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LE MONASTÈRE DE L'ABBÉ ISIDORE

Rufin et Pallade ont parlé tous deux du monastère de l'abbé Isidore. Ils l'ont fait et devaient le faire brièvement, car ne rap-

portant que des choses certaines, et cette célèbre maison ne s'ouvrant jamais que pour ceux qui voulaient y rester toujours, ils ne furent pas admis à la visiter ; ils ne surent donc que ce qui pouvait s'apprendre du dehors.

L'abbé Isidore n'est point, comme quelques-uns l'ont pensé, celui que saint Jérôme met parmi les Origénistes. Cet Isidore, surnommé le Xénodaque ou l'Hospitalier, était solitaire et prêtre d'Alexandrie, d'où il fut banni par le patriarche Théophile.

Celui dont nous parlons ici était tout occupé de la conduite de ses disciples, et n'eut rien de commun avec les solitaires qu'on accusa d'origénisme. Son monastère était un des plus considérables de la basse Thébaïde, tant par le nombre des religieux, qui allait jusqu'à mille, qu'à cause de leur admirable piété. L'enceinte en était très-spacieuse et fermée de murailles. Il y avait de vastes jardins, de l'eau en abondance, quantité d'arbres et de fruits, et généralement tout ce qui était nécessaire pour la nourriture des frères. On y gardait une discipline très-exacte, et surtout la clôture perpétuelle; car on n'était point reçu qu'on ne fût dans la résolution de rester jusqu'à la mort dans le monastère.

Il n'était permis d'en sortir qu'à deux anciens d'une vertu éprouvée, que l'abbé choisissait pour distribuer au dehors les ouvrages des religieux, et rapporter les matériaux nécessaires pour en faire d'autres. On ne confiait la garde de la porte qu'à un vieillard qui s'était le plus distingué par sa probité et sa prudence. Il avait pour cela sa cellule auprès de la porte, où on en avait aussi construit une autre pour loger les étrangers, qu'il recevait avec humilité et charité. Il ne lui était pas permis d'en introduire aucun plus avant, et il se contentait de rendre les devoirs de l'hospitalité, et d'édifier par des entretiens dignes d'un saint solitaire.

Par ces sages précautions l'abbé Isidore avait éloigné de son monastère, tout ce qui pouvait rappeler à ses religieux le souvenir du siècle; et par cet heureux oubli, joint à l'exemption de toute

SOLITAIRES DE T.A THÈBAÎDE; — L*ATWÊ ÏSTDfVRT!. 155

sollicitude temporelle, ayant moins à combattre les vaines idées qui sont occasionnées par l'égarement des sens, et les soins empressés de la vie, ils tendaient à Dieu avec plus de liberté de cœur.

Il ne faut pas être surpris, après cela, si aucun de ces fervents religieux n'avait du regret de sa clôture. La tranquillité dont ils jouissaient, les vertus dont ils se donnaient mutuellement des exemples si édifiants, en faisaient une demeure de paix, et une image de celle qui règne dans la Jérusalem céleste; et ils étaient si contents de ne jamais sortir, qu'il n'y avait que l'obéissance qui les déterminât à accepter la charge de porter les ouvrages dehors.

Autant qu'ils vivaient tranquilles dans leur retraite, autant en goûtaient-ils les précieux avantages, par le silence qui y régnait, par la facilité qu'ils avaient à s'acquitter de leurs exercices de piété, et surtout à s'élever à Dieu dans la prière et l'oraison mentale, à laquelle ils donnaient un temps considérable. Enfin ils pratiquaient si parfaitement les vertus religieuses, que Dieu les favorisait de ses dons les plus excellents, en sorte, dit Rufin, qu'il n'y en avait aucun qui n'eût reçu celui de faire des miracles; mais ce qui est encore plus admirable, au rapport du même historien, c'est qu'ils ne mouraient pas de maladie, et que, quand la fmde quelqu'un était proche, il prenait congé de ses frères, et se reposait en paix, avec un merveilleux contentement de son cœur. Puifin et Pallade ne parlent point de tout ce que nous venons de dire en témoins oculaires ; mais sur le rapport du portier du monastère; car, comme nous avons dit, il n'était permis d'entrer dans l'intérieur qu'à la condition de s'y fixer pour toujours.

SAINT PAPHNUCE, aéré, et SAINTE THAÏS, pénitente %

Paphrmce avait établi son monastère à l'extrémité du territoire d'Hiraché en basse Thébaîde. La vie qu'il menait était si sainte, qu'on le regardait moins comme un homme que comme un ange. Il était mort lorsque Rufm vint visiter son monastère vers l'an 390. C'est donc sur le témoignage de ses disciples que Rufm a écrit.

Un jour, Paphnuce eut en priant le désir de savoir s'il avait profité dans la vertu. Un ange lui dit alors qu'il pouvait se comparer à un certain musicien qui gagnait sa vie en chantant dans un bourg du voisinage.

Ce parallèle l' étonna et l'humilia. Il se hâta, dans le désir de s'instruire davantage, d'aller voir cet homme d'une profession qui n'avait aucun rapport à la vertu parfaite, et que le ciel mettait pourtant au niveau d'un solitaire tout appliqué aux travaux de la pénitence et à la pratique de la perfection religieuse. Sa surprise fut encore plus grande, lorsque l'ayant trouvé et l'ayant interrogé sur sa conduite spirituelle, il lui répondit qu'il était un grand pécheur, et qu'il n'avait vécu que de voleries avant qu'il exerçât le métier qu'il faisait actuellement.

Paphnuce le pressa de lui dire au moins si, dans le temps de ses brigandages, il ne lui était pas arrivé de faire quelque bonne œuvre; à quoi il répondit qu'il ne se souvenait que de deux; Tune que, se trouvant un jour avec d'autres voleurs, ils prirent une vierge consacrée à Dieu, et que ses compagnons voulant lui faire insulte, il l'avait arrachée de leurs mains, et l'avait conduite dans la nuit au bourg d'où elle était, sans qu'il lui fût arrivé aucun mal. L'autre, qu'ayant trouvé dans le désert une femme désolée,

* Vitœ Patrum, Ruiiil, Bulteau.

parce que des créanciers qui avaient fait mettre son mari et ses enfants en prison, la cherchaient aussi pour la faire saisir, il en fut si touché qu'il la conduisit dans sa caverne, la fit revenir de l'extrême faiblesse où elle était, à cause qu'elle n'avait rien mangé depuis quatre jours, et lui donna trois cents pièces d'argent pour payer ses dettes, et mettre son mari et ses enfants en liberté.

Paphnuce, admirant ces actes de charité dans un voleur, en prit occasion de l'exhorter à profiter de la miséricorde de Dieu. « En vérité, lui dit-il, je n'ai rien fait de semblable, et je crois cependant que vous n'ignorez pas que le nom de Paphnuce est assez connu parmi les solitaires à cause du grand désir que j'ai eu de m'instruire et de m' exercer dans leur sainte manière de vivre : et Dieu m'a révélé sur votre sujet qu'il ne vous considère pas moins que moi. Ainsi, mon frère, puisque vous voyez que vous ne tenez pas une des dernières places auprès de sa divine majesté, ne négligez pas de prendre soin de votre âme. »

Ces paroles touchèrent le cœur du musicien, et le pénétrèrent de reconnaissance envers la divine miséricorde. Il jeta sur le champ les flûtes qu'il avait à la main, suivit le Saint dans le désert, et se conforma si fidèlement à tout ce qu'il lui prescrivit pour la conduite qu'il devait garder, qu'après trois ans passés dans la pratique des vertus religieuses, il rendit l'âme au milieu des cœurs des Esprits bienheureux.

Depuis l'heureuse fin de ce pieux pénitent, Paphnuce s'était piqué d'une sainte émulation pour s'avancer plus que jamais dans la voie de la perfection, et afin de mieux connaître ce que Dieu demandait de lui, il le pria une seconde fois de lui faire connaître à qui il pouvait se comparer ; et il lui fut répondu qu'il ressemblait au principal habitant du bourg le plus proche. Il s'y rendit aussitôt, et il n'eut pas de peine à le trouver, parce que celui-ci vint au-devant de lui, le mena dans sa maison, lui lava les pieds et lui fit grande chère.

Durant le repas Paphnuce s'informa de lui quelle était sa manière de vivre ; mais il le trouva plus porté à déclarer ses fautes, qu'à étaler le bien qu'il faisait, et il n'eût rien appris de ses vertus, s'il ne lui avait fait connaître que c'était Dieu qui l'avait envoyé pour savoir de sa bouche ce qu'il faisait pour son service, et que même il l'avait trouvé digne de passer le reste de sa vie parmi les solitaires. « Assurément, lui dit alors cet homme, je ne sais aucun bien que j'aie fait; mais puisque vous m'assurez que Dieu vous a révélé ce qui me regarde, je ne saurais me cacher devant celui auquel toutes choses sont connues. Je vous dirai donc comme j'ai accoutumé de me conduire envers ceux avec qui je me trouve.

« Je n'ai jamais refusé l'hospitalité à personne, et je n'ai jamais souffert qu'on m'ait prévenu pour aller au-devant des étrangers et les recevoir chez moi. Je n'ai jamais laissé sortir aucun hôte sans lui donner de quoi faire le reste de son voyage. Depuis trente ans, je vis avec mon épouse comme un frère avec sa sœur. Je n'ai méprisé aucun pauvre, ni manqué de le secourir dans son besoin. Lorsqu'il s'est agi de justice et d'équité, je n'aurais pas favorisé mon propre fils au préjudice de mon prochain. Le fruit du travail d' autrui n'est point entré chez moi. Lorsque j'ai su que quelques personnes étaient en contestation, j'ai toujours tâché de les mettre d'accord. Je n'ai point souffert que mes enfants donnassent lieu à qui que ce soit de se plaindre d'eux; ni que mes troupeaux causassent du dommage dans les biens des autres. Je n'ai point empêché que d'autres semassent dans mes terres, et je me suis contenté de semer les champs qu'ils m'ont laissés libres. J'ai tâché, autant que j'ai pu, de soutenir les faibles contre l'injuste oppression des plus puissants. J'ai pris garde de ne fâcher jamais personne; et lorsque j'ai présidé à quelque jugement, j'ai fait de mon mieux pour accorder les parties, plutôt que d'en condamner aucune. Voilà, par la miséricorde de Dieu, de quelle manière j'ai vécu jusqu'ici. »

Une conduite si charitable éblouit Paphnuce ; il ne put s'empêcher de l'embrasser avec tendresse, et comprenant qu'il pouvait être un des plus riches ornements de la solitude, il lui dit : que puisqu'il avait accompli toutes ces choses, il ne lui manquait que d'y ajouter le renoncement réel à tous les biens de ce monde, pour porter la croix de Jésus-Christ et marcher avec plus de perfection à la suite de ce divin Maître.

Il trouva son cœur pleinement disposé à suivre cet avis ; ainsi ils allèrent ensemble sans délai dans le désert, où le Saint le logea dans la cellule que le musicien avait occupée ; il lui donna de plus les avis nécessaires pour le faire entrer dans les desseins de miséricorde que Dieu avait sur lui; et ce second disciple marcha si fidèlement sur les traces du premier, qu'il remplit en peu de temps la mesure de sa sainteté, et alla recevoir enfin la couronne de gloire dans l'éternité aujnilieu des acclamations des anges, ainsi que Dieu le révéla au Saint.

Ce nouvel exemple servit encore d'aiguillon à Paphnuce poulie faire avancer plus rapidement dans la perfection de son état. « Car, se disait-il à lui-même, si ceux qui sont dans le monde font des œuvres excellentes, combien suis-je obligé, étant solitaire, de m' efforcer de les devancer dans les exercices d'une vie pénitente ? » Ainsi il ajouta à ses austérités précédentes, et persévéra plus que jamais dans la sainte oraison.

Il désira une troisième fois que Dieu lui fît connaître l'état de son âme, et il entendit de nouveau la voix du Ciel, qui lui dit qu'il était semblable à un marchand qui le venait voir, et qu'il se hâtât d'aller au-devant de lui. Il descendit à l'instant de la montagne et rencontra sur ses pas ce marchand, qui était descendu par le Nil de la haute Thébaïde, d'où il avait conduit plusieurs vaisseaux chargés de marchandises qu'il distribuait aux pauvres ; et il venait à son monastère avec quelques serviteurs chargés de légumes dont il voulait lui faire présent.

Paphnuce ne l'eut pas plutôt vu qu'il lui dit : « 0 âme pré- 1. 11

cïeuse aux yeux de Dieu, pourquoi vous occupez-vous des choses de la terre, étant destiné pour ne vous occuper qu'à celles du ciel ? Laissez à ceux qui n'ont des pensées que de la terre, de s'en occuper tant qu'ils voudront ; mais vous, n'ayez point d'autre (objet que de vous rendre un négociant du royaume de Dieu, et suivez fidèlement Jésus- Christ qui vous appelle pour le servir uniquement. »

Ces paroles eurent le même efïet dans celui-ci que dans les autres. Le marchand ordonna à ses serviteurs de donner aux pauvres tout ce qui lui restait de bien, suivit le Saint à la cellule où les deux autres avaient vécu successivement, et étaient morts clans la paix du Seigneur, s'y rendit l'imitateur de leur sainte vie, et consomma en peu de temps sa course dans une égale sainteté.

Dieu se servait ainsi de son serviteur Paphnuce dans les œuvres admirables de sa miséricorde, et elles ne tournaient pas moins à "l'avantage spirituel de ce saint solitaire qu'à celui des autres. Mais on peut dire que le plus précieux fruit de sa mission, et celui en qui la magnificence de la bonté de Dieu éclata davantage, fut la conversion de Thaïs, encore plus célèbre dans l'Église par sa pénitence, qu'elle ne l'avait été dans le siècle par ses désordres.

fefct.t C'est à notre Paphnuce que les auteurs l'attribuent plus com- ~ » «l munément, et nous ne lui en déroberons pas la gloire, puisqu'il n'y a aucune raison de la donner à un autre Paphnuce : le lieu et le temps auquel il vivait faisant justement présumer en sa faveur.

On ne dit pas quelle fut la patrie de Thaïs, ni la ville qui servit de théâtre à ses désordres: on sait seulement que c'était en Egypte. Elle eut le malheur de naître d'une mère aussi méchante, qu'elle-même le devint ; car bien loin de veiller à la conservation de son innocence, elle ne lui donna que des leçons pour la perdre, «t cette séduction fdomestique fortifiée par une beauté, qu'on

peut appeler meurtrière des âmes, la fit tomber dans les plus grandes fautes.

Il fallait bien que le scandale fût grand, puisque le bruit s'en répandit jusque dans les solitudes ; mais ce ne fut pas sans une disposition de la Providence, qui lit servir le zèle de Paphnuce pour ramener cette brebis dans le bercail du souverain pasteur des âmes.

Le moyen que prit ce serviteur de Dieu pour y réussir, fait assez voir qu'il lui était venu d'en haut, par la raison même qu'il réussit contre les règles de la prudence ordinaire. Paphnuce quitta son habit de solitaire, en prit un mondain, se munit d'une somme d'argent, et dans cet équipage vint se présenter devant Thaïs comme pour grossir le nombre de ses courtisans.

Thaïs n'avait pas tout à fait éteint dans son âme les principes communs de la religion. Elle croyait en Dieu, et était convaincue qu'il y a une autre vie, où il récompense les bons et punit les méchants ; mais ces vérités étaient étouffées dans son âme par l'amour des plaisirs et des richesses, et sa foi ne servait qu'à la rendre plus coupable par les crimes dont elle la déshonorait.

Ce furent précisément ces vérités dont Paphnuce se servit pour la faire revenir à résipiscence. Il lui demanda d'abord de l'introduire dans un endroit où il pût se dérober non-seulement aux yeux des créatures, mais aux yeux de Dieu même ; et comme elle lui eut répondu que la chose était impossible, Dieu étant présent partout, il en prit occasion de lui représenter combien il était horrible d'oser pécher sous les yeux de Dieu, et quel terrible compte elle aurait à rendre à son tribunal de la perte de tant d'âmes que sa conduite entraînait tous les jours dans l'abîme du péché.

A ces mots, Thaïs reconnaissant que celui qui lui parlait n'était rien moins que ce qu'elle avait cru, et Dieu agissant dans le fond de son cœur par sa grâce, elle se jeta aux pieds de Paphnuce, et lui dit en fondant en larmes ce peu de paroles :

<l Mon père, ordonnez-moi telle pénitence qu'il vous plaira ; car j'espère que Dieu me fera miséricorde par vos prières ; je vous demande seulement trois heures de temps, après quoi je me rendrai où vous le trouverez bon, et j'exécuterai tout ce que vous me prescrirez. »

Le délai qu'elle demanda ne fut que pour prouver d'une manière plus éclatante combien son changement était sincère. Elle ramassa tout ce qu'elle avait acquis par ses péchés, de meubles et d'effets précieux, dont la valeur pouvait monter à quarante livres d'or; elle fit tout porter à la place publique, y mit le feu en présence de tout le peuple, et élevant sa voix afin de se faire entendre des complices de ses crimes, elle les invita à imiter sa conversion.

Après ce sacrifice, elle se rendit au lieu où l'attendait Paphnuce, qui la mena dans un monastère de filles, et l'enferma dans mie cellule particulière dont il scella la porte avec du plomb, afin que personne n'eût la témérité de l'ouvrir sans sa permission. Il lui laissa seulement une fort petite fenêtre d'où on pût lui donner à manger, et recommanda aux sœurs de ne lui porter chaque jour qu'un peu de pain et d'eau.

Thaïs ainsi resserrée, sans qu'elle pût sortir pour quelque sujet que ce fût, supplia Paphnuce de lui dire lorsqu'il l'allait quitter, de quelle manière elle devait prier Dieu. Il lui répondit qu'elle n'était pas digne de prononcer son saint nom, ni d'élever vers le ciel ses mains souillées par tant de crimes; mais qu'elle se contentât de se tourner vers. l'Orient, et de répéter souvent ces paroles : Vous qui m'avez formée, ayez pitié de moi. Elle se soumit humblement à cette pénitence, et la pratiqua très-fidèlement.

Trois ans après, Paphnuce eut compassion d'elle. 11 alla trouver saint Antoine pour savoir de lui si Dieu lui avait remis ses péchés. Il ne lui dit pas néanmoins le sujet pour lequel il le venait consulter, espérant que Dieu le lui ferait connaître ; et

SOLITAIRES DE LA TIIÉBAÏDE. — S. PAPHNUGE. 163

saint Antoine ayant assemblé ses disciples, leur ordonna de passer la nuit chacun séparément en oraison, pour voir si Dieu révélerait à quelqu'un d'eux la cause de l'arrivée de Paphnuce.

Saint Paul le Simple, ainsi que nous l'avons rapporté dans sa vie, fut celui à qui Dieu la manifesta. Il lui fit voir dans le ciel un superbe lit gardé par trois vierges, et lui dit qu'il était réservé pour Thaïs. Le lendemain, Paul rendit compte de cette vision à son bienheureux père Antoine ; et Paphnuce ayant connu par là que Dieu avait pardonné à Thaïs, il vint au lieu où il l'avait enfermée, et en ouvrit la porte pour l'en faire sortir.

La sainte pénitente lui témoigna qu'elle souhaitait d'y finir ses jours ; mais aussi docile aux ordres de son père spirituel, qu'elle lui avait été soumise dans la pénitence qu'il lui avait imposée, elle lui dit seulement, que puisque Dieu lui avait fait la grâce de lui pardonner ses péchés, elle n'avait fait autre chose depuis son entrée dans sa cellule, que de les mettre comme en un monceau devant ses yeux, de les envisager sans cesse et de les pleurer en les considérant. C'est aussi pour cela, lui dit Paphnuce, et non pour la rigueur de votre pénitence, que Dieu vous les a remis.

Thaïs ne survécut guère à sa sortie de cette espèce de prison. Quinze jours après son âme fut délivrée de celle de son corps, et alla jouir de la félicité que Dieu lui avait préparée. Les Grecs honorent cette sainte pénitente le 8 octobre, aussi bien que quelques Latins.

Pour Paphnuce, ses actes ne disent ni à quel âge ni en quelle année il mourut. Rufin marque seulement que, persévérant dans une très-austère pénitence, un ange lui apparut et l'invita à le suivre dans les tabernacles éternels, où les prophètes se préparaient à le recevoir. Le lendemain de cette apparition, ajoute le même historien, fut le dernier jour de sa vie '•

* Quelques Latins font mémoire de ce saint Paphnuce le 3 mars ; d'autres lt 29 novembre : on ne trouve pas son nom dans le rituel des Grecs.

46tl VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.

SAINT MUCE od PATERMUCE,

PÉNITENT ET ABBÉ EN BASSE THÉBAÏDE, ET COPREZ, PRÊTRE ET ABBÉ, SON DISCIPLE *.

Tout fut merveilleux clans Muce, qu'on nomme aussi Patermuce. Sa vie fut un tissu de prodiges et de vertus. Je ne sais même si ce que nous en rapporterons, sur la foi deRufm, trouvera créance dans l'esprit de plusieurs, tant il est extraordinaire; mais après que Jésus-Christ a dit que la foi est capable de transporter les montagnes d'un lieu à un autre, rien ne doit étonner dans ses saints.

Muce joignit d'abord les horreurs du brigandage à l'idolâtrie. Il fut un insigne voleur, et couvert de toutes sortes de crimes ; jusque-là qu'il n'épargnait pas les sépulcres qui étaient respectés des païens mêmes.

Dieu changea son cœur à peu près dans des circonstances pareilles à celles où il convertit l'Apôtre des nations ; c'est-à-^!ire, lorsqu'il était dans l'intention actuelle de l'offenser; ou plutôt dans l'exercice actuel du péché. 11 était monté, une nuit, par des machines, sur le toit de la maison d'une vierge consacrée à Jésus-Christ, pour tenter de pénétrer dedans et enlever ce qu'il pourrait. Mais le Seigneur qui veillait à la sûreté de sa servante, et voulait faire de lui un de ses plus fidèles serviteurs, ne permit pas qu'il vînt à bout de son pernicieux dessein.

Il travailla jusqu'à bien avant dans la nuit, sans que ses efforts pussent lui réussir, et il se fatigua si fort, qu'accablé de lassitude

* Vitœ Patrum, Ruliu, Cassien, Tillc/uont.

il s'endormit enfin sur le toit. Pendant son sommeil un homme vénérable lui apparut en songe, lui reprocha ses larcins et ses meurtres, l'exhorta à entreprendre une vie aussi sainte que celle qu'il menait était horrible ; et lui fit voir une nombreuse suite de solitaires dont il était destiné à être le supérieur.

A son réveil il se trouva dans des dispositions si différentes de celles où il était auparavant, qu'il ne se reconnaissait pas, pour ainsi dire, lui-même ; et dans ce moment la vierge dont il voulait piller la maison se présenta devant lui, lui demanda qui il était et ce qu'il avait à faire dans ce lieu. Il était si fort étonné qu'il ne sut que répondre ; mais reprenant ses esprits, il la conjura de lui dire où était l'église des chrétiens.

La servante de Dieu comprit qu'il y avait en lui quelque chose d'extraordinaire. Elle lui dit de la suivre et le mena à l'église, oè elle le présenta aux prêtres. Muce se jeta à leurs pieds pour les conjurer de le recevoir au nombre des fidèles. Mais il était si fort décrié par ses crimes, qu'ils craignirent que sa démarche ne cachât quelque mauvais dessein, et ils ne voulurent pas se fier à son humiliation.

Sa persévérance les convainquit enfin de sa sincérité. Ils commencèrent à l'instruire et lui donnèrent pour première leçon, ces paroles du psaume : Bienheureux l'homme qui ne s'est point laissé aller aux conseils des méchants, etc. Muce y trouva beaucoup à méditer; et après être resté trois jours avec ces prêtres, il se retira dans le désert pour réfléchir plus à loisir dans toute l'amertume de son âme sur ses désordres passés. Il y demeura longtemps, passant les nuits et les jours à pleurer et à prier, et accompagnant son oraison d'une rigoureuse abstinence.

On peut rapporter à ce temps-ci la tentation que Rufm dit qu'il eut au commencement de sa conversion. Le démon, qui connaissait quelle avait été son avidité pour l'or et l'argent, lui montra de grands trésors cachés en terre, qu'il lui dit y avoir été mis par Pharaon. Mais Muce, dont la grâce avait entièrement changé le

cœur, lui répondit courageusement : Que ton argent périsse avec toi, malheureux esprit.

Après ces premières pratiques de pénitence, il retourna à l'église, où les prêtres voyant combien il avait profité de leurs premières instructions, lui en donnèrent d'autres plus étendues. Ils eussent bien désiré de le retenir avec eux, et le pressèrent même pour cela ; mais il se contenta pour ne point manquer à l'obéissance, de demeurer encore une semaine en leur compagnie, après quoi, suivant l'attrait de Dieu, auquel ils ne mirent point d'obstacle, il se retira tout à fait dans le désert.

Coprez, dont nous parlerons bientôt, et qui racontait ceci à Rufin, dit qu'il habita le premier cette solitude : ce qui doit s'entendre de cette partie du désert qui est au midi d'Hermopole, et plus avant de ce côté que le monastère de saint Apollon. La vie qu'il y mena ne fut qu'un exercice continuel des plus rudes travaux de la pénitence. Il persévéra pendant sept ans dans cet état de purification, après quoi Dieu, par son infinie miséricorde, commença à le favoriser de ses grâces extraordinaires qui en firent un homme à prodiges.

Il savait par cœur presque toute la sainte Écriture. Il n'avait d'autre nourriture que celle qui lui venait du ciel ; car il trouvait devant lui tous les dimanches après la prière, un pain qu'aucun homme n'avait apporté, et qu'il mangeait avec actions de grâces, sans qu'il prît d'autre aliment le reste de la semaine : ce qui fait voir que Dieu l'avait déchargé de toute sollicitude pour les besoins de la vie, afin qu'il n'eût point d'autre affaire que celle de contempler ses divines perfections.

Quoiqu'un homme si favorisé du Ciel pût, ce semble, se produire sûrement, il ne se hâta pas de le faire ; mais il attendit que Dieu lui fît connaître sa volonté. Alors il se montra un peu et laissa rejaillir aux yeux des hommes ces vifs rayons de sainteté, qu'il avait retenu jusqu'alors dans l'obscurité de sa retraite. Il eut bientôt grand nombre de disciples. Les uns se joignirent à lui

dans le désert ; les autres, sans quitter le lieu de leur demeure, reçurent ses instructions, et furent fidèles à les suivre. Ainsi Muce partagea ses soins spirituels entre la solitude et les villages circonvoisins, où il avait formé des élèves, qu'il visitait quelquefois pour les entretenir dans la ferveur de leur dévotion.

Il revêtit de l'habit monastique ceux qui le suivirent dans le désert, dont Coprez fut du nombre. Cet habit consistait en une tunique de gros lin, un capuce et un manteau de peau de chèvre. Comme il avait la dévotion particulière d'ensevelir les morts, et qu'il tâchait de les accommoder proprement avec les habits dont il les couvrait, un de ses disciples, le voyant un jour occupé à ce pieux office, lui dit qu'il souhaiterait fort que, quand il mourrait, il accommodât de même son corps ; il le lui promit, et lui dit même qu'il le couvrirait si bien, que quoiqu'il fût mort il lui dirait que c'était assez.

Il se trouva peu de temps après dans le cas de lui tenir parole. Ce disciple mourut; le Saint lui fit comme il le lui avait promis, et lui demanda s'il en avait fait assez ; à quoi le mort répondit d'une voix distincte que tout le monde put entendre : « Cela me suffit, mon père, vous avez accompli votre promesse. » Cette merveille jeta tous les assistants dans un étonnement étrange ; mais Muce, craignant les pièges de la vanité, se retira promptement dans son désert.

Le zèle qu'il avait du salut de ses disciples, lui donna occasion en une rencontre de faire un miracle des plus extraordinaires, que nous rapporterons sur la foi de Rufin. Il était sorti de son désert pour visiter les frères qu'il avait sous sa conduite. Dans le chemin Dieu lui fit connaître qu'un d'entre eux devait bientôt mourir et qu'il était à toute extrémité, dépendant, le soleil baissait, et il craignait que la nuit ne le surprît avant qu'il pût arriver auprès du malade, ou de ne pas le trouver en vie. Dans cette perplexité sa charité le porta à prier le Seigneur qu'il pût s'y rendre avant que le soleil fût couché ; mais quelque diligence

qu'il fit, le malade mourut avant qu'il arrivât. Si Dieu n'exauça pas sa prière, on peut dire que ce fut pour donner lieu à une plus grande merveille.

Muce voyant son disciple sans vie, s'approcha de lui, dit Rufin, le baisa tendrement et lui dit : « Qu'aimez-vous mieux, mon fils, ou de nous quitter pour être avec Jésus-Christ, ou de demeurer encore dans ce corps mortel? » Le mort revint en vie pour quelques moments, leva la tête et lui dit : « Pourquoi, mon père, me rappelez-vous de l'autre monde? Il m'est bien plus avantageux d'y être avec Jésus-Christ, et rien ne m'oblige de désirer de demeurer sur la terre. » « Eh bien, lui dit Muce, reposez en paix et priez pour moi. » En même temps ce bon solitaire baissa la tête et s'endormit comme auparavant du sommeil des justes.

Allant aussi visiter un de ses disciples, il le trouva très-malade, et d'ailleurs fort troublé dans sa conscience; de sorte qu'il avait une grande peine à se résoudre à la mort. « A ce que je vois, lui dit Muce, vous ne vous êtes pas préparé à ce dernier passage, et votre conscience vous reproche votre lâcheté dans le service de Dieu : et pourquoi donc vous êtes-vous si mal disposé à un voyage si important?» «Je vous supplie, lui répondit le malade, de prier e Seigneur qu'il daigne m' accorder encore un peu de temps pour me corriger de mes fautes. »

« Mais quoi, repartit Muce, vous demandez du temps pour faire pénitence lorsque vous êtes à la fin de votre course ; et à quoi avez-vous employé celui que vous avez eu jusqu'ici? Qui vous empêchait alors de guérir les plaies de votre âme ? Mais vous en étiez bien éloigné; puisqu'au lieu de le faire vous en ajoutiez de nouvelles. » Le malade persistait toujours à le conjurer qu'il lui obtînt de Dieu le délai qu'il lui demandait. Enfin Mhce lui (lit que, s'il était dans la résolution de changer, Dieu prolongerait ^sa vie pour quelque temps encore; et s'étant mis en oraison, après qu'il l'eut achevée, il lui ajouta : •. Dieu vous accorde encore trois ans de vie, à condition que vous en profiterez pour faire

pénitence et vous corriger. » Ensuite il le prit par la main, le tira du lit, et il se trouva si bien guéri, qu'il suivit le Saint dans le désert.

A la fin des trois ans, Muce le ramena au même endroit où il l'avait pris; mais il était si changé qu'on l'eût pris pour un ange. Là, plusieurs des frères étant assemblés, le Saint le mit au milieu d'eux, et leur ayant fait un long discours qui dura toute la nuit sur divers sujets de piété, et principalement sur la conversion parfaite de son disciple, celui-ci commença à s'assoupir, et un peu après il s'endormit du sommeil de la mort. On fit pour lui les prières de l'Église; et Muce, après l'avoir enseveli, retourna à sa solitude.

Coprez racontait toutes ces choses à Rufm et à ses compagnons. Il leur dit aussi plusieurs autres merveilles ; mais tandis qu'il en faisait le détail, un de la compagnie s' ennuyant de ce récit, auquel il n'ajoutait guère de foi, se laissa aller un peu au sommeil, et il vit tout à coup en songe un livre écrit en caractères d'or entre les mains de Coprez, et auprès de lui un vénérable vieillard, dont le visage était tout éclatant de lumière, qui lui dit d'un ton sévère : « Pourquoi n'écoutes-tu pas avec attention ce qu'on dit? et pourquoi te laisses-tu assoupir par le dégoût que ton incrédulité t'en donne ?» À ces paroles il s'éveilla en sursaut et tout troublé, et raconta à ses compagnons, en langue latine, la vision qu'il venait d'avoir.

Cassien parle d'un solitaire, appelé Muce, qu'il ne faut pas confondre avec celui dont nous venons de parler. Ce qu'il en 4, c.s». rapporte est plus admirable qu'imitable ; et on doit le regarder comme un de ces exemples extraordinaires, qu'on ne saurait louer si on n'y reconnaissait une inspiration particulière de Dieu, justifiée par les effets.

Il dit donc que ce Muce était un homme qui n'avait qu'un enfant de huit ans, et voulut se retirer avec lui dans un monastère d'Egypte, dont il ne désigne ni le lieu, ni le nom. Il se tint long-

temps à la porte avant d'y être admis, et n'y fut introduit qu'avec une extrême difficulté, parce qu'on n'était pas en coutume d'y recevoir des enfants si jeunes, quoique cela se fît dans d'autres monastères, comme nous le verrons en parlant des religieux de Tabenne.

Quand ils furent reçus, l'abbé voulant éprouver la vertu du père, ou le purifier de toute affection trop naturelle, afin qu'il vaquât tout entier au renoncement intérieur et à acquérir la perfection religieuse, le sépara de son enfant, dont il confia le soin à d'autres frères, et ordonna qu'on le négligeât beaucoup pour ses habits, et même qu'on le maltraitât souvent, autant que son jeune âge le pouvait permettre ; de sorte qu'il ne paraissait jamais devant son père que couvert de haillons, et que souvent on le châtiait en sa présence.

Il y en avait pour le toucher jusqu'au fond du cœur, pour peu qu'il lui restât de tendresse naturelle ; mais ce père, bien loin d'en témoigner du ressentiment et de la tristesse, souffrait avec douceur cette terrible mortification, et en faisait à Dieu un continuel sacrifice.

Enfin l'abbé, pour achever de s'assurer tout à fait de sa vertu, feignant un jour d'être irrité contre l'enfant et de ne pouvoir plus le souffrir, dit au père de le prendre et de l'aller jeter dans le fleuve ; et aussitôt il le prit et courut au fleuve pour faire ce qui lui était ordonné, ne considérant pas qu'il allait immoler son propre fils, et pensant plutôt en toute simplicité que le supérieur avait des raisons très-justes, et qui lui étaient inspirées d'en haut, pour lui faire un commandement si extraordinaire.

Il fallait jeter, en effet, lorsque des frères que l'abbé avait expressément envoyés auparavant au fleuve l'en empêchèrent par son ordre, et l'abbé apprit aussitôt par révélation, que l'obéissance de Muce avait égalé celle d'Abraham. Peu de temps après l'abbé se voyant près de mourir le désigna à ses religieux pour lui succéder dans sa charge ; ne pouvant leur donner un meilleur supérieur que celui qui avait su si parfaitement obéir.

SOLTTAIRES DE LA TIIÉBAÏDE. — S. MUCE OU PATERMUCE. 171

Ce n'est pas le seul exemple d'une obéissance si extraordinaire, que l'histoire des solitaires nous fournit. Sévère-Sulpice en rapporte un presque semblable à celui-ci dans ses dialogues. Sur quoi l'on peut consulter aussi Gazœus dans ses Commentaires sur Cassien.

Muce, ainsi que nous l'avons dit, forma si bien Coprez dans les vertus religieuses, qu'il lut dans la suite ordonné prêtre, et gouverna à son tour plusieurs solitaires. Il avait reçu de Dieu le don de faire des miracles, comme de guérir des aveugles et des estropiés, et de chasser les démons des corps des possédés. Mais son humilité le portait à se regarder comme beaucoup inférieur à son bienheureux père, et aux autres saints solitaires qui l'avaient précédé, et dont il raconta quelques traits de vertus à Rufin et à ceux de sa suite.

Il eut le bonheur d'attirer à la foi plusieurs païens qui demeuraient dans des villages peu éloignés de son monastère ; et sa charité s' étendant aussi sur leurs besoins temporels, comme leur pays était extrêmement stérile, il bénissait du sable, qu'ils mêlaient avec la semence, ce qui leur attirait toutes les années une récolte abondante.

Il cultivait lui-même un petit jardin, où il planta des palmiers, divers arbres fruitiers, et des herbes pour donner à ceux qui le venaient voir. Un païen s'avisa un jour de venir voler ses herbes; mais quand il voulut les faire cuire, il n'en put jamais venir à bout, quoiqu'il fît grand feu. Ainsi voyant qu'après lés y avoir laissées longtemps, elles étaient aussi fraîches que quand il les avait cueillies, ce prodige le fit rentrer en lui-même : il vint restituer les herbes au Saint et se fit chrétien.

Etant allé dans une ville voisine, il y trouva un docteur des Manichéens qui séduisait les habitants, et il entra en discussion avec lui. L'hérétique, homme subtil, éludait artificieusement les difficultés, ne pouvant les résoudre. Mais Coprez, pour le confondre par une voie plus courte, lui dit qu'il fallait décider les

Vil. ! !'

v yi-i ..

t72 VIES DES PÈRES DES DÉSERTS.

questions par quelque miracle, et proposa de faire allumer un giand feu, où ils entreraient tous les deux, et qu'on reconnaîtrait pour vraie la doctrine de celui qui serait épargné par les flammes.

Tous les assistants, qui étaient en grand nombre, applaudirent à la proposition. On alluma le feu et Goprez prit le Manichéen par la main pour y entrer ensemble ; mais celui-ci s'en défendit, disant qu'ils devaient y entrer séparément, et que puisqu'il avait fait le défi, c'était àlui à commencer. Goprez, sûr de la bonté de sa cause et de la protection de Dieu, acquiesça sur-le-champ, et ayant fait le signe de la croix et invoqué le nom de Jésus-Christ, il se jeta hardiment au milieu des flammes, où il demeura environ l'espace d'une demi-heure, sans en souffrir aucun dommage; car elles s'écartèrent au moment qu'il y entra : et tout le peuple, témoin de cette merveille, bénissait le Seigneur, avec de grandes acclamations.

Quand Goprez en fut sorti, on pressa le Manichéen d'y entrer à son tour; mais il ne put s'y résoudre, et à son refus on l'y jeta par force, et bien qu'il s'élançât en même temps dehors, il en sortit à demi brûlé. Le peuple, indigné, le chassa de la ville avec de grandes huées, criant après lui qu'il était un imposteur et qu'il fallait le brûler vif.

Goprez vieillit dans sa sollitude. Il avait environ quatre-vingts ans, selon le latin de Rufin, ou quatre-vingt-dix selon le grec, quand celui-ci le vint voir, c'est-à-dire selon ïillemont en 394. Ce fut, par conséquent, avant cette année que mourut Muce, son père spirituel *.

Le Martyrologe Romain fait mémoire au 9 juillet de saint Patermuce et «aint Goprez, martyrs, et par conséquent autres que ceux-ci.

LA VILLE D'OXYRHYNQUE »«

Oxyrhynque fut la ville des moines. Rufin nous la représente plutôt comme un seul monastère, que comme une ville composée d'habitants de différents états. On n'y comptait pas moins de dix mille religieux et de vingt mille religieuses. Les anciens édifices publics et les temples dédiés auparavant aux fausses divinités, étaient changés en habitations de moines. On y voyait plus de monastères que de maisons séculières. Il n'y avait pas même une seule tour, un seul recoin dans les murs, qui ne fût habité par des solitaires, lesquels chantant, nuit et jour, de tous côtés les louanges de Dieu, rendaient cette grande ville comme un seul temple consacré à sa divine majesté.

Outre les chapelles particulières des monastères, il y avait douze églises où le peuple s'assemblait. Ses habitants étaient si portés par leur piété à exercer l'hospitalité envers les pauvres passants et les étrangers, qu'ils mettaient des gens exprès aux portes de la ville pour voir lorsqu'il en paraîtrait quelqu'un, et alors ils s'empressaient à l'envi à qui aurait l'avantage de le loger. Leur charitable émulation paraissait principalement lorsqu'il arrivait quelque solitaire. On les voyait courir au-devant de lui, comme s'il eût été question de recevoir un ange. Chacun le tirait de son côté, les uns par le bras et d'autres par le manteau, pour l'emmener chez soi.

Rufin dit que de son temps il n'y avait dans cette ville, fort grande et fort peuplée, pas un seul païen ni un seul hérétique, et que l'évêque pouvait prêcher en toute liberté dans les places

* Oxyrhynchus, ville de l'Égypte-Moyenne, sur la rive gauche du Nil, aujourd'hui Béhnésé. Elle était appelée Oxyrhynchus à cause d'un poisson au bec pointu qu'on y adorait.

M h VJES DES PÈRES DES DÉSERTS.

publiques comme dans les églises. Cependant elle avait été quelque temps auparavant enveloppée dans la persécution excitée en Egypte par George, ce faux patriarche d'Alexandrie, où les Ariens l'avaient placé après en avoir chassé saint Athanase. Théodore, alors évêqued'Oxyrhynque, qui ne méritait pas de gouverner un si saint troupeau, eut la faiblesse de se jeter dans le parti de cet intrus, jusqu'à se faire réordonner par lui.

Sa chute causa de grands troubles dans Oxyrhynque. La plus saine partie du clergé et du peuple se sépara de sa communion, et cette église fut gouvernée pendant quelque temps par les prêtres et les diacres. Un solitaire nommé Paul signala en cette occasion son zèle pour la défense de la divinité de Jésus-Christ, et aida puissamment le peuple, tant par ses conseils que par son exemple, à demeurer ferme dans la foi.

Le prêtre Marcellin, schismatique luciférien *, donne de grands éloges à ce solitaire. Il dit qu'il parut comme un autre Antoine par l'éminence de sa grâce et de sa sainteté, et qu'après sa mort sa mémoire fut respectée dans Oxyrhynque comme celle d'un saint. Cet éloge pompeux dans la bouche d'un luciférien, a fait douter si ce Paul n'a pas été luciférien lui-même. Bulteau ne le croit pas : il le représente au contraire comme un excellent solitaire, et remarque qu'on peut ajouter foi à Marcellin dans les choses qui ne regardent pas son schisme. Il eût pourtant été à souhaiter

1 Lucifer, évêque de Cagliari (Sardaigne), se distingua par son zèle contre les Ariens et fut l'un des plus zélés défenseurs de saint Anathase ; mais trop absolu dans ses idées, il trouva que le concile d'Alexandrie avait fait des concessions blâmables aux Ariens, en décidant que ceux qui se repentiraient seraient laissés en fonctions ou replacés. Il n'est pas démontré cependant qu'il se soit séparé entièrement de la communion de ceux qui admettaient le concile, par conséquent de l'Église; mais il eut des partisans qui allèrent jusque-là et que l'on nomma Lucifériens. Cette secte n'eut pas de nombreux adeptes et ne dura pas longtemps.

Au treizième siècle, il y eut d'autres Lucifériens ; mais ceux-ci poussèrent si loin les erreurs gnostico-manicliéennes qu'ils adoraient le chef des anges rebelles comme Dieu.

qu'une plume moins suspecte que celle-là en eût parlé avantageusement. Il faut observer ici, avec Tillemont, que ce Paul est différent de Paul de Phermé, dont nous aurons occasion de parler ailleurs.

Entre les évêques d'Oxyrhynque on compte un moine nommé Affi, qui faisait de grandes austérités étant dans la solitude, et qui, lorsqu'il fut évêque, ne trouva plus en soi la même force pour les continuer. Cela l'affligea extrêmement, et se prosternant devant Dieu, il lui demanda si c'était pour avoir accepté l'épiscopat qu'il l'avait abandonné à sa propre faiblesse. Mais Dieu le vu. pp. u consola en lui faisant entendre qu'il ne s'était pas éloigné de lui, «. et qu'il ne lui donnait pas les mêmes secours sensibles qu'il avait dans le désert, parce que depuis qu'il était évêque il avait auprès de lui des personnes qui pouvaient l'assister.

Il y avait aussi un Affi solitaire, et depuis également évêque d'Oxyrhynque, qu'on ne sait pas sûrement être le même que celui dont nous venons de parler. On dit de lui qu'allant dans le fond . du désert d'Oasis, il trouva dans une pauvre cabane un vieillard, qui lui avoua en fondant en larmes, qu'il avait été évêque; mais qu'ayant eu le malheur de renoncer à la foi, après avoir souffert de grands tourments durant la persécution, il avait pris le parti de se retirer dans le désert pour faire pénitence de son apostasie, et qu'il y était depuis quarante-neuf ans, où il ne vivait que du fruit d'un palmier qui se trouvait près de sa cellule.

Son histoire ajoute qu'il mourut entre les bras d'Affi, et que celui-ci ayant projeté, après l'avoir enseveli, de demeurer dans le même lieu, le palmier devint sec et la cabane tomba sur-îéchamp; ce qui lui fit comprendre que Dieu n'avait conservé l'un et l'autre qu'en faveur de ce pénitent. Quelque édifiant que soit ce trait d'histoire, nous ne le garantissons pas comme sûr, parce qu'il ne paraît pas assez autorisé ; mais d'ailleurs les raisons qu'on donne pour le combattre ne nous ont pas paru assez fortes pour nous déterminer à le supprimer.

Les Grecs font mémoire clans leur Ménologe de quatre anachorètes natifs d'Oxyrhynque, nommés Jean, Héracléemon, André et Théophile. On dit qu'en lisant la sainte Écriture, ils furent si touchés intérieurement, qu'ils formèrent le pieux dessein de se retirer dans le désert. Ils s'y mirent sous la direction d'un saint vieillard qui les forma aux devoirs de la vie érémitique, ce qui dura un an, après lequel le vieillard étant mort, ils se retirèrent chacun dans une grotte séparée, où ils ne vivaient que de fruits, encore en mangeaient-ils seulement deux fois la semaine. Leur vie était des plus saintes. Ils s'assemblaient dans une même grotte le samedi et le dimanche pour y faire la prière en commun, et y recevoir le sacré corps de Notre-Seigneur. Ils vécurent environ soixante ans.

Nous avons dit qu'il y avait grand nombre de monastères dans l'enceinte d'Oxyrhynque, ainsi que quantité de moines qui vivaient seuls. Il n'y en avait pas moins dehors ; et Rufm dit que plusieurs de ces saints pères excellaient par diverses grâces : les uns dans la distribution de la parole de vie, les autres dans les exercices de la pénitence, et d'autres dans la vertu de faire des miracles.

Entre les religieux de dehors on en a particulièrement distingué un, nommé Théon ou Théonas. Il avait excellé dans la connaissance des lettres égyptiennes, grecques et latines ; mais bien loin de s'en servir pour paraître avec éclat, il s'était volontairement condamné au silence, en s' enfermant dans un ermitage où il demeura trente ans sans parler, ne conversant qu'avec Dieu et ses saints.

Sozomène dit qu'il gouverna un monastère, sans expliquer s'il était dehors ou dans la ville, ni si ce fut avant qu'il s'enfermât dans son ermitage, ou si la charité l'en fit sortir après s'être tu si longtemps. 11 gardait une si étroite retraite dans sa cellule, que, lorsqu'il était obligé d'en sortir, il prenait le temps de la nuit, afin de ne rencontrer personne, et se faisait accompagner par des bêtes sauvages, dont il récompensait le service en les fai-

sant ensuite boire à son puits : ce qu'on vérifiait par la piste de quantité de bufles, de chèvres et d'ânes sauvages qu'on voyait toujours près de sa demeure.

Son abstinence était rigoureuse; et il ne mangeait rien de cuit ; mais ni la rigueur de sa pénitence, ni sa retraite ne le rendaient triste ou farouche. On voyait éclater au contraire dans ses yeux et sur son visage tant de douceur, de gaieté et de majesté, qu'il paraissait comme un ange entre les hommes. Il passait 'dans tout le pays pour un prophète, et faisait quantité de guérisons miraculeuses. Il ne se montrait pas cependant aisément, ni n'interrompait pas pour cela son silence ; mais pour l'ordinaire sortant seulement la main de sa fenêtre, et l'imposant sur la tête des malades, il leur donnait sa bénédiction, et ils se trouvaient guéris.

Des voleurs s'imaginèrent qu'il pouvait bien avoir de l'argent caché dans sa cellule, et eurent la hardiesse d'y venir dans le dessein de le tuer et d'enlever son prétendu trésor. Il les déconcerta bientôt par la force de sa prière ; à peine voulurent-ils entreprendre de forcer sa porte, qu ils se trouvèrent comme liés par une main invisible, et attachés contre la porte même sans pouvoir se remuer.

Le lendemain beaucoup de gens du voisinage y étant venus Selon la coutume, ils furent si fort indignés de trouver ces voleurs, dont ils comprirent aisément la mauvaise intention, qu'ils délibérèrent d'allumer du feu autour d'eux et de les brûler vifs. Alors Théon, forcé par la charité de rompre le silence pour sauver la vie à ceux qui avaient attenté à la sienne, dit à ces gens de leur permettre de s'en aller sans leur faire aucun mal, parce qu'autrement Notre-Seigneur retirerait de lui la grâce qu'il lui avait accordée de guérir les malades. Cela fit qu'on les laissa libres ; et ces brigands furent si touchés de ce qui leur était arrivé, qu'ils renoncèrent à leur mauvaise vie, et embrassèrent l'état monastique dans les monastères voisins pour y faire péni-

tence. Théon mourut, selon les apparences, vers la fin du quatrième siècle.

Notons ici, à propos de la ville des moines, que chaque monastère était généralement divisé en plusieurs maisons où résidaient de vingt à quarante moines occupés au même métier : ils étaient tresseurs de nattes, tisserands, tailleurs, foulons. Chaque maison était désignée par urie lettre de l'alphabet que tous les moines qui l'habitaient portaient sur leur tunique. L'ordre le plus parfait régnait partout et en toutes choses ; on travaillait beaucoup et l'on priait toujours.

SAINT PACOME.

INSTITUTION DE l' ORDRE DE TARENNE EN HAUTE-THÉRAÏDE '.

Saint Pacôme est considéré comme le Père des solitaires de la Haute-Thébaïde, bien qu'il n'ait pas été le premier qui ait établi sa demeure dans ce désert. Il y trouva saint Palémon, déjà fort ancien dans la vie érémitique, et ce fut sous lui qu'il en apprit les exercices et les devoirs. Il eut ensuite tant de disciples qu'on vit en lui le véritable fondateur de l'ordre monastique en cette contrée. Il est même considéré par plusieurs comme l'instituteur de l'ordre cénobitique en général, à cause de la forme du gouvernement qu'il donna à sa congrégation en unissant plusieurs monastères sous une même règle et un seul supérieur général, et en conservant cette union par des assemblées ou chapitres, et des visites pastorales.

A propos de ce grand Saint, nous parlerons de saint Palémon son père spirituel ; le maître et le disciple ayant une liaison si

* Saint Jérôme, Rufln, Pallade, Vitœ Patrum ; Sozomène, les Bollandistes, Bulteau.

étroite, qu'on ne peut diviser leurs actes sans s'exposer à des redites.

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