SAINT ANTOINE
PREMIER PÈRE DES SOLITAIRES d'ÉGYPTE.
Comme saint Paul, saint Antoine a eu pour historien, on dirait aujourd'hui pour biographe, l'un des pères de l'Église, saint Athanase, patriarche d'Alexandrie. Athanase, que les ennemis même de notre foi veulent bien classer parmi les grands hommes, avait souvent visité saint Antoine au désert. Il le rappelle dans la lettre suivante, lettre adressée aux solitaires des provinces éloignées pour lesquels il avait surtout écrit la vie du saint :
« C'est un combat très-avantageux que celui où vous vous êtes engagés d'égaler par votre vertu celle des solitaires d'Egypte, et de tâcher même à les surpasser par une généreuse émulation. Il y a déjà parmi vous plusieurs maisons de solitaires où la discipline religieuse est très-bien observée. Chacun louera avec raison votre dessein, et Dieu accordera sans doute à vos prières l'heureux accomplissement de vos désirs. C'est pourquoi, voyant que vous me demandez avec instance de vous faire une relation de la manière de vivre du bienheureux Antoine, et que vous désirez d'apprendre de quelle sorte il commença de suivre une profession si sainte ; quel il était auparavant, quelle a été la fin de sa vie ; et si les choses que l'on publie de lui sont véritables, afin de pouvoir entrer encore dans une plus grande perfection par son imitation et par son exemple : j'ai entrepris avec beaucoup de joie ce que votre charité m'ordonne, parce que, de mon côté, je ne saurais me remettre devant les yeux les saintes actions d'Antoine, sans en tirer un grand avantage; et je suis assuré que du vôtre vous entendrez avec tant d'admiration ce que je vous en dirai, que cela fera naître en vous un ardent désir de marcher sur les pas de ce grand, serviteur de Dieu, puisque pour des soli-
taires, c'est connaître le vrai chemin de la perfection, que de savoir quelle a été la vie d'Antoine.
« Ne craignez donc point d'ajouter foi à ce que l'on vous a rapporté de lui, et croyez plutôt que ce ne sont que les moindres de ses excellentes vertus. Car comment aurait-on pu vous en informer entièrement, vu que tout ce que je vous en écrirai par cette lettre, après avoir rappelé ma mémoire pour satisfaire à votre désir, n'égale nullement ses actions. Mais vous-mêmes informez-vous-en soigneusement de ceux qui passeront d'ici vers vous, puisqu encore que chacun rapporte tout ce qu'il fait, il sera très-difficile d'en faire une relation qui réponde à la dignité du sujet.
« J'avais eu dessein, après avoir reçu vos lettres, d'envoyer quérir quelques solitaires, et principalement ceux qui l' allaient souvent visiter, afin qu'en étant mieux informé, je pusse vous en donner une plus particulière connaissance : mais parce que le temps de la navigation se passait, et que celui qui m'a rendu vos lettres était pressé de s'en retourner, je me suis hâté de satisfaire à votre piété, et vous écrivant ce que j'en sais par moi-même, comme l'ayant souvent vu, et ce que j'en ai pu apprendre d'un solitaire, qui a demeuré longtemps avec lui, et qui lui donnait souvent à laver les mains. J'ai eu soin partout de demeurer dans les termes de la vérité, de quoi j'estime vous devoir avertir, afin que si quelqu'un entend rapporter de lui des actions encore plus grandes que celles que je vous dirai, cette multitude de merveilles ne lui en diminue pas la créance ; et que si, au contraire» il n'en apprend que des choses qui soient au-dessous de son mérite, cela ne le porte pas à mépriser un si grand saint. »
Saint Antoine était Egyptien, d'un village appelé Coma ou Coman, dans le territoire d'Héraclée \ entre la basse Egypte et
« L'histoire ancienne mentionne six villes de ce nom. L'Héraclée d'Egypte a disparu.
là VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.
la Thébaïde. Il naquit sous l'empire de Dèce, l'an de Jésus- Christ 251, de parents nobles et chrétiens, qui s'attachèrent beaucoup à le conserver dans l'innocence; à quoi il répondit de son côté si fidèlement, qu'il ne voulut pas apprendre les lettres humaines dans les écoles, de peur d'entrer en communication avec les autres enfants, qui auraient pu le pervertir ; mais il se tenait retiré dans sa maison, n'en sortant guère que pour aller à l'Église ; et plus il croissait en âge, plus il donnait des preuves de sa sagesse, de sa docilité et de sa piété.
A l'âge de dix-huit ou vingt ans, ses parents le laissèrent, par leur mort, héritier de leurs biens, qui étaient considérables ; et six mois après, étant entré dans l'Église et ayant entendu lire ces paroles de Jésus-Christ : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez, donnez-le aux pauvres et me suivez, il regarda cet oracle comme un conseil qui lui était adressé personnellement ; et pour commencer à s'y conformer, il abandonna cent cinquante arpents d'excellente terre qu'il possédait, à ceux de son village, et vendit ses meubles, dont il donna l'argent aux pauvres, n'en réservant qu'une partie pour une jeune sœur qu'il avait.
Une autre fois, ayant encore ouï réciter ces paroles du Sauveur : Ne soyez pas en peine du lendemain, il acheva de distribuer aux pauvres ce qui lui restait, mit sa sœur dans un monastère de vierges, et quitta sa maison pour embrasser la vie ascétique.
Il n'y avait pas alors en Egypte beaucoup de maisons de solitaires. On voyait seulement quelques pieux chrétiens qui, se proposant d'imiter les fidèles de l'Église naissante, vivaient dans des lieux éloignés du tumulte du monde, s' exerçant à la prière et à la mortification; soit qu'ils demeurassent seuls, soit qu'ils s'unissent quelques-uns et formassent ensemble une espèce de communauté.
Pour ne pas s'engager sans guide dans les routes épineuses
de ce nouvel état, Antoine se proposa d'imiter un saint vieillard qui menait depuis sa jeunesse la vie des ascètes. Il visitait aussi les autres solitaires, observant en chacun d'eux la vertu dans laquelle il excellait, afin de la pratiquer lui-même ; et revenant ensuite dans sa cellule, il y partageait tout son temps entre la prière, la lecture des livres saints, et le travail des mains, dont il employait le prix au soulagement des pauvres, ne se réservant que le seul nécessaire. Il acquit, par ce moyen, une piété si fervente, qu'il fut bientôt le sujet de l'admiration et des entretiens des autres solitaires. Les anciens le chérissaient comme leur enfant, ses égaux comme leur frère, les plus jeunes comme leur père, et tous avaient les yeux sur lui pour s'édifier par son exemple, et lui donnaient par excellence le nom de Déicole, pour exprimer la ferveur de sa dévotion.
Le démon, jaloux de la vertu des saints, ne tarda pas de faire des efforts pour traverser celle d'Antoine. Il commença dès lors contre lui cette guerre si cruelle et si opiniâtre, dont on ne peu entendre le détail sans étonnement. Il tâcha d'abord de lui inspirer du regret d'avoir quitté le monde, en lui mettant devant les yeux de l'esprit, la noblesse de son extraction, les grandes richesses et les plaisirs dont il eût pu jouir, et voulut lui faire un sujet de scrupule d'avoir laissé sa sœur, et de l'avoir privée, par son éloignement, de son appui et de ses soins. D'autre part, il lui représentait les difficultés de la vertu, la délicatesse de sa complexion, l'inégalité de ses forces avec les travaux de la pénitence, les ennuis et la dureté d'une longue vie, passée sans commerce avec les hommes, et dans une continuelle mortification ; et comme Antoine paraissait insensible à toutes ces choses, il assiégea son imagination par une foule d'images tristes et affligeantes, et le tourmenta nuit et jour par des tentations, dont son âge encore jeune le rendait susceptible. Mais le Saint, armé du bouclier de la foi et de la pénitence, résistait avec force à toutes ces attaques, et combattait surtout par la considération des I. S.
flammes éternelles, celles que l'esprit immonde s'efforçait d'allumer dans son -corps.
Le démon, vaincu de ce côté-là, voulut le tenter par la vaine gloire. Il prit la ligure d'un enfant aussi noir qu'est son esprit, et vint se jeter à ses pieds ; puis, d'un air triste et humilié, il lui avoua qu'il se reconnaissait vaincu. Mais Antoine, bien loin de s'enorgueillir, rendit à Jésus-Christ des actions de grâces, et dit ensuite au malin esprit que la figure qu'il prenait montrait en même temps sa laideur et sa faiblesse, et qu'il n'aurait pas désormais grand sujet de le craindre. Puis il entonna ces paroles du Psalmiste : Le Seigneur est ma force, je mépriserai tous mes ennemis, ce qui fit disparaître le fantôme.
Telle fut la première victoire d'Antoine, ou plutôt de Jésus- Christ dans Antoine, qui ne se crut pas pour cela en droit de se reposer ; mais considérant que la malice du démon est féconde en artifices, il se tint plus que jamais sur ses gardes, et se dévoua avec tant d'ardeur aux travaux de la pénitence que plusieurs en étaient dans l'étonnement. Il ne mangeait qu'une fois le jour après le soleil couché, et restait quelquefois deux ou trois jours sans rien prendre. Sa nourriture consistait en un peu de pain et de sel, et l'eau était son breuvage. Il passait souvent la nuit sans dormir, et s'il reposait, c'était ou sur la terre nue, ou sur des joncs, ou sur un cilice. Il se privait de tous les soulagements qui peuvent flatter le corps, disant que les jeunes gens devaient s'endurcir dans la peine, plutôt que de chercher des commodité? qui les rendent délicats. Il ne pensait pas au. bien qu'il avait mais seulement à s'avancer chaque joui' dans la vertu, comme s'il n'eût fait que de commencer. Il se tenait toujours prêt au combat, crainte de quelque surprise de la part des ennemis de son âme. Il tâchait enfin fie se présenter toujours dewir.i Dieu avec un cœur pur et disposé à obéir à sa divine volonté.
Telles étaient ses dispositions, lorsque le désir d'une plus grande retraite lui lit quitter sa demeure, pour s'aller cacher
parmi des sépulcres, dans l'un desquels il s'enferma, n ayant confié son secret qu'à un de ses amis, qui lui portait tous les jours de quoi vivre £. Ce fut un nouveau champ de bataille où les démons vinrent l'attaquer à force ouverte, de peur que, s'ils le laissaient en repos, plusieurs n'imitassent son exemple, et que les déserts ne fussent bientôt remplis de solitaires, comme il arriva en effet. Ils le battirent une nuit si cruellement, que son pourvoyeur étant venu le lendemain, le trouva évanoui, et le porta comme mort dans l'église du village; mais Antoine ayant peu à peu repris ses esprits, pria son ami de le reporter à son sépulcre, où, ne pouvant se tenir debout à cause de ses blessures, il demeurait couché par terre, ne cessant de prier et défiant ses ennemis.
Son intrépidité alluma leur fureur; ils s'annoncèrent par un horrible vacarme, comme s'ils avaient voulu renverser l'édifice, et l'investirent sous différentes figures de lions, d'ours, de tigres, de serpents et d'autres animaux sauvages, voulant l'épouvanter par leurs cris et leurs sifflements, et s' élançant contre lui comme pour le dévorer ; ils lui firent même plusieurs plaies, et au milieu de ce tumulte, Antoine, malgré les coups qu'ils lui portaient, possédait son âme par la patience et leur reprochait leur faiblesse. « Si vous pouviez quelque chose contre moi, leur disait-il, un « seul d'entre vous suffirait pour me terrasser ; mais Dieu vous « a liés. En vain vous assemblez-vous en si grand nombre pour « m' effrayer ; il ne faut point de meilleure preuve de votre imk puissance que la forme d'animaux sans raison que vous prenez. :< Si Dieu vous a donné le pouvoir de me nuire, ajoutait-il, que i ne le faites- vous? Et s'il ne vous l'a pas donné, pourquoi vous u épuisez-vous en vains efforts? Le signe de la croix, et la foi « que j'ai en mon Seigneur, sont pour moi un rempart inébran- « lable. »
l. Ces sépulcres, très-nombreux en Egypte, étaient des bâtiments assez considérables, construits en forme de grotte.
Il leur parlait ainsi ; et les démons, plus irrités de se voir méprisés, grinçaient les dents contre lui dans le désespoir de le vaincre. Alors le Saint levant les yeux au ciel et appelant Jésus- Christ à son secours, vit tout à coup le comble de l'édifice s'ouvrir. Une clarté céleste l'environna, et fit disparaître tous les esprits de ténèbres. Il reconnut à cette lumière la présence de son Sauveur, qui le combla de consolations et le guérit de ses blessures. Antoine lui adressa amoureusement ses plaintes avec la confiance d'un enfant, et lui dit : « Où étiez-vous, ô bon Jésus, « où étiez-vous? Pourquoi n'êtes- vous pas venu plus tôt pour « guérir mes plaies? » Il ouït une voix qui lui dit : « Antoine, j'étais « auprès de toi et je voulais être spectateur de ton combat; mais « parce que tu as résisté courageusement, je t'assisterai toujours, « et rendrai ton nom célèbre partout le monde. » Le Saint se leva aussitôt pour prier, comme s'il n'avait rien souffert, et éprouva sensiblement que Dieu lui avait donné de plus grandes forces qu'il n'en avait auparavant. Il avait alors environ trentecinq ans.
Après cette ferveur insigne , brûlant d'ardeur de s'avancer toujours plus dans la perfection, il projeta d'aller-plus avant dans le désert, pour s'y livrer en toute liberté au gré de ses fervents désirs. Il proposa son dessein au saint vieillard dont nous avons parlé, l'invitant à l'exécuter ensemble ; mais celui-ci s'en excusa sur son grand âge et sur la nouveauté de l'entreprise. Ainsi Antoine suivit seul son dessein, et se retira sur les montagnes.
Le démon, qui ne cessait de le poursuivre, lui fit voir sur le chemin un bassin d'argent d'une grandeur excessive. Il comprit bientôt que ce n'était qu'un prestige de son ennemi, et lui dit d'un ton assuré : « C'est ici un de tes pièges; mais tu n empote cheras pas mon voyage : que ton argent périsse avec toi. » EL sur-le-champ le bassin s'évanouit. Il trouva encore sur ses pas une grande niasse de vrai or; car il assurait depuis, en le
racontant à ses disciples, que ce n'était pas un or fantastique; mais bien loin de s'arrêter à le contempler, il hâta davantage sa marche.
La demeure que Dieu lui avait préparée sur la montagne était un fort en ruines au côté oriental du NiL Ce vieux fort était, plein de reptiles, qui s'enfuirent pour lui céder la place. Il s'y enferma comme dans un temple, qu'il consacra par une prière continuelle. Son intention étant d'y vivre dans une retraite parfaite, il n'en permit l'entrée à personne. Il recevait seulement de six mois en six mois quelques pains qu'on lui jetait par-dessus le toit. Les démons ne l'y laissèrent pas en repos; ses amis, qui venaient lui parler par dehors, entendaient au dedans comme une troupe de gens qui faisaient grand bruit, et qui lui disaient avec fureur : « De quoi t'avises-tu de venir loger dans un endroit « qui ne t'appartient pas? Qu'as-tu à faire dans ce désert? « Retire-toi d'ici, penses-tu pouvoir nous résister?» Ils croyaient d'abord que c'étaient des hommes qui étaient montés par des échelles et qui voulaient le chasser de ce lieu; mais ayant regardé par une petite ouverture, et ne voyant personne, ils comprirent que c'étaient les malins esprits, dont ils furent si effrayés, qu'ils appelèrent Antoine. Le Saint leur répondit de dedans pour les rassurer ; il les exhorta à se munir du signe de la croix, et leur dit de se retirer sans rien craindre.
On ne pouvait croire qu'il soutînt longtemps de si rudes combats ; et toutes les fois que ses amis le venaient voir, ils doutaient s'ils le trouveraient encore en vie. Mais ils avaient la consolation de l'entendre chanter les louanges de Dieu, surtout ces paroles du Prophète royal : Que Dieu s'élève, et que ses ennemis soient dissipés. Que ceux qui le haïssent s'enfuyent de devant sa face. Que les pécheurs soient exterminés par la présence de Dieu, p*- fl?comme on voit la cire se fondre devant le feu. Ils m'ont environné de toute part; mais en implorant le secours de Dieu j'ai triomphé de mes ennemis*
11 passa ainsi près de vingt ans, louant Dieu sans cesse, et luttant toujours contre les puissances de l'enfer , jusqu'à ce qu'il fut contraint d'en sortir pour se rendre aux prières d'un grand nombre de personnes qui venaient ou se ranger sous sa conduite, ou implorer son secours pour d'autres sujets particuliers. La preniière fois qu'il se montra, on fut étonné de le voir dans le même état de santé qu'il avait avant qu'il se rendît solitaire. Il n'était ni grossi faute d'exercice, ni atténué par ses longs jeûnes et ses fréquents combats contre les démons. Il avait l'abord aisé, l'humeur douce et agréable; la sérénité de son visage exprimait celle de son âme ; il ne témoignait ni inquiétude de se voir environné de la foule, ni vaine complaisance des marques d'estime et de respect qu'on lui donnait. On le voyait toujours égal, et il montrait en toutes choses un jugement éted ' ' cte: l'esprit de Dieu.
CbapSflre- MM.
C'est ici que nous pouvons appeler l'époque de la mission de saittt Antoine, qui dépeupla les villes de ses habitants et peupla les déserte de colonies de Saints. Us se multiplièrent sans nombre sous sa conduite. Ses miracles, les vertus dont il donnait des exemples héroïques, ses exhortations vives et pressantes, firent de si fortes impressions, que, comme dit saint Jean Chrysostome, les déserte de l'Egypte commencèrent alors à recevoir l'effet de la bénédiction qne Jésus-Christ avait répandue sur ce pays, lorsqu'il y était venu dans son enfance, et à devenir un paradis peuplé d'une infinité d'anges; car on pouvait bien appeler ainsi les solitaires qui l'habitaient
Le Saint n'oubliait rien de son côté pour procurer leur avancement dans la perfection. Il les encourageait par ses instructions ; il veillait sur eux.aveo une application continuelle ; il les. visitait en particulier, ceux même qui étaient les plus éloignés, sans que
son zèle se ralentît ou par la longueur ou par les dangers des chemins. Il se conduisait envers tous comme leur père, et soutenait ce titre par toute la tendresse de sa charité.
Tous les solitaires s' étant un jour rassemblés auprès de M, et le priant de leur faire quelque exhortation, il leur dit en langage égyptien : « Encore que l'Ecriture sainte soit suffisante « pour notre instruction, c'est une chose louable de nous exciter « les uns les autres en ce qui est de la foi et de nous exercer en « des discours saints et salutaires. Ainsi puisque vous êtes mes « enfants, vous me rapporterez comme à votre père les connais- « sances que vous aurez acquises dans la piété ; et moi, comme « étant plus âgé que vous, je vous dirai ce que j'ai appris et ce « que je sais par expérience.
« La première chose que nous devons observer, c'est de n'avoir « tous ensemble qu'un même dessein; de ne nous relâcher « jamais dans la sainte résolution que nous avons prise, et de ne « nous point décourager dans les travaux, en disant qu'il y a « longtemps que nous pratiquons une vie si austère; mais au « contraire il faut augmenter de jour en jour notre ferveur, a comme si nous ne faisions que commencer : car notre vie étant « comparée avec les siècles à venir, est si courte qu'elle ne doit « être considérée que comme un néant à proportion de l'éternité. « Il y a de l'égalité dans le commerce qui s'exerce en cette vie, « le vendeur ne recevant de l'acheteur que la valeur de la chose « qu'il lui vend; mais il n'en est pas de même delà vie éter- « nelle , puisqu'elle s'acquiert par un si petit prix. Il est écrit : « La vie ordinaire des hommes est de soixante et dix ans, celle « des plus robustes de quatre-vingts ; et si l'on passe ce terme, le « reste n'est que douleur et misère. Quand donc nous emploierions « quatre-vingts ans au service de Dieu dans la solitude, le temps «• que nous régnerons avec lui dans le ciel ne sera pas borné « par une si petite durée; mais au lieu de ce nombre d'années, « nous jouirons de sa gloire et de ses couronnes durant toute une
Pm1.8
« éternité. Ayant combattu sur la terre, nous n'hériterons pas la « terre, mais le ciel ; et après avoir quitté ce corps mortel, nous « le reprendrons tout revêtu d'immortalité. C'est pourquoi, mes « enfants, ne nous décourageons point, n'ayons point d'impact tience, et ne nous imaginons pas que nous faisons beaucoup « pour Dieu, puisque les souffrances de cette vie ri ont point de « proportion avec la gloire dont nous jouirons en l'autre.
« Que nul de vous ne se persuade d'avoir beaucoup quitté en a quittant tout ce qu'il avait : car si toute la terre, étant comparée « à la vaste étendue du ciel, ne peut passer que pour un point, « quand nous la posséderions toute, et que nous l'aurions toute « quittée, qu'aurions-nous fait pour mériter d'acquérir le royaume « du ciel ? Et comme on méprise un denier pour gagner cent « écus, ainsi celui qui serait maître de la terre, et qui y renonce cerait pour gagner le ciel, perdrait fort peu et gagnerait le « centuple. Mais si toute la terre ensemble est digne d'être com- « parée au ciel, celui qui quitte seulement quelques héritages, « se peut dire n'avoir rien quitté : et quand il aurait quitté une « belle maison et de grandes richesses, il ne doit ni s'en glorifier, « ni en avoir regret, mais considérer qu'encore qu'il n'eût point « abandonné toutes ces choses pour faire une action de vertu, il « serait contraint de les quitter par la mort, et de les laisser « possible, comme il arrive souvent, à ceux qu'il ne voudrait pas, « ainsi qu'il est dit dans l'Ecclésiaste. Ce qui fait qu'il n'y a rien « que nous ne devions abandonner volontairement et par le « dessein de plaire à Dieu, afin d'acquérir le royaume du ciel. « N'ayons donc aucun désir de rien posséder ; car quel avantage « y a-t-il de posséder des choses que nous ne saurions emporter « avec nous? Mais efforçons-nous d'en acquérir qui nous silice vront dans le tombeau, comme la prudence, la justice, la ternie pérance, la force, l'intelligence des choses saintes, la charité, « l'amour des pauvres, la foi en Jésus-Christ, la douceur d'esprit « et l'hosDÎtalité. En possédant toutes ces qualités, elles nous
« feront obtenir d'être reçus dans l'heureux séjour de ceux qui
« sont doux et humbles de cœur. Mais il faut bien prendre garde
a qu'elles ne nous portent pas dans la négligence : ce que nous
« éviterons en considérant que nous sommes serviteurs de Dieu,
« et obligés de lui rendre une entière obéissance ; car de même
« qu'un serviteur n'oserait dire : Je ne travaillerai point au-
« jourd'hui, parce que je travaillai hier, et n'allègue pas ses ser-
« vices passés pour s'exempter de les continuer, mais comme il
« est porté dans l'Évangile, il témoigne toujours la même promp- M»tth. 2*
0 titude à servir, afin de plaire à son maître et d'éviter sa colère
« et ses châtiments ; ainsi nous devons travailler continuellement
« dans la sainte manière de vivre que nous avons embrassée,
« sachant que si nous nous en relâchions un seul jour, notre
« maître ne nous le pardonnerait pas en considération de nos
« actions précédentes, mais serait en colère contre nous, à cause
« de notre négligence, ainsi qu'Ezéchiel nous l'apprend, et comme Ezech. 03.
« l'on vit Judas perdre par l'infidélité d'une seule nuit tout le
« fruit de ses travaux passés. C'est pourquoi , mes enfants ,
« demeurons fermes dans l'observation de nos règles, et n'entrons
« point dans le découragement, puisqu' ainsi qu'il est écrit, Dieu
« travaille avec nous, et coopère avec celui qui est résolu de bien
« faire.
« Or, afin de ne se point laisser aller à la négligence, il faut « méditer cette belle parole de l'Apôtre : Je meurs tous les jours ; x Cor.i3. « car si nous vivons comme devant mourir chaque jour, nous ne « pécherons jamais. Pour pratiquer cela, nous devons penser, en « nous éveillant le matin, que nous ne vivrons pas jusqu'au soir ; (( et en nous en allant coucher, que nous ne verrons pas le len- « demain, notre vie étant incertaine, et la providence de Dieu en « tenant le compte chaque jour. Étant dans ces pensées et vivant « toujours de la sorte, nous ne pécherons point; nous ne dési- « rerons aucune chose ; nous ne nous fâcherons contre personne ; « et nous n'amasserons point de trésors sur la terre ; mais at-
« tendant la mort à toute heure, nous ne voudrons rien possé- « der ; nous pardonnerons à tout le monde ; nous ne serons point « passionnés de tant de voluptés criminelles ; et nous méprise- « rons tous ces plaisirs fragiles et passagers, en nous représen- « tant avec effroi le jour du dernier jugement : car le péril et « l'appréhension de tomber dans les tourments et les douleurs, « étouffent le désir des plus grandes voluptés et soutiennent « l'âme prête à tomber dans le péché.
(( Ayant donc commencé à marcher dans le chemin de la vertu, « continuons avec courage, afin d'arriver au but que nous nous
Philip. 3, « sommes proposé. Que nul de vous n'imite la femme de Loth, u en regardant derrière soi, vu principalement que Notre-Sei-
Luc.9. « gneur a dit : Que ceux qui, après avoir mis la main à la char- « rue, regardent derrière eux, ne sont pas propres au roijaume « de Dieu. Or, regarder derrière soi, n'est autre chose que de se « repentir de ce que l'on a entrepris, et s'engager de nouveau « dans les affections du siècle.
« Que le nom de la vertu ne nous étonne et ne nous surprenne « pas, comme si c'était une chose fort extraordinaire. Elle n'est « pas éloignée de nous ni hors de nous ; mais elle est en nous- « mêmes, et il nous est facile de l'embrasser, pourvu que nous « le voulions. Les Grecs traversent les mers, et vont dans lès « pays éloignés, afin d' apprendre les sciences ; maisnous n'avons « pas besoin de faire de grands voyages pour acquérir le royaume « du ciel, ni de traverser les mers pour nous instruire en la vertu, , 11# « puisque Notre-Seigneur a dit : Le royaume de Dieu est en voià- « mêmes. Ainsi la vertu n'a besoin que de notre volonté, puisce qu elle est en nous, et tire son origine de nous-mêmes. Car « cette partie de notre âme, qui de sa nature est intelligente, « est vertu, et elle conserve sa nature lorsqu'elle demeure telle « qu'elle a été créée. Or elle a été créée toute belle et toute « juste, ce qui a fait dire à Jésus fils de Navé, parlant au peuple
Jos. n. rc d'Israël : Rendez votre cœur droit en la présence de votre Dicù,
« et à saint Jean : Rendez droites les voies du Seigneur. Or, avoir Mauh. ».
« l'âme droite n'est autre chose que de conserver son âme dans
« la même pureté quelle a été créée. Que si elle décline et se
« détourne de sa nature, on dit alors que l'âme est corrompue
« et vicieuse. Ainsi ce que je vous propose n'est pas si difficile,
« puisque si nous demeurons dans le même état que nous avons
a été créés, nous serons vertueux, et que si, au contraire, nous
« nous portons à de mauvaises pensées et à de mauvais desseins,
« nous serons condamnés comme méchants. Que s'il fallait sortir
a hors de nous pour acquérir la vertu, j'avoue qu'il y aurait de
« la difficulté ; mais puisqu'elle est en nous-mêmes, prenons
« garde de ne nous pas laisser emporter à de mauvaises pensées,
« et à conserver notre âme à Dieu comme un dépôt que nous
« avons reçu de sa main, afin que, demeurant en l'état qu'il lui a
« plu de la former, il reconnaisse en nous son ouvrage.
« Nous devons aussi travailler avec grand soin à combattre nos « inclinations, pour empêcher qu'elles ne nous tyrannisent et ne « nous assujettissent à nos passions déréglées: car il est écrit : « La colère de l'homme n'opère point la justice de Dieu : La con- Prov. 4. « cupiscence conçoit et enfante le péché, et le péché étant accom- « pli engendre la mort. Vivant de la sorte, nous conserverons « notre pureté en toute assurance ; et suivant le langage de l'É- « criture, nous veillerons sur notre cœur pour empêcher qu'il « ne se laisse surprendre ; car|nous avons des ennemis très-puis- « sants, très-méchants et très-artificieux, savoir les démons, et, « comme dit l'Apôtre : Une faut pas seulement combattre contre . Ephes.c « la chair et le sang, mais aussi contre ces princes du siècle, « contre ces puissances spirituelles qui régnent dans les ténèbres, « et contre ces esprits de malice qui dominent en l'air. Ils ne sont « guère éloignés de nous, puisque l'air qui nous environne en « est rempli, et ils sont fort différents les uns des autres : sur n quoi, aussi bien qu'en ce qui est de leur nature, il y aurait - « beaucoup de choses à dire, dont je me remets à de plus ha-
« biles que moi, et me contenterai de vous faire connaître mainte tenant ce qu'il est nécessaire que vous sachiez, pour ne pas « ignorer les ruses dont ils se servent pour nous tromper et pour « nous perdre.
« Nous devons donc savoir premièrement qu'il ne s'ensuit pas « que les démons étant appelés de ce nom, aient été créés tels ; « car Dieu n'a rien fait de mauvais ; mais ayant été créés bons, « ils ont perdu par leur faute ces perfections célestes qui les « rendaient heureux, et se plongeant dans la fange de toutes « sortes d'impuretés, ils ont trompé les païens par de fausses « apparences. Or, comme ils ne haïssent rien tant que les chré- « tiens, il n'y a point d'artifice dont ils n'usent pour tâcher de « nous empêcher de monter au ciel, et de remplir les places dont « ils ont été chassés à cause de leur orgueil et de leur révolte. « C'est pourquoi nous avons besoin de beaucoup de prières et « de saints exercices dans la vie dont nous faisons profession,
i cor. 1 2. (( a^in (îue recevant du Saint-Esprit le don de savoir discerner « ces esprits de ténèbres, nous puissions connaître quelle est leur « nature ; lesquels d'entre eux sont les moins méchants ; lesquels « sont les pires, à quelle sorte de malice l'inclination de chacun « d'eux les porte, et quels moyens il faut tenir pour les terrasser « et les mettre en fuite ; car leurs méchancetés sont diverses et « il n'y a point de moyens qu'ils ne tentent pour nous surprendre « par leurs embûches. Le bienheureux Apôtre, et ceux qui étaient
ei Cor. i. « dans ses sentiments le savaient bien, lorsqu'ils disaient: Nous « n'ignorons pas quelles sont leurs pensées. C'est pourquoi, puis- « qu'ils nous tentent comme eux, nous devons à leur imitation « nous assister et nous secourir les uns les autres. Ce qui m'oit blige, mes enfants, à cause de l'expérience que j'en ai faite, à « vous dire toutes ces choses.
« Sachez donc que ces ennemis irréconciliables des hommes, a voyant que tous les chrétiens, et particulièrement les solitaires, « s'avancent dans la vertu par les travaux qu'ils souffrent avec
h tant de joie, ils commencent de les attaquer par des tentations « en mettant des obstacles sur le chemin ; et ces obstacles sont « les mauvaises pensées qu'ils leur inspirent ; mais il ne faut « pas s'en étonner, ni de leurs menaces, puisque les jeûnes et « la foi en Jésus-Christ ont pouvoir de les terrasser à l'heur « même. Jls ne perdent pas néanmoins courage pour se voir « vaincus, et reviennent soudain avec encore plus d'effort et de 8 finesse ; car voyant qu'ils ne peuvent ouvertement porter k notre cœur à l'amour des voluptés impudiques , ils nous « attaquent par une autre voie, et s'efforcent de jeter la terreur « dans notre esprit par les fantômes qu'ils nous font voir. « Mais toutes ces visions ne sont pas plus à' craindre que le « reste , puisqu'elles s'évanouissent soudain , lors principale- « ment que nous nous armons de la foi et du signe de la croix. »
Le Saint ajoute qu'on doit mépriser les démons lorsqu'ils se mêlent de faire des prédictions, et qu'on doit se tenir sur ses gardes lorsqu'ils empruntent des formes pieuses, comme celles de Jésus-Christ et des saints. Il montre ensuite à discerner les bons anges des mauvais.
« Lorsque les dénions, dit-il, viennent à vous de nuit pour « vous prédire l'avenir, et feignent d'être de bons anges, ne les « écoutez pas, sachant que tous leurs discours ne sont que des « menteries. S'ils louent la vie solitaire, et vous disent que vous « êtes bienheureux, fermez les oreilles à cela aussi bien qu'au « reste sans avoir aucun égard à leurs paroles, et fortifiez- vous « plutôt et vos cellules aussi avec le signe de la croix ; mettez- « vous en oraison, et vous les verrez disparaître. Car ils sont ti- « mides et craignent extrêmement le signe de la croix de notre « Sauveur, parce que c'est en elle qu'il les a désarmés et rendus « si méprisables. Que s'ils vous résistent avec impudence, eu. u sautant et en se présentant à vous en plusieurs formes difféa rentes, ne vous en étonnez pas, et n'ayez aucune créance en « eux comme si c'étaient de bons anges.
u Or il est facile avec la grâce de Dieu de discerner les uns « d'avec les autres. Car la vue des bons anges n'apporte aucun ùbuh. 12. (( trouble. Ils ne contestent ni ne crient, et on n' entend point leurs « voix; mais leur présence est si douce et si tranquille qu'elle c remplit soudain l'âme de joie, de contentement et de confiance, « parce que le Seigneur, qui est notre joie et la puissance de « Dieu son père, est avec eux : et les pensées qu'ils nous inspi- « rent étant tranquilles et sans aucun trouble, ils illuminent di « telle sorte ceux à qui ils apparaissent, qu'ils peuvent sans peine « considérer ces bienheureux esprits, et leur donnent un tel « amour pour les choses divines et futures, qu'ils voudraient « s'unir entièrement à eux, et souhaiteraient de les pouvoir « suivre dans le ciel. Mais comme il y a des hommes qui appré- « hendent même la vue des bons anges, leur charité est telle « qu'ils les délivrent aussitôt de cette crainte, ainsi que Gabriel « en délivra Zacharie, et l'ange qui parut au sépulcre en délivra « ces saintes femmes qui allaient y chercher Notre-Seigneur ; « comme aussi celui qui dit aux pasteurs dans l'Évangile : N'ayez « point de crainte. Car alors l'appréhension de ces bonnes âmes « ne procède pas d'une faiblesse d'esprit qui les porte à s'é- « tonner aisément; mais' de la présence d'une nature plus « excellente que la leur. Telle est donc l'apparition des bons « anges.
a Au contraire, la surprise et l'aspect des mauvais anges « remplit l'esprit de trouble. Ils viennent avec bruit et avec cris, « tels que sont ceux des jeunes gens mal disciplinés, et avec tu- « multe comme des larrons : ce qui jette la crainte dans l'âme ; « remplit les pensées de confusion et de trouble ; abat le visage « de tristesse ; donne du dégoût pour la vie solitaire ; porte « l'esprit dans le découragement, dans la tristesse, dans le sou- « venir des parents, dans la crainte de la mort ; lui fait désirer « les choses mauvaises ; mépriser la vertu, et le remplit d'incon- « stance. Ainsi lorsqu'il vous arrive des visions qui vous étonnent,
« si cette crainte passe soudain et qu'une extrême joie lui suc- « cède, que votre esprit devienne tranquille; que vous vous « trouviez pleins de confiance; que vous repreniez de nouvelles « forces; que vos pensées rentrent dans le calme; et, comme je « l'ai dît auparavant, que vous sentiez dans votre cœur un amour « généreux pour Dieu ; prenez bon courage et mettez-vous en « prière. Car cette joie et cet état de votre âme est une marque « de la sainteté de l'esprit qui vous apparaît. Ainsi Abraham se « réjouit en voyant Dieu ; et saint Jean tressaillit de joie dans le « ventre de sa mère, en entendant la voix de la Vierge qui por- « tait un Dieu dans son sein. Mais lorsque dans l'apparition des « esprits vous entendez des bruits et des .troubles accompagnée « de menaces de la mort, et que vous voyez des fantômes qui vpûs « représentent les choses du siècle, et tout le reste^de tou ^ ce « que je vous ai dit, assurez -vous que c'est une tentation des <( mauvais anges, dont il ne faut point de meilleure preuve <.*[ue « de voir l'âme demeurer dans l'appréhension, et dans la crainte. (( Car les démons ne nous en délivrent jamais, comme Gabriel,' et? « grand archange, en délivra Marie et Zacharie, et comme Tango « qui parut au sépulcre en délivra les saintes femmes. Mais au « contraire, plus ils voient les hommes étonnés, et plus ils leur « présentent de fantômes, afin d'augmenter la. terreur dans leur « esprit et ensuite triompher d'eux, en leur disant de se pros- « terner pour les adorer. C'est ainsi qu'ils^ont surpris les païens, « qui, étant trompés par leurs artifices, les ont adorés comme <i des dieux. Mais Notre-Seigneur n'a pas voulu souffrir que nous « ayons été ainsi trompés par le démon, lequel le voulant tenter « de la même sorte, il le menaça en lui disant : Retire-toi d'ici, « Satan, car il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et « ne serviras que lui seul. Méprisons donc de plus en plus toutes « les malices de cet esprit artificieux, puisque c'est pour l'amour « de nous que Jésus-Christ lui a tenu ce langage, afin que les « démons nous entendant leur dire ces paroles, soient épouvantes
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« en se souvenant que ce sont les mêmes dont un Dieu s'est « servi pour les menacer.
« J'ai aussi, mes chers enfants, une autre instruction à vous « donner, qui est de ne vous pas glorifier lorsque vous aurez I démons, et de ne vous point enfler de vanité quand urez guéri miraculeusement des malades. N'admirez celui qui chasse les démons; et ne méprisez point celui )ieu ne fait pas la même grâce ; mais remarquant les chacun dans les saints exercices que nous professons, •)us de les imiter; et tâchez même de les surpasser ainte émulation. Car il ne dépend pas de nous de miracles; mais c'est un ouvrage de notre Sauveur; le de cela a dit à ses disciples : Ne vous réjouissez :.v de ce que les démons vous obéissent; mais réjottissez-vous ^os noms sont écrits dans le ciel Car de ce qu'ils y ont écrits est un témoignage de notre vertu et de notre bonne au lieu que le pouvoir de chasser les démons est une pure e nous recevons de Jésus-Christ. C'est pourquoi, •sque ceux qui se glorifiaient de leurs miracles, et non pas 3 leurs vertus, lui disaient : Seigneur, n' avons-nous pas chassé x démons et fait plusieurs miracles en votre nom? Il leur ré- En vérité, en vérité, je ne vous connais point. Car il ait pas les voix des impies. Prions -le donc de tout r, ainsi que je vous l'ai déjà dit, de nous accorder ce le don de discerner les esprits, afin qu'ainsi qu'il
: Nous ne nous laissions pas emporter à toutes sortes « de vents.
« Je voulais finir ce discours, et en me contentant de ce que « je vous ai dit, ne vous point parler de ce qui m'est arrivé à « moi-même. Mais afin que vous ne croyiez pas que je vous aie « rapporté toutes ces choses à cause seulement qu'elles me sont « venues en l'esprit, et que vous y ajoutiez foi, comme étant véri- « tables, et ne vous ayant rien proposé que je ne sache par
Hatib. I
« expérience, je vous dirai encore ce que j'ai vu des embûches « et des artifices des démons, bien qu'en cela je semble com- « mettre une imprudence. Mais Dieu qui m'entend, sait quelle « est ma sincérité, et que ne me considérant nullement en tout « ceci, je ne le fais que pour l'amour de vous, et par le désir de « votre avancement spirituel.
« Combien de fois les démons me disant que j'étais un saint, « les ai-je maudits au nom du Seigneur? Combien de fois me « prédisant le débordement du Nil, leur ai-je répondu : De quoi « vous mêlez-vous? Quelquefois, venant avec menaces, ils m' ence vironnaient de tous côtés comme des troupes de soldats armés, « tant de pied que de cheval ; et quelquefois aussi ils remplis- « saient de serpents et de bêtes sauvages le lieu où je demeurais. « Alors je chantais ce verset du psaume : Ils se glorifient en « leurs chariots et en leurs chevaux; mais nous ne nous glori- « fions qu'au nom du Seigneur notre Dieu. Et après m' être mis « en prière, tous leurs efforts étaient rendus inutiles.
« Une autre fois, m' abordant de nuit avec une grande lumière « qui n'était que feinte, ils me dirent : Nous venons, Antoine, « pour t' éclairer. Je fermai les yeux, je me mis en oraison, et « aussitôt cette lumière diabolique fut éteinte. Quelques mois « après ils vinrent en chantant des psaumes et parlant de l'É- « criture sainte : sur quoi, je demeurai comme un sourd qui « n'entend rien. Une autre fois ils ébranlèrent tout mon mona- « stère, et je priai Dieu afin que mon âme ne fût point ébranlée. « Ils revinrent à quelque temps de là en battant des mains, en « sifflant et en sautant. Mais m' étant mis en prière et à chanter « des psaumes, ils commencèrent aussitôt à pleurer et à se « plaindre comme ayant perdu toute force. Alors je louai Notre- « Seigneur, qui, domptant ainsi leur audace et leur folie, les a rendait si méprisables.
« Un jour, le démon m' apparut d'une grandeur démesurée, et a eut l'impudence de me dire : Je suis îa /orce et la providence
P«al.
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« de Dieu, et je te ferai telle faveur que tu voudras. Alors, en « proférant le nom de Jésus-Christ, je lui crachai au visage ; et « m'efforçant de le frapper, il sembla que j'en fusse venu à bout, « ce grand fantôme et toute la troupe des démons qui le « suivaient s' étant évanouis aussitôt que j'eus prononcé ce nom
* qui leur est si redoutable.
« Une autre fois, comme je jeûnais , cet imposteur me vint « trouver en habit de solitaire, et en me présentant la figure « d'un pain, me dit pour me tromper : Mange, et donne quelque « relâche à tes travaux excessifs, tu es un homme comme les au- « très, et tu succomberas si tu continues dans ces grandes aus- « térités. Connaissant ses ruses et ses artifices, je me levai pour h prier ; ce que ne pouvant supporter, il fut vaincu et s'évanouit « de devant nies yeux en sortant par la porte comme une fumée,
« Combien de fois m'a-t-il présenté de l'or en apparence dans « le désert, afin seulement que je le touchasse et le regardasse? « Mais, au lieu de cela, je chantais des psaumes, et lui séchait a de dépit. Il m'a souvent couvert de plaies, et je disais : Rien « ne me saurait séparer de l'amour de Jésus-Christ. A ces pâte rôles les démons s' entrefrappaient les uns les autres. Car ce « n'est pas moi qui les ai domptés, et qui ai rendu toutes leurs t forces inutiles ; mais c'est le Seigneur qui a dit : Je voyais « Satan tomber du ciel comme un éclair.
a Voilà, mes chers enfants, ce qui m'est arrivé en particulier « et ce que j'ai voulu vous dire, me souvenant de ce que l'Apôtre « a fait en pareille rencontre ; afin que ni le découragement, ni
* la crainte de toutes les illusions du diable et des démons ne
* soient jamais capables d'affaiblir votre sainte résolution. Mais « puisque, par le désir de vous voir avancer dans la vertu, j'ai û passé par-dessus les lois de la prudence ordinaire, en vous « racontant toutes ces choses, je veux encore vous en rapporter « une pour augmenter votre assurance contre ces ennemis des
* nommes. "Et vous pouvpz hardiment me croire : car je ne
« mens pas. Quelqu'un ayant un jour frappé à ma porte dans le « monastère, je sortis et vis un homme d'une extraordinaire « grandeur. Lui ayant demandé qui il était, il me répondit : Je « suis Satan. Qu'as-tu à faire ici? lui dis-je alors. Il me répliqua : « Pourquoi est-ce que tous les solitaires m'accusent injustement? « Pourquoi est-ce que tous les chrétiens me donnent sans cesse « des malédictions? Mais pourquoi, lui répondis-je, leur fais-tu « toujours du mal? Je ne leur en fais point, dit-il; mais c'est « eux-mêmes qui s'en font : car j'ai perdu toute ma force. Et « n'ont-ils pas lu : Enfin l'ennemi a été désarmé; tu as détruit « toutes ses villes? 11 ne me reste plus un seul lieu où je com- Pad.fi. « mande; je n'ai plus aucune arme, et je ne possède pas une « seule ville. Les chrétiens sont répandus dans tout le monde, « et les déserts même sont remplis de solitaires. Qu'ils veillent « donc sur eux-mêmes, si bon leur semble, et ne fassent plus « avec tant d'injustice toutes ces imprécations contre moi. Alors, « admirant la grâce de Dieu, je lui dis : Encore que tu sois « toujours menteur et que tu ne dises jamais la vérité, tu viens « de la dire maintenant malgré toi. Car il est sans doute que « Jésus-Christ venant au monde a ruiné toutes tes forces, et en « te portant par terre t'a désarmé entièrement. Le démon en- « tendant proférer ce nom de notre Sauveur, et sentant par là « augmenter l'ardeur de son supplice, disparut aussitôt. Or, s'il « avoue lui-même qu'il ne peut rien, n'avons-nous pas raison de « le mépriser avec tous ses démons? Voilà quels sont les artifices « de notre ennemi et de tous ces chiens infernaux; mais con- « naissant leur faiblesse, il nous est bien aisé de n'en tenir « compte. Gardons-nous donc de perdre courage ; ne remplissons « point notre esprit de vaines terreurs, et ne nous donnons p^ « de la crainte à nous-mêmes, en disant : Mais si le démon venait « à cette heure pour me tenter?' Mais s'il m'enlevait pour me « porter par terre? Mais si en sortant tout d'un coup de ses émit bûches, il m'épouvantait de telle sorte qu'il me mît dans le
3 h VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.
(( trouble? N'ayons aucune de ces pensées, et ne nous affligeons « point comme si nous étions près de périr. Au contraire, soyons « pleins de confiance, et réjouissons-nous toujours, comme « devant être sauvés : et parce que le Seigneur est avec nous, « lui qui a mis les démons en fuite et détruit toute leur puis- « sance, pensons continuellement que le Seigneur nous étant « ainsi toujours présent, les démons ne nous sauraient faire « aucun mal. Car ils se conduisent envers nous selon l'état « auquel ils nous trouvent, et forment les visions qu'ils nous pré- « sentent selon les pensées qu'ils reconnaissent que nous avons « dans l'esprit. Ainsi s'ils nous trouvent craintifs et troublés, ils « nous attaqueront aussitôt en la même sorte que des voleurs « attaquent une maison, qu'ils savent n'être gardée de personne, « et augmenteront par de nouvelles frayeurs celles que nous « aurons déjà dans l'esprit, en y joignant des visions et des me- « naces ; ce qui tourmente misérablement une pauvre âme. Que « si, au contraire, ils nous trouvent pleins de joie en Notre- « Seigneur ; s'ils nous trouvent méditant ses commandements, et « considérant que toutes choses étant entre ses mains, les démons « ne peuvent rien contre les chrétiens, ils n'auront aucune puisce sance de nous nuire; mais voyant nos âmes dans ces senti- « ments, ils s'en retourneront avec confusion et avec honte. « Ainsi trouvant Job fortifié de la sorte contre lui, il le quitta ; « et trouvant Judas dénué de semblables armes, il le rendit son « esclave. C'est pourquoi, si nous voulons triompher de cet en- « nemi, ayons toujours dans l'esprit de saintes pensées ; que nos « âmes soient continuellement dans la joie par l'espérance des « biens à venir, et alors nous considérerons toutes les illusions « des démons comme une vapeur et une fumée, et les verrons « plutôt nous fuir que non pas nous persécuter. Car, comme je « l'ai déjà dit, ils sont extrêmement timides, parce qu'ils n'igno- « rent pas quelle est l'ardeur de ces flammes éternelles destinées « pour leur supplice.
« Mais pour faire que vous ayez encore moins de peur de ces « esprits de ténèbres, je veux vous donner une marque qui vous « servira à les connaître. Lorsque quelque vision vous paraîtra, « au lieu de vous laisser troubler par la crainte, interrogez avec « assurance celui qui se présentera à vous, en lui disant : Qui « es-tu ? et d'où viens-tu ? Car si cette apparition est d'un bon « ange, il vous éclaircira de vos doutes par ses réponses, et « changera votre appréhension en joie. Et si c'est un démon, il <( sera soudain terrassé en voyant la fermeté de votre esprit ; n'y « ayant point de plus grande preuve de l'avoir tranquille, que « de lui demander ainsi qui il est, et d'où il vient. Ainsi le fils « de Navé fut informé de ce qu'il désirait de savoir, et le démon « ne se put cacher à Daniel lorsqu'il l'interrogea. »