‹ Les Vies des Pères des déserts d'OrientChapitre 28 sur 61 · LES OEUVRES DE SAINT ANTOINE · texte numérisé non relu

LES OEUVRES DE SAINT ANTOINE

Saint Paul avait vécu seul au désert ; saint Antoine le peupla. Dieu, qui l'avait élu patriarche de la vie monastique, le fit passer par tous les degrés qui pouvaient lui donner l'expérience nécessaire à son œuvre et le conduire au gouvernement des âmes. Il vécut d'abord sous la direction d'un saint vieillard en qualité de disciple, afin d'apprendre à devenir maître. Il demeura longtemps caché pour pouvoir se produire avec sûreté. Il fut éprouvé par la tentation, afin d'aider aux autres à la bien combattre. Tel fut Antoine lorsqu'il sortit de ce vieux fort, où nous avons dit qui! demeura caché pendant vingt ans, priant, combattant et se mortifiant sans cesse, pour nous apprendre par cette conduite prudente que le redoutable ministère du salut des âmes demande qu'on s'y prépare par la pratique des vertus et par la retraite.

C'est après cette retraite que son œuvre prit un caractère définitif et qu'il devint fondateur. Ses vertus, ses prodiges, la force de ses discours lui attirant des auditeurs et des élèves de toutes parts, il se forma dès lors, sous ses yeux et sa direction, ce corps célèbre de solitaires, dont le nombre augmenta si fort dans la suite, qu'au rapport de Rufin, il y avait presque autant d'habitants dans les déserts que dans les villes.

Ceci se fit d'abord aux environs de ce château, et dans les solitudes qui sont entre Memphis, Arsinoé, Babylone et Aphrodite, en deçà et en delà du Nil ' . Les solitaires y étaient, ou plusieurs

tonins. Les reliques de saint Antoine ont été sauvées en 1793, et sont encore au lieu où elles furent transportées au Xe siècle. Les populations du voisinage viennent en foule les vénérer,

1. La plus importante de ces quatre villes, Memphis, qui compta jusqu'à 700,000 habitants, a disparu depuis des siècles. Lors de l'expédition des Fran-

ensemble, formant un corps de communauté, ou retirés dans des cavernes, en qualité d'anachorètes, tous conduits par le grand Antoine, qui ne cessait d'animer leur ferveur par sa vigilance, ses exhortations et ses exemples; et les fruits de vie qu'il produisait étaient si merveilleux et si abondants, que saint Athanase n'en parle que dans des transports d'admiration.

« Il y avait, dit ce saint Docteur, dans les montagnes, des monastères qui étaient comme autant de temples remplis de chœurs divins, de personnes dont la vie se passait à chanter des psaumes, à lire, à prier, à jeûner, à veiller; qui mettaient toutes leurs espérances dans les biens à venir ; qui vivaient dans une union et une charité admirables, et travaillaient de leurs mains, bien moins pour leur propre entretien que pour celui des pauvres. De sorte que c'était comme une vaste région séparée absolument du monde, et dont les heureux habitants n'avaient d'autre sollicitude que de s'exercer dans la justice et la piété.

« Qui pouvait considérer cette multitude nombreuse de solitaires, leur union si étroite, leur concorde si merveilleuse, qui bannissait loin d'eux tout esprit de murmure et de médisance, toute démangeaison de nuire, et les faisait agir tous de concert

çais en Egypte, on eut peine à en découvrir l'emplacement. De nos jours, M. Mariette, dont les fouilles habiles et persévérantes ont eu tant de succès, a retrouvé lesérapium, temple colossal, précédé d'une avenue de 600 sphinx, que termine un hémicycle formé de statues grecques. Memphis était situé dans la moyenne Egypte, au nord, sur la rive gauche du Nil.

Arsinoé. Il y avait alors en Egypte deux villes nommées Arsinoé. Il s'agit ici de celle qui se trouvait dans l'Egypte moyenne, entre le Nil et le lac Mœris, et qui s'était appelée antérieurement Crocodilopolis. Le fameux Labyrinthe d'Egypte était voisin d'Arsinoé. Aujourd'hui, celte ville est nommée Al-Fejum.

Babylone, d'Egypte, appartenait à la basse Egypte -, elle était située sur la rive droite du Nil, non loin des Pyramides. Elle n'offre plus que des ruines.

Aphrodite ou Apluodilopolis (ville de Vénus). Il y avait quatre villes de ce nom en Egypte. Celle qui se trouvait la plus rapprochée des solitudes où s'établirent les premiers disciples ue saint Antoine était située sur la rive droite du Nil.

pour s'avancer dans la vertu? Qui pouvait, dis-je, la considérer et ne nas s'écrier en même temps : Que vos pavillons sont beaux, ô Jacob ! que vos tentes sont aimables, 6 Israël ' ! elles sont comme des vallées ombragées de bois épais; comme des jardins a?TOsés par des fleuves; comme des tabernacles dressés par la main de Dieu même; comme les cèdres plantés le long du courant des eaux. »

Tel est l'éloge que saint Àthanase fait des premiers monastères de saint Antoine, et -qu'il appelle les monastères de dehors. Après leur établissement, le Saint ayant formé le dessein d'entrer avant dans le désert, pour y vivre plus éloigné du commerce des hommes, et s' étant retiré sur la montagne plus reculée, où il finit ses jours, plusieurs de ses disciples apprirent enfin le lieu de sa retraite, et tâchèrent de s'en approcher, autant qu'il voulut le leur permettre, afin d'être plus à portée de recevoir ses instructions. C'est apparemment ce qui donna lieu à l'établissement du monastère de Pispir, ou Pispiri, que le Saint venait visiter assez souvent.

Ce monastère était peu éloigné du Nil, ou peut-être même était-il sur le bord, distant de trente milles de la montagne du Saint, laquelle n'était du côté de l'Orient qu'à une journée de la mer Rouge. Macaire et Amathe, dont nous parlerons bientôt, qui étaient ses disciples et qui lui donnèrent la sépulture, demeuraient dans ce monastère de Pispir, avant qu'ils se retirassent tout à fait auprès de lui pour le servir dans son extrême vieillesse. Il ne s'y forma pas une communauté moins nombreuse que dans les déserts d'au delà du Nil; puisqu'on dit qu'après la mort du saint patriarche, Macaire y eut sous sa conduite cinq mille religieux, dont les cellules étaient placées entre le fleuve et les montagnes du côté de l'orient vers celle du Saint.

Pispir étant plus près de la montagne de saint Antoine, il y venait plus souvent, comme nous l'avons dit ; au lieu qu'il ne visitait que rarement les autres monastères plus éloignés, à cause

ti8 VIES DES PÈRES DES DESERTS.

de la difficulté qu'il y avait à traverser les déserts arides et trèsvastes qui l'en séparaient.

C'était au monastère de Pispir que saint Antoine donnait s^s audiences. Ceux qui voulaient lui parler, s'y rendaient pour attendre lorsqu'il descendait de sa montagne, comme il faisait a certains jours marqués, ou quand Dieu le lui inspirait : car saint Athanase marque expressément que Dieu lui faisait souvent connaître qui étaient ceux qui le venaient voir, et le sujet qui les lui amenait.

Nous avons une preuve de tout ceci dans l'histoire d'Euloge d'Alexandrie, que Chrône, prêtre de l'église de Nitrie, racontait dans sa vieillesse. « Lorsque j'étais jeune, dit-il, étant venu au monastère qui est proche du fleuve, et qu'on appelle Pispir, où demeuraient Amathe et Macaire, disciples de saint Antoine, j'attendis cinq jours pour voir le Saint; parce qu'on disait qu'il y venait tantôt après dix jours, tantôt après vingt, selon que Dieu îe lui révélait pour l'utilité de ceux qui le venaient voir. Nous étions donc plusieurs frères assemblés, chacun pour des besoins particuliers, entre lesquels était un nommé Euloge d'Alexandrie, qui avait avec lui un pauvre lépreux qu'il servait par charité, etc. »

Ce fut dans ce monastère de Pispir qu'il confondit des philosophes et des sophistes, que la curiosité, oti l'envie de l'embarrasser par leurs questions y avait amenés ; ce fut là qu'il exhortait les juges et les magistrats^ à rendre la justice à tout le inonde, qu'il écrivit aux empereurs, et qu'il fit la plus grande partie des prodiges que nous avons racontés dans sa vie.

Par tout ce que nous venons de dire, il s'ensuit qu'il faut distinguer, pour déterminer la position des monastères de saint Antoine, deux déserts et deux montagnes, et par conséquent deux établissements de ses disciples. Le premier désert qui fixe îa situation de ses premiers monastères, était autour de la montagne où était bâti le vieux château, et comme nous avons dit

plus haut, aux environs de Memphis, d'Arsinoé, de Babylone et d'Aphrodite. Ce premier désert était distant de trois journées de la montagne reculée où le Saint mourut, et dont les environs jusqu'au Nil formaient le second désert.

Les solitaires du premier désert s'accrurent extrêmement dans la suite. Rufm parlant de saint Sérapion qui y demeurait, dit qu'il était supérieur de dix mille moines, et que le nombre de ceux qui demeuraient dans les solitudes de Memphis et de Babylone ne pouvaient presque se compter. Nous avons vu que, dans le second désert, saint Macaire eut après la mort du Saint la conduite de cinq mille solitaires. Ce n'était toutefois qu'une partie de ceux qui habitaient ce lieu-là ; puisqu'en même temps Pitirion, qui avait succédé à Amathe sur la montagne même de saint Antoine, y gouvernait aussi plusieurs moines qui demeuraient dans des cavernes, dont le nombre était considérable sur Bo"- 17« cette montagne, a cause qu on en avait retiré autrefois quantité p; 109. de pierres pour former les fameuses pyramides d'Egypte.

C'est aux solitaires du premier désert que saint Antoine fit l'excellent discours, rapporté au long par saint Athanase. Mais il était retiré dans son second désert, et apparemment au monastère de Pispir, lorsqu'il donnait à ses disciples ces avis qui sont marqués au XXVIIIe chapitre de sa vie, et qu'il est bon de rapporter ici parce qu'ils sont très-édifiants. « Ayez, leur disait-il, une ferme foi en Jésus-Christ. Conservez-vous dans une grande pureté d'esprit et de corps. Ne sur fz pas les attraits de la gourmandise, détestez la vaine gloire, priez souvent, chantez des josaumes, le soir, le matin et à midi. Repassez dans votre esprit les préceptes des Écritures. Souvenez-vous des actions des Saints, afin que leur exemple vous anime à la pratique des vertus et à corriger vos vices. »

Il ajoutait aussi qu'il fallait faire souvent attention à ces pa- Epiies.,c. l rôles de saint Paul : Que le soleil ne se couche point sur votre colère; ce qu'il étendait non-seulement à toute sorte de querelles,

mais aussi à toute sorte de péchés. Il les exhortait encore à se H Cor. 13. souvenir de ces paroles du même Apôtre : Jugez et éprouvez-vous vous-même ; et en conséquence à examiner sérieusement comment ils avaient passé le jour et la nuit, afin que s'ils se trouvaient coupables de quelque faute, ils n'y retombassent plus, et s'ils n'en avaient point commis, ils s'appliquassent plutôt à persévérer qu'à mépriser ou condamner les autres, par des sentiments de préférence pour eux-mêmes.

Il voulait aussi qu'ils prissent bien garde de former de mauvais jugements contre le prochain, selon ce que dit saint Paul : h cor. h. Ne jugez pas avant le temps, mais attendez la venue de Jésus- Christ, qui seul connaît les choses cachées. « Car, disait-il, il y a des voies qui paraissent bonnes, comme dit l'Écriture, et dont pourtant la fin conduit à la perte éternelle. Souvent nous nous trompons dans le jugement que nous portons de nous-mêmes, ne connaissant pas nos propres fautes ; mais les jugements de Dieu sont bien différents, lui qui ne juge pas selon les apparences, et qui pénètre les secrets des cœurs. C'est pour cela que nous devons tout laisser à son jugement ; et quant à nous, nous devons avoir une grande compassion des peines du prochain, et supporter les défauts les uns des autres, ne jugeant jamais que notre propre conscience. »

Enfin, il disait qu'un moyen fort utile pour avancer dans la vertu, était qu'on observât de près toutes ses actions, et même ses plus secrètes pensées, comme si l'on en devait rendre compte à ses frères ; parce que l'idée seule de faire connaître ses fautes aux autres est capable d'empêcher qu'on ne les commette, la crainte et la confusion servant comme de frein pour nous arrêter.

Ses instructions étaient pleines de l'esprit de Dieu. En voici quelques passages :

Sur la componction. Un solitaire demanda au Saint ce qu'il devait faire pour obtenir le pardon de ses péchés. Il lui répondit

qu'il fallait les pleurer et en gémir beaucoup, d'autant que les larmes de la componction nous délivrent de nos vices, et nous font acquérir les vertus. Car nous voyons que les psaumes sont pleins de ces saints gémissements, et que le roi Ezéchias fut guéri lie sa maladie, et obtint outre cela la déroute de ses ennemis par ses gémissements et ses larmes. C'est par là aussi que saint Pierre obtint le pardon de son triple reniement, et que Marie, pleurant aux pieds de Jésus-Christ, mérita d'entendre de sa bouche qu'elle avait choisi la meilleure part.

Sur la patience. Quelques solitaires firent au Saint l'éloge d'un autre solitaire : celui-ci l'étant venu voir, et le Saint voulant s'assurer si ce qu'on lui avait dit de sa vertu était véritable, l'éprouva par l'humiliation. Mais voyant qu'il ne l'avait pu souffrir, il lui dit : « Vous ressemblez à une maison qui a une belle façade, et que les voleurs ont pillée en y entrant par derrière. »

D'autres solitaires l'étant aussi venus voir, le priaient de leur donner quelques avis pour leur salut. Il leur dit : « Vous savez ce que Jésus-Christ nous apprend dans l'Évangile, cela doit vous suffire. » Mais comme ils le pressèrent davantage de leur donner quelque instruction, il dit : « Suivez donc ce que vous dit Notre- Seigneur : Si on vous frappe à la joue droite- présentez la Mattu c. & gauche. » Ils lui répondirent qu'ils n'avaient pas assez de vertu pour le faire, a Du moins, répliqua-t-il, si vous n'avez pas le courage de présenter l'autre joue, souffrez avec patience si on vous y frappe. » Ils dirent encore qu'ils ne le pouvaient pas. « Si vous ne pouvez pas faire ceci, ajouta-t-il, ne rendez point le mal pour le mal. » Ils dirent encore que cela était au-dessus de leurs forces. Alors le Saint se tournant vers son disciple, lui dit : « Allez préparer quelque chose pour les faire manger, car je vois qu'ils sont faibles; » et leur adressant de nouveau la parole, il leur dit : « Si vous ne pouvez rien faire de toutes ces choses, que voulez-vous que je vous dise de plus ? Mais je vois que vous avez plus besoin de prières pour remédier à votre faiblesse, que d'aucun avis. »

Un autre frère lui demanda ce qu'il devait faire pour se rendre agréable à Dieu ; il lui répondit : « Observez trois choses : la première, d'avoir Dieu présent partout où vous êtes ; la seconde de nourrir votre esprit de la méditation des préceptes de l'Écriture, pendant que vous travaillerez ; la troisième de ne pas changer aisément cle demeure, mais de rester avec patience dans celle que vous aurez une fois choisie. »

Sur les tentations. Il disait que celui qui vit dans le désert est exempt de trois sortes de tentations ; celle de l'ouïe, celle de la langue, et celle des yeux, et qu'il n'avait plus à combattre que contre les mauvaises affections du cœur. Il disait encore que Dieu ne permettait pas que plusieurs de son temps fussent exposés à de fortes épreuves, parce qu'ils étaient trop faibles. Il disait aussi : « Personne ne saurait se flatter d'entrer dans le royaume des cieux sans avoir passé par la tentation. »

Sur la discrétion. Il disait que plusieurs s' étant épuisés par des jeûnes et des abstinences extraordinaires, s'étaient éloignés de Dieu, n'ayant pas suivi les règles de la discrétion. Un chasseur Tayant vu parler avec beaucoup de gaieté à des religieux, en parut étonné. Le Saint le comprit, et lui dit : « Prenez une flèche et bandez votre arc. Le chasseur le fit. Il ajouta : Bandez-le davantage ; et il le fit encore. Il lui dit une troisième fois de le faire encore plus, et il le fit : mais il dit, que s'il voulait qu'il le tendît plus fortement, à la fin l'arc se romprait; sur quoi le Saint lui répondit : Il en est de même de l'esprit dans le service de Dieu; si on l'applique au delà de la juste discrétion, il ne pourra se soutenir; mais il faut savoir se relâcher quelquefois d'une trop grande rigidité. »

Sur la mortification. Il dit un jour à un de ses disciples : « Ne vous rendez qu'avec peine aux nécessités du corps; réprimez la concupiscence ; détestez la vanité ; conduisez-vous comme si vous n'étiez pas en ce monde , et vous trouverez la paix. »

Sur la pureté d'intention. Il disait à son disciple : Lorsque

tous gardez le silence, ne pensez pas pour cela de faire un acte de vertu ; niais reconnaissez plutôt que vous n'êtes pas digne de parler.

Il disait aussi fort souvent, que comme la bête qui tourne la meule d'un moulin, mangerait le -grain qu'on y met, si on ne lui bandait les yeux ; de même Dieu nous cache quelquefois, par un effet de sa miséricorde, le bien que nous faisons, de peur qu'en le voyant nous ne nous croyions meilleurs que nous ne sommes, et que notre amour-propre ne consume nos bonnes œuvres, et ne nous en fasse perdre la récompense.

Sur r obéissance. Il disait : « L'obéissance et l'abstinence sont si puissantes, qu'elles sont capables de rendre dociles aux solitaLes les bêtes les plus féroces. J'ai connu, disait-il aussi, des solitaires qui ont fait de grandes chutes après avoir travaillé longtemps, et ce malheur leur est arrivé, ou pour s'être trop confiés en leurs bonnes œuvres, ou pour n'avoir pas suivi cette importante leçon de l'Ecriture : Interrogez voiïe père, et il vous du a ce que vous devez faire. »

C'était encore une de ses maximes, que le religieux qui aspire font. m. à îa perfection, ne doit pas se proposer l'exemple d'un seul pour modèle, comme s'il pouvait trouver en lui toutes les vertus à un degré parfait; car l'un excelle dans la science spirituelle, l'autre dans la discrétion, celui-ci dans l'humilité, celui-là dans la continence, ou dans la simplicité, ou dans quel qu'autre vertu particulière. Mais comme une abeille industrieuse forme son miel de ce qu'elle butine sur chaque fleur, ainsi un religieux doit recueillir de chaque solitaire qu'il voit, la manière de pratiquer la yertu dans laquelle il excelle, et en former, pour ainsi parler, dans son âme, le miel de la perfection.

Sur la charité. Il disait : « Notre vie et notre mort spirituelle dépendent en quelque façon de notre prochain. Si nous le gagnons à Dieu, nous gagnons Dieu même ; si, au contraire, nous le scandalisons, nous péchons contre Jésus-Christ. »

Un frère lui dit : Mon Père, priez Dieu pour moi ; et il lui répondit : « Je ne saurais ni'intéresser pour vous, et Dieu même ne le fera point, si, de votre côté, vous ne vous intéressez pour votre propre bien, et ne le demandez au Seigneur. »

Enfin il disait : « Conservez-vous toujours dans la crainte du Seigneur ; souvenez-vous que c'est lui qui mortifie et qui vivifie ; haïssez le monde et tout ce qui est du monde; haïssez aussi le repos du corps ; renoncez à cette vie pour ne vivre qu'à Dieu ; n'oubliez jamais ce que vous lui avez promis, car il vous en demandera compte ; souffrez volontairement la faim, la soif, la nudité; veillez, priez, pleurez, soupirez, gémissez dans votre cœur; examinez-vous sans cesse pour connaître si vous êtes digne de Dieu; méprisez la chair afin de sauver votre âme. »

Outre ces différents apophthegmes rapportés par Rufin, Pelage, Cassien et autres, nous avons, dans le Recueil des Règles, fait par saint Benoît d'Aniane, qui vivait en 820, une règle qui porte le nom de saint Antoine, et qui est adressée aux religieux du monastère de Nacalon. Elle contient des préceptes de morale et quelques observances monastiques.

Le Saint y recommande aux religieux : 1° de ne se relâcher jamais sur la prière, et de la faire exactement aux heures prescrites ; 2° de s'exercer dans la sainte componction et le regret de leurs fautes ; 3° de se tenir retirés dans leurs cellules et de s'y occuper, ou à des ouvrages des mains, ou à la prière et à la méditation des psaumes; l\° de faire la nuit leur orafson avant que de se rendre à l'église; 5° d'éviter les églises où il y a concours de monde, de ne point fréquenter les séculiers, ni d'aller à la ville seul lorsqu'on est obligé de s'y rendre; 6° de ne point manger avant l'heure de none, excepté le samedi et le dimanche ; de jeûner rigoureusement le mercredi et le vendredi, sans jamais s'en dispenser, à moins d'une maladie considérable, et de ne jamais manger de chair; 7° d'être sobres dans le repas; de prier avant et après ; de ne point assister à des festins ; de dormir peu ;

le ne point quitter la tunique ni le capuce tant la nuit que le our; 8° de s'appliquer continuellement à la mortification et à icquérir l'humilité; et pour cela de ne se faire aucun sujet de Deine de demander pardon quand on a manqué ; 9° de ne point soutenir son sentiment avec hauteur, ni de se croire plus habile que les autres; de ne point contester; de ne faire des reproches à personne, encore moins à ceux qui sont clans la peine et l'affliction; de visiter les malades du monastère et de les secourir charitablement; de recevoir les frères avec un visage gai et une grande affection de cœur; 10° d'être habillé simplement, de se contenter du nécessaire, de ne point aimer l'ostentation, d'être modeste et retenu surtout à table et dans les voyages, et lorsqu'on va plusieurs ensemble, de se tenir un peu à l'écart les uns des autres, pour mieux garder le silence, méditant alors les psaumes, ou faisant quelque prière, et ne laissant pas égarer ses yeux de côté et d'autre. Enfin d'aimer le travail, de ne pas murmurer en le faisant, d'apprendre des anciens la conduite qu'on doit garder, et de ne rien entreprendre sans l'avis du supérieur du monastère.

Nous serions trop long si nous voulions ajouter ici les extraits de ses lettres. Il suffit de remarquer, sur le rapport de saint Jérôme, qu'il en avait écrit sept en langue égyptienne à divers monastères, que ce saint Docteur assure être d'un sens et d'un style apostolique, et que la principale était adressée aux solitaires d'Arsinoé. Elles furent traduites en grec, et sont apparemment les mêmes qu'on trouve traduites en latin dans le h* tome de la Bibliothèque des Pères.

Comme nous l'avons dit au début de ce chapitre, les disciples de saint Antoine remplirent les déserts l. « Les uns, dit Sozomène, ont fleuri dans l'Egypte et la Libye; les autres, dans la Palestine, la Syrie et l'Arabie. »

i « Le patriarche, dans sa longue carrière, en vit peut-être cent mille. » César Cantu.

Eccles., 1. 2,

On peut les partager en trois classes. Ceux qui demeuraient auprès de lui en Thébaïde, et qui vivaient ordinairement sous sa direction ; dont les plus connus furent Sarmate, Amathe, Macaire, Isaac, Pélusien, Pityrion, Joseph, Paphnuce, mais surtout saint Paul surnommé le Simple. Ceux qui étaient répandus dans le reste de l'Egypte, et surtout dans les déserts de Nitrie et de Ruf. Hist. Scété, tels que furent les deux célèbres Macaires l'Egyptien et l'Alexandrin, Isidore, Héraclide, Pambon, Pior, Nistéron, etc Enfin ceux qui s'étaient retirés hors de l'Egypte, entre lesquels on compte principalement le grand saint Hilarion. D'ailleurs, il n'était point de son temps de personnage éminent en sainteté dans les déserts, avec qui il ne fût uni par les liens d'une étroite charité, et principalement avec ceux de Tabenne. Nous parlerons ailleurs de ceux de ses disciples qui demeuraient hors de la Thébaïde ; quant aux autres, si on en excepte saint Paul le Simple, l'histoire ne nous a presque conservé que leurs noms.

Ce que nous savons de Sarmate, est qu'il demeurait dans le monastère de Pispir, et qu'après la mort du Saint, les Sarrazias ayant fait une irruption dans ce monastère, ils le firent mourir, On rapporte de lui cette belle sentence : « J'estime beaucoup plus un pécheur qui se reconnaît pour tel et qui embrasse la pénitence, qu'un homme qui, n'ayant pas commis de grandes fautes, se croirait néanmoins juste. » Son nom est dans le Martyrologe comme d'un saint martyr au 11 d'octobre, et saint Sidoine le compte entre les solitaires qui se sont rendus illustres vpar l'austérité de leur vie.

v Macaire, qui est différent des deux autres saints du même nom, l'Égyptien et l'Alexandrin, demeura dans la Thébaïde jusqu'à la fin de ses jours. Il était économe du monastère de Pispir, et avait soin d'y recevoir les étrangers. C'était à lui que saint Antoine, en y arrivant, demandait si ceux qui étaient venus pour lui parler étaient Égyptiens ou Jérosolymitains. Il quitta ensuite cette maison pour se retirer tout à fait sur la montagne du

Saint, ?fm de le servir clans son extrême vieillesse. Il eut Amathe pour compagnon clans cet exercice de charité, et recueillit avOC lui les dernières paroles et le testament spirituel de cet excellent maître, dont il ensevelit le corps. C'est de lui, ou de Sar- nR. mate, que saint Athanase apprit une partie des actions du Saint, et que saint Jérôme apprit l'histoire de saint Paul ermite : car il

fie cite pour témoin de. la vérité de cette histoire. Aussi n'y a-t-il pas lieu de douter que ce furent eux qui vinrent au-devant de saint Antoine lorsqu'il revenait de la. visite de saint Paul, et qu'ils lui demandèrent avec empressement où il avait resté si longtemps. Cela fait voir que Macaire vivait encore du temps de saint Jérôme. Il ne finit pas ses jours sur la montagne où le Saint mourut ; mais après que Sarmate eut été tué dans le monastère de Pispir, et que les Sarrazins se furent retirés, il y vint prendre h conduite des solitaires, s'il en faut croire les Actes de saint Posthume qui lui succéda clans ce gouvernement.

Amathe, que Rufin appelle Ammon, et Pallade^ Ammonas, ne doit pas être confondu avec quelques autres du même nom, don.*

. nous parlerons après l'article de saint Ammon, père des solitaires de Nitrie. Il était, comme nous venons de le dire, compagnon et condisciple de Macaire sous la conduite de saint Antoine. Rufin dit qu'il était un homme d'une très-grande vertu, et qu'il avait dignement succédé à son père spirituel sur sa montagne, où il gouvernait grand nombre de solitaires qui demeuraient clans des cavernes. Il dit que cette montagne était si escarpée, et que le roc en était si droit et si élevé, qu'on ne pouvait la voir sans. frayeur ; et il ajoute qu'elle commandait sur le fleuve. Pallade en parle dans les mêmes termes ; et il semble que ceci devrait s'entendre de la montagne de Pispir, puisque celle de saint Antoine était éloignée du Nil de douze lieues. Mais il vaut mieux croire avec Bollandus, que c'est la montagne même de saint Antoine. Et s'il est dit qu'elle dominait sur le fleuve, c'est qu'on pouvait aisément la découvrir du Nil à cause de son élévation.

Pajl', poec

Ainsi il s'était formé deux corps de communautés de solitaires', l'un à Pispir et à ses environs, jusqu'au voisinage de la montagne de saint Antoine ; et ces solitaires étaient gouvernés par Macaire, auquel on dit que Posthume succéda. L'autre était sur la montagne même de saint Antoine, et peut-être s'étendait-il encore dans la plaine du côté de la mer Rouge, sous la conduite d'Amathe ; mais ces deux communautés n'avaient qu'un même esprit, parce que leurs supérieurs avaient été élevés par le même maître.

Pityrion succéda à Amathe. Il fut son disciple après l'avoir été de saint Antoine. Rufin parle ainsi de lui : « II était comblé de tant de vertus, il guérissait tant de malades, et il avait un si grand empire sur les démons, qu'il semblait avoir hérité seul du mérite de ces deux hommes si admirables. Ses instructions étaient remplies d'une merveilleuse doctrine. » Il ne mangeait que deux fois la semaine, et seulement un peu de bouillie faite avec de la farine. C'était la seule nourriture dont son grand âge, et l'habitude qu'il en avait faite, lui permettait d'user. L'expérience qu'il avait des choses spirituelles, et surtout des combats contre les suggestions des démons, lui avait acquis un grand discernement des esprits malins, et de leurs différentes malices. Il disait qu'ils nous poussaient à commettre divers péchés, selon qu'ils voyaient notre âme touchée de diverses affections vicieuses ; et que si on voulait avoir autorité sur eux, soit pour les chasser des corps des possédés, soit pour les surmonter lorsqu'ils nous tentent, il fallait commencer par dompter en soi-même les passions et les vices, et qu'on vaincrait aisément les démons du vice particulier, dont on aurait triomphé dans soi-même '.

y abbé Joseph demeura sur la montagne de saint Antoine, du vivant même du Saint. Il mérita d'en être loué à cause de son humilité ; car plusieurs anciens s' étant rendus auprès du saint

1 Rufin, qui vécut de l'an 3G0 à l'an 410, fut lui-niOme fondateur d'un me nastère en Palestine.

patriarche pour conférer des choses spirituelles, et ce Saint les interrogeant sur quelques passages de l'Écriture ; comme chacun disait son sentiment, selon qu'il le pensait, quand Joseph fut interrogé sur le sens d'un de ses passages, il répondit ingénument qu'il ne le savait pas ; sur quoi saint Antoine dit : L'abbé Joseph a trouvé seul la vérité en avouant son ignorance ; voulant révéler par là son humilité, et la faire servir d'exemple aux autres.

Rufin dit qu'il eut le bonheur de le voir à Pispir, et de recevoir sa bénédiction avec celle de l'abbé Pemen. Il le compte entre les plus célèbres solitaires de son siècle, qui faisaient des prodiges dignes des apôtres, par la simplicité de leur vie et la pureté de leur cœur.

L'histoire des Pères des déserts parle d'un abbé Joseph de Panèphe, que la ressemblance du nom pourrait faire confondre avec celui-ci. Bulteau croit qu'il est différent ; mais soit que ce soit le même ou non, il paraît que ce Joseph de Panèphe était un illustre solitaire, et très-expérimenté dans l'art de conduire les âmes. Il voulait que ses disciples obéissent aveuglément, et leur prescrivait quelquefois des choses peu raisonnables, pour les accoutumer à soumettre leur volonté contre les lumières de leur raison.

Il ordonna, pendant quelques jours de suite, à un de ses disciples, de monter tous les matins sur un grand sycomore qui était dans le jardin de son monastère, et d'en manger le fruit. Le vendredi suivant, auquel tous les solitaires jeûnaient, ce religieux n'osa suivre Tordre de son père spirituel, soit qu'il crût qu'il n'avait pas fait attention que c'était un jour déjeune, soit qu'il n'osât rompre l'usage des solitaires. Quelque temps après il demanda à l'abbé Joseph, pourquoi il lui avait fait un commandement si extraordinaire ; à quoi il répondit : « Les anciens ne commandent pas toujours aux jeunes gens des choses qui paraissent à propos, mais des choses qui paraissent peu raisonnables ; et quand ils s'y soumettent aveuglément, ils leur donnent I. G

des ordres plus discrets, voyant qu'ils ont acquis une véritable soumission d'esprit. »

Deux solitaires vinrent chez lui pour le prier de leur dire s'il était mieux de recevoir avec démonstration de joie les frères qui les venaient voir, ou s'il ne leur en fallait point témoigner. Ils af avaient pas encore ouvert la bouche pour lui proposer leur difficulté, qu'il les prévint, et les éclaircit par cet apologue. Il les lit asseoir, l'un à droite, et l'autre à gauche, après quoi il entra flans sa cellule, se couvrit de vieux haillons, et vint dans cet équipage passer au milieu d'eux sans dire mot. Il quitta ensuite ces Millons, et prit un bon habit, dont il se servait aux jours de fête, et vint encore passer au milieu d'eux. Enfin, il reprit son habit de tous les jours et vint s'asseoir avec eux.

Ces bons solitaires le considéraient tout étonnés, ne comprenant rien dans tout ce qu'il venait de faire. Alors il leur dit : « Àvez-vous bien remarqué ce que j'ai fait? Oui, répondirent-ils. Mais, ajouta Joseph, vous êtes-vous aperçus que mon changement d'habit ait rien changé en moi ? Ai-je souffert quelque perte en prenant de vieux haillons ? Ai-je été meilleur en prenant un meilleur habit ? Non, sans doute. Comprenez donc par là que les Liéatures ne doivent rien changer dans notre intérieur. Recevez avec une innocenté joie et une charité chrétienne les irères qui -vous viendront voir ; et s'ils ne viennent point, conservez-vous dans la récollection et l'esprit de componction. » Ces solitaires, plus étonnés encore de ce qu'il avait prévenu leur demande, en rendirent des actions de grâces au Seigneur, et retournèrent dans leurs cellules très-satisfaits de sa réponse.

On rapporte aussi de lui cette belle sentence. Il y a trois états Lrès-agréables à Dieu : le premier est celui d'un malade, accablé d'ailleurs de tentations, et qui ne laisse pas pour cela de bénir le Seigneur ; le second est lorsqu'on se conduit dans toutes ses actions avec tant de pureté d'intention, qu'on n'y mêle rien d'humain ; le troisième est celui d'un religieux qui vit sous la con-

duite d'un père spirituel, et renonce en tout à sa propre volonté» Un solitaire le vint consulter sur ce qu'il devait faire, parce, disait-il, qu'il ne pouvait rien souffrir, qu'il ne pouvait pas travailler, et qu'il n'avait pas de quoi faire l'aumône. Il lui répondit : « Si vous ne pouvez rien faire de toutes ces choses, veillez du moins sur vous pour ne jamais rien faire qui blesse la chanté qu'on doit au prochain, et j'espère que Dieu vous fera miséricorde. »

Ainsi qu'on l'a pu voir par quelques-uns des faits que nous avons rapportés, les solitaires sortaient de temps en temps de leur retraite pour enseigner et prêcher d'exemple. Dégagés des soins mondains, dit un historien contemporain *, et de ceux de la famille, pour ne s'occuper que de leur âme, ils cherchaient la perfection en épuisant le corps pour ajouter aux lumières de l'esprit. Les déserts de la Thébaïde étaient peuplés de ces martyrs volontaires qui s'exerçaient à des œuvres de piété et de pénitence; étudiant la morale, mais sans soulever de discussions, ne dédaignant personne. Ils se réunissaient pour se nourrir de racines et tresser des nattes ; ou pour écouter quelque lecture des Livres sacrés, faite par le doyen, et qui servait d'aliment à leurs méditations solitaires. Sans demander des aumônes, ils ne les refusaient pas. Quelques-uns conservaient un petit champ, dans la pensée que le travail pourrait les empêcher d'être à charge à autrui. Chaque communauté avait son abbé, et plusieurs communautés dépendaient d'un archimandrite.

Si les solitaires sortaient quelquefois de leur retraite, le monde venait souvent les y chercher. Les disciples de saint Antoine durent consentir, comme le patriarche lui-même, à recevoir d'assez nombreux visiteurs. Saint Jean Chrysostome disait au sujet de ces visites : « Si un grand de la terre vient les voir, c'est alors que se fait plus vivement sentir le néant de tout ce

* César Cantu, Histoire universelle, t Y*

que le monde offre de plus magnifique. Là vous verriez un simple anachorète, habitué à bêcher la terre, ignorant de toutes les choses du siècle, assis sur un tertre, à côté d'un général gonflé de son pouvoir et fier de commander à une nombreuse armée. De la bouche du solitaire sortent, non de viles adulations, mais de salutaires conseils, des discours sublimes qui profiteront à celui qui les écoute, tout le temps, du moins, que durera ce saint rapprochement : il en sortira lui-même l'âme élevée par les grandes pensées qu'il aura entendues ; mais, hélas ! il ne tardera pas à reprendre le joug honteux de ses idées mondaines. Pour ces pieux solitaires, le nom des grands, celui des princes de la terre, ne sont que des paroles vides de sens; ils sourient de leur faste et de leur magnificence, comme nous rions de ces enfants qui s'intitulent rois dans leurs jeux. »

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