Chapitre IV
Antoine ayant rendu dans Alexandrie un témoignage si éclatant à la divinité de Jésus-Christ, reprit le chemin de sa montagne, où il fut de nouveau recherché par une infinité de gens. Ses prodiges et ses vertus y attiraient tant de monde, que, pour en faciliter le voyage dans ce désert où l'eau manquait, un diacre d'Aphrodite, nommé Baisan, prit l'expédient de louer des chameaux, pour y mener en moins de temps ceux qui voulaient aller voir le saint solitaire.
L'orgueil de la philosophie païenne céda en ce point à la curiosité, et fut confondu par la sagesse d'Antoine. Car bien qu'il n'eût pas appris les lettres humaines, sa prudence et la
1 11 donna par la suite dans les erreurs d'Origène.
vivacité de son esprit y suppléaient avec supériorité ; et surtout ces lumières surnaturelles qu'il puisait par la contemplation dans l'éternelle Vérité.
Deux philosophes grecs en firent l'expérience. Ils étaient venus sur sa montagne dans le dessein de le surprendre; mais il les reconnut de loin, vint au-devant d'eux, et leur dit : «Pourquoi, ô philosophes ! avez-vous pris tant de peines pour voir un insensé?» Ils lui répondirent qu'ils ne le croyaient pas tel, et qu'ils étaient plutôt persuadés de sa sagesse. Mais Antoine, qui prévoyait leur réponse, en prit avantage et les mena bientôt à son but par celle qu'il leur fit : « Si vous croyez que je suis sage, leur répli qua-t-il, vous devez imiter ma sagesse ; car il faut imiter ce qu'on estime. Comme donc si j'étais allé vous chercher, vous vous croiriez en droit d'exiger que je suivisse votre exemple, c'est à vous à suivre le mien en vous faisant chrétiens, puisque vous venez à moi comme à un homme sage. » L'histoire ne dit pas s'ils suivirent un si salutaire avis ; mais elle remarque qu'ils admirèrent la subtilité de son génie.
H ferma de même la bouche à quelques sophistes qui osèrent tourner en dérision devant lui le culte que nous rendons à la sainte Croix :
« Lequel, leur dit-il, est le plus raisonnable de révérer une croix, ou de reconnaître que ceux à qui vous donnez le nom de dieux ont commis des adultères et d'autres crimes abominables ? Car cette croix que nous honorons est une marque de générosité et de courage, puisque c'est une preuve indubitable du mépris de la mort : au lieu que ce que vous attribuez à vos dieux, sont des marques d'un malheureux débordement en toutes sortes de vices? Lequel est le plus raisonnable de dire que le Verbe de Dieu qui n'est point sujet à changement, mais qui est toujours le même, a pris un corps humain pour le salut et pour le bonheur des hommes, afin que par la communication de la nature divine avec la nature humaine, il rendît les hommes participants d'une
nature divine et spirituelle; ou bien de vouloir qu'une divinité soit semblable à des animaux, et d'adorer pour cette raison des bêtes brutes, des serpents, et clés figures d'hommes? Car ce sont là les actes de religion de ceux qui passent pour sages parmi vous. Et comment avez-vous la hardiesse de vous moquer de nous, parce que nous disons que Jésus-Christ a paru sur la terre comme un homme, vous qui voulez que les âmes étant tirées de la propre substance de Dieu, comme étant des parties de la sagesse divine, soient tombées dans le péché, et qu'ensuite elles soient descendues du plus haut du ciel dans les corps ? Encore serait-il à souhaiter que vous crussiez qu'elles viennent seulement dans des corps humains, et qu'elles ne passent pas dans ceux des bêtes brutes et des serpents. Car notre foi nous apprend que Jésus-Christ est venu pour le salut des hommes; et vous, par une grande erreur, vous dites que l'âme est incréée. Ainsi nous attribuons à la Providence ce qui est convenable à son pouvoir et à son amour pour les hommes, sachant qu'il n'y a rien en cela d'impossible à Dieu. Mais vous, au contraire, qui, dans vos fables, faisant l'âme semblable à la sagesse divine et d'une même nature qu'elle, la tenez capable de déchoir et l' estimez sujette à changement, vous rendez ainsi la sagesse divine sujette à changer; car ce qui convient à une chose qui est l'image d'une autre par la communication de la même nature, doit aussi convenir à celle dont elle est l'image. Que si vous avez ces sentiments de la sagesse divine, considérez quels sont vos blasphèmes contre le Père, l'auteur et le principe de la sagesse.
« Et quant à ce qui regardé la croix, lequel direz-vous être le plus louable, ou ce qu'a fait Jésus-Christ lorsqu'étant attaqué par les artifices et les fausses accusations des méchants, il s'est résolu à souffrir la mort de la croix, sans que son esprit ait pu être ébranlé par la crainte d'un si cruel supplice; ou bien ce que vous nous contez dans vos fables des erreurs d'Isis et d'Osiris, des embûches de Typhon, de la fuite de Saturne, de sa
cruauté à dévorer ses enfants, et de ses parricides? Car voilà quelle est votre sagesse. Mais comment, en vous moquant de la croix, n'admirez- vous point la résurrection, puisque les mêmes qu; ont parlé de l'un, ont écrit de l'autre? Ou pourquoi, en discourant ainsi de la croix, ne dites-vous rien des morts qui ont été ressuscites, des aveugles qui ont recouvré la vue, des paralytiques et des lépreux qui ont été guéris, de ce que l'on a marché à pied sec sur la mer, et de tant d'autres miracles qui font voir que Jésus-Christ n'était pas seulement un homme; mais qu'il était aussi Dieu? Il me semble qu'en cela vous vous faites tort à vous-mêmes ; puisqu'il paraît que vous n'avez pas lu sincèrement et de bonne foi nos Écritures. Lisez-les donc, et considérez que les mêmes choses que Jésus-Christ par sa venue dans le monde a faites pour le salut des hommes, font aussi connaître qu'il est Dieu.
« Dites-moi, je vous prie, de votre côté, quelles sont les actions de vos dieux. Mais que me pourriez-vous dire de ces bêtes brutes, que des choses brutales et cruelles ? Que si vous me répondez que vous ne parlez de cela que comme de fables, et que, dans ces allégories, Proserpine représente la terre, Vulcain le feu, Junon l'air, Apollon le soleil, Diane la lune, et Neptune la mer, vous ne rendez pas néanmoins un plus grand honneur à Dieu : mais au contraire vous adorez des créatures au lieu d'adorer le Créateur. Que si la beauté des créatures vous a portés à inventer toutes ces choses, vous deviez vous contenter de les admirer sans les mettre au nombre des dieux et sans rendre ainsi aux ouvrages l'honneur qui n'est dû qu'au divin Ouvrier qui les a formés ; puisque par cette raison vous pourriez tout de même attribuer à un palais l'estime qui n'appartiendrait qu'à l'architecte qui l'aurait bâti, et à un soldat le respect qui ne serait dû qu'au général de l'armée. Que répondez-vous donc à cela, afin de nous faire voir que la croix est digne de mépris et de risée ? »
Rom.
Ces philosophes ne sachant que répliquer, et se tournant de côté et d'autre, Antoine se. mit à sourire, et leur dit :
« Ces choses sont si claires, qu'il ne faut que les considérer pour en demeurer d'accord. Mais puisque vous vous appuyez principalement sur les démonstrations, et que, faisant profession de cette science, vous ne voulez pas même adorer Dieu si vous n'y êtes obligés par des arguments et par des preuves : dites-moi, comment est-ce qu'une chose, et surtout la connaissance d'un Dieu, se peut le mieux acquérir, ou par une démonstration, ou par l'opération de la foi? Et lequel précède, ou la foi par opération, ou la démonstration par raisons ? »
A quoi ces philosophes répondant que l'opération par la foi précédait et que c'était elle qui donnait une connaissance certaine : « Vous avez fort bien répondu, leur dit Antoine, parce que la foi procède de l'opération de l'âme; au lieu que la dialectique ne procède que de l'art de ceux qui l'ont inventée. Et ainsi les personnes qui ont une ferme foi, non-seulement n'ont point besoin de la démonstration des raisons; mais elle leur est tout à fait inutile. Ce qui fait que vous travaillez à établir par des raisons ce que nous connaissons très-bien par le moyen de la foi, et que souvent vous ne pouvez pas même expliquer par vos paroles les choses que nous concevons très-facilement, parce que l'opération de la foi est beaucoup plus forte que tous vos arguments sophistiques.
« Ainsi, nous autres chrétiens n'établissons pas nos mystères sur la sagesse des raisonnements des Grecs ; mais sur la puissance de la foi qui nous est donnée de Dieu par Jésus-Christ. Et pour vous faire connaître que ce que je dis est véritable, vous voyez qu'encore que nous ignorions les lettres, nous ne laissons pas de croire en Dieu, d'autant que nous jugeons par ce qu'il a fait, quelle est sa providence en toutes choses. Et pour vous témoigner encore combien notre foi est puissante, nous ne nous appuyons par elle que sur Jésus-Christ ; au lieu que vous vous
appuyez sur des contestations de sophistes. L'adoration de vos idoles fantastiques commence à s'affaiblir parmi vous; au lieu que notre foi se répand de tous côtés. Avec tous vos syllogismes vous ne pouvez persuader à une seule personne de passer du christianisme au paganisme, et nous, en enseignant de croire en Jésus-Christ, nous ruinons toute votre superstition ; chacun reconnaissant que Jésus-Christ est Dieu, et le Fils de Dieu, sans que toutes vos fictions et vos fables puissent empêcher les hommes d'être instruits dans la doctrine des chrétiens. Au seul nom de Jésus-Christ crucifié nous mettons en fuite les démons que vous adorez comme des dieux; et lorsque l'on fait le signe de la croix, la magie perd toute sa force, et le venin son pouvoir de nuire. Car, dites-moi, je vous prie, où sont maintenant vos oracles? où sont ces charmes des Égyptiens? où sont ces spectres que faisaient voir vos enchanteurs? Et quand est-ce que toutes ces choses ont cessé et ont perdu leur force, sinon lorsque l'on a vu paraître la croix de Jésus-Christ? Est-elle donc digne de risée? et les choses qui ont été abolies par elle, et dont elle a fait voir la faiblesse, ne sont-elles pas plutôt dignes de mépris?
ce Mais ce qui est encore plus admirable, personne ne persécute votre religion ; elle est un honneur parmi vous dans toutes les villes. Les chrétiens, au contraire, sont persécutés; et notre religion ne laisse pas toutefois de fleurir et de croître au préjudice de la vôtre. Les adorations que vous rendez aux idoles, bien qu'accompagnées des acclamations des peuples, et comme remparées de tous côtés, ne laissent pas de s'affaiblir de jour en jour; et au contraire la foi que nous avons en Jésus-Christ, et la doctrine de l'Église catholique, bien qu'elle passe pour ridicule parmi vous, et qu'elle ait été si souvent persécutée par les empereurs, s'est déjà répandue par toute la terre. Quand a-t-on jamais vu la connaissance de Dieu reluire de telle sorte; la tempérance et la chasteté, éclater à un si haut point; et la mort être
devenue si méprisable, que depuis que la croix de Jésus-Christ a commencé à paraître dans le monde ? Or, qui peut douter de cela, en voyant dans l'Église tant de martyrs faire si peu de cas de la mort par l'amour qu'ils ont pour Jésus-Christ; et tant de vierges qui, enflammées de ce même amour, conservent leurs corps si purs et si chastes ? Ne sont-ce pas là des marques invincibles pour faire connaître que la foi en Jésus-Christ est la seule véritable foi, pour honorer Dieu comme il doit être honoré? Et ne témoignez-vous pas que vous n'avez point de foi, puisque, pour appuyer votre créance, vous n'avez recours qu'à des arguments? Et nous, au contraire, selon ce qu'a dit notre Maître, nous ne nous appuyons pas sur les persuasions de la sagesse humaine, mais nous persuadons par la foi, qui précède manifestement tout cet appareil et toute cette recherche de discours et de paroles. Voici des personnes tourmentées des démons (il y en avait quelques-unes qui étaient venues vers lui pour ce sujet; il se mit au milieu d'elles et continua ainsi) : Guérissezles par vos syllogismes, ou par tel autre moyen que vous voudrez, ou même par la magie, en invoquant vos idoles. Que si vous ne le pouvez, cessez de disputer contre nous; et vous verrez quelle est la puissance de la croix de Jésus-Christ. »
Ayant ainsi parlé, il invoqua Jésus-Christ, et fit par trois diverses fois le signe de la croix sur ces possédés, qui aussitôt étant entièrement délivrés, se levèrent avec un esprit rassis, et en rendirent grâces à Notre-Seigneur. Ces philosophes furent touchés d'un véritable étonnement de la sagesse d'Antoine, et du miracle qu'il venait de faire. Il leur dit : « Pourquoi vous étonnez-vous? Ce n'est pas nous qui avons fait ce miracle : mais Jésus-Christ qui Ta fait, et qui en a fait par ceux qui croient en lui. Croyez-y donc, et vous connaîtrez que nous n'opérons pas par la science des paroles ; mais par la foi en Jésus-Christ accompagnée de charité, dont si vous êtes aussi touchés, vous ne rechercherez plus ces démonstrations de paroles, mais vous estimerez que les miennes
suffisent pour vous porter à croire en Jésus-Christ. » Cela même leur donna de l'admiration, et ainsi après avoir pris congé de lui, ils se retirèrent en confessant qu'ils avaient beaucoup profité de l'avoir vu.
Ce n'était pas seulement le peuple qui respectait la vertu d'Antoine ; son nom fut célèbre à la cour des princes. L'empereur Constantin le Grand et ses deux fils lui écrivirent comme à leur père, et témoignèrent de l'empressement de recevoir ses réponses. Il voulait s'en défendre ; mais les solitaires lui ayant représenté que les empereurs étaient chrétiens, et qu'ils se tiendraient peut-être offensés de son silence : il leur écrivit qu'il se réjouissait de ce qu'ils adoraient Jésus-Christ, il les exhorta de ne pas tant faire d'état de leur dignité, qu'ils oubliassent qu'ils étaient hommes. Il leur recommanda d'user de clémence et d'humanité ; de rendre la justice à tout le monde ; d'assister les pauvres, et de se souvenir que Jésus-Christ est le seul roi véritable et éternel.
Vil fit au sujet des lettres de l'empereur une petite exhortation à ses disciples, qui montre combien il était peu touché des honneurs de ce monde. « Les rois de la terre nous ont écrit, leur disait-il ; mais qu'est-ce que cela doit paraître à un chrétien ? Car, bien que leur dignité les élève au-dessus des autres, la naissance et la mort les rendent égaux à tous. Ce qui doit nous étonner davantage et nous inspirer pour Dieu une tendre affection, c'est que ce divin Maître a écrit une loi pour les hommes, et qu'il leur a aussi parlé par son propre Fils. »
Le reste de sa conduite répondait en toute rencontre à ce parfait dégagement des honneurs du siècle. Dieu prenait plaisir à le rendre célèbre par des prodiges sans nombre. Tout le monde, les grands, les petits, les savants, les simples le recherchaient, l'admiraient et le respectaient souverainement. Les plus saints personnages de son temps, saint Athanase, saint Pacôme, saint Ammon de Nitrie, saint Hilarion et tant d'autres étaient, ou ses
élèves, ou unis à lui par la plus tendre charité ; et parmi tant de marques de distinction, il ne s'éleva jamais dans son cœur par aucun sentiment de vaine complaisance ; il ne montra jamais d'empressement pour le commerce des hommes ; il fut toujours plus doux, plus affable, plus bienfaisant, et surtout plus humble.
Il respectait singulièrement tous les ecclésiastiques, jusqu'aux moindres clercs. Il baissait humblement la tête devant les évêques et les prêtres pour demander leur bénédiction. Si quelqu'un d'eux le venait voir pour quelque chose dont il eût besoin ; après avoir fait ce qu'il désirait de lui, il le priait de l'instruire des choses spirituelles ; ne dédaignant pas d'apprendre, et avouant que ces instructions lui étaient très-utiles.
Sa patience était inaltérable ; la paix de son âme paraissait sur son visage par une douce sérénité et une grâce merveilleuse, qui faisait que ceux qui ne l'avaient jamais vu le reconnaissaient au premier abord, et l'eussent aisément distingué des autres frères, lorsqu'il était à leur compagnie. Il y avait trois solitaires qui le venaient voir toutes les années, deux d'entre eux lui demandaient des avis pour le salut de leur âme, et le troisième ne disait jamais mot. Le saint le remarqua et lui en demanda la cause : C'est, mon père, lui répondit ce religieux, que c'est assez pour moi de vous voir.
Son zèle n'avait rien d'amer, et il inclinait toujours pour l'indulgence, lorsqu'il pouvait espérer quelque amendement. Un frère ayant commis une faute dans un monastère, et ayant été repris trop aigrement, il vint trouver saint Antoine. Les autres le suivirent et lui reprochèrent sa faute devant le Saint avec beaucoup de chaleur. L'accusé soutenait qu'il ne l'avait point commise : c'était moins une action de charité de part et d'autre, qu'une vive contestation. Saint Paphnuce, surnommé Céphale, se trouvait présent, et voyant l'indiscrétion du zèle des accusateurs, leur dit cette parabole, a J'ai vu sur le bord du fleuve un homme
SOLITAIRES DE LA TITÉBAÏDE. — S. ANTOTNE. 57
qui était dans la boue jusqu'aux genoux, et des gens qui voulaient lui donner la main pour l'en retirer, l'y ont enfoncé jusqu'au cou. » Alors saint Antoine applaudissant à Paphnuce, dit : « Voilà un homme qui juge des choses selon la vérité, et qui est capable de sauver les âmes. » Ces paroles firent rentrer ces faux zélés en eux-mêmes ; ils reconnurent leur imprudence, et ramenèrent avec douceur dans leur monastère, celui qu'ils en avaient fait sortir par leur indiscrétion.
Un autre solitaire du monastère de l'abbé Élie, en ayant été chassé pour une faute qu'il avait commise, recourut au Saint, qui le garda quelque temps auprès de lui, et le renvoya ensuite à son monastère. Mais bien loin de le recevoir, les religieux le chassèrent de nouveau, et il fut obligé de revenir à saint Antoine : alors le Saint écrivit à ces religieux en ces termes : « Un vaisseau, après avoir fait naufrage et perdu sa cargaison, est enfin arrivé à bord, quoiqu'avec beaucoup de difficulté, et bien que vous le voyiez dans ce déplorable état, vous voulez le faire périr. » Es comprirent par là l'intention du Saint, et reçurent le solitaire.
Mais s'il était doux dans son zèle, il savait aussi user de la sévérité, quand il le fallait, pour les intérêts de Dieu. Un colonel de la secte d'Arius, nommé Balac, servit d'exemple à plusieurs par la triste expérience qu'il en fit. Il persécutait les catholiques avec fureur, jusque-là qu'il faisait fouetter publiquement les vierges et les solitaires. Antoine lui écrivit : « Je vois la colère de Dieu sur vous ; cessez de persécuter les fidèles, sans quoi elle va vous accabler par une mort funeste et prochaine. »
Balac ayant reçu cette lettre, bien loin de s'adoucir, la déchira, en jeta les morceaux par terre et cracha dessus. Il maltraita ceux qui la lui avaient apportée, et fit d'eux comme il avait fait des autres. Mais Dieu ne tarda pas de réprimer son insolence ; cinq jours après, Balac allant sur des chevaux de sa propre écurie avec Nestor, gouverneur d'Egypte ; ces animaux se jouèrent en-
semble, ainsi qu'il arrive quelquefois, et celui que Nestor montait, quoique plus doux, se jeta sur Balac, le renversa par terre, et hennissant contre lui, le mordit plusieurs fois à la cuisse qu'il lui mit en pièces, de sorte qu'on fut obligé de le porter à la ville, où il mourut en deux jours ; chacun reconnaissant alors les effets de la menace du Saint.
Son amour pour la retraite ne lui permettait de descendre de sa montagne, qu'autant que la charité l'y obligeait. Il se rendait pour cela à son monastère de Pispir, et pour ne pas s'y arrêter inutilement, il était convenu avec un de ses disciples, nommé Macaire, qui résidait dans ce monastère, qu'il le préviendrait à son arrivée sur la qualité de ceux qui attendaient à lui parler, en les désignant sous les noms d'Egyptiens ou de Jérosolymitains. Si Macaire lui disait que ceux qui voulaient lui parler étaient des Égyptiens, cela voulait dire qu'ils n'avaient pas des choses importantes à lui communiquer, et le Saint ordonnait qu'on leur donnât à manger, priait pour eux, leur faisait une petite exhortation et les renvoyait ; mais si c'étaient des personnes de grande piété, ou qui eussent à traiter avec lui d'affaires de grande conséquence, Macaire les annonçait sous le nom de Jérosolymitains; alors le Saint s'asseyait avec eux, et leur parlait toute la nuit de ce qui concerne le salut.
Un officier, ravi de l'entendre, voulut le retenir lorsqu'il se retirait, et le pressa extrêmement de s'arrêter; mais il s'en excusa en usant de cette comparaison. « Comme les poissons meurent lorsqu'ils sont trop longtemps hors de l'eau, de même les solitaires s' arrêtant inutilement avec les séculiers, sentent bientôt leur dévotion s'affaiblir par leurs entretiens. Ainsi il convient que nous nous hâtions avec autant d'empressement de retourner à notre solitude, qu'il convient aux poissons de se plonger dans l'eau. » Cette réponse édifia si fort cet officier, qu'il avoua en l'admirant, qu'il fallait nécessairement qu'Antoine fût un grand serviteur de Dieu, et qu'une sagesse si éminente ne
pouvait se rencontrer dans un homme qui n'avait pas cultivé les sciences, si l'Esprit de Dieu n'en était le principe.
Il paraissait assez par les adresses dont on usait pour l'obliger à descendre de sa montagne, qu'on ne l'arrachait qu'avec une espèce de violence. C'est ce que firent des magistrats et des juges qui désiraient de le voir : car ne pouvant aller jusqu'à sa cellule à cause de la difficulté des sentiers qui y conduisaient, et du grand nombre de gens qu'ils avaient à leur suite ; ils lui envoyèrent des criminels liés et conduits par des soldats, afin que, touché de compassion, il se portât plus facilement à descendre jusqu'à Pispir pour demander leur grâce, et que par là ils eussent occasion de l'entretenir familièrement, ce qui n'arrivait jamais sans fruit.
Ce n'était donc ni le désir de se répandre au dehors, ni le goût du commerce du monde, qui le portait à sortir de sa retraite ; mais la charité la plus épurée et l'accomplissement des desseins de Pieu,, qui, selon l'expression de saint Athanase, l'avait donné comme un médecin à toute l'Egypte. « Aussi, ajoute le même Père, plusieurs faisant profession des armes, ou comblés des biens de la fortune, ont tout abandonné pour se rendre solitaires. Plusieurs filles promises en mariage ont renoncé à ces établissements pour consacrer leur virginité à Jésus-Christ. Qui est celui qui, étant accablé de tristesse en venant à lui, ne s'en est pas retourné le cœur plein de consolations? Qui est le pauvre qui, après l'avoir entendu parler, n'a pas été soumis à Dieu dans sa misère jusqu'à mépriser les richesses? Quel est le jeune homme qui a eu le bonheur d'aller à sa montagne, et n'a pas conçu le dessein de renoncer aux plaisirs du siècle pour embrasser la pénitence? Quel est le solitaire qui, s' étant relâché dans ses exercices, n'a pas senti sa ferveur se ranimer par ses discours? Quel est enfin celui qui, ayant l'esprit agité de trouble, ou se trouvant attaqué par les malins esprits, n'a pas trouvé la paix de l'âme, ou la délivrance de sa tentation auprès du grand Antoine ? »
Une vie assortie de tant de vertus, pleine de bonnes œuvres, et si riche en mérites, le conduisit enfin à une mort précieuse aux yeux de Dieu. Elle est trop édifiante, pour négliger d'en rapporter les moindres circonstances. C'est après saint Athanase que nous les détaillerons, le fidèle historien de sa vie et le sûr garant de ce que nous en avons dit.
11 y avait peu de temps qu'Antoine était de retour d'un voyage qu'il avait fait à Alexandrie; et sachant par la connaissance que Dieu lui en avait donnée, que sa fin était proche, il voulut visiter encore une fois les solitaires de la montagne extérieure, pour leur dire le dernier adieu. Les ayant donc assemblés autour de lui, il leur parla ainsi : « Écoutez, mes très-chers entants, les dernières instructions de votre père; car il n'y a pas apparence que je vous revoie jamais en cette vie. Il faut mourir, c'est à quoi je dois m' attendre bientôt, étant dans ma cent cinquième année. » f
Les solitaires l'interrompirent à ces mots, et le cœur serré de douleur, ils se jetèrent à son cou en poussant de grands soupirs, et répandant beaucoup de larmes. Mais lui, plein de joie, et témoignant une sainte gaieté, comme s'il allait quitter une terre étrangère pour se rendre à sa patrie ; il continua à les instruire, et leur recommanda de nouveau de ne point se relâcher, de se conduire chaque jour comme si c'était le dernier de leur vie, de conserver leurs âmes pures des mauvaises pensées, de s'efforcer d'imiter les saints, de n'avoir point de communication avec les schismatiques, non plus qu'avec les ariens, dont l'impiété était manifeste, sans s'étonner que les puissances du siècle leur lussent favorables; puisque ce n'était là qu'une autorité imaginaire qu'ils semblaient avoir, et qui s'évanouirait bientôt; enfin qu'ils 'demeurassent fermes dans la foi de Jésus-Christ, et la tradition des saints Pères, qu'ils avaient apprise par la lecture des Livres saints, et dont il les avait si souvent instruits dans ses différents entretiens.
Ayant ainsi parlé, les frères le conjurèrent avec beaucoup d'instances de finir sa vie avec eux; mais il le refusa pour plusieurs raisons, dont une des principales fut d'éviter les honneurs superstitieux que les Égyptiens rendaient aux corps de ceux dont ils avaient la mémoire en grande vénération ' .
Il se rendit donc après cette visite à sa retraite ordinaire, où peu de temps après étant tombé malade, il appela deux solitaires qui le servaient depuis quinze ans à cause de sa vieillesse, et leur dit : « Enfin, mes cher s enfants, voici l'heure où, selon le langage de rÉcriture, je vais entrer dans la voie de mes pères. Je sais que le Seigneur m'appelle. Mon cœur brûle du désir de s'unir à lui dans le ciel. Mais vous, ô les entrailles de mon âme, je vous conjure de ne point perdre malheureusement, en vous relâchant, le fruit du travail auquel vous vous appliquez depuis si longtemps. Faites état chaque jour, que vous commencez seulement d'entrer en religion, et d'en pratiquer les exercices, afin que la bonne volonté prenne en vous toujours plus de force. Vous savez quelles sont les embûches que les démons nous tendent. Vous avez été témoins de leur fureur, et en même temps de leur faiblesse. Attachez-vous inviolablement à aimer Jésus- Christ. Confiez-vous entièrement en lui, et vous triompherez de leur malice. N'oubliez jamais les différentes instructions que je vous ai données. Mais surtout pensez que tous les jours vous pouvez mourir. »
Il leur recommanda ensuite, comme il avait fait aux autres solitaires, de fuir les schismatiques et les hérétiques, et ajouta : « Mais si vous avez quelque amitié pour moi ; si vous me regardez comme votre père ; si vous voulez répondre à la tendre affection que j'ai toujours eue pour vous, par quelque marque de la vôtre,
i Ceci n'a rien de commun avec l'honneur que nous rendons aux reliques des Saints dans l'Église catholique : sur quoi on peut consulter le cardinal Bellarmin, et tous ceux qui ont traité des matières de controverse contre les hérétiques des derniers siècles.
je vous en conjure, ne souffrez pas qu'on porte mon corps en Egypte, de peur que par un culte superstitieux on ne le garde dans quelque maison : c'est pour cela que je suis retourné sui cette montagne. Cachez donc mon corps en terre, et faites que personne autre que vous ne sache où vous l'aurez mis ; j'espère que mon Sauveur me rendra ce corps incorruptible au jour de la résurrection.
« Quant à mes habits, poursuivit-il, en voici la destination : donnez à l'évêque Athanase l'une de mes tuniques, et le manteau qu'il m'avait apporté tout neuf, et que je lui rends tout usé. » (C'était un second manteau qu'il avait reçu de ce saint prélat, outre le premier dans lequel il avait enseveli saint Paul ermite.) « Donnez l'autre tunique à l'évêque Sérapion, et gardez pour vous mon cilice. Adieu, mes chers enfants, votre Antoine s'en va, et n'est plus avec vous. »
Il termina son discours par le baiser de paix qu'il leur donna avec une tendresse paternelle ; et étendant doucement les pieds, il envisagea la mort avec allégresse, témoignant une joie merveilleuse, comme s'il eût vu venir ses amis au-devant de lui : ce qui fait présumer que les esprits bienheureux lui apparurent dans ce moment, pour le conduire en leur compagnie dans la céleste patrie. C'est ainsi qu'il rendit son esprit à Dieu le 17 janvier, auquel les Égyptiens, les Grecs et les Latins célèbrent sa fête, l'an de Jésus-Christ 356, et de son âge le cent cinquième.
Ses disciples, fidèles exécuteurs de ses dernières volontés, enlevèrent son corps secrètement, et cachèrent soigneusement le lieu de sa sépulture. Les saints prélats qui héritèrent de ses tuniques et de son manteau, les conservèrent comme des trésors précieux. Il leur semblait, en voyant ces dépouilles du grand Antoine, qu'ils le voyaient lui-même ; et en les portant, ils sentaient une joie intérieure, comme s'ils avaient été revêtus de son esprit.
On a remarqué que, quand il mourut, on chassait en même
ïïids d'Alexandrie saint Athanase, pour y introduire par le fer et le feu, le malheureux George de Cappadoce. Ce fut peut-être pour cette raison que saint Antoine, voulant montrer qu'il mourait dans la communion de saint Athanase, ordonna qu'on lui
; portât sa tunique et son manteau.
y Cet illustre prélat fait observer que le Saint s'était soutenu avec une égale ferveur dans la pénitence et l'amour de la retraite depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort : que l'affaiblissement de ses forces dans sa vieillesse ne le porta jamais à désirer une nourriture délicate, ni à changer d'habit, ni à laver ses pieds, et que cependant il jouit d'une pleine santé jusqu'à sa dernière maladie ; que sa vue fut toujours bonne ; qu'il n'avait pas perdu une seule dent, et qu'il était plus vigoureux et plus propre que ceux qui font bonne chère, qui usent de bains, et qui changent souvent d'habits.
Mais, ce qui prouve encore mieux sa vertu, ajoute le même saint Docteur, est que ne s' étant point rendu recommandable ni par les sciences, ni par ses écrits, ni pour avoir excellé en aucun art, sa réputation s'était répandue si loin, et il était si universellement respecté et chéri, qu'il ne fut personne qui ne regrettât sa perte. Ainsi on avait vu un homme simple, qui s'était étudié toute sa vie à se cacher, qui vivait retiré dans une montagne déserte de la Thébaïde, faire parler de sa piété avec admiration dans toute l'Afrique, à Constantinople, à Rome, dans les Gaules et l'Espagne ; de sorte que le seul récit de ses vertus occasionnait des conversions sans nombre.
Toute l'antiquité lui a donné des éloges magnifiques. On sait assez que saint Athanase, quoique très-occupé des affaires les plus importantes de l'Église, a cru contribuer beaucoup à la gloire de Dieu, en employant sa plume à écrire sa Vie. Il l'adressa aux solitaires pour leur servir de modèle, et il avoue que ce qu'il en dit, est peu de chose en comparaison de ce qui restait à dire. Saint Jérôme dit que Dieu révéla son décès à saint Hilarion ; I. 5.
que le ciel ne donna point de pluie pendant trois ans datjs ces quartiers, ce qui faisait dire aux habitants, que les éléments même pleuraient sa mort. Saint Augustin écrit dans ses Confessions; qu'hésitant encore à se convertir, son ami Potinien le vint voir, et lui racontant que deux officiers qui étaient à Trêves à la suite de l'empereur, ayant lu dans la cellule d'un solitaire quelques pages de la Vie de saint Antoine, en furent si touchés qu'ils résolurent sur-le-champ de renoncer au monde, et d'embrasser la vie religieuse dans ce monastère. Il ajoute que ce récit ne contribua pas peu à le faire rentrer en lui-même, et à le conduire à une parfaite conversion. Car, se tournant vers son ami Alipius, il s'écria: «Que faisons-nous? Que pensez-vous de ce que nous venons d'entendre ? Voilà que les ignorants ravissent le ciel, et nous, avec toute notre science, sommes si stupides que de demeurer comme ensevelis dans la chair et le sang. Aurions-nous honte de les suivre, parce qu'ils nous précèdent dans la voie de Dieu, et ne devons-nous pas plutôt rougir de honte de ne les suivre pas. »
Saint Grégoire de Nazianze ne le nomme pas autrement que le divin Antoine. Saint Chrysostome exhorte ses auditeurs à lire sa Vie pour y apprendre la véritable sagesse. Il dit qu'il avait presque égalé la gloire des apôtres : qu'il avait montré par son exemple ce que Jésus-Christ a commandé par ses préceptes ; et qu'il était lui-même une preuve admirable de notre religion, n'y ^yant point de secte où l'on puisse trouver un si grand homme. Il fut surnommé saint Antoine le Grand ' .
1. Dieu ne voulut pas que le corps de son serviteur demeurât toujours caché.
11 fut découvert par révélation sous le règne de Justinien, en 561, et porté à Alexandrie, dans l'église de Saint-Jean-Baptiste. De là, il fut transféré à Constantinople, lorsque les Sarrazins se rendirent maîtres de l'Egypte (635) : et enfin, vers 980, la France reçut ces précieuses reliques. Elles furent déposées, non pas à Vienne en Daupluné, comme l'a dit le P. Michel-Ange Marin, mais en un petit village du diocèse Je Vienne nommé Saint-Antoine. Ce village est situé à
12 ou 15 kilomètres de Saint-Marcellin ; il possédait, ç2 S80, un couvent d'An-