avenir que telles passions si bru- S taies et si cruelles s'engendrent. Mais cest orateur Ephialtes estant redoubtable à ceulx qui soustenoyent le party de la noblesse, pource qu'il ne pardonnoit aucunement à ceulx qui avoyent en chose quelle qu'elle fîist offensé l'authorité du peuple, ains les en poursuyvoit et
10 persecutoit en toute rigueur jusques au bout, ses ennemis luy dressèrent embusche par l'entremise d'un Âristodicus Tanagrien, et le feirent tuer en trahison, ainsi comme l'escrit Aristote. Or en ces entrefaittes mourut Cimon en l'isle de Cypre, estant gênerai de l'armée de mer
is d'Athènes : [XL] parquoy ceulx qui tenoyent le party de la noblesse, voyans que Pericles estoit desja grand, et qu'il marchoit devant tous les autres citoyens de la ville, voulans qu'il y eust quelcun de leur part qui luy feist teste, et luy rabbatist un peu son
20 authorité, de manière qu'il ne vinst pas à avoir puissance absolue, ilz luy opposèrent Thucydides du bourg de Alopece, homme sage, beaupere de Cimon, pour luy résister. Cestuy Thucydides s'entendoit moins de la guerre que Cimon, mais plus des affaires de ville
2 s et du gouvernement de la chose publique, et se tenoit le plus du temps en la ville, là ou combatant continuellement à rencontre de Pericles en la tribune des harengues à prescher contre luy, il eut en peu de temps mis sus une ligue pareille à celle de Pericles : car il en-
30 garda que les gens de bien et d'honneur, que Ion appelle, qui sont les nobles, ne se meslassent et confundissent
4 A et D ; advenir — 12 D : en trahison, comme Tescrit
^XICLES 19
parmy la commune, ainsi comme auponrant, là oa leur dignité estoit offusquée et eSacec par la multitude du peuple : ains les sépara d'avec la commune, et les assembla tous en un corps, qui vint à avoir puissance ^ale à 5 l'autre ligue, et meit, par manière de dire, le contrepob à la balance. Car du commencement il n'y eut que un peu de débat occulte seulement entre ces deux partialitez, comme une fiieille superfideUe en une lame de fer, qui feit un peu apparoir la différence de ceulx qui tenoyent
10 le party du peuple, et de ceulx qui tenoyent le party de la noblesse : mais la contention et dissension de ces deux personnages fut comme une profonde incision, qui mespartitla ville en deux partialitez, dont l'une tout publiquement fut appellee la noblesse, et l'autre le peuple. Et
15 pourtant Pericles relaschant encore plus alors la bride au peuple, faisoit toutes choses pour luy aggreer et complaire, donnant ordre qu'il y eust tousjours en la ville quelques jeux, quelques festes, banquets et passetemps publiques, pour entretenir la commune de telz plaisirs honnestes : et
20 oultre cela, il envoyoit tous les ans à la guerre une armée de soixante galères, sur lesquelles y avoit bon nombre de pauvres citoyens, qui neuf mois de l'an durans prenoyent soude du public, et ensemble s'apprenoyent et s'exercitoyent à l'expérience de la marine. Davantage il envoya
2s au pais delà Cherronese mille bourgeois pour y habiter, et départir les terres entre eulx, cinq cents en l'isle de Naxe, en celle d'Andros deux cents cinquante, en laThrace mille, pour habiter avec les Bisaltes, et d'autres en Italie quand la cité de Sybaris fut rebastie, qui. depuis fut surnommée
30 la ville des Thuriens : ce qu'il faisoit pour descharger la ville d'une multitude oisive, qui pour son oisiveté estoit
22 A et D : neuf mois de l'an durant — 23 D ; soulde
curieuse et désireuse de choses nouvelles, et aussi pour prouveoir à la nécessité des pauvres bourgeois qui n'avoyent rien, avec ce que en logeant ainsi des naturelz citoyens d'Athènes auprès de leurs subjects ou alliez, ce
5 leur estoit comme une garnison qui les tenoit en bride, et les gardoit d'attenter aucune nouvelleté.
XII. Mais ce qui donna plus de plaisir, et adjouxta plus d'ornement à la ville d'Athènes, qui apporta plus d'esbahissement aux estrangers, et qui seul porte sufii-
10 sant tesmoignage que ce que Ion dit de l'ancienne puissance, richesse et opulence de la Grèce, n'est point chose faulse, c'est la magnificence des ouvrages et édifices publiques qu'il feit faire. Aussi est-ce l'œuvre de toutes celles de Pericles, pour laquelle ses envieux et malvueil-
15 lans luy portèrent plus d'envie, et dont ilzle calumnierent plus, crians contre luy en toutes les assemblées de conseil, que le\peuple d'Athènes estoit diflfamé pour avoir transporté les deniers comptans de toute la Grèce, qui estoyent en depost dedans l'isle de Delos : et encore que
20 la plus honneste excuse que Ion eust pour couvrir ce faict, en disant que c'estoit pour la crainte des Barbares, à fin de le mettre en lieu fort, ou il fust en plus seure garde, Pericles la leur avoit ostee, et que c'estoit une trop grande injure faitte à tout le demourant de la Grèce, et un tour
25 de manifeste tyrannie, attendu qu'elle voit devant ses yeux que l'argent que Ion luy a fait contribuer à force pour les affaires de la guerre contre les Barbares, nous l'employons à faire dorer, embellir et accoustrer nostre ville, ne plus ne moins qu'une femme glorieuse, qui
30 veult estre parée de riches joyaulx et de pierres précieuses, et en faisons faire des images, et bastir des
22 D ; de les mettre
temples d'une excessifve despense. Pericles au contraire remonstroit aux Athéniens qu'ilz n'estoyent point tenus de rendre compte de ces deniers à leurs alliez, attendu qu'ilz combatoyent pour eulx, et qu'ilz tenoyent les Bar- S bares loing de la Grèce, sans qu'eulx contribuassent pour ce faire un seul homme, un seul cheval, ny un seul vaisseau, ains seulement de l'argent, lequel n'est plus à ceulx qui le payent, ains à' ceulx qui le reçoyvent, moyenant qu'ilz facent ce pourquoy ilz le reçoyvent, et qu'estant 10 leur ville bien prouveue de toutes choses nécessaires pour la guerre, il estoit honneste d'employer le surplus de ses finances en choses qui à l'advenir, quand elles seroyent parachevées, leur apporteroyent gloire sempiternelle : et des lors que Ion estoit encore après à les faire, les enri- 15 chiroyent d'une opulence présente pour la diversité des ouvrages de toutes sortes, et des matières qui y feroyent besoing, pour lesquelles amener et mettre en œuvre seroyent employez ouvriers de tous mestiers et toutes mains qui vouldroyent travailler, de manière que tous les 20 habitans de la ville viendroyent à en recevoir paye et salaire du public, et elle par mesme moyen s'embelliroit et se nourrirroit quand et quand de soymesme. Car ceulx qui estoyent forts et dispos de leurs personnes, et en aage de porter armes, avoyent entretenement de la soulde puis blique, qu'ilz touchoyent en allant à la guerre : et les autres qui ne mesloyent point des armes, comme les gens mechaniques et vivans de leurs bras, il vouloit bien qu'ilz eussent aussi part aux deniers communs, mais non pas sans les gaigner ne sans rien faire. Ce qui fut cause 30 qu'il meit en avant au peuplé des entreprises de grands édifices, et des desseings d'ouvrages de plusieurs mestiers
22 D: quant et quant
qui ne se pouvoyent achever que avec long traict de temps, à fin que les citoyens qui demouroyent en la maison eussent moyen de prendre part aux deniers publiques, et de s'en enrichir aussi bien comme ceulx qui alloyent à 5 la guerre, qui servoyent aux vaisseaux sur la mer, ou qui estoyent en garnison à la garde des places : pource que les uns gaignoyent à fournir les matières, comme la pierre, le cuyvre, l'yvoire, Tor, l'ebene et le cyprez : les autres à les mettre en œuvre, et à en besongner, comme les charpentiers,
10 mouleurs, fondeurs, imagers, maçons, tailleurs de pierres, teinturiers, orfèvres, menuisiers besongnans d'yvoire, peintres, ouvriers de marquetterie, tourneurs : les autres à conduire les estofFes, et à les fournir, comme marchands, mariniers, pilotes es choses qui s'amenoyent par la mer,
15 et par terre les charrons, voituriers, chartiers, cordiers, carriers, selliers, bourreliers, pionniers pour applanir les chemins, fouilleurs de mines. Davantage chasque mestier comme capitaine avoit soubz soy sa propre armée de maneuvres, gaignans leur vie à la peine de leurs bras
20 seulement, pour servir comme d'outilz et d'aides aux
maistres ouvriers : de manière que la besongne par ce
moyen venoit à espandre et distribuer le gaing à toute
aage et à toute qualité et condition de gens.