DISCIPLES DE SAINT ANTOINE
Parmi les disciples ou imitateurs de saint Antoine dont il est parlé dans la Vie du Saint ou par d'autres historiens du temps, il en est dont la vie n'appartient véritablement pas aux Pères des déserts, car ils n'ont fait que passer dans la solitude. De ce nombre est saint Paphnuce, évêque, qui fut grand comme évêque, mais dont on ne sait rien comme solitaire. Néanmoins nous donnerons ici quelques détails sur lui, afin de montrer quels hommes se formaient dans le désert même pour les luttes publiques.
Paphnuce était Égyptien. Le désir de se consacrer à Dieu sans réserve l'attira au monastère de Pispir, d'où il fut tiré pour être
1 Ruûn, Pallade, Vitœ Patrum, Socrate, Sozomène, Théodoret.
évêque en Basse-Egypte. Il parut sur son siège épiscopal comme une lampe tirée de dessous le boisseau pour éclairer les peuples.
La persécution de Galère, Maximien et de Maximin Daïa (305- 311) fit éclater le courage de Paphnuce. Il fut du nombre de ces saints confesseurs que Ton condamna aux mines, après qu'on leur eut crevé et arraché l'œil droit, et coupé le jarret gauche. Plusieurs d'entre eux y périrent, accablés de travaux et de misères, et se frayèrent ainsi par la tribulation la voie à la félicité éternelle. Mais Dieu réserva Paphnuce à de nouveaux combats, et le conserva à son Église pour la défense de la foi contre les hérétiques, comme il l'avait si généreusement soutenue contre les efforts des païens.
b Le concile général de Nicée, et ensuite le conciliabule de Tyr, assemblé par les artifices des ariens contre saint Athanase, furent les grands théâtres où il se signala dans la défense de la divinité de Jésus-Christ. Il assista au premier avec plusieurs saints évoques, qui portaient sur eux, comme lui, les marques de leur constance dans les persécutions de Dioclétien, Maximien, Maximin et Licinius : marques insignes et aussi glorieuses aux yeux de la vérité et de l'Église qu'elle guide, qu'elles avaient paru honteuses et humiliantes aux yeux des païens. Elles étaient encore rehaussées dans Paphnuce par le don des miracles que Dieu lui avait communiqué; car il chassait les démons par sa parole, et sa prière obtenait facilement du Ciel la guérison des malades et des estropiés.
L'empereur Constantin le Grand, qui était présent au concile de Nicée, le considérait comme un des plus grands prélats qui composaient cette célèbre assemblée, et le traitait avec une distinction particulière, jusqu'à l'appeler souvent dans son palais, où il lui baisait, avec une affection respectueuse, la place de l'œil droit qu'il avait perdu pour la confession du nom de Jésus-» Christ.
Après la tenue du concile, où il eut part à tout ce qui se régla,
Sh VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.
tant par rapport à la foi, que pour la discipline, il demeura constamment uni aux prélats catholiques. Son étroite liaison avec saint Athanase, qui avait succédé à saint Alexandre dans la chaire d'Alexandrie, et dont la cause était celle de la foi, l'engagea à le suivre au concile de Tyr, où l'empereur, prévenu par les ariens, l'obligea de comparaître pour se disculper des fausses accusations intentées contre lui.
Saint Athanase y vint accompagné de quarante-neuf évêques Rwf. hist., catholiques d'Egypte et de Thébaïde, dont Paphnuce était un des plus considérables. Étant entrés dans la salle, ils trouvèrent l'assemblée composée presque toute d'ariens, qui se regardaient plutôt comme les juges que comme les collègues de saint Athanase. Paphnuce aperçut parmi eux saint Maxime de Jérusalem, qu'on avait trompé, prélat catholique, et qui avait confessé glorieusement la foi durant la persécution, et avait été mutilé comme lui. Dès qu'il le vit, il perça la foule, alla droit à lui, et le tirant à l'écart, il lui dit : « Ayant l'honneur de porter les mêmes marques que vous, de ce que nous avons enduré pour Jésus- Christ, et ayant perdu avec vous un de ces yeux corporels, pour jouir plus abondamment de la lumière divine, je ne saurais souffrir de vous voir assis dans une assemblée de fourbes et de méchants, et de tenir rang avec les ouvriers d'iniquité. » Ensuite il lui découvrit toute la conspiration des ariens contre saint Athanase, empêcha qu'il ne souscrivît à sa condamnation, et l'unit pour toujours à sa communion.
L'histoire ne nous dit rien de plus de saint Paphnuce ; mais le peu qu'elle nous en a conservé fait honneur à l'éducation qu'il avait reçue dans le monastère de saint Antoine, et montre qu'il fut dans son temps un des plus grands évêques de l'Église, qui en fait mémoire dans le Martyrologe au 11 de septembre. On ne sait point dans quelle année il mourut.
Saint Apollonius, comme saint Posthume, fut formé au désert, mais il n'y resta point, et c'est ailleurs qu'il faut chercher sa
vie. Il était signalé parmi les solitaires les plus pieux, et l'on recherchait ses enseignements, car Dieu lui avait donné un merveilleux don de parole. Il fut éle :é au diaconat. La persécution étant ouverte, il quitta le désert pour visiter les saints confesseurs détenus dans les prisons pour la foi de Jésus-Christ, les animam à soutenir courageusement l'honneur de l'Évangile; ce qui produisit de si bons effets, que ses paroles furent comme une semence féconde, qui procura plusieurs martyrs à Jésus-Christ.
Il partagea bientôt avec eux l'honneur de souffrir pour un si bon maître. Les ministres de l'empereur lui firent un crime de son zèle, se saisirent de lui et le jetèrent en prison. Les paient du lieu où il était détenu, vinrent en grand nombre pour le voir et pour lui faire insulte, et un d'entre eux, appelé Philémon, dont l'habileté à jouer de la flûte faisait la joie du peuple, voulant renchérir sur les autres, se mit à harceler le Saint plus qu'aucun, le chargea de reproches et d'injures, l'appela un impie, un séducteur, un fourbe, digne de la haine de toute le monde* et qu'on ne pouvait trop tôt faire périr.
Apollonius, qui avait jeté dans la solitude les solides fondements d'une vertu à toute épreuve, ne se démentit point dans cette occasion. Il souffrit en silence tout ce que le faux zèle et l'emportement fit dire à ce furieux; et quand il le vit au bout de ses apostrophes, il ne lui répondit que ce peu de mots s « Dieu veuille, mon fils, avoir pitié de vous, et ne pas vous imputer tout ce que vous venez de dire. » Ces paroles, pranoncées avec la douceur qui est propre aux saints, touchèrent Philémon, et Dieu en portant la vertu dans son cœur par celle de sa grâce, le changea tout à coup en un autre homme ; car il se déclara chrétien ; et non content de ce premier aveu, il courut au tribunal du juge, et confessa la foi de Jésus-Christ en présence de tout le peuple.
Le juge prit ceci pour un jeu et une raillerie, parce que Philémon était en réputation d'aimer à plaisanter; mais voyant enfis-
qu'il parlait sérieusement, il lui demanda s'il avait perdu l'esprit, et comment il était devenu fou en si peu de temps ; à quoi Philémon répondit d'un ton ferme : « C'est bien plutôt vous, qui êtes très-insensé et très-injuste, puisque vous condamnez à mort avec tant d'injustice les chrétiens, qui sont des hommes véritablement innocents. Je vous déclare donc que je suis chrétien, et qu'il n'y a point sur la terre des gens qui soient aussi bons que ceux qui professent cette religion. »
Le juge ne fit pas semblant de s'offenser de sa réponse. Il essaya d'abord de le gagner par des caresses ; mais voyant qu'il n'avançait à rien, il passa bientôt des paroles douces à la cruauté, et le fit tourmenter par divers genres de supplices. Il envoya aussi tirer de prison Apollonius, contre lequel la conversion de Philémon l'avait extrêmement irrité, et le fit appliquer à de plus rudes tortures, l'accusant d'avoir ajouté la séduction à l'imposture et à l'impiété.
Apollonius, toujours égal à lui-même, lui dit avec sa douceur ordinaire : « Plût à Dieu que vous, et tous ceux qui sont ici, suivissiez ce que vous appelez en moi erreur et séduction ! » Mais cette réponse ne fit qu'aigrir davantage le juge qui commanda que lui et Philémon fussent brûlés vifs. Lorsqu'ils furent au milieu des flammes, Apollonius, que le zèle de Jésus-Christ consumait plus que le feu matériel, le pria à haute voix de confondre le paganisme par la manifestation de sa divine puissance. Sa prière fut ouïe de tous les assistants, et à peine l' eut-il prononcée, qu'une nuée les environna, lui et Philémon, et la rosée dont elle était pleine, éteignit entièrement le feu.
Cette merveille étonna si fort le juge et le peuple, qu'ils s'écrièrent tous que le Dieu des chrétiens était le seul grand et le seul immortel. Le bruit s'en répandit bientôt, et parvint jusqu'aux oreilles du préfet d'Egypte, qui se trouvait dans Alexandrie; mais bien loin d'en être touché et d'imiter le changement du juge, qui s'était converti, il envoya ceux de ses officiers qu'il savait
être plus cruels, pour lui amener ce magistrat, et avec lui Apol- >onius et Philémon.
Ils furent ainsi traduits chargés de chaînes à Alexandrie; et dans le chemin, Apollonius, plein de l'esprit de Dieu, qui lui mit des paroles de vie dans la bouche, annonça la foi de Jésus-Christ à ceux qui les conduisaient, et les persuada si bien, qu'ils confessèrent la foi devant le préfet, et voulurent participer aux saints combats de leurs prisonniers. Le préfet les trouvant inébranlables, les condamna tous à être jetés au fond de la mer ; ne voyant pas, cet impie, dit Rufin, que ce n'était pas tant leur donner la mort, qu'un baptême salutaire. Ils y furent étouffés par les eaux ; mais ce fut pour vivre éternellement.
La mer, qui avait servi d'instrument à leur martyre, ne les déroba pas au culte des fidèles. Elle rendit leurs corps en les rejetant sur le rivage. Les chrétiens les enterrèrent dans un même sépulcre, que Dieu rendit depuis célèbre par une quantité de miracles, ce qui faisait que les peuples y venaient en foule offrir leurs vœux. Rufin dit qu'il avait eu le bonheur d'y vénérer leurs reliques ! .
Donnons maintenant de brefs détails sur d'autres disciples de saint Antoine, qui ont vécu et sont morts au désert.
Saint Ammon. Ce Saint vécut dans une grande solitude. Sa nourriture n'était que de pain. Cependant des voleurs vinrent plusieurs fois le troubler. Voulant enfin les empêcher de lui nuire, il s'en alla un jour dans le désert et commanda à deux grands serpents de le suivre, les mit à la porte de sa cellule, et leur ordonna de la garder. Les voleurs revenant pour la piller, furent saisis d'une telle frayeur, en voyant ces horribles animaux, qu'ils tombèrent par terre sans connaissance.
Le Saint les vit de sa cellule, il en sortit aussitôt, vint les re-
1 Le Martyrologe romain marque la fête de saint Apollonius et de saint Philémon au 8 mars.
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lever, et leur dit, en les reprenant de leur dureté : « Vous voyez que vous êtes plus cruels que ces bêtes ; car elles nous obéissent à cause de la soumission qu'elles ont à Dieu, au lieu que vous n'avez aucune crainte de sa justice, ni aucune honte de troubler le repos de ses serviteurs. » Il les fit entrer dans sa cellule, les fit asseoir à table, leur donna à manger, et ce prodige, joint à sa douceur, les toucha si fort, qu'ils se convertirent, et firent des fruits dignes de pénitence.
Un serpent épouvantable ravageant aussi les provinces voisines, et ayant déjà tué plusieurs personnes, les gens du pays eurent recours à lui pour en être délivrés ; et afin de le porter plus efficacement à les secourir, ils voulurent exciter sa compassion, en lui amenant le fils d'un berger, à qui la seule vue de cet animai avait fait perdre le jugement, et que son souffle empoisonné avait tout enflé et rendu comme mort. Le Saint guérit d'abord cet. enfant; mais quoiqu'il fût déterminé à faire périr ce monstre, il ne voulut rien leur promettre. Il alla seulement à l'endroit où il était sûr de le trouver, et s'y mit à genoux pour faire sa prière au Seigneur.
Le serpent parut bientôt, infectant l'air d'une horrible puanteur par son souffle, avec des cris et des sifflements capables d'épouvanter les hommes les plus intrépides, et s'élança vers lui pour le dévorer. Mais le Saint, sans se déconcerter lui dit : « Que Jésus-Christ le Fils de Dieu te donne la mort, lui qui doit faire mourir la grande baleine. » Il n'eut pas plutôt prononcé cette conjuration, que l'animal vomit son venin avec sa vie, et creva par le milieu du corps.
Saint Onuphre. L'histoire de saint Onuphre a été écrite par Paphnuce, solitaire égyptien ; mais on croit que des interpolations ont été introduites par les Grecs dans le texte primitif. Bulteau Fa cependant rapportée avec quelques développements dans son Histoire des Moines de l'Orient i , et le P. Michel- Ange-
1 Cet ouvrage a été publié en 1678
Marin en a donné plusieurs traits dans ses Vies des Pères des déserts. Nous pourrions suivre ces autorités ; mais comme la vie de saint Onuphre dans les faits acceptés par le P. Marin n'offre rien de particulier, nous nous bornons à une simple mention.
Eelen. Ce pieux anachorète avait été élevé jeune dans une communauté, et y vécut dans une si grande perfection, qu'il mérita dès lors d'y faire des miracles. Ce même don le suivit dans le désert, où il se retira jeune encore. La vie qu'il y mena était si dégagée des sens qu'il réprimait jusqu'aux moindres désirs des choses d'ici-bas, qui eussent pu naître dans son cœur.
Un jour, ayant eu la pensée de manger du miel, et en ayant trouvé à son côté par l'artifice du malin esprit, il quitta sur-lechamp cet endroit, et alla plus avant dans le désert, où, pour se punir de ce léger désir, il se condamna à un jeûne de plusieurs semaines, jusqu'à ce qu'un ange lui apparut, et lui présenta de l'eau et des herbes, dont il mangea avec action de grâces.
Cet homme de prodige n'était pas si fort retiré dans son désert, qu'il ne visitât de temps en temps les monastères, tant pour les besoins temporels des frères, que pour les soutenir dans la piété. Un jour qu'il leur portait des vivres, il se trouva si accablé sous le poids de sa charge, qu'il n'en pouvait plus de lassitude. Il aperçut des ânes sauvages qui traversaient la campagne, et leur cria : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'un de vous vienne ici me soulager de mon fardeau. » Aussitôt il y en eut un qui vint à lui avec la docilité d'un animal domestique. Helen lui mit les provisions sur le dos, y monta aussi, et l'animal le mena avec grande vitesse aux cellules des frères.
Une autre fois, étant arrivé le dimanche à un monastère, il trouva que les frères n'y célébraient pas la solennité du jour, à cause que le prêtre qu'ils attendaient pour cela demeurait au delà du Nil, et n'avait osé le passer par la crainte d'un crocodile qui avait déjà fait beaucoup de mal. 11 voulut lui-même aller chercher le prêtre, et lorsqu'il fut sur le bord du fleuve, le crocodile bien
loin de lui nuire, le reçut sur son dos pour le passer. 11 le traversa sans craindre ni l'animal qu'il montait, ni les eaux ; mais ayant été prier le prêtre de venir avec lui, et lui offrant de lui faire aussi passer le Nil sur le crocodile, il ne put jamais l'y déterminer. Ainsi il retourna seul et traversa le fleuve comme il avait fait. Mais lorsqu'il l'eut passé il dit au crocodile qu'il valait bien mieux qu'il mourût que de causer, comme il avait déjà fait, la mort à tant de monde, et l'animal expira sur le lieu.
11 retourna ensuite au monastère où il demeura trois jours, instruisant les frères, découvrant aux uns les défauts auxquels ils étaient sujets, et encourageant les autres à s'avancer toujours plus dans les vertus qu'ils avaient commencé de pratiquer, ce qui donnait à ceux-là de vifs sentiments de componction et un ardent désir de s'amender, et aux autres une sainte émulation pour faire de plus grands progrès. Lorsqu'il fut sur le point de les quitter, il leur donna avis qu'il devait bientôt arriver des frères étrangers, et qu'ils leur préparassent des herbes ; et ces frères arrivèrent presque aussitôt.
Un jeune religieux le pria de le mener avec lui dans le désert. Il lui représenta combien l'entreprise était difficile, surtout à cause des combats que les démons livraient aux anachorètes. Mais ce frère persistant dans sa demande, il y consentit enfin, et le conduisit à la caverne voisine de la sienne. Durant la nuit les démons l'environnèrent, et après l'avoir tourmenté par de mauvaises pensées, ils firent mine de se jeter sur lui, comme pour le tuer. A ce coup le solitaire effrayé prit la fuite, et vint se réfugier dans la caverne d'Helen, qui le consola et lui donna des leçons sur le courage, la patience et surtout la confiance qu'il devait avoir en Jésus-Christ. Ensuite, il le ramena dans la caverne, autour de laquelle il fit avec le doigt un sillon sur le sable, et défendit aux démons au nom de Jésus-Christ de passer jamais ces bornes. Depuis ce temps, le jeune solitaire y vécut en repos et en assurance.
v Jean. Les premiers essais de ce solitaire dans la vertu, furent les efforts des plus austères pénitents. 11 demeura d'abord debout sur un rocher pendant trois ans, priant sans cesse, ne prenant de repos qu'autant que cette situation pouvait le lui permettre, et ne mangeant que le dimanche. Il n'y avait qu'une force miraculeuse qui pût le soutenir dans cette austérité. Il puisait cette force dans la sainte Eucharistie, qu'un prêtre venait lui administrer tous les dimanches, et qui le nourrissait plus qu'aucun aliment matériel.
Le malin esprit osa, en une rencontre, prendre la figure de ce prêtre, et vint se présenter à lui avant l'heure accoutumée pour lui administrer ce sacrement ; mais Jean était trop éclairé d'en haut pour prendre le change. Il lui dit avec une sainte indignation : « O père de mensonge, ennemi de toute justice ! il ne te suffit pas de tromper les âmes fidèles ; tu oses encore te mêler dans ces mystères également saints et redoutables ! »
Le démon lui répondit : « Je croyais te surprendre comme j'ai fait à un de tes frères, que je trompai si bien qu'il en perdit l'esprit, jusqu'à ce que plusieurs saints personnages ayant prié pour lui, le firent revenir en son bon sens avec beaucoup de peine ; » et ayant dit ces paroles il s'évanouit.
A cette apparition du prince des ténèbres, succéda celle d'un ange de lumière, qui fut bien consolante pour ce grand serviteur de Dieu ; car, comme la pénible situation où il avait demeuré jusqu'alors, lui avait couvert la bouche d'ulcères et fait crever ses pieds, en sorte qu'il en sortait du sang corrompu, cet esprit bienheureux le guérit de ses plaies, l'assura qu'il ne serait plus pressé de la faim d'une viande corruptible et que Dieu lui en accordait une toute céleste, c'est-à-dire, les dons de sagesse et de science, et celui de parler des choses spirituelles avec l'éloquence des saints. Il lui ordonna aussi de sortir de sa retraite, et de parcourir les déserts pour y visiter les frères et les édifier par les paroles de salut que Dieu lui mettrait dans la bouche. Dieu y
ajouta encore le don précieux de connaître la manière de vivre, et le fond de la conscience des solitaires qui habitaient dans les monastères voisins, et même de ceux qui étaient plus éloignés. ^ Jean ayant ainsi reçu d'en haut sa mission sur les frères, l'exerçait avec douceur, avec humilité, et avec une vigueur tout apostolique. Il visitait durant la semaine les solitaires dans leurs différentes cellules, les exhortant ou à se corriger de leurs défauts, ou à s'avancer de plus en plus, selon la disposition de leur conscience. Mais tous les dimanches il revenait à sa demeure ordinaire pour y recevoir la sainte Communion.
Il ajouta à ces visites fréquentes, des lettres qu'il écrivait, tantôt aux supérieurs pour les avertir des abus qu'ils devaient corriger dans leurs monastères, et tantôt aux inférieurs, auxquels il marquait distinctement le détail de leurs œuvres, et même ce qui se passait de plus secret dans leur intérieur! en sorte qu'ils ne pouvaient le désavouer. Enfin il les exhortait tous en général à détacher leur cœur des choses visibles, pour ne s'attacher qu'aux invisibles et spirituelles : « Parce que, disait-il, le temps était arrivé de ne s'appliquer qu'à cette étude ; car il' ne convenait pas de demeurer toujours enfants dans la piété ; mais il fallait prendre des sentiments d'hommes formés, et travailler à exceller dans toutes les vertus de l'âme. »
Bien qu'il fût ainsi occupé à la conduite spirituelle des frères, il ne se croyait pas dispensé de gagner sa vie par le travail de ses mains. Il faisait pour cela des sangles pour les chevaux, avec des feuilles de palmier, selon l'usage du pays. On dit à ce sujet qu'un homme boiteux étant monté sur un cheval, dans le dessein de le venir voir pour obtenir sa guérison par ses prières, il n'eut pas plutôt touché de ses pieds la sangle de ce cheval qui avait été faite des mains du Saint, qu'il se trouva parfaitement guéri. Il fit aussi plusieurs autres miracles ; mais sa vie en était un continuel.
Dorothée. La pureté des mœurs de Dorothée le fit juger digne
du sacerdoce. ÏI en exerçait les fonctions pour le besoin et la consolation des autres anachorètes qui vivaient comme lui dans des cavernes. Sa bonté était extrême, et son détachement égalait sa bonté. Sainte Mélanie la Jeune lui envoya un jour cinq cents écus d'or, le priant de les distribuer aux frères. Dorothée en prit trois seulement pour ses besoins particuliers, et envoya le reste à Diocle anachorète, afin qu'il se chargeât d'en faire la distribution ; disant à celai ^ui les lui avait apportés : « Mon frère Diocle est beaucoup plus sage que moi, et connaît mieux ceux qui ont besoin de **^cours ; quant à moi, ceci me suffit. »
Diocle, Ce solitaire que nous venons de nommer, apprit les belles-lettres dans sa jeunesse, et ensuite la philosophie. Mais à vÏQgt-huit ans, se sentant touché de la grâce qui le pressait de ne s'attacher qu'à l'étude de Jésus- Christ crucifié, il renonça aux sciences profanes et se rendit anachorète. Il demeura plus de trente-cinq ans dans une caverne, vaquant à la méditation des vérités divines. Il disait que celui qui ne s'applique pas à Dieu, s'engage ordinairement dans quelque passion, et devient ou dé- HKm ou bête : bête s'il se livre aux plaisirs des sens, et démon s'il s'abandonne à la colère ; mais comme on voulut lui dire qu'il était impossible que l'esprit fût continuellement occupé de Dieu, il répondit que, lorsque l'âme est occupée à quelque réflexion ou à quelque action pieuse, elle est toujours avec Dieu.
Capiton. Ce solitaire avait sa caverne auprès de celle de Diocle. 11 y demeura au moins cinquante ans, sans même se donner la légère consolation d'aller seulement au bord du Nil, qui n'était guère loin de là. 11 donnait pour raison d'une si sévère mortification, que n'ayant pas entièrement dompté le démon, il n'était pas encore en état de voir personne. Il mesurait ainsi la rigueur tle sa pénitence sur les désordres de sa vie passée ; car il avait été voleur avant de se rendre anachorète.
11 y avait aussi dans la même contrée un vieillard nommé Elie,
9/l VIES DES PÈRES DÉS DÉSERTS.
qu'on disait être âgé de cent dix ans, lorsque Rufm visitait ces déserts. Celui qu'il habitait était affreux et par surcroît d'austérité, il s'était ménagé l'endroit le plus incommode et d'un accès très-difficile. C'était un antre qu'on ne pouvait voir sans effroi. On y arrivait par un sentier extrêmement étroit et pierreux, encore la caverne était-elle si bien cachée par des ronces et des broussailles, qu'en suivant le sentier il n'était pas si aisé de la découvrir. Là, cet austère vieillard, dont les membres, usés par la caducité de l'âge et la rigueur de la pénitence, étaient tout tremblants, vivait, pour ainsi dire, d'abstinence, ne mangeant que trois onces de pain et trois olives sur le soir. C'était encore pour lui un adoucissement de ses premiers jeûnes ; car auparavant il passait souvent les semaines entières sans manger. Dieu lui avait accordé le don de guérir les malades de quelque espèce de mal qu'ils fussent affligés. Il avait paru du temps de Rufm, depuis soixante et dix ans dans son désert, sans qu'aucun des anciens solitaires pût dire précisément en quel temps il s'était rendu moine» Rufm et Pallade nomment encore parmi les solitaires voisins de ceux-ci, et qui étaient remarqués par l'éclat de leur pénitence et de leurs vertus, Salomon, Euloge, Dioscore, Appelles, etc. Les détails qu'ils donnent n'offrant rien de particulier, nous ne les reproduisons pas.