‹ Les Vies des Pères des déserts d'OrientChapitre 24 sur 61 · SAINT PAUL, PREMIER ERMITE · texte numérisé non relu

SAINT PAUL, PREMIER ERMITE

Saint Paul est appelé le premier ermite. D'autres avant lui avaient pu se retirer dans le désert pour y servir Dieu ; mais il est le premier des anachorètes dont nous ayons une connaissance assurée et qui appartienne à l'histoire. Il a eu saint Antoine pour témoin et saint Jérôme pour historien. Le P. Marin fait remarquer que saint Jérôme était un critique éclairé; c'était même un juge sévère; il le prouva en dénonçant avec force des solitaires auxquels il reprochait d'avoir conservé l'esprit du monde, et d'autres, qu'il accusait de pousser trop loin les abstinences. Du reste, il semble avoir écrit la vie de saint Paul, non-seulement pour rendre hommage aux vertus qui parfumaient le désert et embellissaient la Thébaïde « des fleurs du Christ, » mais aussi pour mettre fin aux récits exagérés qui commençaient d'avoir cours sur le premier ermite, a II y en a, dit-il, qui voudraient faire croire que Paul vivait dans un antre souterrain, et que les

cheveux lui tombaient jusque sur les talons ; à quoi ils ajoutent d'autres semblables contes faits à plaisir et que je n'estime pas devoir prendre la peine de réfuter. »

Il ne réfute pas, en effet, ces contes « ridicules et sans apparences ; » mais il rétablit la vérité en rapportant ce que l'on savait sûrement de la foi et des commencements de Paul. « Quant à ce « qui s'est passé depuis sa jeunesse jusqu'à sa vieillesse, et pour « les tentations du diable qu'il a soutenues et surmontées, per- « sonne n'en a connaissance. »

Saint Jérôme, on le sait, habita la Thébaïde, et ce fut en vivant comme saint Paul où saint Paul avait vécu qu'il prit la résolution de devenir son historien â.

Paul naquit dans la basse Thébaïde2, sous le règne d'Alexandre Sévère, en l'an de Jésus-Christ 228 ou 229. Ses parents étaient riches et le firent instruire dans les langues grecque et égyptienne ; mais, chrétiens fervents, ils s'appliquèrent surtout à en faire un chrétien. Il resta orphelin à l'âge de quinze ans, n'ayant pour toute famille qu'une sœur déjà mariée.

La persécution que Dèce et Yalérien excitèrent dans ce tempslà se faisant sentir plus particulièrement dans l'Egypte et la Thébaïde, il prit le parti de se cacher dans une maison des champs ; soit qu'il se défiât de lui-même, soit que Dieu voulût le dérober à la poursuite des tyrans, pour le faire dans la solitude le chei des martyrs de la pénitence.

Mais lorsqu'il croyait être en assurance, il découvrit que son beau-frère avait formé le dessein de le livrer aux persécuteurs, pour profiter de la confiscation de ses biens qui étaient considé-

1 Saint Paul est mort vers 342, et saint Jérôme est né vers 331.

2 La Thébaïde formait une des divisions de l'Egypte au sud; elle était appelée aussi l'Egypte supérieure, à cause de sa position par rapport au cours du Nil. On la nomme aujourd'hui le Saïd. A l'est et à l'ouest, la Thébaïde était limitée par des déserts ; elle était divisée, selon les uns, en sept nomes ou provinces, selon les autres, en seize.

rabîes. Rien ne fut capable d'amollir le cœur de ce misérable, ni la crainte de Dieu, ni les droits de l'alliance, ni la jeunesse de Paul, ni les larmes de sa sœur. Paul fut forcé de sauver sa vie par une seconde fuite, et de chercher parmi les bêtes sauvages une sûreté qu'il ne trouvait pas parmi les hommes.

Il ne s'éloigna pas d'abord beaucoup, son dessein n'étant peutêtre que de céder pour un temps à l'orage ; mais en se familiarisant peu à peu avec les horreurs du désert, s' enfonçant toujours plus chaque jour dans les vastes solitudes de ce pays, il arriva enfin à une montagne, où était une caverne fermée, dont il déboucha l'entrée pour voir ce qu'elle contenait.

Il y trouva comme un vestibule formé par les branches entrelacées d'un palmier, et tout auprès une fontaine dont les eaux très-claires, après avoir coulé en petit ruisseau, se perdaient dans la terre à peu de distance de leur source. Il paraissait que ce lieu avait été autrefois habité ; car on voyait, aux environs, des ruines de maisonnettes, où l'on trouvait des burins, des enclumes et des marteaux ; ce qui a fait croire à quelques auteurs égyptiens qu'on y fabriquait de la fausse monnaie du temps de Marc-Antoine et de Cléopâtre.

Ces petites commodités firent que Paul considéra ce lieu comme un séjour que la Providence avait préparé pour lui servir de demeure. Il renonça à toutes les espérances du siècle et se fixa dans cette caverne pour le reste de ses jours. Quand ses habits furent usés, il se fit une tunique des feuilles du palmier. Les fruits de cet arbre servirent à le nourrir et l'eau de la fontaine à étancher sa soif. Trouvant donc dans ce lieu de quoi se nourrir et se vêtir, il n'en désira pas davantage pour l'entretien de son corps et tourna tous ses soins à la sanctification de son âme.

Sa modestie nous a caché les exercices qu'il pratiqua dans sa longue retraite ; mais les prodiges que Dieu fit en sa faveur et la haute contemplation où il fut élevé, montrent assez que sa vie y fut plus angélique qu'humaine, et que s'il demeura longtemps

caché dans le secret de la face de Dieu, il goûta tous les avantages de la vertu parfaite.

Il avait persévéré dans cette vie céleste jusqu'à l'âge de cent treize ans, lorsque le Seigneur voulut le faire connaître à son Église par l'entremise de saint Antoine, qui vivait alors dans la solitude, âgé de quatre-vingt-dix ans. L'occasion de cette heureuse découverte fut qu'il vint un jour en pensée au grand Antoine, que personne avant lui n'avait mené une vie parfaite dans le désert. La nuit suivante Dieu lui fit connaître l'illusion de cette pensée, en lui révélant dans un songe qu'il y avait un solitaire plus avant dans le désert, qui le surpassait en âge et en mérite, et qu'il devait se hâter de l'aller voir.

Antoine, fidèle à la voix de Dieu, prit son bâton dès la pointe du jour et se mit en chemin, sans avoir égard à la faiblesse de son corps, accablé sous le poids des années, et épuisé par les austérités. Il était déjà midi, et les ardeurs du soleil, qui sont brûlantes dans ces déserts, n'avaient pas ralenti son empressement, lorsqu'il rencontra sur ses pas un monstre, qui avait la moitié du corps semblable à celui d'un homme et le reste à celui d'un cheval.

Il craignit que ce ne fût un prestige du démon, et s' étant muni du signe de la croix, il lui adressa la parole pour savoir de lui où demeurait le serviteur de Dieu. Ce monstre, marmottant je ne sais quoi de barbare, étendit les bras pour lui montrer la route qu'il devait suivre et prit incontinent la fuite.

Saint Jérôme, qui raconte ceci, doute si ce n'était pas un spectre par lequel le démon voulait effrayer saint Antoine et le détourner de son entreprise, ou si c'était un monstre réel, tel qu'on en trouvait quelquefois en Afrique et surtout dans la Thébaïde ; à quoi on pourrait ajouter que Pline assure en avoir vu un semblable à Rome, dont on avait embaumé le corps.

Quoi qu'il en soit, ce ne fut pas le seul monstre qu'Antoine trouva sur son chemin. Bientôt après, comme il pensait encore

tout étonné à celui-ci, il en aperçut un autre, d'une figure différente, dans le fond d'un vallon pierreux. Il était d'une petite taille, avait le nez crochu, des cornes au front et des pieds de chèvre. Antoine eut de nouveau recours au signe de notre rédemption, et, avec cette arme spirituelle, il ne craignit pas de l'aborder et de lui demander qui il était.

Celui-ci, moins farouche que le premier, lui présenta des dattes en signe de bienveillance et lui dit d'une voix articulée : « Je suis mortel, et l'un des habitants des déserts que les païens « adorent sous les noms de Faunes, de Satyres et d'Incubes. Je « suis envoyé vers vous par ceux de mon espèce pour vous prier « d'offrir pour nous des vœux à celui qui est votre Dieu et le « nôtre, et que nous savons être venu pour le salut du monde. »

Le saint vieillard ne put l'entendre publier la gloire de Jésus- Christ, sans faire éclater par un torrent de larmes de joie, celle qu'il sentait dans son cœur. Il frappait la terre de son bâton, et disait dans l'ardeur du zèle dont il était transporté : « Malheur « à toi, Alexandrie, qui adores des monstres en qualité de Dieu ! « Malheur à toi, ville adultère, qui es devenue la retraite des « démons répandus par toute la terre ! Comment t'excuseras-tu « à présent ? Les bêtes publient les grandeurs de Jésus-Christ, « et tu rends à ces bêtes des honneurs qui ne sont dus qu'à « Dieu. »

Ce monstre n'attendit pas qu'il lui fit d'autres questions ; il prit la fuite avec autant de vitesse que s'il avait eu des ailes : « Et que ceci, ajoute saint Jérôme, ne paraisse pas incroyable, « puisque, sous le règne de Constance, on amena à Alexandrie « un de ces satyres en vie, qu'on sala ensuite lorsqu'il fut mort, « pour le porter à Antioche et le faire voir à l'empereur. »

Cependant notre saint voyageur ne trouvait plus de route à suivre, que la piste des bêtes sauvages ; et il y avait deux jours qu'il marchait sans qu'il sût encore où il devait aller, Dieu le permettant ainsi pour mettre sa foi à l'épreuve. La nuit étant

venue, il la passa tout entière en prières, afin d'obtenir du Ciel de nouvelles lumières ; et lorsque le jour commençait à poindre, il vit de loin une louve, qui, toute haletante de soif, se coulait le long de la montagne. Il la suivit des yeux jusqu'à ce qu'elle se fût entièrement éloignée, et s' approchant du même lieu, il arriva à la caverne où était celui qu'il cherchait.

Il jeta les yeux dedans pour voir s'il n'y avait personne ; mais l'obscurité était si grande, qu'il n'y put rien découvrir. 11 ne se rebuta pas, et après s'être arrêté pour prendre haleine, il s'avança à tâtons jusqu'à ce qu'ayant aperçu une petite lumière qui brillait de loin, il ne douta plus que ce ne fût la demeure du solitaire que Dieu lui avait révélé.

La joie de l'avoir trouvé lui donna plus de hardiesse. Il doubla le pas, et dans la précipitation avec laquelle il marchait, il heurta contre les pierres et fit du bruit ; en sorte que l'hôte de ce lieu solitaire, dont personne n'avait encore interrompu le silence, l'entendit et ferma la porte de sa cellule.

Antoine se voyant refusé, se jeta contre terre sur le seuil de la porte, et le conjura dans les termes les plus touchants, de ne pas le priver de la consolation qu'il était venu chercher si loin et avec tant de peine. « Vous savez, lui disait-il, qui je suis, d'où « je viens, et le sujet qui m'a amené. J'avoue que je ne suis pas « digne de vous voir ; mais je ne me retirerai pas que je n'aie « eu ce bonheur. Voudriez-vous refuser aux hommes l'entrée de « votre caverne, tandis que vous l'accordez aux bêtes ? Je vous « ai cherché, je vous ai trouvé ; je frappe à présent à votre « porte : si je ne puis obtenir que vous me l'ouvriez, j'ai résolu « de mourir en vous le demandant, et j'espère qu'au moins a vous aurez la charité de me donner la sépulture. »

Paul feignit de ne point se rendre : il lui répondit du dedans de sa cellule : « Personne ne supplie en menaçant, ni ne mêle « des injures avec des larmes. Comment voulez-vous que je vous « reçoive, vous qui dites n'être venu que pour mourir ? » En

même temps il ouvrit la porte, faisant un doux sourire, et s' embrassant mutuellement avec cette tendre charité qui lie les Saints les uns aux autres, ils se nommèrent chacun de leur propre nom par la connaissance surnaturelle que Dieu leur en donna.

Ils firent ensuite leur prière ensemble, pour rendre au Seigneur des actions de grâces ; après quoi, s' étant donné de nouveau le saint baiser de paix, Paul s'assit auprès de son nouvel hôte et lui parla en ces termes : « Voici celui que vous avez « cherché avec tant de fatigues, dont le corps usé de vieillesse « est couvert de cheveux blancs. Voici cet homme qui est à la « fin de sa course, prêt à être réduit en poussière. Mais puisque « la charité souffre tout, dites-moi, je vous prie, comment va le « monde ? Y fait-on de nouveaux bâtiments? Qui est celui qui « règne aujourd'hui ? Se trouve-t-il encore des hommes aveuglés « au point d'adorer les démons ? »

Antoine satisfit à toutes ces demandes ; et comme ils s'entretenaient ainsi, un corbeau leur apporta un pain entier qu'il posa à terre auprès d'eux. Ce fut pour les deux Saints un nouveau sujet de louer la miséricorde du Seigneur. « Voyez, dit Paul, « combien Dieu est bon de pourvoir ainsi à notre nourriture ? Il « y a soixante ans qu'il m'envoie chaque jour de la même ma- « nière une moitié de pain. Aujourd'hui que vous êtes arrivé, il « double la portion, pour faire voir le soin qu'il prend de ceux « qui le servent. »

Ils renouvelèrent leurs actions de grâces, et s'assirent auprès de la fontaine pour prendre leur réfection ; mais quand il fut question de partager le pain, ils voulurent se déférer réciproquement l'honneur de le rompre; Paul insistant sur les droits de l'hospitalité, et Antoine sur ceux de l'âge. Ils s'accordèrent enfin, et chacun prenant le pain de son côté, garda, en le tirant à soi, la portion qui lui demeurait dans la main.

Toute la nuit suivante se passa en oraison, et le lendemain reprenant leur pieux entretien, Paul dit à Antoine : « Il y a long-

« temps, mon frère, que je savais votre séjour dans ce désert. Il « y a longtemps que Dieu m'avait promis que vous emploieriez « comme moi votre vie à son service. Voilà que ma dernière « heure est venue, et comme, ayant toujours désiré de m' unir à « Jésus-Christ, il ne me reste plus qu'à recevoir de sa main la « couronne de justice ; ce divin Maître vous a envoyé pour ense- « velir mon corps, ou pour mieux dire, afin que vous rendiez la « terre à la terre. »

Antoine l'entendant parler de sa mort comme prochaine, fondait en larmes et le conjurait de me le point abandonner, ou de demander à Dieu qu'il le suivît dans ce passage ; mais Paul lui dit : a Vous ne devez pas désirer ce qui vous est le plus avanta- « geux. Il est hors de doute que ce serait pour vous un grand « bonheur d'être déchargé du fardeau de ce corps mortel ; mais « vos frères ont encore besoin de votre exemple. Je vous prie « donc, si ce ne vous est pas trop de peine, d'aller prendre le « manteau que l'évêque Athanase vous a donné, et de l'apporter « pour m' ensevelir. » Il lui faisait cette prière, non qu'il se souciât beaucoup d'être enseveli, enveloppé ou non dans un manteau ; mais il voulait éloigner Antoine pour quelques jours, et lui épargner la douleur de le voir mourir ; outre qu'il montrait par là qu'il mourait dans la communion de saint Athanase, l'invincible défenseur de la foi orthodoxe contre l'hérésie arienne.

A ces mots du manteau d' Athanase, Antoine reconnut encore plus que l'esprit de Dieu résidait en ce Saint ; puisqu'il ne pouvait savoir que par révélation que ce prélat lui avait fait présent de ce manteau. 11 n'osa donc répliquer, et se contentant de verser des larmes, il lui baisa les yeux et les mains, et partit pour son monastère.

Le désir de revoir saint Paul lui faisait faire plus de diligence : on eût dit que toute la vigueur de son esprit avait passé dans son corps usé. En arrivant à son monastère, ses disciples, que son absence avait mis en peine, vinrent au-devant de lui, et lui

demandèrent où il avait tant demeuré. Mais au lieu de leur en rendre compte, rempli comme il était du souvenir des vertus de Paul, il frappait sa poitrine et disait avec componction : « Mal- « heur à moi, misérable pécheur, qui porte si injustement le « nom de Solitaire ! J'ai vu Elie, j'ai vu Jean dans le désert, et « pour mieux parler selon la vérité, j'ai vu Paul dans un para- « dis. »

Ces paroles excitèrent encore plus la curiosité de ses disciples ; ils lui firent plus d'instances pour l'obliger à s'expliquer; mais il ne leur répondit que par ces mots de l'Ecriture : Il y a un temns de parler et un temps de se taire ; et sans penser seulement à prendre aucune nourriture, il prit le manteau de saint Athanase et se hâta d'aller joindre saint Paul, craignant, comme il arriva, qu'il ne mourût en son absence.

A peine avait-il marché trois heures, qu'il vit tout à coup saint Paul monter au ciel dans une éclatante lumière, au milieu des esprits bienheureux. « Ah ! s'écria-t-il en se jetant à terre et « couvrant sa tête de sable, ah ! Paul, pourquoi m'abandonnez- « vous ? Pourquoi ne me donnez-vous pas seulement le loisir de « vous dire adieu ? Faut-il que je vous perde si tôt, vous ayant o connu si tard ? »

En même temps il doubla le pas, et fit le chemin qui lui restait avec tant de diligence, qu'il en était lui-même surpris. Étant arrivé à la caverne, il trouva le corps du saint à genoux, la tête levée, et les mains étendues vers le ciel. Cette situation, qui ne pouvait être naturellement celle d'une personne morte, lui fit penser, nonobstant la vision qu'il avait eue, que Paul vivait encore, et il se mit auprès de lui pour prier ; mais ne l'entendant pas soupirer, comme il avait coutume de faire pendant l'oraison, il reconnut qu'il était mort, et se jeta à son cou pour lui donner un triste baiser.

Après avoir un peu soulagé sa douleur par cette marque de tendresse, il tira le corps hors de la caverne pour l'ensevelir,

chantant des hymnes et des psaumes selon l'usage de l'Église. Mais lorsqu'il voulut préparer la fosse, ne trouvant aucun instrument pour la creuser, il fut extrêmement embarrassé. « Si je « retourne au monastère, disait-il en lui-même, il faut trois jours « pour revenir ; si je demeure ici je n'avance pas davantage. Il « vaut donc mieux, ô Jésus, mon divin Maître, que je meure, et « que je suive votre vaillant soldat, en rendant les derniers sou- « pirs auprès de lui. »

Comme il raisonnait ainsi, Dieu lui envoya deux lions qui accoururent du fond du désert, faisant flotter sur leur cou leur longue crinière. Antoine en eut d'abord quelque frayeur et éleva son esprit à Dieu pour implorer son secours. Mais ces animaux, déposant leur férocité naturelle, s'approchèrent du corps de saint Paul, se couchèrent à ses pieds, le flattèrent avec leur queue, et jetèrent de grands rugissements, pour témoigner en leur manière du regret de sa mort. Ensuite, grattant la terre avec leurs ongles, et jetant comme à l'envi le sable de côté et d'autre, ils firent une fosse capable de contenir les précieuses dépouilles du saint ; après quoi, comme s'ils eussent voulu demander à Antoine la récompense de leur travail, ils vinrent à lui remuant les oreilles, et baissant la tête ils lui léchèrent les pieds et les mains.

Antoine reconnut à ces caresses si peu naturelles dans ces féroces animaux, qu'ils lui demandaient sa bénédiction. Il rendit gloire à Jésus-Christ, dont ces bêtes semblaient reconnaître la divinité, et lui adressa pour eux cette courte prière : « Seigneur, u sans la volonté de qui il ne tombe pas même une feuille des « arbres, ni le moindre oiseau ne périt, donnez à ces lions ce h que vous savez leur être nécessaire. » Il leur fit signe après cela de se retirer, et, courbant ses épaules sous le poids du saint corps, il le mit dans la fosse et le couvrit de sable.

Ayant ainsi rendu à saint Paul les derniers devoirs de l'Église, il retourna dans son monastère, emportant avec soi la tunique de feuilles de palmier que le saint vieillard s'était tissue. Il ne

manqua pas de raconter à ses disciples ce qu'il avait vu ; et toutes les années, aux jours solennels de Pâques et de Pentecôte, il avait coutume de se revêtir de cette précieuse tunique, comme d'un ornement très-propre à montrer sa joie et sa dévotion dans ces grandes fêtes.

Saint Jérôme, qui a écrit cette vie, comme nous l'avons déjà dit, et qui l'avait évidemment apprise de la bouche des disciples de saint Antoine, la termine par ces belles réflexions : « Je demande « à ceux qui possèdent tant de biens, qu'ils n'en savent pas même « le compte ; qui bâtissent des palais de marbre ; qui renferment « dans un seul collier de diamants et de perles le prix de plu- « sieurs héritages ; je leur demande, dis-je, ce qui a manqué à « ce vieillard dépouillé de tout. Vous buvez dans des coupes de « pierres précieuses, et lui, avec le creux de la main, satisfaisait « à ce besoin. Vous vous parez avec des robes tissues d'or, et « lui était plus mal vêtu que le moindre de vos esclaves. Mais a le ciel a été ouvert à ce pauvre, et votre magnificence ne vous « empêchera pas d'être précipités dans les enfers. Tout nu qu'il « était, il a conservé la robe blanche de son baptême, et vous, « avec vos habits superbes, vous l'avez perdue. Paul ressuscitera « glorieux, quoiqu'à présent il soit couvert d'une vile poussière, « et les tombeaux si richement ornés qui renferment vos cendres, « ne vous garantiront pas du feu éternel. Ayez pitié de vous- « mêmes ; épargnez au moins ces biens que vous aimez tant. « Pourquoi ensevelir des cadavres dans l'or et la soie, et pour- « quoi conserver la vanité au milieu des soupirs et des larmes 1 « Les corps des riches ne sauraient-ils pourrir que dans des « étoffes précieuses ?

« Qui que vous soyez qui lirez ceci, souvenez-vous, je vous « en conjure, du pécheur Jérôme, lequel aimerait mieux, si Dieu » lui en laissait le choix, la pauvre tunique de Paul avec ses « mérites, que la pourpre des rois avec toute leur puissance.»

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