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Chapitre II

Le zèle de Pacôme pour le maintien de l'observance et la perfection de ses religieux ne lui donnait point de relâche. Outre les fréquentes visites de ses monastères, il visitait souvent les religieux en particulier dans leur cellule, pour voir ce qu'ils y faisaient, ou quels étaient leurs besoins ; et s'il s'apercevait qu'il y eue quelque chose à réformer, il ne manquait pas de les en avertir charitablement. Ce fut en faisant une de ces visites que Dieu lui accorda le don des langues en faveur d'un homme de qualité venu de Piome, qui s'était retiré parmi ses religieux.

Le Saint voulut l'entretenir, soit pour connaître son caractère et ses dispositions, soit pour l'aider par ses avis dans l'état qu'il avait embrassé ; mais comme il ne savait parler que la langue égyptienne, et que le Romain, qui ne parlait que la latine et la grecque, avait de la peine à lui ouvrir son cœur par un hiter-

prête ; il lui fit signe qu'il se tînt en paix, qu'il allait prier Dieu, et qu'il le viendrait rejoindre en peu de temps.

Il alla donc se mettre en oraison et adressa à Dieu cette prière: « Seigneur, Dieu tout-puissant, vous voyez que j'ignore la langue de ceux qui viennent ici des différents pays du monde ; il est inutile que vous me les adressiez si par ce défaut je ne puis leur être d'aucune utilité. Daignez donc, mon Dieu, si vous voulez vous servir de moi pour leur salut, m' accorder la grâce de les entendre et d'en être entendu, afin que je les conduise ainsi que vous le désirez. »

Il persévéra trois heures à faire la même demande, et à la fin il se trouva entre les mains un papier qui lui fut donné par une main invisible. Il le lut, et reçut en le lisant le don de parler toutes les langues. Il en rendit aussitôt des actions de grâces au Seigneur ; et étant retourné vers le Romain, il lui parla en grec et en latin avec tant de pureté, que cet étranger avoua qu'on ne pouvait mieux parler ces deux langues.

Il fut exact à visiter ses monastères tant qu'il en eut la force. Que s'il arrivait qu'il n'eût pas eu le loisir de voir les frères aussi souvent qu'il le désirait, il y suppléait en écrivant aux supérieurs les avis qu'il jugeait nécessaires.

Il était toujours prêt à marcher et à agir, dès qu'il s'agissait de la consolation de ses religieux. Quelques-uns vinrent du monastère de Ghénobosque, et lui dirent qu'ils y avaient laissé un des leurs fort malade, et qui souhaitait beaucoup de recevoir sa bénédiction avant que de mourir. Il se mit aussitôt en devoir de lui donner cette satisfaction ; mais à peine eut-il fait quelque peu de chemin, qu'il vit l'âme de ce frère monter au ciel du côté de l'orient avec des anges qui chantaient un cantique céleste. Ce merveilleux objet l'obligea de s'arrêter ; et les religieux qui étaient avec lui et qui ne voyaient rien de ces merveilles, l'ayant prié de se hâter de peur que le malade n'expirât en son absence, il leur dit qu'il était inutile qu'il allât plus loin, puisqu'il venait de I. 14

wir l'âme de ce frère s'élever dans le ciel. Ces religieux étant ensuite allés à Chénobosque, et s' étant informés du temps que le malade était mort, ils trouvèrent que c'était précisément au moment que le Sjaint le leur avait dit.

La connaissance surnaturelle que Dieu lui donnait quelquefois

$<i l'état de ses religieux après leur mort, s'étendait aussi sur les

i; tues des frères absents, même les plus cachées. Dans une con-

ice qu'il faisait à ses disciples, il se sentit tout à coup forte-

t inspiré d'interrompre son discours, et appelant l'économe

àa monastère, il lui dit tout bas : « Allez- vous-en dans une telle

île, et vous y observerez un frère qui néglige le soin de son

■ , puisque non-seulement il ne vient pas entendre la parole de

Dieu; mais au lieu de vaquer à la prière dans sa cellule, il y dort

tranquillement. Je ne vois pas qu'en faisant ainsi il mérite d'être

appelé moine.

Le Saint étant un jour près de Pabau avec Théodore, Corneille £! quelques autres, il s'arrêta comme s'il eût parlé à quelqu'un, cl connut par révélation que le soir d'auparavant on avait violé à Tabenne l'ordre qu'il avait donné de garder le silence dans la ".- luiangerie en faisant les pains, et surtout ceux qui étaient destinés pour l'autel. Il y envoya aussitôt Théodore, qui trouva qu'on était en faute, et vint le lui rapporter ; sur quoi le saint ! lui dit ces belles paroles : « Ces frères pensent peut-être !es règles que nous leur donnons ne sont que les ordres des unies. Quoiqu'elles ne paraissent pas grand' chose, elles ne laissent pas que d'être de conséquence. Ignorent-ils que tout le i>îe d'Israël demeura sept jours en silence devant la ville de Jéricho, ainsi que Dieu l'avait commandé, et que ce ne fut qu'après cela qu'ayant poussé leurs cris tout d'une voix, ils se B /dirent maîtres de cette ville, parce qu'ils avaient été fidèles à Perdre de Dieu, bien qu'ils ne l'eussent reçu que de la bouc lie «Tun homme? Que les frères donc apprennent à exécuter ce qui teur est prescrit, afin (fie Dieu leur pardonne leur négligence,

car si cette règle était inutile, je ne la leur aurais pas donnée. »

Il vint ensuite à Tabenne, où il donna bientôt une preuve de son exactitude à l'observance de la règle, ainsi que de sa douceur et de sa modestie ; car après qu'il eut fait sa prière, il se rendit à l'endroit où l'on faisait des nattes, et s'y mit à travailler avec les autres. Tandis qu'il faisait son ouvrage un enfant du nombre de ceux qu'on élevait dans la maison, lui dit avec naïveté qu'il ne travaillait pas bien, et que Théodore leur avait appris à s'y prendre autrement. Aussitôt il se leva et lui répondit avec douceur : « Montrez-moi, mon enfant, comment il faut faire. » L'enfant le lui montra, et il se remit à sa place avec joie se conformant à ce qu'il lui avait dit.

Son historien cite d'autres exemples de l'humilité parfaite du Saint. Bien loin de se regarder comme k supérieur des autres, il ne se considérait que comme étant désigné de Dieu pour les servir.

C'était par cette même vertu d'humilité, que bien qu'il fût l'abbé général de toute la Congrégation, il était soumis plus qu'aucun des frères au supérieur du monastère dans lequel il se trouvait, et quand un autre que lui faisait la conférence spirituelle, il y donnait toute son attention, se regardant comme un ignorant qui avait besoin d'instruction plus qu'aucun autre.

Il vivait aussi dans une telle dépendance des autres officiers du monastère en ce qui concernait leurs emplois, qu'il ne voulait rien avoir à son usage particulier, et le recevait comme par aumône de leurs mains, même les choses les plus nécessaires à la vie ; craignant moins, dit son historien, les peines de l'enfer, que de manquer de se conformer en tout à la douceur et à l'humilité de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Nous pouvons regarder également comme une preuve de son humilité, cette patience admirable qu'il montrait en toutes rencontres et qui ne se démentait jamais. Un anachorète le vint voir un jour, et tandis qu'il s'entretenait avec lui, il dit à son disciple

Théodore de faire préparer quelque chose pour faire manger ce religieux. Le démon, qui voulait faire tomber le Saint dans l'impatience, empêcha que ce disciple ne le comprît, et lui fit entendre tout autrement. Il arriva la même chose lorsqu'au défaut de Théodore le Saint donna cette commission à l'économe du monastère qui passait par là par occasion. Alors Paco me, qui ne savait pas le stratagème du démon, et qui s'aperçut seulement que ni Théodore ni l'économe n'avaient point fait ce qu'il leur avait dit, considérant que Dieu le permettait ainsi pour lui faire pratiquer la patience, se leva avec gaieté et alla préparer luimême ce qu'il fallait pour faire manger son hôte.

Lorsqu'il l'eut congédié après le repas, il appela Théodore et l'économe pour savoir d'eux d'où venait qu'ils ne lui avaient pas obéi. Ils répondirent qu'ils n'avaient pas entendu autre chose, sinon qu'ils le laissassent parler en liberté avec cet anachorète. A cette réponse Pacôme comprenant l'artifice dont le démon avait usé pour le faire tomber en faute, dit en soupirant : « Que le Seigneur soit béni, qui nous a conservé dans la patience, et nous a fait connaître la ruse du malin esprit. Profitez, mes enfants, de cet exemple pour pratiquer la douceur et la patience en pareilles rencontres ; car je sais que les ennemis de notre salut ne cessent de nous tendre des pièges. »

Il avait coutume tous les soirs de faire à ses frères un discours sur les devoirs de la vie religieuse. Les frères étant un jour assemblés, il ordonna à Théodore, qui n'avait alors que vingt ans, et paraissait même plus jeune qu'il n'était, de parler en sa place. Quelque peine que ce jeune disciple eût de discourir des chose? de Dieu devant une si nombreuse assemblée, il obéit pourtant sans alléguer qu'il n'avait pas été prévenu. Alors quelques anciens, choqués de ce qu'on leur donnait pour catéchiste un religieux qu'ils regardaient comme novice dans les choses spirituelles, quittèrent l'assemblée et se retirèrent dans leur cellule.

Saint Pacôme ne lit pas semblant de s'en apercevoir ; mais

quand il eut congédié les religieux après le discours et la prière qu'on faisait de suite, il fit appeler ces anciens et leur dit : (( Pourquoi avez-vous quitté la compagnie des frères au temps de la conférence spirituelle ?» — « Vous nous avez donné, lui répondirent-ils, un novice pour nous instruire comme s'il était bien capable de donner des leçons à tous les religieux, même aux plus vénérable de l'Ordre. »

A ces mots le saint abbé soupira profondément et leur dit : « Savez-vous bien que c'est par l'orgueil que tous les maux ont commencé dans le monde ? Que c'est l'orgueil qui a précipité Lucifer dans les abîmes, et réduit Nabuchodonosor au rang des bêtes? N'avez-vous pas appris qu'il est écrit, que celui qui s'élève dans son cœur est abominable aux yeux de Dieu, et que celui qui s'enorgueillit sera humilié? Voilà que pour n'avoir pas voulu considérer que la superbe est le commencement de tous les maux, le démon vous a dépouillé de tous les ornements des vertus; car ne pensez pas qu'en vous retirant de l'assemblée vous ayez seulement montré du mépris pour Théodore, vous en avez montré pour la parole de Dieu, et vous avez chassé le Saint- Esprit de votre âme. O que votre malheur est grand en ceci, et que vous êtes dignes de compassion? Comment n'avez-vous pas compris que ce ne pouvait être que par la ruse du démon que vous avez ainsi quitté Dieu et son service ? C'est sans doute à quoi je ne puis penser sans étonnement. Quoi donc ! Dieu s'est humilié pour l'amour de nous en se rendant obéissant jusqu'à la mort de la croix; et nous, viles et abjectes créatures, nous nous enflons d'orgueil? Assurément l'ordre est ici bien renversé. Celui qui, par sa grandeur et sa puissance, est au-dessus de toutes les créatures s'est acquis le monde par l'humilité, tandis qu'il pouvait l'anéantir par un seul de ses regards, et nous, misérables néants, nous osons nous élever avec orgueil, ne prenant pas garde que par là nous nous rendons encore plus méprisables ? Vous ai-je donné l'exemple de quitter l'assemblée quand Théodore y a

2j2 vies des pères des déserts.

parlé? Ne l'ai-je pas écouté avec attention comme les autres frères? et je vous assure que j'y ai beaucoup trouvé à profiter, Aussi ne lui ai-je pas ordonné précisément afin qu'il s'exerçât mais c'a été plutôt pour l'utilité et la consolation de mon âme. S donc moi que vous regardez comme votre père et votre supérieur,. je n'ai pas cru me dégrader en l'écoutant, comme ayant besoin d'être instruit, pourquoi avez-vous dédaigné d'en faire de môme? Je vous le dis en la présence de Dieu; si vous n'expiez votre fente par vos pleurs et par une sévère pénitence, assurément jttus vous perdrez. »

Y ïl recommandait aussi à ses religieux de se donner de garde de la vanité, et s'épargnait moins lui-même que personne. Quand il s'apercevait que quelque sentiment de vaine joie ou de secrète complaisance s'élevait dans son cœur, il l'étoulïait aussitôt ou en détruisait la cause autant qu'il était à son pouvoir. C'est ce qu'il lit généreusement, lorsqu' ayant bâti une église à son monastère de Moncose avec des colonnes et d'autres ornements, il la trouva à son gré et en ressentit de la complaisance, lui paraissa]!: avait bien réussi. Mais persuadé que cette joie ne pouvait venir en lui que du démon de la vanité, il se mit en prière, et après il lit tirer par les frères les colonnes avec des cordes qu'il avait attachées aux chapiteaux, ce qui les fit pencher par côté et rendit l'édifice plus difforme qu'agréable. Quand cela fut fait comme il le souhaitait, il en prit sujet d'avertir ses religieux de rëpi soigneusement dans leur cœur les sentiments de complais;'. ace qu'ils pourraient éprouver lorsqu'ils auraient réussi dans quelque ouvrage, de peur qu'en y adhérant, ou en se laissant llatter par les louanges des hommes, le démon ne leur fit perdre le mérite de leur travail.

Pour fortilier aussi les frères contre les différentes tentations, il leur recommandai L principalement cbeus choses : la première de se confirmer sans cesse dans la crainte du Seigneur : la seconde de découvrir leurs Lenui lions à ceux qui étaient les plus

SOLITAIRES DE LA THÉttAÏDE. — S. PACÔME. 2H

éclairés, afin d'apprendre d'eux à les vaincre. « Tout de même, disait-il au sujet de la crainte de Dieu, qu'on se sert du feu pour purifier les vases et les rendre bien propres, ainsi la crainte du Seigneur épure le cœur de l'homme de ses affections vicieuses, et les rend un vase d'élection agréable au Seigneur, préparé à tout ce qui est de la vertu.

Il disait ceci dans son monastère de Tabenne, où il s'était rendu expressément pour entretenir ses religieux sur l'art de combattre les diverses tentations d'ambition, de paresse, de jalousie et d'avarice que le démon suscite quelquefois aux solitaires. Mais d'ailleurs il avait en vue un religieux particulier qu'il voulait corriger par son discours, sans que les autres frères te comprissent ; c'est pour cela qu'à la fin de la conférence il ajouta des paroles qui étaient une énigme pour les autres ; mais qui pouvaient aisément être entendues par celui qui était coupable, et dit : « Qu'on pourrait voir dans un vase de terre le sujet qui l'avait fait venir à ce monastère. »

Cette énigme, qui ne regardait que celui que le Saint avait dans l'esprit, fit découvrir la faute d'un autre appelé Élie, qui crut que Dieu la lui avait révélée. En effet, ce religieux, qui fort simple, étant tenté de gourmandise, avait pris furtivement des figues et les avait cachées dans un pot de terre pour les manger en secret. Se croyant donc découvert par les paroles da saint abbé, il sortit promptement de la salle, alla prendre ce vase, revint à l'assemblée, et en présentant au milieu des frères son larcin au saint abbé, il lui dit humblement : « Je vous avoue, mon père, que j'ai pris ceci. » Tous ceux qui étaient présents furent étonnés, et le Saint le fut comme les autres; mais saisissant l'occasion de donner encore une nouvelle instruction à ses religieux, il leur dit : « Voyez, mes frères, comme ce n'est pas toujours quand nous le voulons que Dieu nous fait connaître les choses secrètes, mais seulement quand sa providence trouve à propos de nous les manifester ; car je ne savais rien de la faute

de ce frère; mais Dieu, qui ne voulait pas qu'il se laissât surmonter par son inclination pour la gourmandise, m'a fourni par ce que j'ai dit, le moyen de le pouvoir corriger.

Pour éviter tout sujet d'ambition parmi ses religieux, il ne voulait pas qu'ils aspirassent à aucun degré de la cléricature. Quoique le rang qu'il tenait eût pu lui servir de prétexte d'aspirer aux ordres sans que les autres eussent été en droit d'en faire de même, il n'y voulut jamais acquiescer ; et sachant que Serapion, évêque de Tentyre, avait parlé de lui à saint Athanase, patriarche d'Alexandrie, pour l'ordonner prêtre, et le déclarer supérieur général de toutes les solitudes de son diocèse ; lorsque ce saint patriarche fit la visite de toutes les églises de la Haute- Thébaïde, et s'approcha de Tabenne, notre saint abbé fut à la vérité au-devant de lui avec ses religieux, qui étaient en trèsgrand nombre; mais il eut l'adresse de se cacher au milieu d'eux lorsqu'il fut plus proche du prélat, en sorte qu'il ne fut pas distingué des autres frères.

Le don de discernement dont Dieu l'avait doué sur ses religieux, lui faisait bientôt juger de quel esprit leur venaient les inspirations ou les désirs qu'ils avaient, et s'ils étaient véritablement de Dieu, ou de l'ange des ténèbres. Il ne leur donnait làdessus que des conseils pleins de sagesse, et qu'ils pouvaient suivre en toute sûreté ; mais malheur à ceux qui préféraient leurs propres lumières à celles d'un juge si éclairé. Un de ses religieux, à qui le cas arriva, en fit une expérience bien tragique.

Ce religieux, qui s'était rendu célèbre parmi les anachorètes avant qu'il se mît sous la discipline de Pacôme, avait le désir du martyre, et sollicitait le saint abbé de lui en obtenir de Dieu l'occasion. Le Saint l'exhortait à chasser cette idée où il voyait une illusion du démon.

Cependant ce frère, trop prévenu en faveur de son sentiment et de son courage, continua à l'importuner tous les jours par la même demande. Le Saint lui promit enfin qu'il prierait Dieu

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pour cela, et lui prédit qu'il tomberait un jour entre les mains des barbares ; mais qu'il prît soin, en attendant que ce temps arrivât, de s'y préparer par un grand fond de vertu, de peur que quand l'occasion se présenterait, il ne se rendît apostat par sa lâcheté, bien loin d'être martyr de Jésus-Christ; ce qu'il lui répéta plus d'une fois, l'avertissant toujours néanmoins de bannir de son esprit tous ces vains projets.

Deux ans après le saint abbé ayant envoyé les frères couper des joncs pour faire les nattes, dans une île proche le pays des Blemmiens, gens vagabonds, cruels et idolâtres l : tandis qu'ils y étaient allés, il dit à ce religieux de charger des provisions sur un âne pour les porter à ses confrères, et lui recommanda d'être sur ses gardes, ajoutant ces paroles de l'Apôtre : Voici le temps cor. 6,v. a favorable ; voici le jour de salut. Prenons garde à ne donner à personne aucun sujet de scandale, afin que l'on ne blâme point notre ministère*

C'était lui en dire assez pour lui faire pressentir que l'occasion serait des plus belles, et qu'il ne tiendrait qu'à lui d'en profiter. En effet, à mesure que ce religieux s'avança dans le désert, il rencontra quelques-uns de ces Blemmiens qui l'arrêtèrent, lui enlevèrent ses provisions, lui lièrent les mains derrière le dos, et le conduisirent sur la montagne où étaient leurs camarades. Ceux-ci le reçurent avec de grandes railleries et voulurent l'obliger d'adorer leurs dieux. Il le refusa d'abord ; mais quand ils firent briller leurs épées à ses yeux, en le menaçant avec fureur de le tuer s'il n'obéissait, il fit la libation comme eux en versant du vin sur leur sacrifice, et mangea en leur compagnie de la chair qu'ils avaient offerte à leurs idoles.

Après cette détestable lâcheté, les barbares, qui n'avaient plus que faire de lui, le renvoyèrent libre ; mais cet infortuné de-

1 Peuplades de l'ancienne Ethiopie, au sud et à l'ouest de l'Egypte dont ils inquiétaient les frontières. Denys de Périégète les dit nègres. Mêla et Pline les représentent comme des monstres.

scendant de la montagne, et ouvrant les yeux sur le crime qu'il venait de commettre, commença à déchirer ses habits, à se meurtrir le visage de coups, et à s'abandonner à la désolation. Il s'achemina ainsi vers le monastère, d'où saint Pacôme, à qui Dieu avait révélé sa chute, venait comme un bon père au-devant de lui pour lui tendre une main secourable dans son malheur.

Du plus loin que ce frère le vit, il se prosterna en terre et lui confessa sa faute en poussant de grands cris et versant quantité de larmes, avouant que son malheur lui était arrivé pour n'avoir pas suivi son conseil.

Le saint abbé lui commanda de se lever, et lui fit de sévères reproches. « Misérable que vous êtes, lui dit-il, la couronne était prête, et vous l'avez refusée. Vous étiez sur le point d'être uni pour toujours aux saints martyrs, et vous vous êtes rendu indigne de leur compagnie. Jésus-Christ environné de ses anges allait vous mettre la couronne sur la tête, et vous lui avez préféré quelques moments de vie. Vous avez appréhendé la mort que vous subirez un jour, et vous n'avez pas craint de perdre Dieu et votre salut. Eh ! où est ce courage dont vous vous vantiez tant? où est ce si grand empressement d'endurer la mort pour Jésus- Christ?»

Le coupable sentant toujours plus sa faute, continuait d'avouer qu'il avait péché, qu'il ne méritait pas de lever les yeux vers le ciel, et que sa perte ne venait que de lui-même. C'est pourquoi le saint abbé considérant que son regret était sincère, passa des reproches à des paroles de paix et de réconciliation, et lui fit espérer d'obtenir le pardon de son crime de la bonté de Dieu, s'il voulait embrasser les exercices de pénitence qu'il allait lui prescrire; ce que ce véritable pénitent lui promit de tout son cœur.

Il lui ordonna donc de s'enfermer pour le reste de ses jours dans une cellule séparée, où il n'eût de communication avec personne: de ne se nourrir que de pain, de ae] et d'eau; de manger seulement de deux jours l'un; de faire tous les jours

deux nattes; de veiller et de prier autant qu'il le pourrait, et de ne cesser de gémir et de pleurer sur sa chute.

Ce parfait pénitent ne se contenta pas de s'y soumettre, il en fit même au double ; mais bien qu'il se proposât de ne plus voir personne, il fut permis à Théodore et quelques autres des principaux de l'ordre de le visiter quelquefois pour le consoler et le fortifier dans sa retraite. Il persévéra ainsi pendant dix ans, après quoi il mourut, ayant donné toutes les preuves d'un sincère repentir et d'une parfaite pénitence.

Il ne faut pas confondre ce religieux avec un autre qui n'était pas de la congrégation de Tabenne, et qui, ayant eu le malheur de tomber dans le même cas, vint chercher auprès de notre Saint le remède à son mal. Ce grand directeur des âmes, après lui avoir également remontré l'énormité de son crime, l'exhorta à espérer en Dieu, dont les miséricordes sont infinies. Il lui recommanda de joindre les austérités du corps à la douleur intérieure du cœur, et le renvoya plein de confiance et de consolation, dans l'espérance d'obtenir le pardon en suivant fidèlement ce qui était prescrit.

Ceci fait voir que saint Pacôme était devenu comme le père commun de tous les solitaires, qui croyaient avoir droit de s'adresser à lui dans leurs besoins spirituels, soit qu'ils fussent de son ordre, soit qu'ils vécussent sous d'autres règles. Les abbés des différents monastères et des évêques recouraient aussi à lui dans des cas difficiles, comme à un homme qui recevait du Ciel des lumières extraordinaires.

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