Chapitre III
Ce discours d'Antoine remplit de joie tous les assistants, augmenta dans les uns l'amour de la vertu, chassa de l'esprit des autres la négligence, fit cesser la vanité de ceux qui avaient trop bonne opinion d'eux-mêmes, leur persuada à tous de mépriser les embûches des démons, et les remplit d'admiration pour la grâce si particulière que Dieu lui avait faite de discerner les esprits.
Mais tandis que le Saint encourageait ses disciples, sa prudence, égale à son zèle, le portait aussi à ne point se perdre de vue. Il se retirait souvent dans une pleine solitude pour vaquer seul au salut de son âme, et passant alternativement de la retraite aux exercices de la charité, il se remplissait dans l'oraison pour ne donner que de son abondance.
Il apprit par l'apparition d'un esprit céleste, quelle vie il devait mener à son particulier. Se trouvant un jour tenté d'ennui et agité de diverses pensées, il se plaignit à Dieu de ce que ce trouble l'empêchait d'opérer son salut, et le pria de lui inspirer
ce qu'il devait faire. Après cette prière il sortit de sa cellule, et vit quelqu'un qui lui ressemblait parfaitement, comme si c'eût été un autre lui-même, qui était assis et appliqué à faire des nattes avec des feuilles de palmier, et puis quittait le travail pour faire oraison, après laquelle il reprenait le travail, qu'il quittait ensuite pour recommencer la prière. C'était un ange qui lui apparaissait sous cette forme, et qui lui dit qu'il fît ainsi et qu'il serait sauvé. Cette représentation lui servit de règle de conduite ; ii s'y conforma en passant successivement de la prière au travail des mains, et du travail à la prière ; si pourtant on peut dire qu'il interrompit jamais son oraison, puisqu'en travaillant il avait habituellement son esprit élevé à Dieu.
Son travail ordinaire, conformément à cette apparition de l'ange, était de faire des nattes, et les solitaires s'y exerçaient communément, parce que les faisant assis, cette situation leur était plus commode pour se conserver dans le recueillement. 11 ne laissait pourtant pas de labourer quelquefois la terre et de cultiver des jardins.
Nous avons vu qu'il ne mangeait qu'après le soleil couché. Il passait aussi cinq jours en certain temps sans rien prendre, et après un si long jeûne il se contentait d'un pain de six onces, qu'il faisait tremper dans l'eau avec du sel. Il y ajoutait d'autres fois quelques dattes ; et lorsqu'il fut vieux, ses disciples obtinrent qu'il leur permît de lui apporter tous les mois des olives, des légumes et de l'huile.
Il lui arrivait souvent de passer la nuit entière en oraison ; ou bien, après avoir reposé jusqu'à minuit^ il se levait et priait, les bras étendus, jusqu'au lever du soleil, ou même jusqu'à trois heures du soir. Il trouvait tant de goût dans ce saint exercice, que lorsqu'il voyait venir le jour, il s'écriait : « O soleil, pour- « quoi viens-tu me distraire par tes rayons, comme si tu ne te « levais que pour me dérober la clarté de la véritable lumière ? » Cassien, qui rapporte ce trait du Saint, ajoute que parlant de
l'oraison, il disait que celle d'un religieux n'était pas parfaite» lorsqu'en priant il connaissait et s'apercevait lui-même qu'il priait : ce qui fait voir combien dans ses prières il était élevé audessus des sens.
Les douceurs qu'il y goûtait lui donnaient tant d'éîoignement des soins du corps, qu'il regardait le boire et le manger commet des nécessités affligeantes, auxquelles il ne se rendait qu'à regret Il avait même honte de s'y voir assujetti ; ce qui faisait qu'étant quelquefois sur le point de se mettre à table avec ses frères, il les quittait, ou pour ne point manger du tout, ou pour manger en particulier, rougissant de le faire devant les autres.
Toute la suite de sa vie était dure et laborieuse ; mais cela n'empêchait pas qu'il n'usât d'une très-grande douceur envers les autres, surtout pour les austérités du corps ; car bien qu'il les crût fort utiles, il voulait qu'on s'y portât avec discrétion, principalement les jeunes solitaires; disant que, sans ce tempérament, s'ils veulent se conduire par leur propre jugement dans ces exercices, ils risquent de tomber dans l'illusion et de faire des chutes. Se trouvant un jour en conférence avec plusieurs anciens du désert, on agita la question sur la vertu la plus propre à garantir les solitaires des pièges du démon, et les conduire plus sûrement à la perfection. Les uns disaient que c'étaient les jeûnes et les veilles ; les autres le détachement de toutes choses ; d'autres la plus grande retraite dans le fond du désert, et d'autres l'exercice de la charité envers le prochain. Saint Antoine, après les avoir tous entendus, décida que c'était la discrétion. «Car, leur disait- « il, quoique toutes les vertus que vous venez de marquer soient « nécessaires à ceux qui veulent posséder Dieu, l'expérience que « nous avons de la chute de plusieurs, ne nous permet pas d'ë- « tablir en ces choses le principal et le plus infaillible moyen de « parvenir à cette fin. Nous avons souvent vu des solitaires, très- « exacts à observer les veilles et les jeûnes ; d'autres ardents « pour la retraite ; d'autres qui pratiquaient une pauvreté ex-
« trême ; d'autres enfin qui se dévouaient de tout leur cœur aux « exercices de la charité, et cependant ils sont tombés dans l'illu- « sion par des chutes déplorables, pour n'avoir pas suivi les « règles de la discrétion dans le bien qu'ils avaient commencé? »
C'était pour la même raison que, quoique ses austérités fussent grandes, il cédait sans peine et sans jalousie à d'autres qui en faisaient plus que lui. Son attention principale était de croître en amour de Dieu ; et il s'y était rendu si parfait, qu'on rapporte de lui ces paroles admirables : Je ne crains plus Dieu, mais je l'aime ; ce qu'il ne disait pas par une vaine présomption, mais par un transport d'amour et par une naïve effusion de cette ardente charité dont son âme était embrasée.
Il en donna une preuve bien éclatante, lorsque l'empereur Maximin i renouvela la persécution contre l'Église. Le désir de marquer son amour envers Jésus-Christ le transporta dans Alexandrie, ou pour y souffrir le martyre, ou tout au moins pour y aider les confesseurs à l'endurer courageusement. Il exhorta d'autres solitaires à faire comme lui, en leur disant : « Allons à ce « glorieux combat de nos frères, pour le soutenir avec eux, ou, si « nous n'avons pas ce bonheur, pour être les spectateurs de leur « triomphe. » En effet, plusieurs moines le suivirent, et comme il ne pouvait pas se livrer lui-même aux persécutions, cela n'étant pas permis, il servait les chrétiens condamnés aux mines, ou détenus dans les prisons, et les suivait lorsqu'on les menait devant les tribunaux, en les exhortant avec un zèle intrépide à souffrir constamment la rigueur des tourments.
Le juge voyant combien les exhortations des solitaires fortifiaient les chrétiens dans la foi, leur fit défendre de demeurer davantage dans la ville. S'ils n'obéirent pas tous, ils se cachèrent pour la plupart ; mais Antoine lava sa robe pour se faire mieux
1 11 s'agit de Maximin Daia qui eut le gouvernement de la Syrie et de l'Egypte, en 305, prit le titre d'Auguste, en 307, et s'empoisonna à Tarse, en 313.
remarquer, et se tint le lendemain sur un lieu élevé, afin que le tyran pût plus aisément l'apercevoir à son passage. Mais bien que celui-ci le vît, et que même son intrépidité causât de l'étonnement à tous les spectateurs, Dieu ne permit pas qu'on l'arrêtât, le réservant pour remplir ses desseins dans la solitude. Ainsi, après qu'il eut persévéré à servir les saints martyrs jusqu'à la mort de saint Pierre, patriarche d'Alexandrie, qui fut le dernier qui souffrit dans cette persécution * , il retourna à son monastère pour s'y condamner à un genre de martyre, dont la durée compensa les tourments qu'il n'avait pas eu occasion de souffrir.
Ce fut dans cette vue qu'il embrassa avec plus d'ardeur que jamais, les travaux de la pénitence, s'y excitant par la considération des souffrances des Saints, dont il venait d'être témoin. Il s'enferma de nouveau, résolu de ne plus sortir, ni de ne recevoir personne dans le lieu de sa retraite ; mais il ne put empêcher qu'on ne recourût à lui de toutes parts, et Dieu acccordait des miracles à ceux qui venaient implorer le secours de ses prières, bien qu'il ne se laissât pas voir, ni même qu'il leur parlât.
Entre les autres, un officier de guerre nommé Martinien, dont la fille était tourmentée du démon, vint frapper longtemps à sa porte, le conjurant d'obtenir de Dieu sa délivrance. Antoine ne lui ouvrit point ; mais il lui dit seulement : « Pourquoi venez-vous « troubler mon repos ? Je suis homme comme vous. Si vous avez « de la foi, priez Dieu, et il vous accordera ce que vous deman- (( dez. » Martinien suivit cet avis, et étant rentré à sa maison il trouva sa fille guérie.
Se voyant exposé sans cesse à de pareilles demandes, et craignant autant la tentation de la vanité, qu'il était détourné de la retraite, il se détermina à s'aller cacher dans les Bucolies en haute Thébaïde, où il n'y avait que des hommes sauvages dont il espérait n'être pas connu.
* Saint Pierre d'Alexandrie subit le martyre le 26 novembre 310. Il eut U tête tranchée.
Tandis qu'il attendait sur ie bord du fleuve un bateau sur lequel il pût monter, il entendit une voix qui lui dit : « Antoine, « où vas-tu, et quel est ton dessein?» Il répondit sans s'étonner : « Je veux aller dans la haute Thébaïde, parce qu'ici le pt « demande de moi des choses qui sont au-dessus de mes forces, « et ne me laisse point en repos. » La voix lui répliqua que, s'îî suivait son dessein, il verrait redoubler ses peines ; mais que sU voulait jouir du repos, il se retirât dans le fond du désert, et qu il n'avait qu'à se joindre pour cela à quelques Sarrazins ou Arabes qui passaient dans ce moment, et qu'ils lui en montreraient le chemin.
Il obéit, et arriva après trois jours et trois nuits de marche a l'endroit où Dieu voulait qu'il fixât sa demeure pour le reste de ses jours.
Saint Jérôme en fait la description en ces termes : « C'est une « montagne pierreuse d'environ mille pas. Elle pousse de son « pied des eaux dont le sable boit une partie, le reste qui tombe « plus bas forme peu à peu un petit ruisseau, sur le bord duquel « on voit grand nombre de palmiers qui contribuent beaucoup « à rendre ce lieu commode et agréable. »
C'est ce qu'on appelle le mont Colzin et qu'on a depuis nommé le mont Saint- Antoine. Il y reconnut la demeure que Dieu lui avait destinée, et s'y établit d'autant plus volontiers, qu'il n'j avait que les Sarrazins avec qui il était venu, qui en eussent connaissance. Sa cellule était si étroite, qu'elle ne contenait en carré qu'autant d'espace qu'un homme en peut occuper en étendant les pieds. Il y en avait encore deux autres de la même grandeur, taillées dans le roc au sommet de la montagne, où l'on ne montait qu'avec bien de la difficulté par un sentier fait en forme de limaçon.
Le Saint se retirait dans une de ces deux cellules, lorsqu'à* voulait fuir la presse ; car il ne put demeurer longtemps inconnu. Ses enfants spirituels l'y découvrirent après de longues recherches
et prirent soin de lui fournir du pain ; mais voulant leur épargner cette fatigue, il les pria de lui apporter une bêche, une cognée et un peu de blé dont il sema un petit terrain ; ce qui lui rendit suffisamment pour son entretien, ayant une joie extrême de n'être plus à charge à personne.
On voit dans la vie de saint Hilarion, qu'il y fit aussi quelques autres ouvrages ; car un an après sa mort, ce Saint étant venu visiter sa demeure, ses disciples le conduisirent par tous les endroits de la montagne, en lui disant : « Voici où il avait accou- « tumé de chanter des psaumes ; voici où il priait ; voici où il « travaillait ; voici où il se reposait lorsqu'il était fatigué ; lui- « même a planté cette vigne et ces arbrisseaux : lui-même a fait « cette aire ; lui-même a creusé ce réservoir avec beaucoup de « travail pour arroser son jardin. » Ils lui dirent aussi, en lui montrant ce jardin planté de petits arbres et plein de légumes, que, trois ans auparavant, des ânes sauvages qui venaient boire le lui ayant ravagé, il commanda au premier de s'arrêter, et lui donnant doucement de son bâton dans le flanc, il lui dit : « Pour- « quoi mangez-vous ce que vous n'avez pas semé? » et que, depuis ce temps-là, ces animaux ne lui firent plus de dégât.
Il n'en fut pas de même des malins esprits qui infectèrent ce lieu plus que jamais, soit pour l'effrayer, soit pour l'obliger à leur Céder la place. Tantôt ils y faisaient entendre de grands bruits, des voix confuses et comme des gens armés qui s'entrechoquaient ; tantôt ils lui apparaissaient sous la figure de bêtes sauvages ; et une fois qu'il priait, ils en assemblèrent autour de lui un si grand nombre, qu'il y a tout lieu de penser qu'il n'en resta pas une seule dans tout le désert. Il reconnut que ce n'était qu'une ruse du démon, et dit à ces animaux : « Si Dieu vous a donné le pou- « voir de me nuire, je consens volontiers que vous me dévoriez ; « mais si ce sont les démons qui vous ont amenés ici, retirez- « vous, car je suis serviteur de Jésus-Christ. » A peine eut-il fini ces paroles, qu'ils s'enfuirent tous avec une vitesse étonnante.
Quelque désir qu'il eût de vivre dans la retraite, il fut encore forcé de se rendre aux instances de ses religieux, qui le pressèrent de descendre de sa montagne, pour venir visiter les monastères qu'il avait établis. Il entreprit donc ce voyage avec quelques-uns de ses disciples, et Dieu fit voir par un miracle qu'il approuvait sa charité. Comme le trajet de sa montagne à ces monastères était long, et qu'on ne trouvait point d'eau dans le chemin qui fût bonne à boire, il en fallut porter sur un chameau ; mais la provision leur manqua au milieu du chemin, et l'excessive chaleur qu'il faisait dans ces climats brûlants, augmentait l'ardeur de leur soif. Ces bons solitaires furent réduits à une si grande extrémité, que, laissant aller le chameau et demeurant couchés par terre, ils n'attendaient plus que la mort.
Le saint vieillard, pénétré de douleur de les voir dans cette triste situation, s'éloigna d'eux à quelque distance, et levant les mains au ciel, pour en obtenir du secours, le Seigneur fit sortir du lieu même où il priait, une fontaine dont ils se désaltérèrent. Ils remplirent aussi les peaux de bouc qu'ils avaient vidées et en chargèrent leur chameau, qu'ils trouvèrent arrêté par le licol entortillé à une pierre.
On ne saurait bien exprimer quelle fut la joie des solitaires qu'il alla visiter, quand ils eurent le bonheur de le voir ; tous le considérant comme leur père et le chérissant autant qu'ils respectaient sa vertu. Ils recevaient avec une sainte avidité les paroles de vie qu'il leur disait, et ses discours leur inspiraient une si grande ardeur de croître en vertu, que le saint patriarche en était merveilleusement consolé.
Ce fut dans ce voyage qu'il eut aussi la consolation de trouver sa sœur à la tête d'une communauté de vierges, dont elle n'était pas moins devenue la supérieure par ses vertus, que par son âge.
Après qu'il eut ainsi satisfait les pieux désirs de ses enfants spirituels, il revint à sa montagne, où plusieurs solitaires conti-
nuèrent à le venir voir, ainsi que d'autres personnes affligées de divers maux. Il instruisait ceux-là par ses avis salutaires ; et, toujours attendri sur les misères d' autrui, il obtenait en faveur de ceux-ci des miracles du Ciel par ses prières.
Il guérit un nommé Fronton, de la famille de l'empereur, d'une maladie si extraordinaire, qu'il se coupait la langue avec les dents. Il rendit aussi la santé à une fille paralytique et affectée d'une humeur si maligne et si corrompue, que se déchargeant par les yeux, le nez et les oreilles, il s'y engendrait des vers.
Mais ce qui mérite encore plus notre admiration, ce grand saint était si humble, que quand Dieu, pour des raisons qui nous sont impénétrables, n'exauçait pas ses prières, il se soumettait sans peine à sa divine volonté, et exhortait les autres à s'y soumettre ; ou bien il les envoyait à d'autres solitaires, pour obtenir de Dieu par leur moyen ce qu'il n'avait pu lui-même obtenir, se regardant comme bien inférieur à leur mérite, et s' étonnant qu'on vînt le trouver, tandis qu'on pouvait s'adresser à eux.
Sa solitude n'était pas seulement un lieu de prodiges, elle était une montagne de visions par les fréquentes révélations dont Dieu Y Y favorisait. Il apprit par cette voie que de deux solitaires qui le venaient voir, l'un était mort de soif dans la route, et l'autre allait périr de même, s'il ne se fût hâté de lui envoyer ses dis» ciples pour le secourir. Il vit aussi l'âme de saint Ammon de Nitrie monter au ciel, et connut par là le moment de sa mort ; ce qui fut vérifié un mois après par deux solitaires venus de Nitrie, où ce saint demeurait *. Nous verrons dans la vie d'Euloge d'Alexanirie, qui vint prendre son avis au sujet d'un malade qu'il servait,
• Nitrie, marais de la Basse-Egypte à l'ouest, contenant plusieurs lacs d'où l'on a toujours tiré une grande quantité de nitre. La Nitrie formait un nome ou province . On l'appelle aujourd'hui vallée de Natron ; elle commence à 70 kil, à l'ouest du Caire. Elle a 110 kil. du nord-ouest au sud-ouest
hk "VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.
comment Dieu lui avait fait connaître dans l'oraison le sujet qui le lui amena.
D'autres fois Dieu l'instruisait lui-même sur les vertus par des visions particulières, dont il se servit également pour l'édification de ses frères. S' étant mis en prière à l'heure de None avant le repas, il fut ravi en esprit, et il lui sembla que les anges l'enlevaient au ciel, et que les démons s'opposaient à son passage Les esprits bienheureux prenaient sa défense et demandaient aux démons s'ils avaient quelques droits sur lui. Ceux-ci alléguaient les péchés qu'il avait commis depuis sa naissance ; mais les anges leur répondirent que Dieu les lui avait pardonnes, et que s'ils avaient quelque chose à lui reprocher depuis qu'il avait embrassé la vie monastique, ils pouvaient le dire ; mais n'ayant rien à répliquer, la voie du ciel lui demeura libre. Antoine, revenu de son extase, ne pensa pas à prendre son petit repas ordinaire ; il passa le reste du jour et de la nuit à prier et à gémir, considérant quels sont les ennemis qui s'opposent à notre salut.
Une autre fois qu'il avait discouru avec d'autres solitaires de l'état des âmes après la mort, il entendit la nuit suivante une voix qui lui dit : « Antoine, lève- toi, sors et regarde. » Il se leva et vit un fantôme terrible, dont la tête semblait toucher les nues, et qui étendait ses bras pour arrêter ceux qui voulaient monter au ciel. Il réussissait en plusieurs ; mais d'autres lui rc happaient etse moquaient de ses menaces. La même voix qui l'avait appelé ajouta : « Remarque bien ce que tu vois ; » et en même temps, Dieu développant le sens de cette vision lui fit connaître que ce fantôme était le démon, qui s'efforçait d'empêcher les âmes de tendre au ciel, mais qu'il ne pouvait rien contre celles qui ne veulent pas s'assujettir à lui par le péché. Il vit encore, dans une autre oraison, toute la terre couverte de filets, et comme il pensait en lui-même qui pourrait échapper à tant de pièges, il lui fut répondu par une voix céleste, que ce serait l'âme humble.
Pour le confirmer dans l'humilité, si nécessaire* à un homme élevé comme il l'était par des dons si merveilleux, Dieu lui mai ifestait qu-elquefois l'éminente vertu de quelques saints personnages, qu'il avait conservés jusqu'alors inconnus au reste des ries. C'est ainsi qu'il lui révéla le mérite de saint Paul, premier ermite, et celui d'un corroyeur d'Alexandrie, dont la prindpale pratique était de se dire tous les matins à soi-même, îbfis les sentiments d'une sincère humilité : Tous les habitants «ie cette ville font leur devoir, et travaillent à gagner le ciel, et moi seul je mérite l'enfer à cause de mes péchés.
On peut voir dans le recueil des Vies des Pères des déserts iTtfatres exemples de cette nature. Mais nous ne saurions passer «©os silence la célèbre vision qu'il eut des maux que les Ariens devaient commettre après sa mort, dans Alexandrie ; vision rapportée par saint Athanase et saint Jean Chrysostome, et avouée de toute l'antiquité ; voici comment saint Athanase la rapporte, -(toine, étant un jour assis, entra en extase et demeura long- « temps en cet état, jetant de grands soupirs. Une heure après, « soupirant encore, il se tourna vers ceux qui étaient présents, « et se leva tout tremblant pour prier de nouveau. 11 demeura « encore fort longtemps à genoux, et se releva enfin en versant « un torrent de larmes. Ses disciples, saisis de frayeur, le pres- .« sèrent si fort de leur dire ce que Dieu lui avait fait connaître, « que ne pouvant leur résister, il leur dit : O mes enfants ! la « mort me serait bien plus douce, que de voir arriver ce que « Dieu vient de me révéler. Il s'arrêta à ces mots; et ses disci- « pîes le pressant davantage, il poursuivit ainsi en versant quan- « tité de larmes : La colère de Dieu doit tomber sur son Eglise. * Elle sera livrée à des gens comparables aux bêtes par leur « inhumanité. J'ai vu la table du Seigneur environnée de mulets « qui renversaient tout à coups de pieds, et ces coups de pieds « étaient comme d'une confusion de bêtes qui sautent et qui « tuent ; et j'ai ouï une voix qui m'a dit : Mon autel sera profané.»
Cette prédiction se vérifia, deux ans après, par les ravages que les ariens firent dans les églises, et principalement dans Alexandrie, lorsqu'ils mirent par violence sur la chaire de cette ville le détestable Grégoire de Cappadoce, à la place de saint Athanase, qu'ils en avaient chassé ; car Philagre, préfet d'Egypte, qui avait été donné par l'empereur à Grégoire pour lui prêter main-forte, ayant gagné dans Alexandrie les païens, les Juifs et les gens déréglés, il les envoya par troupes avec des épées et des bâtons contre les catholiques assemblés dans les églises. Ils se jetèrent d'abord dans celle qui portait le nom de Quirin; dépouillèrent les vierges sacrées, les traitèrent indignement, foulèrent aux pieds les moines, dont plusieurs moururent, en assommèrent d'autres à coups de bâton et en vendirent d'autres comme des esclaves. Les saints mystères furent jetés à terre par les païens, qui sacrifièrent sur la sainte table des oiseaux et des pommes de pin en l'honneur de leurs idoles, et prononcèrent d'horribles blasphèmes contre Jésus-Christ. Ils brûlèrent aussi les Livres saints; quelques-uns entrèrent avec des Juifs dans le baptistère, et s' étant mis tout nus, y firent et y dirent des infamies qu'il n'est pas permis de raconter. L'église fut abandonnée en proie à leur violence et à leur avarice. Ils enlevèrent tout ce qu'ils purent trouver, jusqu'aux dépôts des particuliers qu'on y gardait. Ils burent le vin consacré à Dieu, ou le répandirent; ils pillèrent l'huile ; ils emportèrent les portes et les balustres ; ils jetèrent les lampes à terre et allumèrent les cierges des églises en l'honneur des idoles : on ne vit jamais tant de fureur, d'infamie, d'impiété et d'acharnement contre Jésus-Christ et ses serviteurs.
Mais après que saint Antoine eut prédit ces malheurs à ses disciples, il ne voulut pas les priver de la consolation d'en savoir la fin, et il ajouta : « Ne perdez pas néanmoins courage, mes « enfants ; si le Seigneur est à présent en colère, il aura encore « pitié de nous. L'Église recouvrera sa première splendeur, et « ceux qui seront demeurés fermes dans la foi, seront rétablis
« avec honneur. On verra l'impiété se cacher dans les antres « ténébreux d'où elle est sortie, et la religion s'étendra plus que n jamais. Quant à vous, prenez garde de ne vous laisser jamais « infecter du venin des ariens; leur doctrine, bien loin de venir « des apôtres, n'a d'autre auteur que le démon. Elle est même « extravagante; et ceux qui la soutiennent sont justement figurés « par des mulets qui n'ont ni esprit ni raison. » Ainsi parlait le grand Antoine à ses disciples dans l'ardeur du zèle dont il brûlait, pour le soutien de la vraie foi.
' C'était par ce même zèle qu'il détestait les schismatiques et les hérétiques ; il ne voulut jamais avoir de liaison avec eux, ni même leur parler familièrement, disant que l'amitié et la communication avec de telles gens étaient la ruine des âmes. Il chassa honteusement de sa montagne des ariens qui avaient osé y venir, et dont il reconnut bientôt l'impiété.
Quelques-uns de cette secte ayant fait courir le bruit qu'il pensait comme eux, le Saint, dont l'humilité eût souffert en silence toute autre calomnie, s'étonna de leur impudence, et animé d'une sainte colère contre cette fausseté, où la gloire de Jésus- Christ était plus intéressée que la sienne, il vint, à la sollicitation des évêques orthodoxes, dans Alexandrie, et y combattit publiquement les ariens, exhortant les fidèles à n'avoir aucun commerce avec eux, et disant qu'ils ne différaient point des païens, et que toutes les créatures s'élevaient contre eux, parce qu'ils abaissaient à leur rang celui qui les avait créées.
Sa présence dans cette grande ville fit un effet merveilleux sur le cœur des peuples. Ils étaient comblés de joie de l'entendre prononcer anathème contre l'hérésie. Tous s'empressaient de le voir. Les prêtres mêmes des païens allaient à l'église, demandant à parler à l'homme de Dieu : car c'est ainsi qu'on l'appelait. Il y fit plusieurs prodiges ; et saint Athanase avoue que dans le peu de temps qu'il y demeura, il se convertit plus d'infidèles à la foi, qu'il ne s'en était converti auparavant dans toute une année. I. 4
Il y vit aussi Didyme, ce célèbre aveugle, qui, quoiqu'il eût perdu la vue depuis l'âge de quatre ans, s'était rendu très-habile en toute sorte de sciences ', et était alors très-estimé des prélats catholiques, à cause de la pureté de sa foi. Antoine lui demanda dans un entretien familier, s'il n'avait pas du regret de la perte de sa vue. Didyme avait quelque honte de l'avouer; mais le Saint le pressant de lui répondre, il confessa qu'il en avait de la peine; sur quoi il lui répliqua : a Je m'étonne qu'un homme aussi judicieux que vous, regrette des yeux qui nous sont communs avec les mouches , les fourmis et les pucerons, et qu'il ne se réjouisse pas plutôt de posséder la lumière des apôtres et des saints. Il vaut bien mieux, ajouta-t-il, être éclairé dans l'esprit que dans le corps; et avoir ces yeux spirituels qui ne sont pas obscurcis par les pailles du péché, que d'avoir ces yeux de chair dont un seul mauvais regard peut précipiter un homme dans les enfers. »