‹ Les Vies Des Hommes Illustres Grecs Et RomainsChapitre 30 sur 43 · XXX. Car on dit que les Lacedaemoniens envoyèrent · texte numérisé non relu

XXX. Car on dit que les Lacedaemoniens envoyèrent

des ambassadeurs à Athènes sur ce poinct la : et comme

Pericles alleguast une loy qui defendoit d'oster le tableau,

sur lequel un edict public auroitune fois esté escrit, il y eut

15 l'un des ambassadeurs de Lacedsemone, nommé Polyarces, qui luy dit : « Et bien ne l'oste pas, mais tourne le seua lement, car vous n'avez point de loy qui défende cela. » Ce mot fut trouvé plaisant, mais non pour cela Pericles n'en fleschit jamais : et pourtant semble il qu'il avoit

20 quelque occasion secrette de propre et particulière malvueillance contre eulx, mais la voulant couvrir d'une cause publique et manifeste, il leur osta et retrencha les terres sacrées, qu'ilz mettoyent en labourage : et pour ce faire, meit en avant un décret, Que Ion leur envoyast un herault

25 pour les sommer de s'en déporter, et que le mesme herault allast aussi devers les Lacedaemoniens pour en accuser devant eulx les Megariens. Il est bien certain que ce décret fut mis en avant par Pericles, aussi n'y a il rien qui ne soit juste et raisonnable : mais il advint que

30 le herault qui y fut envoyé mourut, et pensa Ion que les Megariens l'eussent fait mourir. Parquoy Charinus incontinent proposa un décret contre eulx, Qu'ik fussent déclarez ennemis mortelz des Athéniens à jamais, sans espoir

de reconciliation quelconque : et que si un Megarien mettoit le pied seulement dedans le territoire d'Attique, qu'il fust puny de mort : et que les capitaines annuelz quand ilz feroyent leur serment ordinaire, jurassent entre

5 les autres articles, que tous les ans ilz entreroyent en armes par deux fois dedans le pais et au dommage des Megariens : et que le herault Anthemocritus fust enterré au lieu qui s'appelloit lors les Portes Thriasienes, et maintenant s'appelle Dipylon. Mais les Megarietis nians 10 fort et ferme qu'ilz eussent esté cause de la mort de cestuy Anthemocritus, en rejettoyent la cause sur Aspasia et sur Pericles, allegans pour tesmoignage ces vers du poète Aristophanes en sa comédie intitulée les Acharnes, qui sont si vulgaires que le commun peuple mesme les a en

15 la bouche :

Noz jeunes gens enyvrez s'en allèrent Devers Megare un jour, ou ilz emblerent Une putain qui Simaetha s'appelle :

Ceux de Megare irritez, au lieu d'elle 20 S'en sont venus par furtive saisie

Enlever deux des garses d'Aspasie.

XXXI. Ainsi est il bien malaisé de sçavoir dire à la vérité la première origine et cause primitive de ceste guerre : mais bien sont tous les historiens d'accord que

25 Pericles fut principalement autheur de ce que le décret fait à rencontre des Megariens, ne fut point révoqué. Et tienent aucuns que ce fut par vraye magnanimité avec bon jugement, qu'il persista en ce qui luy sembla le plus expédient : pource qu'il estimoit que ce commandement

30 des Lacedaemoniens n'estoit qu'un essay, pour sonder si les Athéniens leur voudroyent céder : et que leur obtempérer en cela seroit évidemment confesser qu'ilz se sen-

r. /r, mod, — Amyotf I, 4

toyent les plus foibles : les autres au contraire disent que ce fut par une arrogance et opiniastreté, pour monstrer son authorité et sa puissance, qu'il mesprisa les Lacedaemoniens. Mais la plus mauvaise occasion, et qui toute- S fois a plus de tesmoings qui la confirment, se racompte presque en ceste manière : Phidias le faiseur d'images, comme nous avons ja dit auparavant, avoit entrepris de faire l'image de Pallas, et estant amy de Pericles avoit fort grand crédit envers luy : cela luy suscita Tenvie de

lo quelques malvueillans, lesquelz voulans sonder quel jugement le peuple feroit de Pericles, attiltrerent Menon, l'un des ouvriers qui besongnoyent soubs Phidias, et le feirent venir sur la place requérir au peuple seureté publique, pour pouvoir déceler et accuser Phidias d'aucun crime

1$ par luy commis. Le peuple receut son indice, et fut son accusation ouïe en pleine assemblée du peuple sur la place, là ou il ne fut fait aucune mention de larcin, pource que Phidias, par le conseil et advis de Pericles, avoit tellement apposé et appliqué l'or en la composition

20 de l'image des le commencement, que Ion le pouvoit oster tout, et le peser : ce que Pericles allégua adonc publiquement aux accusateurs, leur disant qu'ilz le pesassent. Mais la gloire de ses ouvrages luy suscitoit celle envie, pour autant mesmement qu'ayant engravé sur l'escu de la

25 déesse la bataille des Amazones, il y avoit entaillé son portraict au naturel, soubs le personnage d'un vieillard chaulve qui levé une grosse pierre à deux mains : et y avoit aussi fait la portraitture de Pericles fort belle après le naturel, qui combatoit contre une Amazone en tel geste,

30 que sa main haulsant une javeline au devant du visage de Pericles, par un singulier artifice semble vouloir cacher

17 D : ne fut faite aucune mention

et couvrir celle similitude,laquelle neantmoins se descouvre et se monstre d'un costé et d'autre. Si fut Phidias mis en prison, là ou il mourut de maladie, ou bien de poison que ses ennemis luy préparèrent, comme aucuns disent, pour faire davantage souspeçonner et calumnier Pericles. Comment que ce soit, le peuple donna immunité et affranchissement de tous subsides à l'accusateur Menon, su3^ant un décret qu'en meit en avant Glycon, et enjoignit aux capitaines qu'ilz le prissent en leur sauvegarde,

lo et eussent soing de la seureté de sa personne.

XXXII. Environ ce mesme temps fut aussi Aspasia accusée de ne croire point aux Dieux, estant l'accusateur Hermippus faiseur de comédies, qui la chargea davantage qu'elle servoit de macquerelle à Pericles, recevant en sa

15 maison des bourgeoises de la ville, dont Pericles jouissoit. Diopithes au mesme temps meit en avant un décret, Que Ion feist inquisition des mescreans qui n'adjouxtoyent point de foy aux choses divines, et qui enseignoyent certains propos nouveaux touchant les effects qui se font en

20 l'air et au ciel, tournant la suspicion sur Pericles à cause d'Anaxagoras. Le peuple receut et approuva ceste inquisition : et adonc fut aussi proposé par Dracontides, Que Pericles meist le compte 'de l'argent qu'il avoit despendu, entre les mains des pritanes, qui estoyent comme supe-

25 rintendans des finances, et que les juges qui auroyent à en juger, donnassent leurs sentences dedans la ville dessus l'autel. Mais Agnon osta ce mot du décret, et y meit au lieu, que le procès fust jugé par quinze cents juges, et que l'action fust nommée de larcin, ou de concussion, ou

30 d'injustice, comme Ion voudroit. Or quant à Aspasia, il la sauva par la pitié et compassion qu'il feit aux juges, en

3 D : en prison, où il mourut — 16 A: Diopithes quand et quand meit en avant

priant de tresgrande affection pour elle, et plorant à chauldes larmes, pendant que la caase se plaidoit, ainsi comme l'escrit ^schines : mais qoant à Anaxagoras, craignant qu'il n'en peust ûiire autant, il l'envoya hors la S ville, et luy mesme l'accompagna. Au demourant, voyant qu'il avoit encouru la malegrace du peuple pour le £ûct de Phidias, et à ceste cause redoubtant l'issue du jugement, il enflamma la guerre qui reculoit tousjours, et ne £ûsoit encore que fîimer, espérant que par ce moyen il feroit

lo esvanouir les charges que Ion luy mettoit sus, et abbatroit l'envie que Ion avoit contre luy, par ce que le peuple se trouvant en grands affaires et pleins de danger, se jetteroit du tout entre ses bras, et se commettroit à luy seul, tant il avoit acquis d'authorité et de réputation. Ce sont

15 les causes pour lesquelles il ne voulut pas souflrir, à ce que Ion dit, que les Athéniens cédassent en rien aux Lacedaemoniens ; toutefois on ne sçauroit qu'en asseurer à la venté : [XXXIII.] mais ceulx de Lacedœmone saçhans bien que s'ilz le pouvoyent oster et ruiner, ilz jouiroyent

20 mieulx à leur plaisir des Athéniens, leur mandèrent qu'ilz eussent à purger leur ville du crime Cylonien, pource qu'ilz sçavoyent bien que la race de Pericles du costé de sa mère en estoit entachée, ainsi comme l'escrit Thucydides. Mais ceste espreuve leur tourna tout au rebours de

25 l'espérance de ceulx qui y furent envoyez pour cest efiect : car au lieu de faire souspeçonner et calumnier Pericles, ses citoyens l'en honorèrent davantage, et s'en fièrent encore plus que devant en luy, d'autant qu'ilz voyoyent que les ennemis le craignoyent et le haissoyent ainsi. Parquoy avant

30 que le roy Archidamus entrast avec l'armée des Peloponesieas dedans le pais d'Attique, il prédit aux Athéniens que si d'adventure Archidamus, en gastant et destruisant le plat pais à l'environ, espargnoit ses terres et ses biens

pour Tamitié et l'hospitalité qu'ilz avoyent entre eulx, ou plus tost pour donner occasion à ses malvueillans de le calumnier, que des lors il donnoit à la chose publique les terres et les maisons qu'il avoit aux champs. Si descen- S dirent les Lacedaemoniens et leurs alliez et confederez avec grosse puissance au païs de l'Attique, soubs la conduite du roy Archidamus, et en ruinant tout par ou ilz passoyent, entrèrent jusques au bourg d' Acharnes, là ou ilz se campèrent, estimans que les Athéniens ne les y souf-

lo friroyent jamais, ains leur sortiroyent à Hencontré pour défendre leur païs et monstrer qu'ilz n'avoyent point le cueur failly. Mais Pericles consideroit qu'il seroit trop dangereux de bazarder la bataille, ou il estoit question de la propre ville d'Athènes, contre soixante mille com-

15 batans à pied, tant du Peloponese que de la Bœoce : car autant y en avoit'il au premier voyage qu'ilz y feirent. Et quant à ceulx qui vouloyent combatre à quelque péril que ce fust, et qui perdoyent patience de voir ainsi destruire leur païs devant leurs yeux, il les reconfortoit et appai-

20 soit, en leur remonstrant, « Que les arbres taillez et cou- « pez revenoyent en peu de temps, mais qu'il est impos- « sible de recouvrer les hommes quand on les a une fois perdus. » Toutefois il ne faisoit jamais assembler le peuple en conseil, craignant qu'il ne fust forcé par la

,2^ multitude à faire aucune chose contre sa voulunté : ains comme le sage pilote, quand la tourmente le surprent en haiilte mer, donne bon ordre à toutes choses en sa navire, et tient ses défenses toutes prestes, faisant ce que son art requiert, sans s'arrester aux larmes ny aux prières des

30 passagers qui se tourmentent d'efFroy et tirent du cueur : aussi luy ayant bien fermé la ville, et disposé de bonnes et seures gardes par tout, se gouvernoit par son jugement, sans se soucier de ceulx qui crioyent et se courrou-^

ceoyent contre luy : encore qu'il y eust beaucoup de ses amis qui le prioyent à grande instance, et plusieurs de ses ennemis qui le menaçoyent et le chargeoyent, et que Ion chantast par la ville des chansons pleines de moqueries 5 au deshonneur et au blasme de son gouvernement, comme d'un capitaine lasche de cueur, et qui par couardise abandonnoit toutes choses en proye aux ennemis. Qeon entre les autres estoit desja l'un de ceulx qui plus le piquoyent, et commenceoit à entrer en crédit et en grâce de la comlo mune, par le courroux et malcontentement que Ion avoit de Pericles, comme il appert par ces vers diffamatoires de Hermippus, qui furent alors publiez :

Roy des Satyres, pourquoy est-ce

QjLie tu n'as pas la hardiesse 15 De prendre en main picque ny lance,

Veu qu'en homme plein de vaillance

Tu nous parles si fièrement

De la guerre ordinairement,

Et promet ton brave langage 20 D'un preux chevalier le courage ?

Puis tu enrages quand l'ardent

Cleon te donne coups de dent,

Ne plus ne moins que la cueux bise

Le treo chant de l'espee aguise.

25 XXXIV. Ce nonobstant, Pericles pour tout cela ne s'esmeut en façon quelconque, ains endurant patiemment, sans mot dire, toutes ces injures, toutes ces moqueries et picqueures de ses malvueillans, il envoya une flotte de cent voiles au Peloponese, en laquelle il ne voulut

30 point aller en personne, ains demoura à la maison, pour tousjours retenir la ville en bride, jusques à ce que les

30 D : demeura

ennemis se fussent retirez : et pour entretenir le commun peuple, qui se courrouceoit et se faschoit de ceste guerre, il reconfortoit les pauvres en leur faisant distribuer quelques deniers publiques, et aussi par le département 5 des terres conquises ; pource qu'ayant chassé tous les iEginetes entièrement hors de leur pais, il feit départir toute l'isle d'iEgine entre les bourgeois d'Athènes au sort : et si leur estoit encore quelque consolation en leurs adversitez d'entendre le dommage que souffroyent aussi

lo leurs ennemis : car ceulx de l'armée de mer qui furent envoyez au Peloponese gasterent beaucoup de plat pais, et saccagèrent plusieurs bourgs et plusieurs petites villes : et luymesme, entrant par terre dedans le païs des Megariens, le courut et pilla tout, de manière que les

15 Pelopenesiens recevans bien autant de dommage et de perte des Athéniens par mer, comme ilz leur en faisoyent par terre, n'eussent pas si longuement duré ne soustenu la guerre, ains s'en fussent bien tost lassez, ainsi que Pericles leur avoit prédit, s'il n'y eust eu quelque divine

20 puissance, qui eust secrettement empesché le discours de la raison humaine. Car il advint premièrement une pestilence si contagieuse et si violente qu'elle emporta toute la fleur de la jeunesse, et aflbiblit grandement les forces d'Athènes : et puis les corps des survivans estans travail-

25 lez de ceste maladie, les cueurs aussi consequemment s'en aigrirent si asprement à l'encontre de Pericles, que leur ayant le mal troublé le sens, ilz se mutinèrent contre luy, comme font les patiens contre leur médecin, ou les enfans contre leur père, jusques à luy faire oultrage, à la

30 suscitation de ses malvueillans, lesquelz alloyent disans que la pestilence ne procedoit d'autre cause que de la

3 A : en leurs faisant — 21 D : il avint

multitude des paîsans qui s'estoyent jettez à la foule dedans la ville, au cueur d'esté, ou ilz estoyent contraints de se loger pesle mesle plusieurs ensemble dessoubs petites tentes et cabannes estoufiees, y demourans accroupis

5 tout le long du jour, sans pouvoir rien faire, au lieu qu'ilz avoyent accoustumé de vivre en air libre, pur et ouvert : dequoy, disoyent ilz, est cause ccluy qui par la suscitation de ceste guerre a entassé tout le peuple des champs dedans les murailles d'une ville, sans les

lo employ<er à chose quelconque, ains les tenant enfermez comme des bestes brutes dedans une estable, et les laissant infecter l'un l'autre de contagion pestilente, en ne leur donnant aucun moyen de changer un peu d'air, pour pouvoir à tout le moins nettement respirer.

15 XXXV. Parquoy Pericles, voulant remédier à cela, et aussi endommager un peu l'ennemy, feit armer cent cinquante vaisseaux, sur lesquelz il embarqua bon nombre de gens de pied armez et de gens de cheval aussi. Cela donna grande espérance à ses citoyens, et non moins

20 d'espouventement aux ennemis voyans une si grosse puissance. Mais comme il fut prest à faire voile, estans ja tous ses gens embarquez et luy mesme monté dedans la galère capitainesse, il advint que le soleil éclipsa soudainement, et le jour faillit : ce qui effroya merveilleuse-

25 ment toute la compagnie, comme si c'eust esté un fort sinistre et dangereux présage. Parquoy Pericles voyant le pilote de sa galère tout esperdu, et ne sachant qu'il devoit faire, estendit son manteau et luy en couvrit les yeux, puis luy demanda si cela luy sembloit mauvaise

30 chose. Le pilote luy respondit que non : « Et adonc, luy « dit Pericles, il n'y a autre différence entre cecy et cela,

10 A : les tenans — 15 A : et quand et quand aussi endommager — 23 D : il avint

<c sinon que le corps qui fait ces ténèbres, est plus grand « que mon manteau qui te bouche les yeux. » Ces choses se disent ainsi es escoles des philosophes, mais toutefois Pendes se mettant à la voile, ne feit aucun exploit

5 digne d'un si grand equippage : et estant allé mettre le siège devant la ville saincte d'Epidaure, à l'heure que Ion esperoit certainement qu'elle deust estre prise, il fut contraint de lever son siège pour la peste, qui fut si violente qu'elle ne feit pas mourir les Athéniens seulement, mais

lo aussi tous autres qui, pour peu que ce fîist, s'approchèrent d'eulx et de leur camp. A l'occasion dequoy, voyant les Athéniens fort indignez et irritez encontre luy, il essaya de les consoler et reconforter : mais il ne peut venir à bout de les appaiser, ains à la pluralité des

iS voix luy osterent la charge de capitaine gênerai, et le condamnèrent en l'amende d'une grosse somme de deniers, laquelle ceulx qui disent le moins, escrivent avoir esté de quinze * talents, et ceulx qui disent le plus de cinquante *. L'accusateur soubscript en ceste condamnation

20 fut Cleon, comme dit Idomeneus, ou Simmias, comme escrit Theophrastus : toutefois Heraclides le Pontique met un nommé Lacratidas.

XXXVI. Or quant à ses maulx publiques, ilz luy passèrent bien tost, pource que le peuple laissa le courroux

25 qu'il avoit contre luy, ne plus ne moins que la mouche guespe laisse l'aguillon en donnant le coup : mais en son privé, ses affaires domestiques se portoyent mal, tant pource que la peste luy avoit emporté plusieurs de ses parents et amis, comme aussi pource que de longue

30 main il estoit en dissension avec ceulx de sa maison : car Xantippus l'aisné de ses enfans légitimes, estant homme

a. Neuf mille escus.

^. JTrente mille escus.

de mauvaise nature, et davantage ayant espousé une femme jeune et despensiere, fille d'Isander filz de Epilycus, cstoit mal content de Testroitte espargne de son père, qui ne luy fournissoit argent que bien escharsement et S bien peu à la fois : au moyen dequoy il envoya un jour au nom de Pericles, chez l'un de ses amis, luy demander de l'argent à emprunter: qui luy en envoya; mais comme depuis il vint à le redemander, tant s'en fallut que Pericles le voulust payer, que qui plus est, il l'en appella en

lo justice. Dont le jeune homme Xantippus estant griefsrement indigné contre son père, alloit mesdisant de luy en public par la ville, comptant par une manière de moquerie les occupations ausquelles il vaquoit et passoit son temps quand il estoit en son privé, et les propos qu'il

is tenoit avec des sophistes et maistres de rhétorique : car comme il fust advenu qu'en un jeu de pris l'un des champions qui combatoyent à qui lanceroit mieulx le dard, eust par meschef attaint et tué un Epitimius Thessalien, il alloit par tout racomptant que Pericles avoit

20 tout un jour esté à disputer avec Protagoras le rhetoricien, à sçavoir qui devoit estre jugé coulpable de ce meurtre, selon la vraye et droitturiere raison, le dard, ou celuy qui l'avoit lancé, ou bien ceulx qui avoyent dressé le jeu de pris. Davantage Stesimbrotus escrit que

25 le bruit qui courut par la ville, que Pericles entretenoit sa femme, fut semé par Xantippus mesme. Tant y a que ceste querelle et dissension entre le père et le filz dura, sans jamais se reconcilier, jusques à la mort : car Xantippus mourut en la pestilence générale, et mourut aussi

30 la sœur germaine de Pericles, qui y perdit semblablement la plus grande part de ses amis, alliez et parents,

I D : estant homme qui aymoit à despendre, et davantage

mesmement ceulx qui luy estoyent plus utiles au gouvernement de la chose publique. Mais toutefois jamais il ne fleschit pour tout cela, ny n'en rabaissa de rien la grandeur et haultesse de son courage, quelques malheurs s qui luy survinssent, ny ne le veit on jamais plorer, ny mener dueil aux funérailles d'aucun de ses parents ou amis, jusques à la mort de Paralus le dernier de ses enfans légitimes : car la perte de celuy la seul luy attendrit le cueur : encore tascha il à se maintenir en sa constance

lo naturelle, et se conserver en sa gravité accoustumee : mais ainsi comme il luy vouloit mettre uu chapeau de fleurs sur la teste, la douleur le forcea quand il le veit au visage, de manière qu'il se prit soudainement à escrier tout hault, et espandit sur l'heure grande quantité de

is larmes : ce qu'il n'avoit jamais fait en toute sa vie.

XXXVII. Au demourant, ayant le peuple ja essayé les autres capitaines et autres gouverneurs, et cogneu par expérience qu'il n'y en avoit pas un de pois ny d'authorité suffisante pour une si grande charge, il le rappella à

20 la fin luy mesme à la tribune des harengues pour ouir ses conseilz, et à Testât de capitaine pour la conduite des affaires : car il se tenoit lors renfermé en sa maison pour le dueil et la douleur de ses adversitez domestiques : mais Alcibiades et ses autres familiers et amis luy persua-

25 derent de se monstrer au peuple : lequel s'excusa envers luy du tort qu'il luy avoit ingratement fait. Et adonc Pericles reprit en main le gouvernement des affaires, comme devant : et la première chose qu'il y feit, fut qu'il requit que Ion revoquast l'ordonnance qu'il avoit luy

30 mesme mise en avant touchant les bastards, de peur qu'à faulte d'hoir légitime de son corps, son nom et sa maison

18 D : pas un en poids ny d'authorité

éO PERICLES

ne vinst à fallir en luy. Mais quant à celle loy, voicy comment il en alloit : Pericles estant en la fleur de son crédit avoit fait passer une ordonnance, que ceulx la seuls fussent tenus pour bourgeois d'Athènes, qui seroyent

5 nez de père et de mère Athéniens : quelque temps après, le roy d'iEgypte ayant envo5'é au peuple d'Athènes, en don, quarante mille mines de bled, pour estre distribué entre les bourgeois de la ville, plusieurs à l'occasion de ceste loy furent accusez de bastardise et d'estre mestifz,

lo dont paravant on ne sçavoit rien, ou pour le moins on n'en faisoit compte, et y en avoit aucuns qui faulsement et à tort en estoyent condamnez. Tant y a qu'il y en eut de convaincus et vendus comme esclaves, non gueres moins de cinq mille : et ceulx qui demourerent

is pour jouir des privilèges de bourgeoisie, et qui furent jugez citoyens d'Athènes, se trouvèrent jusques au nombre de quatorze mille et quarante. Or trou voit on fort mauvais qu'une ordonnance qui avoit eu tant de pouvoir, fust révoquée et cassée par celuy mesme qui en

20 avoit esté autheur : mais toutefois la calamité présente, quiestoit survenue en la propre maison de Pericles, rompit le cueur aux Athéniens : lesquelz estimèrent qu'il avoit suffisamment payé la peine de celle sienne arrogance : et croyans qu'il en avoit esté puny par expresse permis-

25 sion et vengeance des Dieux, et que sa requeste estoit humaine, ilz luy permeirent de faire enroUer son bastard au registre des légitimes citoyens de sa lignée, en luy donnant son propre nom. C'est celuy qui depuis ayant desfait les Peloponesiens en une grosse bataille navalle,

30 près les isles Arginuses, fut exécuté à mort par sentence du peuple, avec les autres capitaines ses compagnons.

14 D: demeurèrent

PERICLES 6l

XXXVIII. Au reste Pericles fut lors attaint de la peste, non pas si violente ni si aguë que les autres, ains foible et lente, et qui par long traict de temps, et avec plusieurs changemens luy amortit peu à peu la force et vigueur de

S son corps, et surmonta la gravité de son courage et de son bon jugement : et pourtant Theophrastus en ses morales, au lieu ou il dispute si les meurs des hommes se changent selon leurs adventures, et si les passions et afflictions du corps les peuvent tant altérer, qu'elles lo les facent issir hors des lices et des bornes de la vertu, recite que Pericles en ceste maladie monstra un jour à l'un de ses amis qui l'estoit allé visiter, ne sçay quel charme préservatif que les femmes luy avoyent attaché comme un carcan autour du col, pour luy donner à

15 entendre qu'il estoit fort mal, puis qu'il enduroit qu'on luy applicast une telle folie. A la fin, comme il fut arrivé bien près de passer le pas de la mort, les plus gens de bien de la ville, et ceulx qui estoyent demourez encore vivans de ses amis, estans au tour de son lict, se meirent à parler

20 de sa vertu, et de la grande puissance et authorité qu'il avoit eue, en pesant la grandeur de ses faicts, et comptant le nombre des victoires qu'il avoit emportées : car il avoit gaigné neuf batailles estant capitaine gênerai d'Athènes, et en avoit érigé autant de trophées à Thon-

25 neur de son pais, et devisoyent de toutes ces choses entre eulx, comme s'il ne les eust point entendues, pensans qu'il eust ja perdu tout sentiment : mais au contraire, ayant encore l'entendement sain, il avoit tout bien noté ; si se prit à leur dire qu'il s'esmerveilloit

30 comme ils louoyent si haultement ce qui luy estoit commun avec plusieurs autres capitaines, et en quoy la

2 D : si aiguë — 5 A : et surmonta quand et quand la gra-vité

fortune mesme avoit sa part, et ce pendant ilz omettoyent à dire ce qui estoit en luy le plus beau et le plus grand : c'est que nul Athénien, pour occasion de luy, n'avoit onques porté robbe noire.

S XXXIX. Aussi estoit il véritablement grand et excellent personnage, non seulement pour la doulceur et clémence qu'il avoit tousjburs conservée au maniement de si grands affaires, entre tant d'ennemis et de malvueillans, mais aussi pour avoir eu ce jugement de reputer que le

10 meilleur de ses plus glorieux actes estoit n'avoir en si absolue puissance jamais rien concédé à haine, envie, ny à courroux, ny s'estre sans mercy vengé d'aucun sien ennemy. Si me semble que cela seul rendoit son surnom d'Olympien, c'est à dire, divin ou céleste, lequel autre-

15 ment estoit trop arrogant et trop superbe, non odieux ny envié, ains plus tost bien séant et bien convenable pour avoir eu la nature si bénigne et tant debonaire, et en si grande licence avoir conservé ses mains pures et nettes, ne plus ne moins que nous reputons les Dieux pour estre au-

20 theurs de tous biens, et cause de nulz maulx, dignes de gouverner et régir tout le monde : non pas comme disent les poëtes, qui mettent nos esprits en trouble et en confusion par leurs folles fictions, lesquelles se contredisent à elles mesmes, attendu qu'ilz appellent le ciel, ou les

25 Dieux habitent, séjour tresasseuré, et qui point ne tremble, et n'est point agité de vents ny offusqué de nuées, ains est tousjours doulx et serein, et en tout temps également esclairé d'une lumière pure et nette, comme estant telle habitation propre et convenable à la nature souve-

30 rainement heureuse et immortelle : et puis ilz les descrivent eulx mesmes pleins de dissensions, d'inimitiez,

16 D : bien séant et convenable

de courroux et d'autres passions qui ne conviennent pas seulement à hommes sages et de bon entendement. Mais ce discours seroit à l'adventure mieux à propos en un autre traitté. Au demourant, les affaires ou se trouvèrent S les Athéniens incontinent après la mort de Pericles, leur feirent bien sentir et regretter la perte qu'ilz avoyent faitte en luy : car ceulx qui de son vivant supportoyent malvouluntiers sa trop grande authorité, pource qu'elle offiisquoit la leur, soudain après qu'il fut decedé, et qu'ilz

10 vindrent à essayer d'autres harengueurs et d'aultres gouverneurs, furent contraints de confesser qu'il ne pouvoit estre une nature d'homme plus modérée en gravité, ne plus grave en doulceur et bonté que la siene : et celle tant enviée puissance qu'ilz appelloyent durant sa vie monar-

15 chie et tyrannie, leur apparut alors évidemment avoir esté le rampar salutaire de toute la chose publique, tant il sourdit et se descouvrit incontinent après son deces, au gouvernement de leurs affaires, de corruption et de meschanceté, laquelle luy, tant qu'il vescut, avoit tousjours

J20 tenue basse et foible, de sorte qu'elle n'apparaissoit point, ou pour le moins ne pouvoit venir à telle licence, qu'elle peust commettre des faultes ausquelles il fust impossible de remédier.

16 A : rempart — D : rampart

I. Ayant donques Pericles esté tel es choses dignes de mémoire dont nous avons peu avoir cognoissance, il est temps désormais que nous escrivions aussi quel a esté Fabius. Lon dit que le premier Fabius, duquel est S descendue la maison et la race des Fabiens, qui est l'une des plus grandes et des plus nobles de Rome, fut engendré par Hercules qui engrossa une nymphe, ou, comme les autres disent, une femme du pais au long de la rivière du Tybre. Et y en a qui disent que les premiers de

lo ceste maison furent au commencement appeliez Fodiens, pource qu'ilz chassoyènt aux bestes sauvages avec des pièges et des fosses : car jusques aujourdhuy les Romains appellent encore des fosses fossa^ et fossoyer joàert% mais que depuis les deux premières lettres ont esté

iS changées, et les a lon appeliez les Fabiens. Comment que ce soit, il est certain que d'icelle maison sont issus plusieurs grands personnages ; mais entre les autres il y en eut un nommé Fabius Rullus, qui pour la grandeur de ses faicts fut par les Romains surnommé MaximuSy

20 c'est à dire, tresgrand ; après lequel Fabius Maximus, celuy dont nous escrivons présentement, fut le quatrième en droitte ligne, et fut surnommé Verrucosus, à cause d'un seing naturel qu'il avoit sur l'une des lèvres comme une petite verrue : et fut aussi surnommé Ovicula, qui vault

18 A : nommé Fabius Rutllianus

FABIUS WAXTMTTH 65

autant à dire comme brehierre^ gcar la. icnLcssir. srirrié et pesantem* de ses façona de 5îire iea jn "îl ^snir ^rcccije enfant : car sa nature lerrre. ccye et reçcsee. ir^ic xie:acitumité, et ce que Ion le vcycir peu sentent er r^ser-^sneat S s'esbatre à jenx d'enÊms : et aussi jtlc jcn le ttt^tc: fur d'entendement, et qu'il avoir peirie a ccmrr^iiiîre czzzJ-x, luy enseignoit, joinct que jcn es. àiac lT :^ rie Ixzn tccI'ct, tant il estoit obéissant à tccs cesilx arec ni il rarr.-:îr : le tout ensemble £ûsoit qije pIiaLenTï rii :ie Le zcqzcis^

10 soyent que par dehors, JTiaeojerît q^i":! !je ser:tr jamais qu'un lourdanlt et un niais ; mars il j en srz^ i^'aiitres qui, le considerans de pLiis près, appercrrrrer:! en sa nature une constance immuabLe et une misnanimiré de lion. Et luy mesme depuis estant excité par les a£aîres,

15 donna bien tost à cognoisire que ce q^c Icn estfdoit en luy bestise, estoit gravité qui ne s'esmouvoit ce rîea : et que ce que Ion jugeoit timidité, estoit prudence : ce qu'il n'estoit point batif ne remuant en chose quelconque, estoit fermeté et constance. Parquoy considérant la gran-

20 deur de la seigneurie de leur chose publique et les continuelles guerres qu'ilz avoyent, il endurcit et exercita son corps, comme unes armes nées avec luy, pour s'en pouvoir mieulx servir à la guerre, et son éloquence aussi comme un instrument de persuasion, pour en pou-

25 voir mener le peuple à la raison. Si estoit son langage conforme et convenable à ses meurs et à sa manière de vivre : car il n'y avoit fard ny affetterie quelconque, ains estoit toute substance avec pois et profondeur de sentences et de conceptions singulières et propres à luy,

30 sinon que Ion dit qu'elles ressemblent fort à celles de Thucydides : car on treuve encore aujourdhuy un blason

I A : pour la doulceur et pesanteur de ses façons — 22 unes armes nées [ même texte en A et D]

T. fr, mod. — Amyot, L 5

OU harengue funèbre qu'il feit devant le peuple à la louange de son filz, lequel mourut au sortir de son consulat.

IL Mais quant à luy, ayant esté par cinq fois eleu S consul, en son premier consulat il triumpha des Liguriens, qui sont ceulx des montagnes et de la coste de Gènes : lesquelz ayans esté par luy desfaits en une grosse bataille ou ils avoyent perdu beaucoup de gens, furent contraints de soy retirer et reserrer au dedans de leurs

lo Alpes, sans plus courir ny fourrager les marches de l'Italie qui leur confine. Depuis estant Hannibal avec grosse puissance entré en Italie, et y ayant gaigné la première bataille près la rivière de Trebia, il tira oultre à travers la Thoscane, gastant et destruisant tout par ou il

15 passoit : ce qui meit la ville de Rome en grand trouble et en grand efFroy : et si advint des signes et prodiges, aucuns ordinaires et assez accoustumez aux Romains, comme ceulx des foudres et des tonnerres, et d'autres fort estranges et non jamais ouiz ne veuz. Car on rapporta

20 que quelques boucliers estoyent devenuz tous sanglante d'eulx mesmes, et qu'entour la ville d'Antium on trouvoit les espics de bled, en les moissonnant, tous ensanglantez, qu'il estoit tumbé du ciel des pierres toutes ardentes et en feu, et que au cartier des Phaleriens le ciel

2$ sembla s'entreouvrir, et en tumba .plusieurs petits escriteaux, en l'un desquelz y avoit escrit de mot ^ mot : a Mars secoue ses armes. » Mais neantmoins, il n'y eut rien de tout cela qui peust arrester ny faire reboucher l'audace du consul Caius Flaminius : lequel, outre ce que

30 naturellement il avoit le cueur grand et convoiteux d'honneur, estoit encore élevé davantage pour aucunes

6 A : cealx des montaignes

merveilleuses prosperitez qu'il avoit eues auparavant, contre toute raison. Car combien que le sénat le rappellast, et que son compagnon au consulat s'opposast à son intention, il avoit neantmoins donné une bataille aux S Gaulois, malgré tout le monde, et en avoit emporté la viaoire. Or quant à tous ces signes et prodiges célestes, encore qu'ilz troublassent beaucoup de gens, si n'emouvoyent ilz point Fabius, pource qu'il n'y veoit apparence quelconque pour s'en émouvoir : mais entendant

10 le peu de nombre des ennemis et la faulte d'argent qu'ilz avoyent, il conseilloit, et estoit d'advis que Ion devoit avoir un peu de patience et ne avarituref point la bataille contre un homme qui avoit son armée aguerrie de longue main, et ja exercitee par plusieurs combats à ceste fin

15 seulement : et estoit d'opinion qu'il falloit envoyer du secours à leurs subjects et alliez, selon qu'il en seroit besoing, pour retenir les villes en leur dévotion, et ce pendant laisser amortir d'elle mesme la vigueur des forces de Hannibal, qui estoit comme un feu de paille

20 et une flamme allumée en .une matière de peu de durée : [IIL] mais quelque chose qu'il sceust alléguer, il ne le peut onques mettre en teste de Flaminius, lequel dit qu'il n'attendroit point que la guerre s'approchast jusques aux portes de Rome, ny ne combatroit point dedans la ville

25 pour la défendre, comme avoit anciennement fait Camillus. Si- commanda incontinent à ses capitaines qu'ilz tirassent leurs compagnies aux champs, et luy mesme monta sur son cheval, lequel sans cause apparente s'effroya si estrangenjent et se tourmenta tant qu'il jetta le

30 consul la teste devant par terre : cela neantmoins ne luy feit point changer d'opinion, ains suyvant sa première resolution, s'en alla au devant de Hannibal, et luy présenta la bataille en la Thoscane, au long du lac qui se

nomme Thrasimene, qui est le lac de Peruse. Geste bataille fiit si asprement combatue d'une part et d'autre que, combien qu'à l'instant mesme du combat il se fiist levé un tremblement de terre si violent que quelques S villes en furent renversées sans dessus dessoubs, aucunes rivières destournees de leurs cours, et les pieds des montagnes esbranlez et ouverts, il n'y eut toutefois pas un des combatans qui en sentist rien. Si y demoura mort sur le champ le consul mesme Flaminius, après avoir fait de

lo sa personne plusieurs actes de grande force et de grande hardiesse, et autour de luy les plus gens de bien qui fussent en l'armée : le demourant s'estant mis en fuitte, il en fut fait un fort grand meurtre, car il fut taillé en pièces bien quinze mille hommes, et y en eut autant

1$ de prisonniers. Apres la desconfiture, Hannibal feit toute la diligence qui luy fut possible pour trouver le corps de Flaminius, à fin de le faire inhumer honorablement, à cause de sa vertu, mais il ne le peut onques trouver entre les morts, ny n'a Ion jamais sceu depuis qu'il estoit

20 devenu. Or quant à la première desfaitte de Trebia, ny le capitaine gênerai qui l'escrivit, ny le messager qui en apporta la nouvelle première à Rome, ne la dit à la vérité, ainsi comme elle estoit, ains faignit que l'issue en avoit esté doubteuse, de sorte que Ion ne sçavoit qui en

2$ avoit eu du meilleur : mais de ceste cy, incontinent que le praeteur Pomponius en eut entendu la nouvelle, il feit assembler le peuple en conseil, là ou, sans user de desguisement ne de dissimulation, leur dit tout ouvertement : a Seigneurs Romains, nous avons perdu la bataille, en

30 « laquelle nostre armée a esté desconfitte et desfaiue tout « à plat, et le consul mesme y est demouré mort : par-

19 D : ny n'a-on — 22 A : ne l'a dit

« quoy advisez ce que vous avez à faire pour vostre salut €t seureté. » Ces-paroles jettees comme un orage de vent impétueux sur la mer d'une infinie multitude de peuple, meirent la ville en grand trouble, et en fut Teffroy si

5 grand qu'il n'y avoit homme qui fîist à soy, ne qui eust le sens rassis : toutefois si furent ilz bien tous d'accord que les affaires avoyent nécessairement besoing du souverain magistrat que Ion appelle en latin la dictature, et d'un personnage qui la sceust exercer vertueusement sans

lo espargner ny craindre personne, et que Fabius Maximus seul estoit tel, ayant la grandeur de courage et la gravité de meurs égale à la dignité et authorité souveraine de ce magistrat : avec ce qu'il estoit en l'aage ou la force du corps est encore joincte à la maturité de l'entendement,

15 et la hardiesse meslee avec l'expérience et sagesse.

IV. Cest advis estant approuvé de tous, Fabius fut eleu dictateur, lequel nomma pour chef de la chevalerie Lucius Minutius : si requit premièrement au sénat qu'il luy fust permis de monter à cheval à la guerre, car il

20 n'estoit pas permis au dictateur, ains expressément défendu par une ordonnance anciene, soit pu pource qu'ilz reputoyent la principale force de leur armée consister en leurs gens de pied, et à ceste cause vouloyent que le chef Bemourast entre eulx au jour de la bataille et

25 ne les abandonnast point : ou pource que l'authorité de ce magistrat en toute autre chose est si grande qu'elle approche de là tyrannique, ilz vouloyent qu'à tout le moins en cela le dictateur eust affaire de la souveraine puissance du peuple. Fabius donques voulant d'entrée

30 monstrer la majesté et la grandeur de son magistrat, à fin que chascun luy en fust plus obéissant et plus prompt à faire son commandement, il sortit en public avec vingt et quatre sergens portans les faisceaux de verges et les haches

70 FABroS MAXIMUS

devant luy : et comme l'un des consuls luy vint au devant, il luy envoya commander par un sergent qu'il eust à laisser les faisceaux de verges qu'on portoit devant luy, et les autres marques et enseignes de magistrat, et S qu'il le vinst trouver en estât d'homme privé. Puis commenceant par un tresbeau et bon commencement au service des Dieux, il remonstra au peuple comme la perte qu'ilz avoyent receuë, leur estoit advenue par la témérité et nonchalance estourdie de leur capitaine, qui n'avoit

10 tenu compte des choses divines, non point par la faute ny par la lascheté des combatans : et les enhorta pour ceste cause de ne craindre point leurs ennemis, ains d'appaiser l'ire des Dieux, en leur portant honneur et révérence : non qu'il les rendist superstitieux en ce fai-

1$ sant, ains asseuroit leur vertu par vraye dévotion envers les Dieux, et leur ostoit ou diminuoit la crainte des ennemis, en leur donnant certaine espérance de l'aide des Dieux. Si furent adonc visitez les saincts livres prophétiques que Ion appelle les livres de la Sibylle, qui

2o sont tenus forts secrets, et y trouva Ion quelques ancienes '^ prophéties et oracles qui se rapportoyent et se conformoyent aux accidens lors advenus ; mais il n'est pas loisible de publier ny redire à aulruy ce que Ion y a cogneu : puis le dictateur, en pleine assemblée du peuple, devant

2$ toute l'assistence, voua solennellement aux Dieux qu'il leur sacrifieroit tout tant de fruict que porteroyent à la prochaine saison nouvelle les brebis, les truyes, les vaches et les chèvres, en toutes les montagnes, plaines, rivières ou prairies de l'Italie, et feroit célébrer des jeux

30 de musique et jouer autres mystères en l'honneur des Dieux, jusques à y despendre la somme de trois cents

25 A : assistance

FABIUS MAXDiUS 7I

trente trois sesterces et trois cents trente trois deniers romains et un tiers de denier davantage. Ceste somme reduitte à la monnoye grecque monte à la valeur de ' quatre vingts trois mille cinq cents quatre vingts trois drachmes s d'argent, et deux oboles. Or seroit il bien malaisé de rendre la raison pour laquelle il spécifia nommeement ceste somme ainsi précise, et pourquoy il la distribua par trois, si ce n'est que Ion vueille exalter la puissance du nombre ternaire, pource que c'est un nombre de sa nature

10 parfaict, et le premier des nompers, qui est le commencement de multitude, et qu'il comprent en soy les premières différences et les premiers éléments et principes de tous les nombres uniz et joincts ensemble. V. Ainsi Fabius ayant fait que le peuple eust bonne

15 espérance en l'aide et faveur des Dieux, le rendit en ce faisant mieulx délibéré de bien faire à l'advenir : mais luy mettant tout son. espoir de victoire en soymesme, comme celuy qui estimoit que les Dieux envoyënt aux hommes l'heur et la prospérité par le moyen de vertu

20 et de prudence, s'en alla trouver Hannibal, non point en intention de le combatre, ains en ferme délibération de luy consumer la vigueur de son armée par long traict de temps, sa pauvreté par force d'argent, et le petit nombre de ses gens par grande multitude de combatans. Si s'en

25 alloit tous jours campant en lieux forts et haults sur les montagnes, hors du danger de la chevalerie de son ennemy, qu'il coustoyoit tous jours, de sorte que quand l'ennemy s'arresloit en quelque lieu, aussi faisoit il luy, et s'il se remuoit, il le suyvoit à la trace, et rouoit à l'en-

30 tour de luy, sans jamais esloigner les montagnes, ny

a. Ce sont environ huit mille cinq cens escus. II D : et qui comprend — 29 D ; roiioit

s'approcher de si près qu'il peust estre contraint de combatre s'il ne vouloit : et neantmoins se monstroit tousjours à la queue de son ennemy, et le tenoit en continuelle crainte, par ce qu'il estimoit qu'il allast espiant le 5 poinct de son occasion pour le charger à son advantage. Mais en dilayant et prolongeant ainsi le temps, il vint à la fin à estre mesprisé de chascun : car et en son camp on mesdisoit publiquement de luy, et les ennemis mesmes le tenoyent pour homme couard et de fort lasche cueur,

jo excepté Hannibal seul, lequel appercevant bien son bon jugement, et la manière de laquelle il le vouloit combatre, estima que par toute voye de ruze ou de force, il le falloit attirer au combat, ou autrement que les affaires des Cartaginois s'en alloyent ruinez, attendu qu'ilz ne se

15 pouvoyent servir ne valoir de leurs armes, en quoy ilz estoyent les plus forts, et ce pendant estoyent minez et consumez par multitude d'hommes, et à force d'argent, en quoy ilz estoyent les plus foibles. Si se meit à imaginer et à essayer toutes sortes de ruzes de guerre, dont il

20 se pouvoit adviser, ne plus ne moins que fait le ruzé champion de lucte, qui cherche tout moyen d'avoir prise sur son adversaire pour luy donner le bond : car tantost il s'approchoit de luy, et luy faisoit donner des alarmes en son camp, tantost il s'en reculoit, et se remuoit

25 souvent de lieu à autre, pour voir s'il le pourroit point attirer hors de ceste resolution, de ne mettre rien en hazard, ains jouer tousjours au plus seur. Et quant à luy, il persévéra tousjours constamment en sa première délibération, croyant certainement que c'estoit le plus expe-

30 dient de le faire ainsi : mais le gênerai de la chevalerie, Minutius, luy faisoit beaucoup d'ennuy, lequel ardent du

21 D : cerche

désir de combatre sans propos, et faisant de l'audacieux, alloit gaignant la bonne grâce des soudards par une furieuse ardeur de vouloir combatre qu'il leur imprimoit, et une vaine espérance dont il les remplissoit, de manière S qu'ilz se moquoyent de Fabius, en l'appellant le pasdagogue de Hannibal, et au contraire louoyent haultement Minutius, comme capitaine hardy, et digne de la magnanimité de Rome. Cela le faisoit encore plus arrogamment monter en gloire, et en presumptueuse opinion de

10 soymesme, en piquant Fabius de ce qu'il alloit ainsi logeant tous jours son camp sur les montagnes, disant que le dictateur leur appareilloit de beaux jeux, en leur faisant voir l'Italie que Ion brusloit, pilloit et gastoit ainsi devant leurs yeulx : et demandoit à ceulx qui estoyent

15 bons amis de Fabius, s'il feroit point à la fin monter son camp jusques au ciel, se deffiant de la terre, ou si c'estoit de peur que les ennemis ne le trouvassent, qu'il s'alloit ainsi cachant dedans les nues et les brouees. Les amis de Fabius luy rapportoyent tous ces brocards, et luy con-

20 seilloyent de bazarder plus tost la bataille, que de supporter plus tant de paroles injurieuses qui se disoyent contre luy. Mais Fabius leur respondit : « Si je faisois « ce que vous me conseillez, je serois encore plus « couard qu'ilz ne cuident que je le sois maintenant, en

2$ « sortant hors de ma délibération pour crainte de leurs « paroles piquantes et traicts de moquerie. Car ce n'est « point honte que d'avoir crainte pour le bien et le salut de « son païs : ains, au contraire, s'estonner pour le bruit et « l'estime d'une commune, ou pour les improperes et

30 « calumnies des hommes, n'est point acte de personnage « digne d'une si grande charge, ains plus tost d'homme ser- « vant et obéissant à ceulx à qui il doibt commander, et « qu'ildoibtgouverner,pource qu'ilz ne sont pas sages. »

VI. Depuis il advint que Hannibal tumba en un erreur bien grand, pource que voulant s'esloigner de Fabius, et par mesme moyen mener son armée en pais plain, ou il y eust vivres et fourrages pour les bestes, il 5 commanda à ses guides qu'ilz le conduisissent incontinent après soupper en la plaine de Casinum. Les guides n'ayans pas bien entendu ce qu'il leur avoit dit, à cause qu'il prononceoit barbarement le langage italien, prirent l'un pour l'autre, et l'allerent jetter luy et son armée en

lo un bout de la Champagne près la ville de Casilinum, par le milieu de laquelle passe la rivière que les Romains appellent Vulturnus, et le païs d'alentour est une vallée ceincte et environnée de montagnes tout à l'entour, excepté qu'elle s'estend devers la mer, là ou ceste rivière

1$ se respandant hors de son lict, fait des maretz et des bancs de sable fort profonds, et finablement se va descharger en celle coste de mer qui est fort dangereuse, et ou il n'y a nul abry. Estant donques Hannibal descendu en ce fond de sac, Fabius qui cognoissoit le païs et sça-

20 voit les adresses des chemins, suyvant ses brisées, luy serra le pas par ou il pou voit sortir de ceste vallée, avec quatre mille hommes de pied qu'il y ordonna, et disposa le demourant de son armée sur les croppes des montagnes, aux endroits plus opportuns tout à l'environ, puis avec

25 ses coureurs, et les plus dispos et légèrement armez de ses gens, feit charger la queue des ennemis : ce qui meit toute leur armée en desordre, et y en eut bien huit cents de tuez. Parquoy Hannibal voulant tirer son camp hors de là, et cognoissant la faulte que ses guides avoyent

30 faitte, en prenant l'un pour l'autre, et le danger auquel ilz l'avoyent mis, les feit pendre. Mais au demourant, de

3 A : et quand et quand mener son armée — 10 D : de la campagne — 23 D : les croupes

forcer ses ennemis qui tenoyent les cymes des coustaux, et les en dechasser à force, il n y voyoit point de moyen, ny n'en avoit point d'espérance : à l'occasion dequoy ses gens estans efFroyez et descouragez, pource qu'ilz 5 se voyoyent de tous costez enfermez, sans ordre d'en pouvoir eschapper, il se délibéra d'affiner son ennemy par une telle ruze : c'est qu'il feit choisir environ deux mille bœufs, de ceulx que Ion avoit pris au pillage, et leur feît attacher à chasque corne des flambeaux ou des fagots

lo de saule, et des javelles de sarment, et ordonna à ceulx qui en avoyent la charge, que la nuict quand il leur hausseroit un signe en l'air, ilz meissent le feu en ces fagots, et chassassent les bœufs contremont les coustaux vers les pas et les endroits que les ennemis avoyent occu-

15 pez. Pendant que cela se preparoit, luy de son costè ordonna son armée en bataille, puis quand la nuict fut venue, la feit marcher le petit pas. Or les bœufs, tant que le feu qui brusloit ce qu'ilz avoyent attaché aux cornes, fut petit, cheminèrent tout bellement contremont le pied des

20 montagnes, là ou on les chassoit, dont les bergers et bouviers qui estoyent sur les cymes des coustaux, s'esmerveillerent fort de voir ainsi des flammes et des feuz attachez aux cornes de ces bœufs, comme si c'eust esté une armée marchant en ordonnance aux lumières des torches : mais

35 quand les cornes vindrent à estre bruslees jusques à la racine, et que le sentiment du feu fut passé jusques à la chair vifve, adonc commencèrent les bœufs à se debatre et à secouer leurs testes, et en ce faisant, se couvrirent de feu les uns les autres de plus en plus : si ne cheminèrent

30 plus bellement, ny en ordre, ains pour la frayeur qu'ilz avoyent, et la douleur qu'ilz sentoyent, se prirent à courir

I D : costaux [et sic ailleurs] — 14 A ; avoient occupez, et pendant que cela se preparoit

j6 FABIUS MAXIMUS

ça et là à travers les montagnes, portans de la flamme à leurs cornes et à leurs queues, dont ilz mettoyent le feu es bois et buissons par lesquelz ils passoyent. Cela sembloit bien estrange à voir, et estonnoit fort les Romains

S qui gardoyent les pas des montagnes, car ilz cuidoyent que ce fussent hommes qui courussent ainsi ça et là avec des torches aux mains : au moyen dequoy ilz en estoyent tous effroyez et troublez, pensans que ce fussent les ennemis qui accourussent ainsi contre eulx, pour les envi-

lo ronner de tous costez, tellement qu'ilz n'osèrent plus s'arrester aux passages ou ilz avoyent esté ordonnez, ains abandonnans les destroits se meirent à fouir vers leur grand camp, et aussi tost les avantcoureurs de Hannibal, armez à la légère, se saisirent de ces pas, de manière que le

15 reste de Tarmee eut tout loisir de marcher à son aise

jusques là, sans crainte ny péril, encore que elle fust

chargée et empeschee d'une quantité grande de toute sorte

de butin.

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