ANACHORÈTES EN RASSE THÉBAÏDE
vit. pp. i. Nous ajouterons à la vie de saint Apollon, le peu que nous sa- •l 53. ' ' yons de saint Ammon, anachorète, qui demeurait au voisinage
de son monastère, et où les disciples du Saint conduisirent d'abord Rufin et ses compagnons. Saint Ammon était déjà mort. Il avait laissé un disciple héritier de sa cellule et de ses vertus. C'est de lui qu'ils apprirent ce que nous en allons rapporter.
Lors donc que Rufin et ses confrères eurent quitté saint Apollon, leurs pieux guides les menèrent dans le désert du côté du midi, où, après qu'ils eurent marché quelque temps, ils aperçurent sur le sable les traces d'un dragon si énorme, qu'on eût dit qu'on avait traîné par là quelque grande poutre. Ils en furent effrayés, et prièrent ceux qui les conduisaient de se détourner de ce chemin, de peur qu'ils ne rencontrassent cet horrible animal.
Ceux-ci, au contraire, les exhortèrent à ne rien craindre, et voulaient même suivre le serpent à la trace, dans le dessein de l'atteindre et de le tuer en leur présence, ainsi qu'ils disaient l'avoir fait à d'autres serpents ; mais bien loin de se rassurer, Rufin et ses confrères, les pressèrent de prendre une autre route.
Cela n'empêcha pas qu'un des disciples de saint Apollon ne suivît la trace de la bête jusqu'auprès de la caverne où elle se retirait, qu'il ne leur criât de là de le venir joindre pour voir comment il la tuerait. Un solitaire qui demeurait peu loin de là, survint alors, et apprenant d'eux le sujet de leur frayeuf , les y confirma en disant qu'il avait vu lui-même ce monstrueux animal ; qu'il était si horrible qu'ils n'en pourraient soutenir la vue, surtout n'étant pas accoutumés à rien voir de semblable ; car il n'avait pas moins de quinze coudées de longueur.
Il fit revenir le frère qui était près de la caverne, et les conduisit tous ensemble à sa cellule, où il les reçut avec toute la charité possible. Après qu'ils se furent reposés, étant entrés en conférence, il leur dit, que la cellule qu'il habitait avait été celle d'un saint homme nommé Ammon, son père spirituel, par qui Notre-Seigneur avait opéré plusieurs prodiges.
Sa nourriture n'avait été que de pain et d'eau. Quelques voleurs venaient dérober ce pain. Lorsque le Saint vit qu'ils l'incom-
modaient souvent de la sorte, il s'en alla un jour dans le désert, et ayant à son retour commandé à deux grands dragons de l'accompagner, il leur ordonna de demeurer auprès de sa cellule, afin d'en garder l'entrée. Ces voleurs étant venus selon leur coutume, et voyant au-devant de la porte ces dragons comme en sentinelle, ils furent saisis d'une si extrême frayeur, qu'ils tombèrent par terre sans jugement et sans connaissance : ce que le saint vieillard ayant aperçu, il sortit, et les ayant trouvés à demi morts, il les releva, et les reprit de leur faute avec ces paroles : « Vous voyez comme vous êtes beaucoup plus cruels que les bêtes, puisqu'elles nous obéissent à cause de la soumission qu'elles ont à Dieu, au lieu que vous n'avez aucune crainte de lui, ni aucune honte de troubler le repos de ses serviteurs. » Il les mena ensuite dans sa cellule, où il les fit mettre à table, et leur ordonna de manger. Ces malheureux furent si vivement touchés dans le fond du cœur, et oublièrent tellement leur humeur farouche, qu'ils devinrent bientôt meilleurs que plusieurs de ceux qui longtemps auparavant avaient commencé à servir Dieu : car ils s'avancèrent de telle sorte dans la vertu de pénitence, que bientôt après ils faisaient les mêmes miracles que saint Ammon. Une autre fois un dragon épouvantable ravageant toutes les provinces voisines, et ayant tué plusieurs personnes, les habitants de ces lieux vinrent trouver le bienheureux Ammon pour le conjurer de les délivrer de cette cruelle bête ; et afin de le toucher de compassion, ils lui amenèrent le fils d'un berger, qui avait été si épouvanté de l'avoir seulement vu, qu'il en avait perdu l'esprit ; et son souffle l'avait rendu comme mort et tout enflé. Le saint vieillard après avoir huilé l'enfant, lui rendit sa première santé; et bien qu'il fût porté d'un désir extrême de faire mourir ce dangereux animal, néanmoins comme s'il n'eût pu les assister, il ne leur voulut rien promettre ; mais étant parti à l'heure même, il s'en alla sur les avenues de la bête, et mettant les genoux en terre, adressa sa prière à Dieu. Le dragon, après avoir exhalé
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un souille qui remplit tout l'air d'une horrible puanteur, et avoir jeté de grands sifflements et de grands cris, s'élança vers lui avec furie. Sur quoi le Saint, sans s'étonner en aucune sorte, le regarda d'un visage ferme, et lui dit : « Que Jésus-Christ le Fils de Dieu te donne la mort, lui qui doit faire mourir la grande baleine. » Il n'eut pas plutôt proféré ces mots, que ce cruel animal ïsaïe,26 vomit tout son venin avec sa vie, et creva sur-le-champ même. Tous les habitants des environs qui s'étaient assemblés, comme j'ai dit, étant épouvantés de ce miracle, et ne pouvant supporter une si extrême puanteur, jetèrent de grands monceaux de sable sur le corps de cette bête, le Saint étant toujours présent, car bien qu'il parût évidemment que l'animal fût mort, personne n'osait en approcher qu'en sa présence.
Nous devons dire quelques mots ici de saint Onuphre, dont Paphnuce, solitaire égyptien vers la fin du IVe siècle, a donné la Vie. Mais comme plusieurs Paphnuce fleurissaient à cette époque, on ne sait auquel on doit attribuer la vie de saint Onuphre. De il y a dans cette histoire certains faits extraordinaires qui ont paru peu vraisemblables et qui ont fait craindre des interpolations de quelque ami des fictions. Il nous semble que cette crainte infirme tout le récit. En effet, si l'on retranche, on ne peut être sûr de le faire justement. Il faut donc se borner à dire qu Onuphre fut d'abord cénobite dans un monastère de la Basse- Thébaïde, et que plus tard il se retira au désert, où il vécut soixante-dix ans dans une complète solitude.