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Chapitre II

Le nombre des disciples de saint Pacôme augmenta bientôt jusqu'à cent, et crût après si considérablement, que son monastère étant trop étroit, il fut obligé d'en fonder d'autres. Il bâtit le premier dans un lieu désert appelé Prou ou Pabau, qu'on nomme aussi Bau ou Baum. Ce monastère , quoique le second, devint dans la suite le plus grand et comme le chef de l'Ordre, bien que le nom général de la Congrégation se prît de celui de Tabenne et qu'on ait toujours appelé Tabenosiastes ou de Tabenne les religieux soumis à la règle de saint Pacôme.

Quelque temps après la fondation de Pabau, un vénérable vieillard, nommé Eponyme, abbé d'un monastère appelé de Chénobosque, qui était habité par des religieux fort anciens et fort respectables par leurs vertus, touchés de celles qu'on pratiquait à Tabenne sous la direction de notre Saint, vint le prier d'unir son abbaye à son ordre, ce qu'il agréa selon les inclinations de son zèle et de sa charité; et il s'y rendit avec quelques-uns de ses religieux pour y mettre sa règle en vigueur.

D'autres solitaires qui formaient aussi une communauté à Mon-

19!\ VIES DES PÊBES DES DÉSEF.TS.

chose, ou Muchons, suivirent l'exemple de ceux de Ghénobosque, et lui donnèrent une quatrième maison.

Il en fonda dans la suite cinq autres ; savoir : celle de Tasé, dont l'histoire ne nous dit rien de particulier ; celle de Thebeu ou Thebué, dont Psénèbe, père de Pétrone, qui succéda au Saint après sa mort dans le gouvernement de l'Ordre, donna le terrain, en entrant lui et toute sa famille dans la congrégation ; celle de Panes, qu'il bâtit à la sollicitation de l'évêque de cette ville, appelé Arée ou Varus ; celle de Tismen ou Men, dans le même diocèse; et celle de Pichnum ou Pachnum, appelée aussi Chnum, sur le bord du Nil vers Latopole *.

Ce furent là les monastères que saint Pacôme fonda de son vivant, outre celui des religieuses dont nous ferons un article particulier.

On ne peut rien ajouter à la sagesse, au zèle, à la charité et à l'application avec laquelle ce grand supérieur gouvernait cette multitude de religieux. Il paraissait dans toute sa conduite que l'esprit de Dieu le guidait, comme il lui en avait inspiré le dessein. Il n'est point de vertu dont il ne donnât l'exemple à ses religieux , point de moment où il n'agît pour leur utilité ; point d'occasion de les instruire qu'il laissât échapper ; et enfin point de peine et de fatigue qu'il n'endurât volontiers pour leur procurer les besoins spirituels et l'entretien temporel, selon l'esprit de la pauvreté et de F observance religieuses.

Mais pour mieux détailler l'économie de son gouvernemeiu, nous ferons observer avant toutes choses, ainsi qu'on a déjà pu le remarquer, que saint Pacôme ne s'ingéra pas de lui-ii dans la supériorité, mais qu'il y entra par un ordre exprès de Dieu, et par conséquent par la porte légitime de la vocation d'en

« Toutes ces fondations eurent lieu dans la Haute-Egypte; mais sans être IrCs-t-loignés les uns des autres, les monastères de saint Pacôme n'étaient pas dans l<! môme nome ou gouvernement. Latouolis, aujourd'hui Esnèh, était le chef-lieu d'un nome.

haut; et que nonobstant cet ordre du Ciel, il ne prévint pas pour l'exécution le temps que Dieu avait fixé ; ce qui montre en lui un dégagement et une pureté d'intention très-parfaite. Aussi une vocation si marquée et une docilité si fidèle aux desseins de Dieu, fut-elle suivie d'une bénédiction très-abondante de grâces. Pacôme reçut conséquemment toutes les qualités nécessaires pour gouverner. Il ne manqua ni de lumières, ni de dons éminents ; et les fruits de vie qu'il produisit dans les âmes, en furent les effets et les preuves en même temps.

La douceur et la condescendance furent le fond principal de son caractère . On oserait presque dire qu'il excéda dans ces vertus. Les actes de sa vie en fournissent des exemples éclatants. Comme il se présenta en peu de temps grand nombre de gens pour vivre sous sa discipline, sa bonté, qui ne savait guère se refuser à personne, fut cause qu'il s'introduisit parmi ceux qu'ii reçut, certains sujets difficiles à traiter et qui ne s'accommodèrent pas dans la suite des maximes de perfection qu'il tâchait de leur inspirer.

Ses remontrances et ses exhortations ne pouvaient rien sur eux. Ils ne donnaient aucune marque d'amendement, ni même de bonne volonté. Pacôme, affligé de leur résistance, par cette charité ardente qui lui faisait désirer leur salut avec zèle et sincérité, eut recours à l'oraison, qui était dans toutes les difficultés sa ressource ordinaire, et, prosterné contre terre, il adressa un jour à Dieu cette belle prière que son historien nous a conservée : <( Vous nous avez ordonné, Seigneur, d'aimer notre prochain comme nous-mêmes ; je vous conjure donc d'avoir pitié de ces pauvres aveugles, et de les regarder d'un œil favorable de votre miséricorde, afin que, rentrant en eux-mêmes par un véritable repentir, ils craignent désormais de vous offenser; ils comprennent mieux les obligations de l'état qu'ils ont embrassé, et mettent en vous, comme les autres frères, tout leur bonheur et leur espérance. »

La mauvaise disposition de ces esprits indociles fut sans doute ce qui empêcha l'effet de sa prière. Il ne se rebuta pas pour cela, car la charité ne se lasse point ; mais il leur donna une règle différente de celle des autres, et si facile à observer qu'il n'y avait qu'une opiniâtreté et une mauvaise volonté bien m arquée qui pût refuser de s'y soumettre. En effet, ces obstinés qui voulaient vivre entièrement à leur gré et sans aucune dépendance, refusèrent de la suivre, et quittèrent l'Ordre avec autant de promptitude que s'ils eussent été saisis de quelque terreur panique.

Si saint Pacôme eut sujet de gémir de leur désertion, il eut lieu de s'en consoler par les merveilleux progrès de ses autres disciples. Son monastère devint dès lors comme un champ dont on a arraché l'ivraie, et où le bon grain croît au large. Mais on a pu remarquer quelle fut sa patience inaltérable à supporter ces mauvais esprits, jusqu'à ce que Dieu daignât l'en délivrer.

Il eut aussi des actes de patience à exercer envers quelques anciens religieux de son monastère de Pabau, qui, bien qu'exempts de défauts grossiers, étaient si portés au murmure, qu'ils y tombaient à tout propos. Il les avait repris souvent sans rien gagner sur leur esprit ; mais ne croyant pas pour cela devoir se lasser de travailler à leur amendement, il entreprit pendant quarante jours des jeûnes très-rigoureux et de longues veilles qu'il passait à l'oraison, et Dieu se laissant fléchir à ses prières, il eut la consolation de voir revenir ces vieillards à résipiscence, et consommer leur course dans une véritable piété.

Sa condescendance envers un religieux d'un monastère voisin, mais qui n'était pas de son ordre, et dont l'abbé venait souvent prendre ses conseils, n'eut pas un effet moins merveilleux. Cet esprit ambitieux et d'une humeur bouillante, désirait passionnément d'être économe (la version de Denis le Petit dit qu'il voulait être élevé à la cléricature; niais nous suivons ici le texte de Bollandus beaucoup plus sûr). Il désirait donc d'être économe et

sollicitait sans cesse son abbé de lui donner cet emploi dont il le reconnaissait incapable.

L'abbé, lassé un jour de ses importunités, et pensant qu'il respecterait peut-être l'autorité de saint Pacôme, lui dit contre la vérité, que ce Saint lui avait conseillé de ne pas lui donner cette charge, parce qu'il n'y était pas propre. Ce fougueux, au lieu de se rendre, prit la chose au tragique et vint droit au monastère de saint Pacôme décharger contre lui toute sa bilo par quantité d'injures qu'il lui dit.

Le Saint, qui en ignorait le sujet, et qui travaillait alors avec ses religieux à dresser une muraille, ne lui répondit rien; mais voyant que son silence l'irritait davantage, il lui dit avec beaucoup d'humilité : « J'ai péché, mon frère, pardonnez-moi, je vous en prie, comme vous désirez que Dieu vous pardonne vos péchés. »

La douceur de cette réponse l'apaisa, et le Saint ayant quitté son ouvrage, s'approcha de l'abbé qui avait suivi ce religieux avec un cœur vivement affligé, et lui demanda le sujet de ses emportements. Ce supérieur, autant pénétré de douleur de tout ce que venait de dire son religieux irrité, qu'il l'était de sa mauvaise conduite, instruisit le Saint de tout, et le pria de lui dire ce qu'il devait faire.

Alors Pacôme usant du don de conseil dont Dieu l'avait favorisé, lui dit : « Vous voulez savoir de moi ce que Dieu veut que vous fassiez : accordez à ce frère ce qu'il désire, afin de délivrer son âme de la puissance du démon; car il arrive souvent qu'en faisant par commisération du bien aux méchants, ils se radoucissent, et se rendent plus raisonnables. C'est ainsi que la charité que Jésus-Christ nous a enseignée par ses exemples et par ses paroles, nous apprend à nous supporter les uns les autres avec une miséricordieuse condescendance. »

Chose admirable! cet avis eut tout l' effet qu'il avait prédit. Le religieux voyant qu'on lui accordait avec tant d'indulgence

l'emploi qu'il avait si passionnément désiré, eut honte de son ambition et de ses emportements ; et touché de repentir, non-seulement il ne voulut pas accepter la charge ; mais il vint se jeter aux pieds de saint Pacôme, lui avoua qu'il était coupable, et lui dit en témoignant un vif regret de sa faute : « 0 homme de Dieu ! véritablement vous surpassez votre réputation ; car si, au lieu d'user de douceur envers moi, vous m'aviez traité durement, j'étais prêt de renoncer à ma profession et d'abandonner le service de Dieu. Soyez donc béni, mon saint père, qui par votre charité avez sauvé mon âme. » Le saint vieillard le releva, l'exhorta beaucoup à se conduire dans la suite d'une manière plus conforme à l'esprit de son état, l'embrassa tendrement, et l'accompagna jusqu'à la porte du monastère, d'où il le renvoya en paix.

On comprendra encore par les avis qu'il donna à Théodore d'Alexandrie, en lui confiant le gouvernement de quelques religieux, quelle était sa douceur et sa prudence. « Ce n'est pas, lui dit-il, une affaire de peu de conséquence que de bien gouverner une communauté. Si vous vous apercevez que quelqu'un de vos religieux tombe clans le relâchement, prenez-le en particulier, et exhortez-le avec patience à reprendre sa première ferveur. S'il ne reçoit pas bien la correction, laissez-le pour quelque temps, en attendant que Dieu lui touche le cœur; car comme lorsqu'on a une épine enfoncée dans le pied, qu'on ne peut tirer sans répandre beaucoup de sang et souffrir de vives douleurs, on ne l'arrache pas de force ; mais on se sert plutôt de quelque emplâtre émollient, ou de quelque autre remède doux, qui attire toujours l'épine dehors ; de même le supérieur ayant à gouverner quelque sujet d'un caractère difficile, le ramènera plutôt à son devoir par sa douceur et sa patience, qu'un autre qui voudrait le faire passer par toute la rigueur de la règle.

« Que s'il arrive, ajouta-t-il, que la faute soit de conséquence, vous m'en donnerez avis, et je tâcherai d'y remédier selon que

Dieu m'inspirera de le faire par sa miséricorde. Ayez soin des malades comme de vous-même, et partagez avec eux les peines et les croix par votre charité, comme doit faire un bon père ; puisqu'en effet, vous devez l'être dans la place que vous occupez.

« Soyez le premier à observer les règles prescrites aux frères, afin qu'ils y soient fidèles à votre exemple. Que s'il survient quelque cas dans lequel vous ne puissiez vous déterminer sur ce que je viens de vous dire, vous aurez soin de m'en avertir, et nous conclurons ensemble sur ce qu'il y aura à faire. »

Gomme la douceur de Pacôme n'était ni lâcheté, ni considération humaine ; mais un pur effet de cette charité compatissante qui est si conforme à l'esprit de Jésus-Christ; aussi ce grand maître des supérieurs savait avoir de la fermeté lorsqu'il jugeait que la gloire de Dieu, le bon ordre du monastère, et le besoin particulier des coupables exigeaient qu'il usât de sévérité.

Étant en conférence avec quelques-uns de ses religieux, un Boiu.Pach. frère qui avait fait ce jour-là deux nattes, bien que la règle ne «• 34 l'obligeât qu'à en faire une, mit par un esprit de vanité ces deux nattes devant la porte de sa cellule, afin que le Saint pût les voir et louer sa diligence.

Il fut bien trompé dans son attente. Le saint abbé pénétrant d'abord dans son intention, et jetant un profond soupir il dit aux religieux qui étaient présents : « Voyez, je vous prie, ce frère qui a travaillé depuis le grand matin jusqu'à cette heure, pour donner tout son travail au démon sans en rien réserver pour son âme, en cherchant comme il fait, à être applaudi des hommes plutôt que de Dieu, pour qui- seul il devait agir. Quelle illusion d'épuiser ainsi son corps par un grand travail, et de laisser son âme vide de mérite après avoir pris tant de peine ! »

Il appela ensuite ce frère, lui fit une réprimande très-sévère, et lui ordonna que quand tous les religieux seraient assemblés pour la prière, il s'y rendrait en portant les deux nattes qu'il

avait faites, et leur dirait : « Je vous supplie, mes frères, et je vous conjure de prier le Seigneur pour mon âme, afin qu'il ait pitié d'elle et lui pardonne ses péchés, ayant été si malheureux que de faire plus de cas de ces deux nattes que du royaume des cieux. »

11 voulut encore que, lorsqu'ils seraient au réfectoire, il se tînt debout au milieu avec ses deux nattes au côté jusqu'à la fin du repas, et enfin il l'enferma pendant cinq mois dans sa cellule, où, sans qu'il lui fût permis de parler aux autres religieux, il ne mangeait que du pain et du sel, ne buvait que de l'eau, et était obligé de faire deux nattes par jour.

Allant aussi faire la visite d'un de ses monastères, il vit, à mesure qu'il s'en approchait, que les religieux conduisaient à la sépulture un de leurs confrères, en chantant selon l'usage de l'Église. Dès qu'ils le virent venir ils s'arrêtèrent tous, afin qu'il fît son oraison sur le mort. Le Saint la fit, et quand il eut achevé sa prière, il commanda de cesser le chant, fit brûler devant tout le monde les habits du mort, défendit d'offrir pour lui le sacrifice, et ordonna qu'on l' allât enterrer sur la montagne sans aucune cérémonie.

C'était un religieux qu'il avait souvent averti de se corriger; mais qui n'avait jamais voulu profiter de ses avis : et on peut juger par la conduite que le Saint garda dans cette occasion, que Dieu lui avait fait connaître le déplorable état où était son âme. Cependant, dit l'historien delà vie du Saint, bien qu'il eût souffert ce religieux incorrigible jusqu'à la mort, il ne voulut pas laisser échapper cette occasion de donner une juste frayeur à ses disciples, afin de les préserver de la tiédeur si funeste aux personnes religieuses.

La manière différente dont il agit envers un autre religieux, peut-être bien plus orgueilleux que celui qui avait étalé par vanité les deux nattes qu'il avait faites, montre que toute sa conduite; dans le gouvernement des esprits était dirigée par une sa-

gesse plus qu'humaine, et elle fera voir en même temps que l'illusion peut aisément se glisser dans les meilleures œuvres, surtout quand on les fait par son propre esprit et contre l'obéissance.

Ce religieux était fort austère dans sa vie ; mais l'orgueil et la tance en ses propres lumières gâtaient tout. Le Saint s'en étant aperçu, l'appela en particulier et lui dit avec beaucoup de charité : « Mon frère, Notre-Seigneur a dit : Je suis descendu du ciel, non pour faire ma volonté ; mais pour faire la volonté de celui qui m'a envoyé. Faites bien attention à cette belle sentence, et profitez-en ; car je m'aperçois que le démon travaille à vous faire perdre tout le fruit de votre travail par votre attachement à votre propre sens. C'est pourquoi rendez-vous au réfectoire avec les autres, quand on fera le signe du repas. N'y rejetez pas ce qu'on vous présentera de cuit, et prenez au moins quatre ou cinq bouchées de pain pour éviter la vanité ; sans toutefois que je veuille vous obliger à prendre davantage de nourriture, de peur que vous ne satisfassiez la sensualité, étant vigoureux et robuste comme vous êtes. De plus, je ne veux pas que vous fassiez de longues oraisons en particulier ; mais il suffit que vous fassiez la prière en commun avec les frères, jusqu'à ce que vous ayez surmonté le démon de la vanité, qui vous tend des pièges dans tout ce que vous faites. »

Ce religieux se rendit d'abord à cette remontrance ; mais entraîné par son illusion, il revint bientôt comme auparavant, et murmurait même contre l'ordre du Saint en disant : Où est-il écrit qu'il ne faut point jeûner ni prier? Saint Pacôme, qui veillait sur lui, s'aperçut bientôt qu'il n'exécutait pas ses ordres ; et il le voyait avec douleur prêt à tomber sous l'empire du démon par son opiniâtreté ; c'est pourquoi il appela un jour Théodore, son cher disciple, qui l'aidait déjà beaucoup dans le gouvernement, et lui dit : « Vous savez combien je suis affligé de voir que ce frère ne profite pas de mes avis. Allez voir à présent ce qu'il fait, et rapportez-le-moi. »

Théodore obéit, et revint dire au saint abbé qu'il l'avait trouvé priant à son ordinaire. « Retournez, lui dit le Saint, einpêchez-le de prier et vous comprendrez bientôt que le démon s'en est rendu le maître. » En effet, il y retourna et voulut l'empêcher de prier ; mais ce frère, séduit et livré au malin esprit, le reçut avec des injures, et voyant que Théodore continuait à interrompre sa prière, il entra en fureur et prit un bâton pour l'en frapper. Alors la possession du démon parut manifestement ; le malin esprit parlait par la bouche de ce misérable ; ce qui fut pour Théodore et pour les autres frères une grande leçon sur la pureté d'intention et la suite de la vaine gloire. Cependant Pacômer touché jusqu'au fond de l'âme du déplorable état de ce religieux, fit des prières pour lui, et obtint enfin de Dieu sa délivrance et son entière conversion.

Comme l'obéissance est le plus ferme soutien de la religion et la sûreté des âmes religieuses, Pacôme ne recommandait rien tant à «es disciples que cette vertu, et ne souffrait guère qu'on y manquât impunément. Revenant à son monastère, après avoir fait la visite des autres, les frères vinrent l'accueillir hors de la porte pour lui faire honneur, et un des enfants qu'on élevait dans le monastère, ainsi que nous le dirons dans son lieu, s' étant mêlé parmi eux, lui dit après l'avoir salué à son tour : « Assurément, mon père, depuis que vous êtes parti d'ici, personne ne nous a préparé des légumes ni de potage. » Le saint abbé lui répondit avec amitié : « Eh bien, mon enfant, je ferai en sorte qu'on n'y manquera plus. » Après quoi il entra dans le monastère.

Lorsqu'il eut visité les différents endroits, pour voir si tout y était dans l'ordre, il se rendit à la cuisine, où il trouva le religieux qui en avait l'intendance, occupé à faire des nattes. Il lui demanda combien il y avait de temps qu'il n'avait pas servi des légumes au réfectoire, et celui-ci lui répondit qu'il y avait deux mois, s' excusant d'y avoir manqué, contre ce qui était prescrit par la règle, à cause que la plupart des religieux n'en mangeaient

p int par esprit de pénitence, et qu'il avait ensuite le regret de voir que ce qu'il avait préparé avec beaucoup cle travail et de la dépense devenait inutile ; mais que pourtant, pour ne pas demeurer oisif, il faisait des nattes, un seul frère de ceux qu'il avais sous lui suffisant pour les moindres apprêts qu'on donnait aux religieux.

Pacôme l'écouta attentivement et lui dit : « Combien avezvous donc fait de nattes? Cinq cents, répondit le cuisinier. Portez-les toutes ici, lui dit-il ; » et comme il les eut devant lui, il ordonna qu'on y mît le feu ; api es quoi adressant de nouveau la parole à ce frère, il lui dit en présence des autres qui étaient commis pour le même office : « Puisque par la suggestion du démon vous avez fait si peu de cas des règles qui sont prescrites pour votre emploi, je n'en fais aucun de vos ouvrages ; et je les ai condamnés au feu, afin que vous compreniez ce que c'est que de manquer aux règles, qui nous ont été données pour le salut des âmes. De combien d'occasions de mérite n'avez-vous pas privé les frères? Ignorez-vous que lorsqu'il est en notre pouvoir de contenter nos désirs sur quelque chose, et que nous nous en privons pour l'amour cle Dieu, nous en recevons une grande récompense; au lieu qu'on n'a pas sujet d'en espérer, quand on ne se prive de se satisfaire que parce qu'on n'en a pas le moyen? « Ne voyez-vous donc pas qu'en donnant aux frères ce que la règle prescrit, ils font des actes agréables à Dieu, lorsque l'ayant devant eux ils se mortifient d'y toucher ; au lieu qu'en ne le leur présentant pas, leur privation est forcée et leur abstinence infructueuse ? Quoi donc ! pour épargner quelques mesures d'huile, a-t-il fallu priver les frères cle tant d'occasions de mériter? Périsse plutôt tout ce que nous avons au monde, avant que d'ôter aux frères le moyen de pratiquer un seul acte de vertu. C'est pour cela que j'ai toujours été du sentiment qu'on mît tous les jours à table devant les religieux ce qu'on est en usage de leur donner, et qu'on le fît sans épargne, afin que ceux qui veulent

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s'en priver, selon qu'ils y seront portés par leur ferveur, fassent par là plus de progrès dans la mortification.

« D'ailleurs si quelque religieux indisposé et qui ne veut pas pour cela se mettre à la table des malades, vient à celle de la communauté, et ne trouve ni les légumes, ni les soupes qu'on y doit mettre, et dont dans ce cas il a besoin pour son infirmité, que faut-il qu'il fasse? Ne lui êtes-vous pas un sujet de scandale? Ignorez-vous encore que les plus jeunes se ralentiront facilement dans la pratique des vertus, si l'on n'a la charité d'user de discrétion et de quelque adoucissement à leur égard ? '4 Cet exemple nous donne lieu de parler du désintéressement du Saint, qui n'était pas une des moindres qualités par lesquelles il se rendit recommandable. Dans un temps de famine où l'on trouvait bien difficilement du blé en Egypte, il donna cent pièces d'or au procureur pour en aller acheter où il en pourrait avoir. Celui-ci, après avoir parcouru divers lieux inutilement, arriva enfin à la ville d'Hermutis !, où il trouva un officier qui avait la garde du blé public, et qui, pour l'estime qu'il avait pour saint Pacôme et sa congrégation, dont il avait ouï parler fort avantageusement, lui en donna au delà de ce qu'il aurait pu espérer ; et non-seulement il le lui livra à plus de la moitié moins qu'il ne lui aurait coûté ailleurs, mais aussi il lui en délivra pour le double de l'argent qu'il avait apporté, c'est-à-dire pour deux cents pièces d'or, se contentant qu'il lui rendît les autres cent pièces au temps de la moisson.

Le procureur revint au monastère fort satisfait de son voyage, espérant d'être applaudi. Mais quand le Saint eut appris ce qu'il avait fait, il ne voulut pas seulement permettre qu'on mît un grain de blé dans le monastère ; il obligea le procureur de l'aller revendre aux environs pour le même prix qu'il l'avait eu, afin de rendre à l'officier les cent pièces d'or dont il lui était rede-

1 Aujourd'hui Ermouth, près de Thèbes, sur la rive gauche du Nil. On sait que Thèbes élail située sur les deux rives du fleuve.

SOLITAIRES DE LA TIIÉKAÏDE. — S. PÂCÔME. -05

vabie, et d'en acheter d'autre pour cent pièces seulement, au même prix que tout le monde l'achetait; et quand il eut fait tout cela, il lui ordonna de demeurer en repos dans le monastère, et mit un autre religieux à sa place.

Celui qui présidait à la cordonnerie du monastère, avait aussi remis au procureur une grande quantité de sandales et d'autres ouvrages de son art, pour les vendre à un prix qu'il lui détermina. Quand le procureur les eut exposés en vente, ceux qui se présentèrent pour les acheter trouvèrent qu'il en demandait trop peu, et lui dirent qu'à moins d'avoir volé la marchandise il ne pouvait pas la mettre à un si bas prix. Le procureur s'excusa sur les ordres qu'il avait, mais il ne laissa pas de recevoir le prix qu'on lui en donna, et qui était d'un tiers plus haut que celui qu'on lui avait fixé.

A son retour le chef de la cordonnerie trouva, en comptant la somme qu'il lui remit, qu'elle était d'un tiers plus grande qu'il n'avait espéré, et dit à saint Pacôme : « En vérité, mon père, vous ne devez pas vous servir de ce frère pour l'administration des biens du monastère : il paraît qu'il a trop l'esprit du monde puisqu'il a vendu les ouvrages un tiers de plus que je ne lui avais dit. »

Le Saint fit appeler là-dessus le procureur, qui tâcha de s'excuser en racontant comment la chose s'était passée, mais son excuse ne fut pas reçue. « Vous êtes coupable, lui dit le saint abbé, puisque vous vous êtes laissé surprendre par la cupidité des biens de la terre. Retournez au plus tôt, et allez rendre aux acheteurs l'argent que vous avez reçu d'eux au delà de ce qu'on vous avait dit, et à votre retour vous ferez pénitence de votre faute, et vous resterez dans le monastère pour y vaquer à ce qu'on vous prescrira ; car la charge de procureur ne vous convient nullement. » En effet, il mit en sa place Zachée, excellent religieux, et que l'historien du Saint dit être au-dessus de tout éloge par le mérite de ses œuvres, et qui depuis faisait encore la fonction d'économe après la mort du saint abbé.

Ce dégagement des choses de la terre était fondé sur la tendre confiance qu'il avait en la bonté paternelle de Dieu, par laquelle il était pleinement persuadé que la Providence prendrait un soin particulier de l'entretien de ses religieux tant qu'ils seraient fidèles à son service. Aussi éprouva-t-il, même par des miracles, que son espérance était bien fondée ; car ayant en une rencontre donné libéralement aux pauvres tout ce qu'il avait en sa disposition, et ayant ensuite ordonné qu'on allât vendre trois nattes que des frères avaient apportées, afin d'avoir de quoi acheter du blé ; le lendemain à la pointe du jour un inconnu parut à la porte du monastère et apporta du blé au Saint, en lui disant que pendant son sommeil il s'était senti poussé par une vertu secrète de lui rendre ce service, présumant que sa communauté en avait besoin ; ce qui causa de l'admiration à tous les religieux qui furent témoins du soin particulier que Dieu daignait bien prendre d'eux.

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