Chapitre I
On ignore en quel lieu saint Pacôme prit naissance ; on sait seulement qu'il naquit dans la Haute-Thébaïde, au-dessus de la fameuse villa de Thèbes, qui donna le nom à cette province.
Ses parents étaient païens et relevèrent dans les superstitions de l'idolâtrie ; mais il parut dès son enfance par des signes non équivoques et miraculeux, qu'il en serait un jour le grand ennemi. Outre que son estomac ne pouvait retenir le vin offert aux idoles, un jour qu'on le mena à un temple où on allait offrir des sacrifices, sa présence rendit muet le démon, qui parlait ordinairement par la bouche de l'idole, ce que le prêtre attribua, selon ses préjugés, à la haine de ses dieux contre le jeune Pacôme, et ordonna qu'on le fît sortir comme un objet qui leur était odieux.
Ses parents qui l'y avaient amené, affligés de cet événement extraordinaire, en augurèrent mal, et craignirent qu'il ne fût malheureux dans la suite. Lé temps les remit peu à peu de leur frayeur; ils le laissèrent vivre en repos, l'obligeant seulement d'apprendre la langue égyptienne et la science des anciens.
Lorsqu'il eut environ vingt ans, il fut enrôlé de force et mis sur un vaisseau avec plusieurs autres qu'on avait pris au sujet des nouvelles levées que l'empereur avait ordonnées, et fut ainsi conduit à une ville dont les habitants étaient chrétiens. Ceux-ci touchés de voir tant de jeunes gens gardés à vue, et rongés de chagrin de ce qu'on les obligeait de marcher malgré eux, n'oublièrent rien pour les consoler dans leur disgrâce, et s'empressèrent de leur fournir abondamment tous les secours dont ils avaient besoin.
Pacôme admira leur charité et leur générosité, dont il n'avait pas encore vu d'exemple dans les païens, parmi lesquels il avait vécu jusqu'alors. Sa surprise le porta à s'informer curieusement
du caractère et de la religion de ses bienfaiteurs, et pour quel motif ils s'exerçaient à ces œuvres de miséricorde. On lui dit que ces gens étaient des chrétiens, ainsi appelés parce qu'ils croyaient en Jésus-Christ fils unique de Dieu, par qui ils espéraient d'être récompensés dans une autre vie du bien qu'ils faisaient en celle-ci à leur prochain.
Dieu agit dans son âme par sa grâce tandis qu'on lui tenait ce discours. Il se sentit pénétré intérieurement d'une joie secrète, d'autant plus consolante qu'elle lui était nouvelle, et d'une sainte frayeur qui lui fit respecter encore plus les mystères de la religion dont on lui parlait. Gela fit qu'il profita du premier moment qu'il fut seul pour se livrer en liberté aux dispositions de son âme, et levant alors les mains au ciel il adressa à Dieu cette prière. « Mon Dieu qui avez créé le ciel et la terre, si vous daignez jeter les yeux sur moi sans avoir égard à ma bassesse, pour me délivrer de l'état fâcheux où je me trouve, et pour me faire connaître comment je dois vous servir, je vous promets que j'emploierai tout le temps de ma vie à accomplir votre sainte volonté et que je ne négligerai jamais d'exercer la charité que vous nous commandez d'avoir pour le prochain.
Le lendemain il s'embarqua avec les autres; mais il veillait si bien sur lui-même, que ni les sollicitations, ni le mauvais exemple de ses compagnons ne purent l'entraîner au mal; il y résista toujours courageusement, se souvenant qifil avait promis à Dieu de lui être fidèle.
La guerre finie et les troupes licenciées, il revint en Haute- Thébaïde et se rendit à l'église du bourg de Chénobosque ', où il se fit instruire dans la religion chrétienne, et fut ensuite régénéré dans les eaux du baptême. La nuit d'après, il eut un ^onge mystérieux, durant lequel il lui sembla qu'on répandait sur. lui une rosée céleste, laquelle ayant coulé dans sa main droite, s'y
1 Quelques écrivains ecclésiastiques ont conclu de ce fait que saint Pacôme était né à Chénobosque.
était changée en miel, et de là avait arrosé la terre ; et il entendit une voix qui lui dit : « Fais attention, Pacôme, à ce que tu vois, et comprends par ce signe ce que la grâce de Jésus-Christ veut faire dans ton âme, et dans celle des autres par ton ministère. » \
Cette vision alluma dans son cœur un si ardent amour pour Dieu, qu'il ne pensa plus qu'à se retirer dans la solitude où il put vaquer uniquement à son service. Pour cet effet, il alla trouver un saint anachorète nommé Palémon, dont il avait ouï parler, qui demeurait dans le fond du désert, et frappa hardiment à la porte de sa cellule.
Le véritable ermite, à qui l'amour de la retraite rendait importun le commerce des hommes, ne lui ouvrit la porte qu'à demi, et lui demanda d'un air austère, qu'est-ce qu'il désirait de lui. Pacôme lui répondit humblement qu'il souhaitait de se rendre solitaire sous sa direction. « Vous ne le sauriez, dit le vieillard; car ce n'est pas une chose si aisée. Plusieurs ont voulu l'entreprendre, et ont montré d'abord assez de courage ; mais rebutés par les difficultés, ils n'ont pas persévéré. Eprouvez-moi, je vous prie, répliqua Pacôme, après quoi vous ferez de moi comme vous le trouverez bon. Éprouvez-vous plutôt vous-même pendant un certain temps dans un autre monastère, repartit Palémon; la vie que je mène ici est trop rude pour un commençant. Je jeûne en été tous les jours, et en hiver je ne mange que de deux jours l'un. Je n'use ni d'huile, ni de vin, et je me contente de pain et de sel. Je passe ordinairement la moitié de la nuit et fort souvent la nuit entière en prières, ou à méditer les saintes Écritures. »
Pacôme, que l'aspect du vieillard tenait dans une crainte respectueuse, ne se rebuta pas du genre de vie dont il lui faisait le détail. 11 se sentit au contraire plus de courage pour l'embrasser, et dit avec confiance : « J'espère, mon père, que par le secours de vos prières, Dieu me fera la grâce de pratiquer les mêmes choses.»
Palémon reconnaissant à ces mots la fermeté de sa résolution, l'introduisit dans sa cellule, le revêtit de l'habit monastique, ce
qui fait voir que dès lors il y en avait un particulier, et le prit sous sa conduite. Ils s'exerçaient donc ensemble dans la prière, la psalmodie et les autres pratiques de leur état. Leurs occupations manuelles étaient de faire des cilices, et ils ne s'épargnaient pas dans le travail, bien qu'ils n'en eussent pas besoin pour l'entretien de leur vie ; mais c'était pour avoir moyen d'assister les pauvres.
Palémon exigeait surtout de Pacôme qu'il s'accoutumât aux veilles, et s'il s'apercevait que le sommeil le' pressait durant l'office de la nuit, il le menait à la montagne et lui faisait transporter du sable d'un lieu à un autre, en lui disant : « Veillez, Pacôme, de peur que le démon ne vous tente et ne vous dérobe le fruit de vos travaux. » XT est ainsi qu'il l'accoutumait à vaincre le sommeil, et qu'il lui faisait souvent passer toute la nuit en oraison et en prière. C'était encore assez leur usage d'étendre leurs bras en forme de croix lorsqu'ils priaient : cette situation secondant mieux leur ferveur et les empêchant de s'endormir.
Leur nourriture était du pain et du sel pilé, à quoi ils ajoutaient, quoique fort rarement, quelques herbes sans huile et sans vinaigre. Ils y mêlaient même quelquefois de la cendre pour mieux mortifier le goût.
Une année, au jour de Pâques, Palémon dit à son disciple de préparer à dîner, c'est-à-dire, de devancer l'heure du repas à cause de la solennité du jour. Pacôme crut que tous les chrétiens se réjouissant dans ce jour de la glorieuse résurrection de Notre- Seigneur, il pouvait sans manquer aux règles de la mortification monastique, régaler un peu mieux que de coutume son père spirituel, et mêler un peu d'huile et de vinaigre dans les herbes qu'il avait préparées; mais quand Palémon, après avoir fait la prière, s'approcha de la table et aperçut cet apprêt, il porta la main sur son front, et dit en versant des larmes : « Mon Sauveur a été crucifié, et moi je mangerai à présent de l'huile ! » Il ne put s'y résoudre, quelques instances que lui en fit Pacôme ; de sorte qu'il fallut ôter les herbes, après quoi il se mit à table et
ne mangea avec son disciple, que du pain et du sel comme de coutume.
Cependant Pacôme, extrêmement attentif à mettre à profit les leçons et les bons exemples de son père spirituel, s'avançait dans l'humilité et les autres vertus religieuses, et s'exerçait courageusement dans les travaux de la pénitence; mais il s'y ranima encore plus à l'occasion de la chute d'un solitaire, qui depuis peu était venu se mettre comme lui sous la conduite de saint Palémon.
Une nuit qu'ils veillaient tous les trois ensemble et avaientallumé du feu, ce nouveau venu, que le démon de l'orgueil commençait à obséder, leur dit : « Si quelqu'un de vous a la foi, qu'il se tienne debout sur ces charbons allumés en prononçant l'Oraison Dominicale. » Palémon comprit d'abord l'illusion, et reprit ce présomptueux de sa témérité. Mais celui-ci ne fit point cas de la correction, et se tint hardiment sur le feu, dont le démon, pour le mieux confirmer dans la vanité, arrêta l'ardeur afin qu'il n'en fût pas brûlé. Après cela il se sépara d'eux en leur reprochant leur peu de, foi, et alla s'établir ailleurs plein de luimême comme un saint à miracles.
Il fit bientôt la triste expérience des funestes suites de l'orgueil. Le démon, qui le trouva disposé par là à toutes ses malignes suggestions, lui tendit un piège dans lequel il tomba ; après quoi se livrant au désespoir, il erra quelque temps dans le désert, et arriva enfin à la ville de Pane, où il se précipita dans une fournaise dont les flammes le consumèrent.
Cet exemple tragique servit d'aiguillon à Pacôme pour l'exciter à veiller sur son âme. Il fut attentif plus qu'il ne l'avait jamais été à la conserver dans une pureté parfaite ; à réprimer fidèlement toutes les affections vicieuses qui s'y pouvaient élever ; à tendre par tous ses efforts à l'acquisition des vertus intérieures; à se dégager des vains désirs des choses du monde, pour n'aspirer qu'aux biens de la vie future ; à méditer continuellement et
à s'appliquer à lui-même les maximes de salut que le Saint- Esprit a dictées dans les divines Écritures, et surtout à pratiquer l'humilité, la douceur, la patience et la pureté d'intention. Le progrès qu'il fit dans toutes ces vertus fut si sensible, que son père spirituel ne le pouvait voir sans admiration, et sans ressentir dans son âme une consolation extraordinaire.
D'ailleurs il était si ardent à se mortifier et si patient dans les fatigues et les peines, qu'allant ordinairement nu-pieds pour ramasser du bois dans un désert couvert de ronces, il souffrait courageusement les piqûres des épines qui s'enfonçaient quelquefois bien avant dans sa chair, et il s'animait à les supporter par le souvenir des clous dont Jésus-Christ avait été percé sur l'arbre de la croix.
C'était principalement dans ce désert qu'il s'arrêtait avec plus de complaisance, par la facilité qu'il y trouvait à vaquer à l'oraison, et à s'entretenir familièrement avec Dieu, loin du commerce des créatures et dans le profond silence de la solitude. Là il répandait son cœur avec plus de liberté et une affection plus tendre. Il y ranimait sa confiance avec une plus douce onction et plus d'amour pour obtenir de Dieu qu'il le fortifiât contre la malice des ennemis de son âme : et sa charité se dilatant sur les autres, par la conviction où il était depuis sa conversion, que l'amour du prochain est souverainement agréable à Dieu, il le priait aussi clin qu'il les garantît des pièges que le démon tend presque sur tous nos pas.
Le Seigneur, qui lui inspirait ces pieux sentiments de charité, parce qu'il le destinait au ministère du salut des âmes, lui manifesta sa volonté là-dessus dans une de ses oraisons, lorsqu'il s'était enfoncé plus avant dans la solitude. C'était dans un désert appelé Tabenne, que plusieurs placent clans une grande île du Nil, non loin de la ville de Siène ', mais que nous croyons plutôt,
1 Aujourd'hui Assoujti. Cette ville formait la frontière de l'Egypte du côte de l'Etliiopie.
avec un auteur très-exact, être plus bas sur le bord du Nil dans le diocèse de Tentyre i.
Tandis qu'il priait avec ardeur et qu'il avait prolongé son oraison plus que de coutume, il entendit une voix qui lui dit : « Fixe ici ta demeure et y bâtis un monastère, parce que plusieurs viendront pour embrasser la vie religieuse, et tu les conduiras selon la règle que je te montrerai. » En même temps il vit un ange qui lui présenta une table d'airain sur laquelle était tracée la forme de vie qu'il devait faire observer à ceux qui se rangeraient sous sa conduite.
Pallade, Sozomène et Denis le Petit, dans la traduction de la Vie du Saint, disent que cette règle contenait les choses suivantes :
Permettez à chacun selon ses forces de boire et de manger, et obligez-les de travailler à proportion de ce qu'ils mangeront, sans les empêcher ni de manger modérément, ni de jeûner. Imposez de plus grands travaux aux plus robustes et à ceux qui mangeront raisonnablement, et de moindres travaux aux faibles et à ceux qui jeûneront.
Bâtissez-leur diverses cellules. Faites-les demeurer trois dans chacune. Que leur repas soit apprêté dans un même lieu, et qu'ils mangent tous ensemble.
Qu'ils soient vêtus durant la nuit de robes de lin, et ceignent leurs reins. Qu'ils aient tous un manteau blanc de poil de chèvre qu'ils ne quitteront jamais, ni en mangeant, ni en dormant ; mais lorsqu'ils approcheront de la sainte Communion, qu'ils détachent leur ceinture et quittent ce manteau, se contentant seulement d'un capuce.
Il était aussi ordonné parla même règle de diviser tous les solitaires en vingt-quatre lettres grecques, et de donner à chaque troupe le nom d'une de ces lettres commençant depuis l'alpha jusqu'à Y oméga, afin que quand dans une si grande multitude
1 La ville de Tentyre est aujourd'hui nommée Denderah ; elle est située sur la rive gauche du Nil, à 48 kil. nord de Thèhes.
on interrogerait le supérieur de l'humeur de quelqu'un de ces solitaires, on pût aisément connaître par sa réponse quel il était; le caractère de chacun étant désigné par la lettre sous laquelle il était placé. Par exemple, on marquait les plus simples par Y iota, et parle zêta ceux qui étaient plus fâcheux et plus difficiles à traiter.
C'est ainsi qu'on accommodait chaque lettre aux perfections et aux défauts de chaque religieux, sans que personne y pût rien comprendre que ceux qui avaient l'intelligence de ce que cela signifiait. Nous verrons ceci plus détaillé dans le chapitre de la discipline de Tabenne.
On dit aussi qu'il était marqué dans la même table, que s'il venait d'un autre monastère quelque religieux qui n'eût pas le même habit qu'eux, il ne mangerait pas en communauté avec les autres, mais seulement avec ceux des frères qui étaient obligés d'aller dehors. Que celui qui serait une fois entré dans le monastère n'en pourrait plus sortir, et que, durant les trois premières années, il ne s'occuperait pas à l'étude de la sainte Écriture ; mais à travailler seulement avec simplicité aux ouvrages qui lui seraient ordonnés ; et qu'après ce temps il entrerait dans la carrière des combats spirituels.
Qti'ils abaisseraient leur capuce en mangeant, afin de ne se point voir les uns les autres. Qu'ils observeraient le silence durant le repas et ne jetcraient point les yeux hors de dessus la table.
L'ange dit aussi à Pacôme qu'on ferait douze oraisons durant le jour, autant le soir, et autant la nuit. A quoi le Saint répondant que c'était bien peu, l'ange répliqua : « Je ne vous ordonne que cela afin que les faibles le puissent observer sans peine ; mais quant aux parfaits, ils n'ont pas besoin de cette règle, puisque étant retirés dans leur cellule et dans une très-grande pureté de cœur, ils se nourrissent de la contemplation de Dieu, et le prient continuellement. »
Pacôme avait trop de confiance en son père spirituel saint Palémon pour lui cacher cette révélation. Il ne manqua pas à son retour de lui en rendre compte, et le pria de venir avec lui au lieu où Dieu lui avait manifesté sa volonté. Ils se rendirent donc ensemble à Tabenne, et après y avoir construit un petit logement, Palémon lui dit: « Puisque je ne saurais douter que Dieu veut que vous demeuriez ici, promettons-nous de ne nous séparer jamais tant que nous serons en cette vie, et de nous consoler par des visites que nous nous rendrons réciproquement. » Pacôme y acquiesça avec joie, et ils furent fidèles à l'exécuter jusqu'à la mort du saint vieillard.
Celui-ci revint ensuite à sa demeure ordinaire, et commença à sentir de grandes incommodités par une vive douleur de rate, que ses excessives austérités lui avaient causée ; car il était si mortifié, que souvent il mangeait sans boire ; et tout son corps se ressentait d'une si rude pénitence, sans qu'il y apportât d'adoucissement.
Quelques solitaires qui le vinrent voir le trouvant accablé de mal, le pressèrent beaucoup de ne pas achever de ruiner sa santé en continuant son abstinence, et de souffrir qu'on prît soin de lui. Il se rendit pour quelque temps à leur sollicitation, plutôt dans un esprit de charité que pour prolonger sa vie; mais voyant que cela n'empêchait pas les progrès du mal, il reprit son premier usage, donnant pour raison que si les martyrs avaient souffert avec courage de grands tourments jusqu'à la mort, il ne devait pas céder à des douleurs moindres aux leurs et craindre des infirmités passagères pour vivre un peu plus de temps. Ce fut par cette résolution qu'il persévéra fidèlement dans sa pénitence le peu de temps qu'il vécut encore, pendant lequel Pacôme se tint toujours auprès de lui ; le servit avec l'affection la plus tendre, et lui rendit après sa mort les devoirs de la sépulture.
Étant retourné à Tabenne, Dieu le consola de la perte qu'il avait faite, par l'arrivée de Jean son frère aîné, qui vint se joindre
à lui, sur ce qu'il avait ouï dire delà vie parfaite qu'il menait. La joie fut égale de part et d'autre ; car Pacôme n'avait vu aucun de ses proches depuis son baptême, et ils travaillèrent de concert à leur perfection. Leur exercice était de méditer nuit et jour les commandements de Dieu, afin d'y conformer leurs mœurs. Ils distribuaient journellement aux pauvres ce qui leur restait du produit de leur travail, sans être en sollicitude du lendemain. Ils ne portaient que des habits de toile, qu'ils changeaient seulement pour les laver. Pacôme se couvrait le plus souvent au dedans d'un cilice, afin de mieux dompter son corps.
L'esprit de mortification le portait aussi à ne se rassasier jamais, non pas même de pain ; et ce qui est incomparablement plus austère, il ne se couchait pas lorsqu'il voulait dormir ; mais il s'asseyait au milieu de sa cellule, sans s'appuyer d'aucun endroit ; ce qu'il pratiqua pendant l'espace de quinze ans. Il resta même dans une année quarante jours sans dormir, et demanda à Dieu de pouvoir se passer tout à fait du sommeil, afin d'être mieux en état de combattre contre les ennemis invisibles de son salut. Son histoire ne dit point que Dieu ait exaucé cette prière, que son amour pour la pénitence lui avait dictée. \j Cependant Pacôme se souvenant de la promesse que Dieu lui avait faite de lui adresser des solitaires en ce lieu, pensa tout de bon à agrandir son monastère. Son frère, qui aimait mieux la vie paisible des anachorètes, et qui ignorait apparemment la révélation qu'il avait eue, ne goûtait pas son dessein, et l'en reprit même une fois un peu aigrement, comme d'une entreprise ou inutile ou présomptueuse.
Pacôme y fut sensible, voyant qu'il s'opposait à une œuvre qui lui venait de Dieu ; mais comme il avait accoutumé de modérer les moindres émotions qui s'élevaient dans son cœur, il souffrit ce reproche en silence. Il eut néanmoins du scrupule de sa sensibilité, bien qu'elle n'eût pas paru au dehors ; et la nuit suivante étant descendu au lieu le plus bas de l'édifice, il s'y prosterna la
face contre terre, s'humilia profondément devant Dieu, et ie conjura avec beaucoup de soupirs et de larmes de le. fortifier contre ses passions.
« Je vois bien, disait-il, Seigneur, que la prudence de la chair domine encore en moi. Je vois bien que je suis encore assujetti à sa loi. Malheur à moi qui n'ai pas encore appris à réprimer la colère depuis le temps que je vis dans le désert ! Qu'importe que ce soit pour une bonne œuvre, cela ne m'excuse point. Ayez pitié de moi, ô mon Dieu ! Ne permettez pas que je succombe à la tentation du démon ; ar si votre grâce ne me soutient contre lui, il me réduira bientôt sous sa tyrannie... Comment oserai-je entreprendre d'instruire les autres, moi qui n'ai pas encore appris à me vaincre ? »
Telle était la componction de Pacôme pour un mouvement intérieur d'impatience, qu'il avait tâché de réprimer. Telle était son attention à garder son cœur. Il passa toute la nuit à s'humilier ainsi devant Dieu; son regret fut si vif, que la sueur causée par l'excessive chaleur du lieu étant jointe à ses larmes, le pavé sur lequel il avait prié parut le lendemain aussi mouillé que si on y avait répandu de l'eau. Il continua depuis à vivre avec son frère dans une douceur, une humilité, une condescendance admirable, sans jamais se démentir jusqu'à ce que la mort le lui enleva.
Alors il poursuivit son bâtiment avec plus de liberté ; mais ce ne fut pas sans obstacles de la part des démons, qui ne cessèrent de lui tendre des pièges, et renouvelèrent contre lui la sanglante guerre qu'ils avaient si cruellement déclarée au grand Antoine. Dieu le permit ainsi non-seulement pour éprouver sa foi, mais afin que l'expérience de la tentation le rendît plus propre à montrer aux autres comment il fallait combattre.
Tantôt les malins esprits tâchaient de l'effrayer par des fantômes horribles. Tantôt ils faisaient devant lui mille gestes ridicules pour le porter à rire. D'autres fois, pour le tenter de vanité, ils l'attendaient en grand nombre lorsqu'il revenait de la prière,
et se rangeant autour de lui, ainsi que des satellites qui accompagnent un prince, ils se disaient les uns aux autres : « Faites place, faites place à l'homme de Dieu. » Une nuit ils donnèrent une si violente secousse à sa cellule, qu'il semblait quelle allait crouler et l'écraser sous ses ruines. Ils l'attaquaient ainsi en différentes manières, soit pour le faire tomber en quelque faute, ou tout au moins pour troubler sa paix ; mais Pacôme mettant en Dieu toute sa confiance et lui adressant continuellement ses vœux, demeurait intrépide malgré leurs attaques, et gémissait plutôt de leur malice, qu'il ne faisait cas de leurs efforts.
Sa constance les rendit plus furieux, et leurs premiers assauts ne leur ayant pas réussi, ils déchargèrent leur rage sur son corps par des coups redoublés qui lui causèrent des douleurs extrêmes : c'est ce qu'ils firent plusieurs fois et des nuits entières. Le combat ne pouvait être plus rude ; mais Dieu, qui le fortifiait intérieurement par sa grâce, le consola aussi au dehors par la visite d'un bon religieux nommé Hiéracapollon, ou Apollon selon la version de Denis le Petit, dont la conversation redoubla son courage. Ce pieux solitaire le venait voir depuis fort souvent, et mourut enfin entre ses bras dans une visite qu'il lui fit.
La foi de Pacôme reçut des accroissements avec les victoires qu'il remporta sur les esprits des ténèbres ; et bien qu'il n'eût pas alors acquis, au rapport de son historien, une parfaite connaissance, telle qu'il l'eut dans la suite, des choses spirituelles, il ne laissa pas de faire plusieurs miracles, comme de marcher sur les serpents et les scorpions sans en être piqué, et d'obliger les crocodiles par son seul commandement de le porter sur leur dos lorsqu'il voulait passer le Nil : Dieu, qui prenait un soin particulier de son serviteur, accordant ces merveilles à la pureté de son cœur, et à la simplicité de sa confiance filiale.
Le temps marqué clans l'ordre de la Providence pour l'établissement de son ordre étant arrivé, le Seigneur le lui fit connaître par un esprit céleste qui lui apparut dans une île du Nil proche
de Tabenne où il s'était rendu avec d'autres solitaires des environs pour couper des roseaux dont on faisait les nattes. Pacôme s' étant retiré à l'écart, afin de faire oraison, demandait à Dieu qu'il lui fît la grâce de connaître sa volonté et de l'exécuter ; l'ange se fit voir à lui et lui dit ce peu de mots : « La volonté du Seigneur est que vous aidiez les hommes à se réconcilier avec lui ; » après quoi il disparut.
Ne pouvant donc plus douter de l'ordre de Dieu qui lui était signifié pour la troisième fois, c'est-à-dire dans la vision qu'il eut d'abord après son baptême, dans celle où un ange lui présenta la table d'airain, et dans celle-ci ; il commença à recevoir ceux qui se présentaient pour embrasser la vie religieuse, et après s'être assuré du consentement de leurs parents, et les avoir suffisamment éprouvés, il les revêtait de l'habit monastique.
Tant qu'ils furent en petit nombre, il se chargea de tout le soin du monastère, afin que, dégagés de toute sollicitude, ils fissent un bon fondement dans la récollection et la vie intérieure. Il préparait tout ce qui était nécessaire au réfectoire ; il semait et cultivait les herbes au jardin ; il répondait à ceux qui frappaient à la porte du monastère ; il assistait nuit et jour les malades ; il se rendait le serviteur de tous, et ne leur laissait que la douce consolation de vaquer aux exercices spirituels.
Ainsi il les formait principalement par ses instructions et par son exemple, afin qu'avant qu'il en survînt d'autres, et qu'il fût obligé de prendre des aides parmi eux pour les différents emplois du monastère, ils eussent eu le loisir d'étudier dans sa conduite celle qu'ils devaient garder lorsqu'il faudrait joindre la vie active à celle du recueillement.
Ses nouveaux disciples ne pouvaient assez admirer tant de vertus qu'ils découvraient en lui ; et surtout tant de charité, d'humilité, de mortification et de récollection qu'il conservait au milieu d'une action presque continuelle. « Voyez, disaient-ils entre eux, combien grande est la bonté de Dieu. Nous avons I. 13
devant nos yeux un homme né dans le sein de l'idolâtrie, et qui pourtant s'est élevé par sa ferveur à une très-haute perfection. Pourquoi ne nous efforcerions-nous pas d'y arriver nous-mêmes en suivant ses traces, comme ïl suit fidèlement celles des Saints qui l'ont précédé? »
Cette considération leur inspirait une telle ferveur qu'ils s'excitaient mutuellement à persévérer sous sa conduite ; et dans l'empressement où ils étaient de l'imiter, ou tout au moins de le soulager dans ses fatigues, ils vinrent le presser de permettre qu'ils partageassent avec lui la peine de ses travaux. Mais Pacôme leur dit qu'il se regardait comme un animal destiné à tourner la roue, pour lequel il ne fallait avoir nulle compassion ; que quand il en serait temps, il se déchargerait sur les autres d'une partie du soin qu'il prenait, selon que Dieu les mettrait en état de le faire.
Cependant, dit l'historien de sa vie, il leur prescrivit des règles très-propres à les faire avancer dans les perfections religieuses, surtout par rapport à la simplicité des habits, à la tempérance dans le boire et le manger, à la décence et à la modestie du coucher; ce qui fait voir qu'outre la règle qu'il avait reçue de l'ange, il ajouta plusieurs constitutions plus détaillées pour la discipline de son ordre ; et peut-être que son historien a voulu désigner par là ce que nous appelons communément la règle de saint Pacôme traduite par saint Jérôme, et dont nous traiterons amplement en parlant des usages qu'on observait dans ses monastères.
Mais dès ces premiers temps sa charité ne se borna pas à ses disciples; elle s'étendit aussi sur les gens des environs, où s étant aperçu que plusieurs bergers, tout occupés du soin de leurs troupeaux, étaient privés du bonheur d'entendre la parole de Dieu et de participer aux sacrements. Il en conféra avec Serapion, évoque de Tentyre, et, de concert avec lui, il procura qu'on bâtit une église, où l'on assemblait ces pauvres gens le samedi et le dimanche.
11 se chargea d'y aller en ces jours avec quelques-uns de ses religieux pour les instruire, en attendant qu'on eût pourvu la nouvelle église d'un prêtre; et il continua depuis à exercer la même charité quand le prêtre qu'on y avait mis était obligé de s'absenter. Il y parlait avec tant de sagesse, que les plus bornés comprenaient et étaient vivement touchés de ce qu'il leur disait; car non-seulement ses paroles étaient des paroles de vie, mais son zèle et sa piété paraissaient sur son visage et dans ses actions ; en sorte que tout se ressentait dans son extérieur de la sainteté et de l'ardeur de son âme : ce qui fit que plusieurs idolâtres qui l'entendirent embrassèrent la foi chrétienne.