XIII . Ainsi venoyent les ouvrages à se haulser et avan
25 cer, estans superbes en magnificence de grandeur, et nompareilz en grâce et beaulté, pource que les ouvriers, chascun en son endroit, s'efforçoyent à l'envy les uns des autres à surmonter la grandeur de leurs ouvrages par l'excellence de l'artifice : mais encore n'y avoit il chose
30 qui fust tant admirable comme la célérité : car là ou Ion estimoit chascun desdits ouvrages devoir à peine estre
14 D : pilotes, es choses
parachevé en plusieurs aages, et plusieurs successions de vies d'homme les unes après les autres, tous furent entièrement faits et parfaits dedans le temps que dura en vigueur le crédit et l'authorité d'un seul gouverneur. Et S toutefois Ion dit qu'en ce mesme temps la, comme le peintre Agatharchus se glorifiast de ce qu'il peignoit promptement et facilement des bestes, Zeusis l'ayant entendu respondit : « Et moy, au contraire, je me glo- « rifie de demourer long temps à les faire », pource que
10 ordinairement la soudaineté et facilité ne peult donner une fermeté perdurable ny une beaulté parfaitte à l'œuvre : mais la longueur du temps, adjouxtee à l'assiduité de labeur en la manufacture d'un ouvrage, luy donne force et vigueur de longue durée. Voila pourquoy les ouvrages
is que feit alors Pericles sont plus esmerveillables, attendu qu'ilz ont esté parfaits en si peu de temps, et ont duré si longuement : pource que chascun d'iceulx, des lors qu'il fut parfait, sentoit desja son antique quant à la beaulté, et neantmoins quant à la grâce et vigueur, il semble jusques
20 aujourdhuy qu'il viene tout freschement d'estre fait et parfait, tant il y a ne sçay quoy de florissante nouveaulté, qui empesche que l'injure du temps n'en empire laveuë, comme si chascun desdits ouvrages avoit au dedans un esprit tousjours renjeunissant, et une ame non jamais
2$ vieillissante qui les entreteinst en celle vigueur. Or celuy qui luy conduisoit tout, et avoit la superintendence sur toute la besongne, estoit Phidias, combien qu'il y eust plusieurs autres maistres souverains et ouvriers tresexcellents à chasque ouvrage ; car le temple de Pallas qui s'ap-
30 pelle ParthencMi, comme qui diroit, le temple de la vierge, et se surnomme Hecatompedon, pource qu'il a
I D: des vies — 24 D; rejeunissant — 25 A; entreteint
cent pieds en tout sens, fut édifié par Ictinus et Callicratidas; et la chapelle d'Eleusine, ou se faisoyent les secrettes cerimonies des mystères, fut plantée par Corœbus, lequel dressa le reng des premières coulonnes qui 5 sont à fleur de terre, et les lia avec leurs architraves : mais, luy mort, Metagenes, natif du bourg de Xypete, feit la ceinture, et puis y rengea les coulonnes qui sont au dessus, et Xenocles, du bourg de Cholarge, fut celuy qui feit la lanterne ou cul de lampe qui couvre le sanctuaire :
lo mais la longue muraille, dont Socrates dit avoir luymesme ouy proposer la structure à Pericles, ce fiit Callicrates qui la prit à faire. Le poëte Cratinus en une siene comédie se moque de cest ouvrage la, comme qui alloit trop laschement en avant, et qui demouroit trop à s'ache-
is ver, en disant :
Long temps y a que Pericles de bouche L'avance fort, mais de faict point n'y touche.
Quant au théâtre ou auditoire de musique destiné à ouir les jeux des musiciens, qui s'appelle Odeon, il est bien
20 par dedans fait à plusieurs ordres de sièges, et plusieurs rengs de coulonnes, mais la couverture est un seul comble rond, qui se va tout à Tentour courbant et couchant en soymesme, abboutissant en pointe : et dit on qu'il fut fait sur le patron et à la semblance du pavillon du roy
25 Xerxes, et que Pericles en bailla le devis et l'ordonnance : parquoy Cratinus en un autre passage de la comédie des Thraciens s'en joue, et s'en moque de luy en disant,
Voicy venir Pericles au surnom De Jupiter à la teste d'ougnon, )o Qpi a dedans son large test compris
3 D : cérémonies — 4 D : colomnes — 7 D : colonnes — 30 A : te*
FE1ICX£S 2^
De rOdeoQ la iannt et le pooipn&, DqNiîs qaH est. eschappè àa ûaDgET D'aller faaimj en psâ estrax^^.
Ce fat lors premier que Perkles procura fort affectoeai- 5 sèment qu'il fast ordomié par le pexiple, qn'au îom- de U feste qui s'appelle Panathenea, Ion celebrast des jenx de pris de musique : et ayant esté Iny mesme eleurectenr desdicts jeux, pour adjuger le pris a cculx qui Faujoycnt gaigné, ordonna la manière comment pour tousjonrs i
lo Tadvenir les musiciens dcvroyent chanter de la voii, on jouer des flustes, ou de la cithre et autres instrumens de musique. Si fat ce premier jeu de pris de musique fait dedans l'Odeon, et tousjonrs depuis y ont aussi esté les autres célébrez. Quant au portail et aux portiques du
15 chasteau, ilz farent £ûts et parfaits dedans l'espace de cinq ans, soubs la conduite de Mnesides qui fat maistre de l'œuvre : et advint pendant qu'on les bastissoit un accident merveilleux, qui monstra bien que la déesse Minerve ne reprouvoit point celle fabrique, ains l'avoit
20 pour bien aggreable : car le plus diligent et le plus affectionné de tous les ouvriers qui y besongnoyent, tumba d'adventure du hault en bas : de laquelle cheute il fat si malade que les médecins et chirurgiens n'esperoyent pas qu'il en peust eschapper. Dequoy Perides estant fort
25 desplaisant, la déesse s'apparut à luy de nuict en dormant, qui luy enseigna une médecine, de laquelle il guarit facilement le patient, et en peu de temps : et fut l'occasion pour laquelle il feit depuis fondre en cuyvre l'image de Minerve que Ion surnomme de Santé, laquelle
30 il feit mettre dedans le temple du chasteau, auprès de l'autel qui y estoit auparavant, comme Ion dit. Or quant
24 D : qa*il en deust — 26 D : il guérit
à rimage d'or de la déesse Minerve, ce fut Phidias qui la feit, et est ainsi escrit en la base : mais au demeurant il avoit la superintendence de tous les autres ouvrages presque, et commandoit à tous les autres ouvriers pour S l'amitié que luy portoit Pericles : ce qui apporta à l'un envie, et à l'autre mauvais bruit : pource que les envieux et mesdisans allèrent semans par tout un bruit, que Phidias recevoit en sa maison les dames de la ville, soubz couleur d'aller veoir ses ouvrages, pour les livrer à
lo Pericles. Et les poètes comiques, prenans l'occasion de ce bruit, espandirent à l'encontre de luy force paroles injurieuses et diffamatoires, le calumnians qu'il entretenoit la femme d'un Menippus, qui estoit son amy et son lieutenant en guerre, et luy mettans sus aussi que Pyrilampes,
15 l'un de ses familiers, nourrissoit des oyseaux, et notamment des pans, qu'il envoyoit secrettement aux femmes dont Pericles jouissoit. Mais il ne se fault point esbahir de ces hommes satyriques la, qui font profession de mesdire et de picquer tout le monde, et qui ordinairement
20 sacrifient à l'envie du commun populaire, comme à un esprit maling, les injures et oultrages qu'ilz jettent à l'encontre des gens de bien et d'honneur, veu que Stesimbrotus le Thasien osa bien reprocher à Pericles un crime détestable controuvé faulsement, qu'il entretenoit la
25 femme de son propre filz. Voila pourquoy il est, à mon advis, bien difficile et malaisé d'avoir entière cognoissance de la vérité des choses ancienes par les monumens des histoires, attendu que les successeurs ont la longueur du temps, qui leur brouille et offusque la nette intelligence
30 des affaires : et l'histoire qui est escritte du vivant des hommes dont elle parle, et du temps des choses dont
16 D: des paons — 29 D : ofusque
elle fait mention, quelquefois par haine et par envie, et quelquefois par faveur ou par flatterie, desguise et corrompt la venté.
XIV. Mais comme les orateurs qui estoyent de la ligue 5 de Thucydidesj criassent à rencontre de Pericles en leurs
harengues ordinaires, qu'il consommoit en vain les finances de la chose puhlique, et y despendoit tout le revenu de la ville, Pericles un jour en pleine assemhlee de ville demanda à l'assistence du peuple, s'il luy sem-
10 bloit qu'il eust esté trop despendu ; le peuple respondit, beaucoup trop : « Bien donques, dit il, ce sera, si vous « voulez, à mes despens, et non pas aux vostres, pour- « veu qu'il n'y ait aussi que mon nom seul escrit en la « dedication des ouvrages. » Quand Pericles eut dit ces
15 paroles, le peuple, soit ou pource qu'il eust en admiration sa magnanimité, ou qu'il ne luy voulust point céder l'honneur et la louange d'avoir fait faire de si sumptueux et si magnifiques ouvrages, luy cria tout hault qu'il ne le vouloit point, ains entendoit qu'il les feist parachever aux
20 despens du public, sans y rien espargner. Mais à la fin estant ouvertement descendu en contention avec Thucydides, et s'estant mis au hazard à qui feroit bannir son compagnon du ban de l'ostracisme, il le gaigna sur luy, et le chassa de la ville, et par mesme moyen desfeit aussi
25 la ligue qui luy estoit contraire.
XV. Parquoy estant toute partialité entièrement esteincte, et la ville totalement reduitte en union et concorde, il se trouva adonc toute la puissance d'Athènes en sa main, et tous les affaires des Athéniens en sa disposi-
30 tion, les finances, les armes, les galères, les isles, la mer, et une si grande seigneurie, laquelle s'estendoit partie
5 A : en lear harengues — 6 D ; harangues — 9 A et D : assistance — 24 A : desfeit aussi quand et quand la ligue
sur les Grecs et partie sur les Barbares, si bien fortifiée et munie d'obeïssance de nations subjettes, d'amitiez de roys, et d'alliance de divers princes et puissans seigneurs. Au moyen dequoy il commencea des lors à estre envers
S le peuple autre qu'il n'avoit accoustumé, et à ne céder et n'obtempérer plus ainsi facilement à tous les appétits du commun populaire, ne plus ne moins qu'à des vents contraires : et roidit un peu celle trop lasche, trop molle et trop populaire manière de gouverner, dont il avoit usé
10 jusques à lors, comme une trop délicate et trop efféminée armonie de musique, en la convertissant en un gouvernement plus seigneurial, et tenant plus de l'authorité royale : en cheminant neantmoins tousjours droit, et se maintenant tousjours irrépréhensible à faire, à dire et
15 conseiller ce qui estoit le plus expédient pour la chose* publique. Il menoit le plus souvent par remonstrances et raisons le peuple à faire vouluntairement et de bon gré ce qu'il mettoit en avant : mais quelquefois aussi le tiroit il par force, et luy faisoit faire contre sa voulunté ce qui
20 estoit pour le mieulx. Suyvant en cela le stile du sage médecin, lequel en une longue et diverse maladie permet aucunefois à son patient, avec une mesure réservée toutefois, des choses ou il prent plaisir : mais quelquefois aussi luy donne des médecines, qui le travaillent et le
25 tourmentent, pour le guarir. Car, comme il est nécessaire en un peuple tenant si grand empire, il advenoit ordinairement des accidents, qui luy apportoyent diverses passions, lesquelles luy seul sçavoit régir et manier dextrement avec deux timons principaux, la crainte et l'espe-
30 rance, refrénant avec l'une la fierté et témérité insolente de la commune en prospérité, et avec l'autre reconfortant
25 D: guérir
son ennuy et son descouragement en adversité. En quoy il monstra et prouva évidemment que la rhétorique, comme dit Platon, et l'éloquence, est un art qui mené et manie les esprits des hommes à son plaisir, et que son principal S artifice est de sçavoir bien mouvoir à propos les passions et les affections, qui sont comme des tons et des sons de l'ame, qui veulent estre touchez et sonnez de main de bon maistre. Dequoy toutefois estoit cause, non la force de son éloquence seulement, ains, comme tesmoigne
10 Thucydides, la réputation de sa vie, l'opinion et la fiance que Ion avoit de sa preudhommie, pource qu'il n'estoit aucunement corrumpable par presens, et que l'avarice ne luy commandoit nullement, attendu qu'ayant rendu sa ville de grande tresgrande et tresopulente, et ayant sur-
15 monté en authorité et puissance plusieurs roys et plusieurs tyrans, mesme de ceulx qui ont peu par testament laisser leurs estats à leurs enfans, il n'augmenta neantmoins jamais les biens que son père luy avoit laissez, d'une seule drachme d'argent.
20 XVI. Et toutefois l'historien Thucydides descrit assez clairement la grandeur de sa puissance : et les poètes comiques de ce temps la la donnent malignement soubz paroles couvertes à entendre, appellans ses familiers et amis les nouveaux Pisistratides, et disans qu'il luy falloit
25 faire protester et jurer qu'il n'usurperoit point la tyrannie, voulans donner à entendre que son authorité estoit par trop excessive pour une chose publique populaire. Et Teleclides, entre autres, dit que les Athéniens luy avoyent mis entre mains le revenu des villes de leur
30 obéissance, et les villes mesmes, pour en lier les unes et deslier les autres, et leurs murailles pour les abbatre ou
22 D : de ce temps-là, donnent
rebastir à son plaisir, le pouvoir de traitter paix et alliance, leur force, leur puissance, leurs finances, et tout leur bien entièrement. Mais cela ne fut point pour une boutée seullement, ny pour une vogue de faveur qui passast en peu de 5 temps, ains dura quarante ans, estant tousjours le premier de sa cité entre des Ephialtes, Leocrates, Mironides, Cimons, Tolmides et Thucydides : car après avoir ruiné et fait bannir Thucydides, il demoura encore par dessus tous les autres l'espace de quinze ans : et ayant acquis une principaulté et
lo authorité de commander, qui dura tousjours continuellement pendant ce temps la, ou celle des autres capitaines ne duroil qu'un an, il se mainteint tousjours invincible et imprenable par argent, combien qu'au demourant il ne fust point du tout mauvais mesnager ny paresseux de con-
15 server le sien. Car quant aux biens qui estoyent justement siens, et que ses prédécesseurs luy avoyent laissez, à fin que par négligence ilz ne dépérissent point, et aussi qu'ilz ne luy donnassent trop d'affaires, et ne le reteinssent trop s'il se vouloit amuser à les faire valoir, il les mesnageoit d'une
20 manière qui luy sembloit la plus aisée et la plus certaine : c'estoit qu'il vendoit à un coup tous les fruîcts qu'il recueilloit de son revenu annuel, et puis envoyoit à la journée achepter au marché ce qui faisoit besoing pour l'entretenement et despense ordinaire de sa maison. Cela ne fut
25 point aggreable à ses enfans quand ilz devindrent un peu grands, ny ne pleut point à ses femmes, lesquelles vouloyent qu'il despendist plus largement, et se plaignoyent d'une si estroitte et si reserree despense ordinaire, attendu qu'en une si grosse et si riche maison il n'y avoit
30 jamais rien de demourant, ains y alloit toute recepte et toute mise par compte et par mesure juste. Car tout ce mesnagement estoit conduit et entretenu par un sien serviteur nommé Evangelus, fort habille homme et tresbien
entendu au faîct du gouvernement d'une grande maison, soit qu'il eust esté ainsi fait et instruict par Pendes, ou qu'il eust ceste provoyance de nature. Ces choses estoyent bien différentes de la sapience d'Ânaxagoras, attendu 5 qu'il abandonna sa maison, et laissa ses terres venir en friches et en pasturages par un contenmement des choses terrienes, et un ravissement de l'amour des célestes. Mais aussi y a il, à mon advis, grande différence entre la vie d'un philosophe contemplatif, et d'un personnage actif
10 s'entremettant du gouvernement d'une chose publique : car l'un employé son entendement à la spéculation des choses belles et honnestes, sans pour ce faire avoir besoing d'aucun instrument, ny de matière quelconque extérieure : et l'autre accommodant sa vertu à la commune
15 utilité des hommes, a besoing de richesse,' comme d'un instrument non seulement nécessaire, mais aussi honneste, ainsi qu'elle fut à Pericles, qui en secourut plusieurs pauvres gens, et mesmement Anaxagoras entre autres : duquel on compte qu'estant Pericles si empesché ailleurs
20 qu'il n'avoit pas loisir de penser de luy, il se trouva délaissé de tout le monde en sa vieillesse, et se coucha la teste afiublee, en resolution de se laisser mourir de faim. Dequoy Pericles estant adverty, s'encourut aussi tost tout esperdu devers luy, et le pria le plus affectueusement qu'il
25 luy fut possible, qu'il retournast en voulunté de vivre, en lamentant non luy, mais soymesme, de ce qu'il perdoit un si féal et si sage conseiller es occurrences des affaires publiques. Adonc Anaxagoras se descouvrit le visage et luy dit : « Ceulx qui ont affaire de la lumière d'une
30 «lampe, Pericles, y mettent de l'huile pour l'entretenir. » XVII. Or commenceoyent ja en ce temps la les Lacedaemoniens à avoir jalouzie de l'accroissement des Athéniens : parquoy Pericles voulant élever encore davan-
tage le cueur au peuple d'Athènes, et le faire penser à toutes choses haultes et grandes, meit en avant un décret, que Ion depeschast ambassadeurs pour aller solliciter tous les Grecs, en quelque partie qu'ilz habitassent de 5 l'Europe ou de l'Asie, et autant la petite que la grande ville, d'envoyer leurs députez à Athènes en l'assemblée générale qui s'y tiendroit, pour délibérer touchant les temples des Dieux que les Barbares avoyent bruslez, et touchant les sacrifices que Ion avoit vouez pour le salut xo de la Grèce, lors que Ion donna la bataille aux Barbares : et aussi, touchant la marine, à fin que chascun peust naviger seurement là ou bon luy sembleroit, que tous vescussent amiablement en bonne paix les uns avec les autres. Si furent envoyez à ceste commission vingt péris sonnages, chascun desquelz avoit cinquante ans passez, dont les cinq allèrent devers les Doriens qui habitent en Asie, et devers les habitans des isles, jusques à celles de Lesbos et de Rodes ; cinq autres suyvirent tout le pais de l'Hellespont et de la Thrace, jusques à la cité de Byzance : 20 les autres cinq eurent charge d'aller en la Bœoce, en la Phocide, et par tout le Peloponese, et de là passer par le pais des Locriens en toute la terre ferme adjacente, jusques en la contrée de l'Acarnanie et de l'Ambracie : et lesautres allèrent premier en l'isle d'Eubœe, et de là aux 25 Oetaeïens et par tout le gouffre de Malea, aux Phtiotes, aux Achaïens et aux Thessaliens, faisans des remonstrances par tout aux peuples pour leur suader d'envoyer à Athènes, et assister au conseil qui s'y tiendroit pour la pacification et union de toute la Grèce : mais il ne s'en 30 feit du tout rien à la fin, et ne s'assemblèrent point lesdittes villes Grecques, par les menées des Lacedse-
II A : et quand et quand aussi
moniens, qui Tempescherent, comme Ion dit : car ce fut au Peloponese que ceste semonce fut premièrement rejettee. J'aybien voulu escrire cela, pour donner à cognoistre la magnanimité de Pericles, et comment il
S avoit le cueur et l'entendement élevé.
XVIII. Au demourant, es charges de capitaine, il estoit fort estimé de ce qu'il menoit ses gens à la guerre seurement : car jamais de sa voulunté il ne hazarda la bataille, là ou il sentist qu'il y eust grande doubte ny appa-
lo rent danger : et n'estimoit pas bons capitaines, ny ne vouloit ensuyvre ceulx qui avoyent gaigné de grandes victoires par s'estre adventurez, encore qu'on les louast et estimast beaucoup : ains souloit dire : « Que si autre « que luy ne les menoit à la boucherie, entant qu'en luy
iS a estoit, ilz demoureroyent immortelz. » Et voyant que Tolmides, filz de Tolmaeus, sur la confiance de ses prosperitez passées, pour lesquelles il estoit grandement prisé et honoré à cause de ses beaux faicts d'armes, se preparoit pour entrer sans propos ny occasion quelconque de-
20 dans le pais de la Bœoce, et avoit ja induit mille des plus hardiz et plus vaillans jeunes hommes de la ville à s'oflfrir vouluntairement pour aller quand et luy en ce voyage, oultre et par dessus le demourant de l'armée qu'il avoit levée, il tascha à l'en divertir, et le retenir à la
25 maison par remonstrances qu'il luy feit publiquement devant le peuple : là ou il dit une parole qui a bien depuis esté notée : « Que s'il ne vouloit croire au conseil de « Pericles, à tout le moins qu'il attendist le temps, qui V estoit le plus sage conseiller que Ion sçauroit avoir. »
30 Ce propos sur l'heure fut moyenement loué, mais peu de jours après quand on apporta nouvelle que Tolmides
17 A : passées, à cause qu'il estoit T.fr. mod, — Amyoty I. 3
luy mesme avoit esté tué en une bataille qu'il avoit perdue près la ville de Coronee, là ou plusieurs autres gens de bien et vaillans hommes Athéniens estoyent demourez morts aussi, cela augmenta grandement la 5 réputation et la bienvueillance de la commune envers Pericles, pource qu'il en fiit estimé homme sage et qui aimoit ses citoyens.
XIX. Mais de tous ses voyages qu'il feit estant chef de l'armée d'Athènes, celuy de la Cherronese fîit le plus
lo aimé et le plus estimé, à cause qu'il fut tressalutaire à tous les Grecs habitans au pais : car oultre ce qu'il y mena mille bourgeois d'Athènes pour y habiter, en quoy faisant il fortifia les villes d'autant de bons hommes, il rempara encore l'encouleure qui empesche que ce ne soit
15 une isle, avec une fortification qu'il tira d'une mer à autre : de manière qu'il garentit le pais des courses, surprises et pilleries des Thraces habitans à l'environ, et en jetta hors une trespernicieuse guerre, dont la province estoit continuellement travaillée, pour le voisinage des
2o Barbares leurs voisins ou habitans parmy eulx, qui ne vivoyent que de brigandage. Aussi fut il grandement estimé et renommé entre les estrangers, quand il environna tout le Peloponese, partant du port de Peges en la coste Megarique avec une flotte de cent galères : car il
2$ ne pilla pas seulement les villes maritimes, comme avoit fait devant luy Tolmides, mais entrant bien avant en la terre arrière de la mer, avec les hommes de guerre qu'il avoit sur ses galères, feit retirer les uns au dedans de leurs murailles, tant il leur donna d'effroy, et en la
30 contrée de Nemee desfeit en bataille les Sicyoniens qui l'attendirent en campagne, et en dressa un trophée pour
8 A et D : de tous les voyages
marque de sa victoire. Et embarquant sur ses vaisseaux quelque renfort de gens de guerre qu'il prit en Achaïe pour lors alliée des Athéniens, passa en la terre ferme qui est vis à vis, et cinglant oultre la bouche de la rivière S d'Achelous, alla courir toute la province d'Acarnanie, là ou il renferma les Oeneades au dedans de leurs murailles : et après y avoir gasté et destruit tout le plat pais, s'en retourna à la maison, s'estant fait cognoistre en ce voyage capitaine redoutable, aux ennemis, et exécutant seure-
lo ment, à ses citoyens : car il n'advint pas un seul sinistre accident, par cas fortuit ou autrement, en toute celle expédition, à ceulx qui y furent soubs sa charge.
XX. Depuis estant allé avec une grosse flotte de vaisseaux fort bien en poinct au royaume de Pont, il y traitta
1 5 humainement les citez Grecques, et feit tout ce qu'elles luy requirent, donnant à cognoistre aux Barbares habitans à l'environ, et aux princes et roys d'iceulx, la grandeur de la puissance des Athéniens, qui navigeoyent sans rien craindre par tout jusques ou bon leur sembloit,
20 tenans toute la mer en leur obéissance. Davantage il laissa aux Sinopiens treze galères avec quelque nombre de gens de guerre soubs la charge du capitaine Lamachus, pour les défendre à l'encontre du tyran Timesileon, lequel ayant esté dechassé avec ceulx de sa ligue,
25 Pendes feit publier et passer un edict à Athènes, que six cents bourgeois de la ville qui voudroyent, sans contrainte, peussent aller demourer à Sinope : là ou leur seroyent departiz les biens et héritages qui avoyent esté au tyran et à ses adherens. Mais au reste il n'obtempéra
30 pas aux folz appétits de ses citoyens, ny ne se laissa pas
9 A et D : redoutable aux ennemis, — A : et exécutant seurement à ses citoyens — D : et exécutant seurement, à ses citoyens — 10 D ; il n'avint pas
aller à leur convoitise trop élevée pour se veoir des forces si grandes, et la fortune si favorable, jusques à vouloir de rechef attenter de conquérir TiEgypte, et remuer les provinces maritimes de l'empire du roy de Perse : car il y en
S avoit desja plusieurs qui estoyent espris du maleureux et calamiteux désir de la Sicile, que depuis Alcibiades alluma davantage. Et encore y en avoit il, qui songeoyent desja à conquérir la Thoscane et l'empire de Girtage : ce qui n'estoit pas du tout sans apparence, ny sans occasion
10 d'espérance, veu la grande estendue de la seigneurie qu'ilz tenoyent, et l'heureux cours de leurs affaires qui leur succedoyent à soubhait.
XXI. Mais Pericles empescha ceste saillie, et retrencha toute ceste curieuse convoitise, employant la plus
15 part de leur puissance à conserver et asseurer ce qu'ilz avoyent acquis, estimant que c'estoit beaucoup fait que d'engarder que les Lacedaemoniens ne s'accreussent : car il leur estoit tousjours contraire, comme il déclara en plusieurs autres endroits, et mesmement par ce qu'il feit
20 en la guerre saincte. Car les Lacedsemoniens ayans osté aux Phociens la superintendence du temple d'ApoUo en la ville de Delphes, qu'ilz avoyent usurpée, et l'ayans remise entre les mains des Delphiens, si tost qu'ilz eurent le dos tourné, Pericles y alla aussi avec une armée, qui
2$ y remeit les Phociens. Et comme les Lacedaemoniens eussent fait engraver sur le front d'un loup de cuyvre la prérogative que les Delphiens leur avoyent ottroyee, de pouvoir les premiers proposer leurs demandes à l'oracle, luy ayantobtenu le mesme droit des Phociens, le feit engraver
30 sur le flanc droit de la mesme statue du loup de bronze.
XXII. Et qu'il soit vray qu'il ait sagement contenu les forces des Athéniens au dedans de la Grèce, les effects le tesmoignent : car premièrement ceulx de l'Eubœe se
rebellèrent, contre lesquelz il mena incontinent l'armée d'Athènes : et tout soudain luy vindrent nouvelles d'un autre costé comme les Megariens avoyent aussi pris les armes contre eulx, et que les ennemis estoyent ja en 5 grosse puissance dedans le païs d'Attique, soubs la conduitte de Plistonax, roy de Lacedaemone. A l'occasion dequoy il s'en retourna incontinent en diligence, pour prouveoir à ceste guerre qui estoit au dedans de l'Attique mesme : si n'oza pas se présenter en bataille contre si
10 grand nombre de bons combatans, mais sachant que le roy Plistonax, qui estoit encore fort jeune, se gouvernoit par le conseil de Cleandrides principalement, pource que lesEphores le luy avoyent baillé pour luy assister, et pour le conseiller et le guider, il essaya de le corrompre secre-
iS tement : et l'ayant bien tost gaigné par argent, luy persuada qu'il remenast les Peloponesiens hors du païs d'Attique : ce qu'il feit. Mais quand les Lacedaemoniens veirent l'armée rompue, et que les peuples s'estoyent retirez chascun en sa ville, ilz en furent si courroucez, qu'ilz
2o condamnèrent le roy en une grosse amende : laquelle luy ne pouvant payer, fut contraint de s'absenter de Lacedaemone : et Cleandrides s'en estant fouy de bonne heure, fut par contumace condamné à mourir. Cestuy Cleandrides estoit père de Gylippus qui desfeit depuis les Athe-
25 niens en la Sicile, auquel il semble que nature imprima l'avarice comme une maladie héréditaire passant de père en filz : car en ayant aussi esté ignominieusement attainct et convaincu pour aucuns villains actes qu'il commeit, il en fut banny de Sparte, comme nous avons plus au long
30 déclaré en la vie de Lysander.
15 A : les Ephoresluy avoient baillé — 20 A : condemnerent leur Roy — 22 D: fuy — 23 A : condemné
XXIII. Mais comme Pericles, en la reddition des comptes de ceste charge la, eust couché un article de despense de dix talents, qu'il disoit avoir employez ou il falloit, le peuple l'alloua, sans vouloir enquérir comment,
5 ny en quoy, ny adverer s'il estoit vray : et y en a quelques uns, entre lesquelz est le philosophe Theophrastus, qui escrivent que Pericles envoyoit par chascun an « dix talents à Sparte, avec lesquelz il entretenoit ceulx qui y avoyent authorité, à fin qu'on ne leur feist point la
10 guerre, non qu'il acheptast la paix, mais bien le temps : durant lequel, se préparant tout à loisir, il peust avoir meilleure commodité de soustenir la guerre. Si tost donc que l'armée des Peloponesiens fiit hors de l'Attique, il s'en retourna contre les rebelles, et passa en l'isle d'Eu-
15 bœe avec cinquante voiles, et cinq mille combatans à pied tous bien armez, et là subjugua toutes les villes qui s'estoyent soublevees, chassa les Hippobates, qui estoyent les plus renommez d'entre les Chalcidiens, tant pour leurs richesses que pour leur vaillance et prouesse : et chassa
20 aussi semblablement les Estieïens, qu'il feit vuider hors de tout le païs, et en leur ville logea des bourgeois d'Athènes seulement. Et la cause pour laquelle il les traittoit ainsi rigoureusement, sans leur vouloir pardonner, estoit pource que eulx ayans pris une galère d'Athènes
25 prisonnière, ilz avoyent fait mourir toutes les personnes qui estoyent dessus.
XXIV. Depuis ayant esté faitte une trefve pour trente ans entre les Athéniens et les Lacedaemoniens, il feit décerner la guerre contre ceulx de l'isle de Samos, les
30 chargeant de ce que, leur ayant esté enjoint de par les
a. Six mille escus.
5 D: avérer
Athéniens, qu'ilz eussent à pacifier les querelles qu'ilz avoyent contre les Milesiens, îlz n'avoyent pas voulu obeîr. Mais pource que Ion a opinion qu'il entreprit ceste expédition contre Samos en £iveur de Âspasia, il ne sera S point hors de propos de rechercher et déclarer en cest endroit, qui estoit ceste fenune, et quel artifice ou puissance si grande il y avoit en elle, qu'elle peust ainsi prendre en ses retz les principaux hommes qui s'entremettoyent pour lors du gouvernement de la chose pu-
lo blique, et que les philosophes mesmes parlassent tant et si amplement d'elle. Tout premièrement donques, c'est chose bien certaine qu'elle estoit natifve de la ville de Milet, fille d'un Axiochus, laquelle suyvant l'exemple d'une ancienne courtisane d'ionie nommée Thargelia, s'accointa
15 des principaux et plus grands personnages de son temps : car ceste Thargelia estant belle de visage, et ayant bonne grâce, avec un esprit vif et doulx langage, eut l'accointance de plusieurs grands personnages de la Grèce, et gaigna au service du roy de Perse tous ceulx qui s'appro-
20 cherent d'elle, si bien qu'elle sema par les villes de la Grèce de grands commencemens de la faction Medoise, pource que c'estoyent tous les plus grands et les plus puissans hommes qui fussent en chasque ville de qui elle s'accointoit. Mais quant à Aspasia, les uns disent que
25 Pericies la hanta comme femme sçavante et bien entendue en matière de gouvernement d'estat : car Socrates mesme Talloit aussi veoir quelquefois avec ses amis, et ceulx qui la hantoyent y menoyent aucunefois leurs propres femmes pour Fouir deviser, combien qu'elle menast un
30 train qui n'estoit gueres beau ny honneste, pource qu'elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui faisoyent gaing de leurs corps. Et ^Eschines escrit que Lysicles, un revendeur de bestail, qui paravant estoit homme de basse et
40 PERICXES
vile nature, se feit le premier homme d'Athènes par la fréquentation qu'il eut avec ceste Aspasia, depuis la mort de Pericles: et au livre de Platon intitulé Menexenus, encore que le commencement soit escrit par manière de S jeu et de risée, il y a cela comme de véritable histoire, que ceste femme avoit le bruit d'estre hantée par plusieurs Athéniens pour apprendre d'elle l'art de rhétorique. Toutefois il semble plus vray-semblable, que l'affection que luy portoit Pericles vint plus d'amour que d'autre cause :
10 car il avoit bien espousé une femme qui estoit sa parente, et qui paravant avoit esté mariée à Hipponicus, duquel elle avoit eu Callias surnommé le riche, et eut depuis Xantippus et Paralus de Pericles : mais ne luy estant point sa compagnie aggreable, il la bailla, du bon gré et
15 consentement d'elle mesme, à un autre, et prit Aspasia, laquelle il aima singulièrement : car toutes les fois qu'il sortoit de sa maison pour aller en la place, ou qu'il en retournoit, il la saluoit en la baisant. Au moyen dequoy es anciennes comédies elle est appellee en plusieiu's lieux
ao la nouvelle Omphale, et quelquefois Deïanira, et aucunefois Juno : mais Cratinus l'appelle tout ouvertement putain en ces vers :
Elle luy a sa Juno enfantée Aspasia la putain effrontée.
a> Et semble qu'il en eut un bastard : car Eupolis l'introduit en une siene comédie nommée Demosij, interrogant ainsi Pyronides :
Mon filz bastard est il encore en vie ?
Et puis Pyronides luy respond :
10 n fust pieça homme fiùt pour certain,
N*estoit qu'il craint ceste maie putain.
8 A: TTaysemUtUe — aS D: Deniisq
Brief ceste Aspasia fut tant célébrée et tant renommée, que Cyrus, celuy qui combatit contre le roy Artaxerxes son frère pour l'empire de Perse, appella Aspasia celle de ses concubines qu'il aimoit plus, laquelle paravant s'ap- S pelloit Milto, estant natifve de la Phocide, fille de Hermotimus : et ayant C5niis esté tué en la bataille, elle fut prise et menée au roy son frère, envers lequel elle eut depuis beaucoup de crédit. Cela m'est venu en mémoire en escrivant ceste vie, et m'a semblé que ceust esté trop
10 durement fait de le rejetter ou obmettre.
XXV. Mais pour retourner à nostre propos, on charge Pericles d'avoir fait décerner la guerre contre ceulx de Samos en faveur de ceulx de Milet, à la requeste d' Aspasia, à cause que ces deux citez avoyent guerre ensemble
iS pour la ville de Priene, et estoyent les Samiens les plus forts : mais les Athéniens leur commandèrent qu'ilz eussent à laisser la voye des armes, et à venir plaider leur différent devant eulx, pour leur en estre fait droit : ce qu'ilz ne voulurent faire ; parquoy Pericles y alla, et
20 y abolit le gouvernement du petit nombre de la noblesse, prenant pour ostages cinquante des principaulx personnages de la ville, et autant d'enfans, lesquelz il meit en depost en l'isle de Lemnos. Toutefois il y en a qui disent que chascun desditz ostages luy voulut donner un
25 talent : oultre lesquelz luy en furent encore présentez plusieurs autres par ceulx qui ne vouloyent point que l'authorité souveraine du gouvernement fust mise entre les mains de la commune. Davantage Pissuthnes, Persien, lieutenant du roy de Perse, pour quelque amitié qu'il
30 portoit à ceulx de Samos, luy envoya dix mille escus, à fin qu'il leur pardonnast : mais de tout cela Pericles n'en prit jamais rien,^ains ayant fait en Samos tout ce qu'il avoit proposé d'y faire, et y ayant estably un gouverne-
ment populaire, s'en retourna à Athènes. Mais les Samiens se rebellèrent incontinent après, ayans recouvré leurs ostages par le moyen de ce Pissuthnes qui les desrobba et leur fournit ce qui estoit nécessaire pour soustenir la 5 guerre. Parquoy Pericles retourna une autre fois contre eulx, lesquelz il ne trouva point oyseux ny estonnez en façon quelconque, ains tresbien délibérez de le recevoir et combatre pour la principaulté de la mer : si y eut une grosse bataille entre eulx auprès de Tisle qui s'appelle
lo Tragia : et la gaigna Pericles, ayant desfait fort glorieusement, avec quarante et quatre voiles seulement, ses ennemis qui en avoyent soixante et dix, dont les vingt estoyent vaisseaux de guerre : [XXVI.] et quand et quand poursuyvant sa victoire, il gaigna aussi le port de Samos, et
15 teint les Samiens assiégez dedans leur ville, ou ilz avoyent encore bien la hardiesse de sortir aucunefois et combatre au devant de leurs murailles : mais depuis estant arrivé à Pericles un renfort de plus grand nombre de vaisseaux, ilz furent adonc enserrez de tout poinct. Et lors Pericles
20 prenant soixante galères se jetta en pleine mer, voulant, comme aucuns disent, aller rencontrer, le plus loing de la ville qu'il pourroit, quelques vaisseaux Phœniciens, qui venoyent au secours de ceulx de Samos : ou, comme dit
2$ Stesimbrotus, pour s'en aller en Cypre : ce qui ne me semble pas vray-semblable. Mais à quelque intention qu'il le feist, il commeit une treslourde faulte : car Melissus, filz de Ithagenes, grand philosophe, estant pour lors capitaine des Samiens, voyant qu'il estoit demouré peu de
30 vaisseaux au siège devant la ville, et encore que les capitaines qui en avoyent la charge, n'estoyent pas gens gueres expérimentez, persuada à ses citoyens de faire une saillie sur eulx : et y eut bataille donnée, que les Samiens gaignerent, ou ilz prirent plusieurs Athéniens prisonniers,
et meirent plusieurs de leurs vaisseaux à fond : au moyen dequoy estans demourez seigneurs de la marine, ilz meirent dedans leur ville plusieurs choses nécessaires pour la guerre, dont ilz avoyent fiaulte auparavant : $ toutefois Aristote escrit que Pendes mesme en personne avoit desja auparavant esté vaincu en une bataille navale par Melissus. Au demourant, les Samiens pour rendre aux prisonniers d'Athènes pareille injure qu'ilz avoyent receuë d'eulx, leur engraverent sur le front des
lo chevesches, pource que la chevesche est la marque de la monnoye d'Athènes, ne plus ne moins que les Athéniens avoyent imprimé sur les fronts de leurs prisonniers une Samaene, c'est à dire une sorte de navire Samiene, basse de prouë, mais creuse et large de ventre, de sorte qu'elle
is est bonne à cingler en haulte mer, et légère à la voile : et a esté ainsi appellee pource que la première de ceste façon fut bastie en l'isle de Samos par le tyran Polycrates qui la y feit faire. Lon dit que pour l'impression de ces caractères, le poète Aristophanes, par une manière de
20 moquerie couverte, dit en un passage de ses comédies :
Les Samiens sont hommes fort lettrez.
XXVII. Pericles donques adverty de la route de son armée, s'en retourna incontinent au secours. Melissus luy alla au devant, et luy donna la bataille, qu'il perdit, et
25 fut rembarré jusques dedans la ville, ou Pericles l'enferma d'une closture de muraille tout à l'entour, aimant mieulx emporter la victoire et prendre la ville par longueur de temps et avec despense, que par exposer ses citoyens au danger d'estre tuez ou blecez : mais toutefois
30 quand il veit qu'ilz se faschoyent de la longueur, et qu'ilz
10 D: chevêche
vouloyent à toute force venir aux mains, de manière qu'il estoit bien malaisé de les retenir, il divisa toute son armée en huit trouppes, lesquelles il feit tirer au sort, et celle à qui escheoit une febve blanche demouroit en 5 repos à faire bonne chère, pendant que les autres sept combatoyent : et dit on que de là vient que Ion appelle encore aujourdhuy un jour blanc auquel on a fait bonne chère et receu du plaisir, à cause de la Tebve blanche. Si escrit l'historien Ephorus que ce fut là premièrement
lo que Ion commencea à user d'engins de baterie pour abbatre grosses murailles, et que Pericles en trouva la nouveauté fort esmerveillable : car ce fut Artemon, un ingénieur, qui les inventa, lequel se faisoit porter par tout dedans une chaire, pour conduire et haster les ouvrages, à cause
I) qu'il estoit impotent d'une jambe, et que pour ceste cause il fut appelle Periphoretos. Mais Heraclides le Pontique reprent en cela Ephorus par les vers d'Anacreon, esquelz Artemon est nommé Periphoretos, plusieurs aages avant ceste guerre de Samos : et dit que ce Periphoretos estoit
20 un homme fort délicat, et qui craignoit toutes choses si follement, que la plus part du temps il ne bougeoit de sa maison, ou il se tenoit tousjours assis, ayant deux de ses serviteurs à ses costez, qui luy tenoyent sur la teste un pavois de cuyvre, de peur qu'il ne tumbast rien sur luy :
25 et si d'aventure il estoit quelquefois contraint de sortir hors de son logis, il se faisoit porter dedans un petit lict suspendu bien près de terre, et que pour ceste cause il fut surnommé Periphoretos.