‹ Les Vies Des Hommes Illustres Grecs Et RomainsChapitre 29 sur 43 · XXVIII. A la fin, au bout de neuf mois, les Samiens · texte numérisé non relu

XXVIII. A la fin, au bout de neuf mois, les Samiens

30 furent contraints de se rendre, et Pericles feit abbatre et raser leurs murailles, leur osta tous leurs vaisseaux, et les condamna en une grosse somme de deniers, dont ilz payèrent promptement une partie, et le reste à certain

terme qui leur fat prefix, pour la scureté duquel payement ilz donnnerent ostages. Mais Duris le Samien amplifie les choses en cest endroit fort pitoyablement, pour charger les Athéniens, et Pericles mesme, d'inhumaine 5 cruauté, dequoy Thucydides, ny Ephorus, ny Aristote mesme, ne font aucune mention : et si ne me semble pas que ce qu'il en escrit soit véritable, c'est à sçavoir qu'il feit mener les capitaines des galères, et les soudards mesmes Samiens, sur la place de la ville de Milet, ou il

10 les feit attacher sur des ais de bois par l'espace de dix jours, au bout desquelz les pauvres gens n'en pouvans plus, farent assommez à coups de bastons dont on leur froissa les testes, et puis feit on jetter les corps, sans permettre qu'ilz fassent ensepulturez. Ainsi Duris estant

1$ assez coustumier, encore ailleurs ou il n'y a rien qui luy touche particulièrement, d'extravaguer hors de la vérité, semble en ce lieu augmenter de paroles, oultre le devoir, les calamitez de son pais, pour en calumnier les Athéniens, et les en rendre odieux. Ayant donques

2o Pericles subjugué la ville de Samos, il s'en retourna à Athènes, là ou il feit honorablement inhumer les os de ceulx qui estoyent morts en ceste guerre, et luy mesme feit le blason fanebre à leur louange selon la coustume, dont il fut merveilleusement estimé : de sorte que quand

2s il descendit de la chaire ou il avoit harengué, les autres dames de la ville luy venoyent baiser les mains, et luy mettoyent des chapeaux de fleurs et des couronnes sur la teste, comme Ion fait aux champions victorieux, quand ilz retournent des jeux ou ilz ont emporté le pris ; mais

30 Elpinice s'approchant de luy : « Vrayement, dit elle, ce a sont de beaux faicts que les tiens, Pericles, et bien « dignes de chapeaux de triumphe, de nous avoir perdu « beaucoup de bons et vaillans citoyens, non point en

« guerroyant les Medois, Phœniciens et Barbares, comme a fait mon frère Cimon, ains en destruisant une cité qui a est de nostre propre nation et nostre alliée. » A ces paroles respondit Pericles tout doulcement, en riant, ce ver S d'Archilochus :

Si vieille estant ne te perfiime plus.

Mais Ion escrit qu'il se glorifia grandement, et conceul une merveilleuse opinion de soymesme depuis qu'il eut subjugué les Samiens, disant qu'Agamemnon avoit

10 demouré dix ans à prendre une cité barbare, et luy en neuf mois avoit conquis la plus puissante ville de toute la nation Ionique. Si n'estoit pas sans occasion qu'il s'attribuoit tant de gloire : car certainement il y eut grande doubte et non moins de péril en telle conqueste,

is s'il est vray ce qu'en escrit Thucydides, qu'il s'en fallut bien peu que les Samiens n'ostassent la seigneurie et domination de la mer à ceulx d'Athènes.

XXIX. Depuis estant ja la guerre Peloponesiaque en branle, comme ceulx de Corfou fussent guerroyez par les

20 Corinthiens, il persuada au peuple Athénien d'envoyer secours aux Corfiots, et de joindre à sa ligue ceste isle qui estoit puissante par mer, disant que bien tost ilz auroyent les Peloponesiens ennemis déclarez. Si conclut le peuple à sa suscitation de secourir ceulx de Corfou, et

25 y fut envoyé Lacedaemonien, filz de Cimon, avec dix galères seulement, par une manière de moquerie, pource que toute la maison de Cimon portoit aflfection et amitié grande aux Lacedaemoniens : et à ceste cause feit Pericles bailler ainsi petit nombre de vaisseaux à Lacedaemonien,

30 et l'y envoya malgré luy, à fin que s'il ne faisoit en ceste

10 D : demeuré

charge aucun exploit digne de mémoire, il en fust de tant plus souspeçonné de favoriser aux Lacedaemoniens : et tant qu'il vescut empescha tousjours, le plus qu'il peut, de parvenir les enfans de Cimon, comme n'estans point 5 par leurs noms mesmes naturelz Athéniens, ains estrangers, pource que l'un s'appelloit Lacedasmonien, l'autre Thessalien, et le tiers Elien, et estoyent tous nez d'une mère native du pais d'Arcadie. Mais Pericles estant blasmé d'avoir envoyé ces dix galères seulement, qui estoit

10 bien peu de secours pour ceulx qui leur en avoyent requis, et beaucoup de matière à ceulx qui mesdisoyent de luy, il y en envoya depuis encore d'autres en plus grand nombre, lesquelles arrivèrent après la bataille : dequoy les Corinthiens estans fort courroucez, s'en allèrent plaindre

15 au conseil des Lacedaemoniens, ou ilz proposèrent plusieurs charges et plaintes à l'encontre des Athéniens, et autant en feirent aussi les Megariens, allegans que ceulx d'Athènes leur avoyent défendu leurs ports, leurs estappes^ et tout commerce et trafic es lieux de leur obéissance,

20 qui estoit directement contre les loix communes, et contre les articles de paix accordez et jurez entre tous les Grecs. Davantage les iEginetes se sentans foulez et trop violentement traittez, envoyèrent secrettement faire leurs doléances et lamentations aux Lacedaemoniens, n'osans pas

2 s ouvertement se plaindre de ceulx d'Athènes. Sur ces entrefaittes, la ville de Potidaee, pour lors subjette aux Athéniens, et ayant esté ancienement fondée par les Corinthiens, se rebella, et fut assiégée par les Athéniens, ce qui hasta bien la guerre. Ce neantmoins ambassadeurs

30 furent premièrement envoyez à Athènes sur ces plaintes, et Archidamus, roy des Lacedaemoniens, feit tout ce

10 D ; qui les en avoient requis

qu'il peut pour accorder la plus part de ces différents, en appaisant et addoulcissant leurs alliez, de manière que les Athéniens n'eussent point eu la guerre pour les autres charges qu'on leur mettoit sus, s'ilz se fussent voulu con-

5 descendre à révoquer le décret qu'ilz avoyent fait contre les Megariens : au moyen dequoy Pericles, qui résista plus que nul autre à ceste revocation, et qui aguisa et incita le peuple à persévérer opiniastrement en ce qu'il avoit une fois ordonné contre les Megariens, fut seul

10 estimé cause et autheur de la guerre Peloponesiaque.

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