Chapitre IV
La grande sagesse de saint Pacôme ne pouvait que faire fleurir toutes les vertus monastiques parmi ses religieux. Aussi pouvait-on regarder l'ordre de Tabenne comme un prodige que Dieu avait
opéré pour le salut des âmes, et comme un modèle à proposer à tous ceux qui voulaient rassembler des hommes pour les conduire à la perfection la plus éminente ; saint Pacôme lui-même ne le regardait pas autrement; non par aucune complaisance de l' amour-propre, mais par un sentiment de la miséricorde du Seigneur sur un ouvrage qu'il n'avait entrepris que par son ordre.
On voyait dans Tabenne une multitude presque sans nombre de fervents religieux, dont toute l'étude était de se dégager du poids du siècle, pour porter avec plus de facilité l'aimable joug de Jésus-Christ.
Ils vivaient ces religieux, unis étroitement les uns aux autres par les liens d'une charité très-pure et très-sainte. Ils s'encourageaient mutuellement à faire des progrès dans la vie de l'esprit. Ils se nourrissaient spirituellement avec une sainte avidité de la parole de Dieu. Ils ne s'entretenaient ensemble que des moyens de triompher des passions et du démon, et de parvenir à une sainteté consommée ; et bien que plusieurs d'entre eux ne fussent que des paysans ramassés des villages d'alentour, par conséquent sans culture de l'esprit, ils étaient pleins de la sagesse de Dieu par l'étude assidue qu'ils faisaient des maximes de l'Évangile et par la communication des lumières du ciel qu'ils recevaient avec abondance.
On ne s'étonnera pas après cela que plusieurs d'entre eux aient été élevés à l'épiscopat, et que le monastère de Tabenne étant devenu célèbre par tout le monde, on s'y rendit en foule, non-seulement de toute l'Egypte et de l'Arménie ; mais encore de l'Occident et des extrémités de la terre connue; les uns pour s'assurer par eux-mêmes des merveilles qu'ils en avaient ouï rapporter, les autres pour s'y ranger sous la discipline du grand Pacôme.
Un édifice de sainteté si solidement établi et si bien cimenté par les travaux du Saint, aurait dû, ce semble, se soutenir jusqu'à la fin des siècles; mais la faiblesse de l'homme est extrême; et
quoique du temps de saint Jérôme, de Rufin, de Pallade et de Cassien qui en parlent avec tant de distinction, c'est-à-dire environ cinquante ans après la mort de saint Pacôme, les religieux de Tabenne fussent encore très-réguliers, le grand nombre y introduisit, avec la nécessité de multiplier les biens, la sollicitude du siècle. Cette sollicitude jointe à la négligence et même à l'ambition de quelques supérieurs, amena le relâchement dans une grande partie, et enfin dans la suite des temps, Tabenne devint une triste preuve de la fragilité humaine, comme il avait été sous saint Pacôme et ses principaux disciples, un prodige de la grâce de Jésus-Christ.
Cette révolution future ne fut point ignorée du Saint. Dieu la lui fit d'abord entrevoir par des notions moins distinctes ; mais ces lumières échappées, pour ainsi dire du ciel, lui en firent désirer de plus marquées, et il en eut enfin une pleine connaissance par une vision que nous allons rapporter au long comme un des traits des plus instructifs de sa vie.
Ses religieux sortant de l'oraison pour se rendre au réfectoire, il ne s'y rendit pas avec eux ; mais il alla continuer sa prière dans un endroit plus secret, afin de s'y livrer en toute liberté aux affections brûlantes de son amour pour la gloire de Dieu. Dans ce lieu séparé il ferma la porte sur lui, et reprenant son oraison, il insista principalement à demander à Dieu ce que deviendrait sa congrégation dans la suite. Il poursuivit avec une ferveur qui allait toujours en augmentant , lorsqu'il eut tout à coup une vision, qui lui mit en évidence ce qu'il désirait si fort de connaître.
Il vit donc un grand nombre de solitaires qui marchaient dans une vallée extrêmement profonde et bourbeuse, d'où les uns voulant sortir, en étaient empêchés ; les autres heurtaient du front contre d'autres qu'ils rencontraient, parce que le lieu était rempli d'épaisses ténèbres; d'autres se laissaient tomber de lassitude; d'autres poussaient des cris lamentables; et d'autres enfin faisant
de grands efforts sortaient de cet abîme ténébreux et arrivaient heureusement à la lumière, ce qui leur causait une grande joie et de vifs sentiments de reconnaissance envers Dieu.
Il lui fut donné en même temps une claire intelligence de cette figure, et il comprit que son ordre se multiplierait extraordinaireinent ; mais que le nombre des religieux lâches prévaudrait sur celui des fervents et l'opprimerait ; que l'erreur, l'insensibilité de cœur et un déplorable relâchement succéderaient à cette belle perfection qu'il voyait avec tant de consolation se pratiquer dans ses monastères ; que le plus grand mal viendrait du défaut de bons supérieurs, au lieu desquels on verrait en place des sujets ambitieux, très-incapables de gouverner, parce qu'ils n'auraient eux-mêmes aucune pratique des vertus et de l'observance régulière ; qu'ils ne parviendraient aux charges que par des brigues et des cabales, en se les disputant les uns aux autres, ce qui causerait de grands troubles dans l'ordre ; que dans ces discordes des ambitieux les méchants persécuteraient les bons, en sorte que ceux-ci pourraient à peine subsister dans les monastères, et qu'ils seraient réduits au silence ; qu'ainsi une si belle institution, qu'on pouvait appeler divine, deviendrait toute humaine par la dépravation des hommes.
On ne peut exprimer quelle fut la douleur de saint Pacôme en prévoyant tant de malheurs. Il s'écria en fondant en larmes : « Hélas ! Seigneur, si cela doit arriver ainsi, pourquoi avez-vous permis qu'on établît des monastères? Si les supérieurs doivent être dans la suite si mauvais, que deviendront ceux qu'ils auront sous leur conduite ? Quand un aveugle en conduit un autre, ne tombent-ils pas tous deux dans la même fosse? J'ai donc travaillé inutilement. Souvenez-vous, mon Dieu, de mes travaux et de ceux de mes frères, qui s'exercent aujourd'hui de tout leur cœur dans une si sainte discipline. Souvenez-vous de la promesse que vous m'avez faite, que vous me conserveriez jusqu'à la fin des siècles une race sainte et spirituelle. Vous savez, mon Dieu, que
depuis que j'ai embrassé l'état monastique je ne me suis jamais rassasié, non pas même en buvant de l'eau. »
Comme il faisait ainsi ses plaintes au Seigneur dans l'excès de ^. vive douleur, il ouït une voix qui lui dit : « Pacôme, tu te glorifies, tandis que tu n'es qu'un homme. Demande miséricorde pour toi-même, et n'oublie jamais que rien ne susbsiste que par ma miséricorde. » Alors Pacôme se prosternant la face contre terre, s'écria : « Oui, Seigneur, j'implore très-humblement votre miséricorde. Je vous conjure de ne la retirer jamais de moi. Je suis convaincu que sans elle personne ne peut se soutenir. »
Dans le même temps deux anges lui apparurent et lui dirent de lever les yeux en haut, et il vit Notre-Seigneur Jésus-Christ sous la figure d'un jeune homme d'une beauté et d'un éclat qu'en ne pourrait exprimer par aucune parole, qui le consola, et lui promit que nonobstant la corruption des temps qu'il lui faisait prévoir il lui conserverait toujours une sainte postérité de religieux qui se soutiendraient dans la piété malgré l'exemple des méchants, ce qui s'est vérifié dans l'état cénobitique en général, dont saint Pacôme peut être regardé à juste titre comme le père.
Il pouvait à peine revenir à lui tant par la profondeur du recueillement où il s'était trouvé dans son oraison, que par l'étoni nt où il était de ce que Dieu lui avait révélé. Il se rendit pourtant à l'office de la nuit avec les frères, et ensuite chacun s'éfant assis pour recevoir de lui l'instruction, la vision qu'il avait eue lui en fournit une ample matière. 11 les exhorta puissamment à persévérer dans la pénitence qu'ils avaient embrassée, et à se servir pour cela du fréquent souvenir de la mort, de la honte dont seraient couverts les mauvais religieux au jour du jugement,
s horribles tourments qui leur sont réservés, et des couronnes imables qui sont préparées à ceux qui seront demeurés fidèles dans le service du Seigneur.
<:e qui rend cette révélation plus certaine, c'est la grande expérience que le Saint avait de ces faveurs extraordinaires dont
Poli. v. S F'ac, c. 7 n 55.
Dieu l'honora si souvent, et sur lesquelles il était trop éclairé pour confondre celles qui ne sont que l'effet d'une imagination échauflée ou une illusion du démon, avec celles qui viennent de Dieu.
L'esprit malin voulut un jour le tromper et se présenta devant lui tandis qu'il travaillait en particulier à faire des nattes, lui disant qu'il était Jésus-Christ; mais Pacôme, qui avait le don de discernement des bons et des mauvais esprits, ne s'en laissa pas éblouir. Il jugea de celui qui lui apparaissait par les impressions qu'il fit sur son âme. «La présence de Jésus-Christ, dit-il en lui-même, est accompagnée de paix ; sa vue inspire de la joie et est exempte de frayeur; elle chasse les pensées de la terre, et inspire un désir ardent de l'éternité ; et maintenant je me sens troublé et agité de diverses pensées basses et terrestres. » Il se munit aussitôt du signe de la croix et souffla contre le spectre en lui disant : « Retire-toi, esprit séducteur, puisque étant maudit avec tes visions et tes artifices, tu ne saurais trouver place avec les serviteurs de Dieu. » Le démon disparut sur-le-champ, laissant après soi dans le lieu une infection horrible.
Il lui apparut une autre fois sous une figure humaine ; mais il s'avoua pour ce qu'il était, et eut avec lui un long entretien. N. 25. lui dit entre autres choses qu'il avait reçu le pouvoir de le tenter lui et ses disciples ; qu'il voyait avec douleur qu'au lieu d'y réussir, il ne faisait que leur procurer des sujets de mérite par la résistance qu'ils faisaient à ses tentations ; mais qu'il espérait qu'après sa mort ses religieux n'étant plus soutenus par sa vigilance et ses instructions, il pourrait plus sûrement les faire tomber dans ses pièges.
N.2c. H lui dit encore que quelque faibles que fussent les démons,
surtout depuis l'incarnation du Verbe, qui avait anéanti leurs forces, ils n'étaient pas pour cola oisifs et négligents à la poursuite de la perte des religieux ; qu'ils travaillaient sans cesse à les tromper ; que quand ils voyaient qu'ils se laissaient tant soit
peu flatter par leurs suggestions, alors ils redoublaient leurs efforts pour se rendre entièrement maîtres de leur cœur et les réduire sous leur puissance ; mais si, au lieu d'écouter la tentation, les hommes la repoussaient d'abord, veillaient plus sur euxmêmes, et demeuraient plus fermes dans l'observance de leur règle, alors ils étaient contraints de les laisser et de prendre la fuite.
Pacôme entendant ces choses poussa un profond soupir, et dit d'une voix forte à cet esprit de ténèbres et à ceux de sa suite : « Que ta malice est infatigable ! puisqu'elle ne cessera jamais d'exercer sa cruauté contre les hommes, jusqu'à ce que la vertu divine, qui est le Fils de Dieu, descende de nouveau du ciel pour détruire entièrement ta puissance. » Ensuite il l'adjura par le nom de Jésus-Christ de se retirer, et il s'évanouit à l'instant.
Ceci s'était passé dans la nuit, lorsque le Saint, accompagné de Théodore, allait dans les monastères pour voir si tout y était dans le bon ordre. Le lendemain il assembla ses principaux disciples, à qui il fit part de ce qu'il avait vu et entendu; et il en écrivit aux supérieurs des autres monastères, afin qu'en apprenant ces choses, ils se conservassent toujours plus dans la crainte de Dieu.
Nous ne pouvons rapporter tous les miracles que fit saint Pacôme. Il chassa les démons des corps d'un grand nombre de possédés, et il eut le don de guérir les malades ; mais il préférait les miracles invisibles de la guérison spirituelle des âmes, aux miracles visibles de la guérison des corps.
Un de ses religieux le priant de lui raconter quelqu'une des visions qu'il avait eues, il lui répondit : «Il n'est pas permis à un pécheur tel que je suis de désirer d'avoir des visions. J'agirais en cela contre l'ordre de Dieu, et je tomberais dans l'illusion ; mais, ajouta-t-il, voici une vision bien merveilleuse : j'appelle ainsi la vue d'un homme, en qui on reconnaît une parfaite pureté et une profonde humilité de cœur ; car qu'y a-t-il de plus grand I. 15
22 A vies DES PÈRES DES DÉSERTS.
et de plus merveilleux que de considérer la majesté de Dieu habiter par ces vertus dans cet homme comme dans son temple? »
Un abbé hérétique lui envoya quelques-uns de ses moines, qui étaient couverts d'un cilice, pour mieux en imposer par cet extérieur de mortification, et lui fit faire de sa part cette proposition digne de son orgueil et de son hypocrisie. « Si vous êtes vé* ritablement un homme de Dieu, et si vous vous flattez qui exauce vos prières, venez passer avec moi le fleuve à pied se( et l'on connaîtra qui de nous deux a plus de confiance en Dieu. Mais le Saint rejeta ce défi avec indignation, et fit rendre à cet abbé cette réponse modeste : « Toute mon étude et tous mes efforts ne tendent qu'à éviter de tomber dans les terribles jugements de Dieu, et non pas à tenter de faire de pareils miracles. »
Ses disciples s' étonnant qu'un hérétique eût eu la témérité de s'engager à faire un prodige de cette nature, il leur dit que Dieu pouvait permettre qu'il le fît par le secours du démon, qui l'aurait toujours par là plus abîmé dans son impiété et ceux qui avaient le malheur d'adhérer à ses erreurs. Il leur ajouta de ne point s'enfler de vanité pour les bonnes œuvres, et de ne souhaiter jamais de faire ces sortes de prodiges, parce que Dieu condamne ces désirs clans l'Écriture, en défendant de le tenter.
La pureté de sa foi et son zèle pour le soutien de l'Église lui inspiraient une vénération et une estime particulières pour le grand saint Athanase, qui en était l'intrépide défenseur, et qui avait tant souffert pour sa cause. Il était également uni d'une tendre affection avec tous ceux qu'il savait s'intéresser pour la foi orthodoxe, y prenant part lui-même de toute l'ardeur de son âme, et y rapportant ses oraisons les plus ferventes.
Il concevait une extrême joie de la fermeté et de l'avancement des catholiques; mais il ne pouvait apprendre sans douleur les ravages que faisaient les Ariens. Il recommandait à ses disciples de n'avoir jamais de liaison avec eux, ni avec les autres ennemis de la vérité, et même de ne pas prier avec ceux qui les favorisaient.
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Il était également opposé à la doctrine d'Origène, et on rapporte qu'ayant trouvé un de ses livres, il le jeta dans l'eau, et dit qu'il l'aurait jeté dans le feu, si le nom de Dieu n'y avait pas été écrit. Un jour qu'il s'entretenait avec ses religieux des affaires de leur salut, le portier du monastère vint lui dire qu'il était arrivé des solitaires de grande apparence, et qui avaient à lui parler. Il dit qu'on les introduisît dans la maison, et après les premiers compliments de politesse et de charité, et leur avoir montré quelques cellules et les principaux appartements, il les conduisit dans une chambre plus reculée pour leur donner la liberté de lui dire ce qu'ils souhaitaient,
Ils entrèrent en discours sur les saintes Ecritures, et traitèrent de matières fort élevées et fort curieuses avec grande abondance de paroles et beaucoup d'éloquence; mais tandis qu'ils étalaient leur érudition, le Saint sentit une très-mauvaise odeur, sans pouvoir juger d'où elle venait. L'entretien dura jusqu'à l'heure de none, que ces solitaires prirent congé de lui sans vouloir manger comme le Saint le leur offrit, alléguant pour raison qu'ils voulaient être de retour chez eux avant le coucher du soleil.
Dès qu'il les eut congédiés, il se mit en oraison, et la face contre terre il pria le Seigneur qu'il lui fît connaître d'où pouvait venir cette mauvaise odeur. Un ange lui apparut, et lui apprit que ces religieux étaient infectés des erreurs d'Origène, et que les dogmes impies qu'ils soutenaient faisaient exhaler de leur cœur l'infection qu'il avait sentie. Le bienheureux esprit lui ajouta de faire courir après eux, pour leur remontrer le tort qu'ils faisaient à leur âme en suivant cette pernicieuse doctrine, et la perte éternelle qu'ils causeraient à ceux qui se laisseraient séduire par leurs discours empoisonnés.
Il sortit aussitôt de sa cellule, dépêcha un frère après eux qui les fit revenir, et lorsqu'ils furent en sa présence, il leur demanda s'ils lisaient les ouvrages d'Origène; ce qu'ils n'osèrent avouer. Mais il ne s'en fia pas à leur parole et leur dit : « Je vous assure
en la présence du Seigneur, que quiconque lit les écrits d'Origène et adhère à ses erreurs, se précipite dans les ténèbres et les flammes éternelles. Je vous annonce ce que Dieu m'a fait connaître, après quoi je ne suis pas coupable de vous avoir tu là vérité. C'est à vous à présent à y prendre garde. Vous ne pouvez pas me reprocher de vous l'avoir cachée. Si vous voulez me croire et goûter dans Dieu la véritable paix du cœur, jetez dans le fleuve tous les livres que vous avez de cet auteur, et n'adhérez plus aux erreurs qu'ils contiennent. » Après leur avoir ainsi parlé il les renvoya.
Dieu protégeait quelquefois visiblement saint Pacôme par des prodiges. Nous en citerons un exemple. Dans la fondation du monastère de Panes, le Saint ayant commencé avec ses religieux à en faire l'enceinte, quelques personnes poussées par une envie maligne, vinrent dans la nuit détruire ce qu'il avait fait. Il le souffrit avec une patience supérieure à leur malice, et ne laissa pas de relever ce qu'ils avaient démoli ; mais comme ils voulurent Dion, et revenir pour le renverser encore, ils furent arrêtés par un ange Boiï Cnot*PB. qui avait fait comme un rempart de feu, et dont quelques auteurs disent qu'ils furent consumés.
Mais le Seigneur, qui prenait ainsi sa protection avec tant d'éclat, voulut vers la fin de ses jours consommer sa vertu par l'humiliation, après l'avoir élevé en honneur devant les hommes par des grâces et des faveurs insignes, et permit qu'il eût une fâcheuse traverse à souffrir au sujet de ces mêmes grâces qui lui avaient concilié l'estime et la vénération de tant de peuples.
Comme on en parlait souvent dans le monde avec admiration, quelques personnes mal intentionnées en prirent occasion de murmurer contre lui, révoquant en doute ces grâces et ces dons merveilleux dont Dieu le favorisait, et voulant faire croire qu'il était trompé ou qu'il voulait tromper les autres. Cela fut cause qu'il fut appelé comme en jugement dans une assemblée d'évêques et de moines qui se tint à Latople, où il se rendit avec quelques-uns de ses religieux.
Il s'y tint dans un modeste silence jusqu'à ce qu'on l'interrogeât. On le fit avec beaucoup de sévérité, et fort peu de ménagement pour son excellent mérite, quoique tous les évêques fussent orthodoxes, et que deux d'entre eux, Philon et Mobe, eussent été auparavant du nombre de ses disciples. Mais quand il lui fut permis de répondre, il le fit de manière à faire admirer sa sagesse, ^son humilité et l'excellence de sa grâce. Cela n'empêcha pas qu'un homme du monde qui se trouvait présent, aveuglé par ses préventions et poussé par le malin esprit, ne se jetât sur lui l'épée à la main, et il lui eût ôté la vie si ceux qui étaient présents ne l'eussent retenu.
Après cela le Saint se retira avec ses religieux qui l'avaient accompagné, et s'en alla à son monastère de Pachnum, qui était dans le territoire de Latople.
Peu de temps après son disciple Théodore, étant de retour d'un voyage qu'il avait fait à Alexandrie, le Saint ne lui parla de ce qui lui était arrivé à l'assemblée de Latople, que pour lui apprendre qu'il fallait supporter les contradictions avec patience, et en rendre à Dieu des actions de grâces. Il parut bien plus sensible aux maux dont il apprit que l'église d'Alexandrie était affligée par la tyrannie du malheureux Grégoire, que les Ariens avaient mis sur ce siège, après en voir chassé saint Athanase ; mais il prédit que ce grand Saint serait bientôt rétabli, ce qui ne manqua pas d'arriver.
Cependant le carême étant passé, une maladie contagieuse se répandit dans ses monastères, où en peu de temps elle emporta plus de cent religieux, dont plusieurs étaient des principaux de l'ordre, comme Syr, Corneille, Paphnuce et beaucoup d'autres d'un grand mérite. Il fut lui-même atteint du mal et souffrit extrêmement pendant quarante jours. Mais bien que son corps fût entièrement abattu par l'ardeur brûlante de la fièvre qui le consumait, il montrait tant de gaieté, qu'on pouvait juger aisément par là de la paix et de la pureté de sa conscience.
Deux jours avant sa mort il fit appeler les supérieurs et les principaux de tous les monastères, et leur parla ainsi : « Je ne puis douter par l'état où je me trouve, que le Seigneur ne m'appelle à lui. Souvenez-vous de toutes les choses que je vous ai si souvent recommandées. Soyez vigilants dans vos oraisons et discrets dans toutes vos actions. N'ayez aucune communication avec les sectateurs de Mélèce, d'Arius, d'Origène. Ne vous liez qu'avec ceux qui craignent le Seigneur, et qui peuvent vous servir utilement par leur sainte conversation, en donnant à vos âmes de véritables consolations spirituelles. Quanta moi, je sens que je m'en vais, et que l'heure de ma mort approche ; c'est pourquoi je vous exhorte à choisir quelqu'un d'entre vous qui vous gouverne selon l'esprit de Dieu. »
Il fit ensuite approcher Orsise, un des plus recommandables religieux de sa congrégation, et lui dit de demander à chacun en particulier quel il choisissait pour supérieur général ; mais ils s'en remirent tous au jugement du Saint, qui leur dit que puisqu'ils voulaient s'en rapporter à lui, il estimait que Pétronne était celui qui convenait le mieux, si toutefois il n'était pas mort ; car on avait appris qu'il avait le mal contagieux au monastère de Tismen, situé près de Panes. Tous acquiescèrent de bon cœur à ce choix, persuadés qu'ils ne pouvaient se tromper en suivant l'avis de leur bienheureux père.
Il signala encore les derniers moments de sa vie par un de vertu, qui montrait que son amour pour la mortification et l'observance régulière ne se ralentit jamais en lui jusqu'au tut pas. Comme son corps était absolument épuisé de forces, il se trouvait accablé sous le poids de la couverture dont il avait usé jusqu'alors, et pria par charité un des frères qui était auprès de lui, d'en aller prendre une plus légère. Celui-ci courut aussitôt à l'économe, qui lui en remit une des plus propres et des plus commodes ; mais quand le Saint la vit si différente de la première, il ne la voulut point, disant qu'il n'était pas juste qu'il eût rien de plus ni de meilleur que les autres frères.
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Enfin, après avoir recommandé par trois fois à son cher disciple Théodore, qu'il prévoyait devoir gouverner l'ordre dans la suite, de n'abandonner jamais le soin de ceux d'entre les frères qu'il verrait trop négligents ; mais de les exhorter et de les encourager à vivre selon la sainteté de leur état; s' étant muni du signe de la croix, et voyant avec un excès de joie un ange de lumière qui venait à lui, il rendit son âme à Dieu le 9 de mai de Tannée 348, qui était la 57e de son âge et la 35e depuis sa retraite, selon la supputation de Tillemont.
On enterra son corps le lendemain sur la montagne voisine du monastère, d'où son disciple Théodore, aidé de quelques frères, le transporta secrètement dans un autre lieu, croyant qu'il l'avait ainsi ordonné.
Outre les règlements que ce grand Saint avait faits pour ses monastères, et dont nous aurons lieu de parler en traitant de la discipline de son ordre, il écrivit encore plusieurs lettres tant aux supérieurs de ses maisons qu'à des religieux particuliers. Elles se trouvent dans la collection des règles faites dans le ixe7 siècle par saint Benoît d'Aniane, qui les trouva traduites en latin par saint Jérôme. Il se servait quelquefois dans ses lettres de l'alphabet grec, ainsi que d'un chiffre pour leur parler un langage mystérieux, qui n'était entendu que de ceux à qui il écrivait, et qui étaient des personnes d'une grâce et d'un mérite extraordinaires : ceux-ci étant initiés dans le secret de ces mystères lui répondaient de la même manière. Saint Jérôme assure que c'était un ange qui lui avait appris ce langage, aussi bien qu'à Syr et à Corneille ses disciples.
Quand nous ne connaîtrions saint Pacôme que par les éloges qu'on lui a donnés, sans qu'il nous restât aucun monument de sa vie, ils suffiraient pour nous inspirer une grande vénération pour son mérite et nous rendre sa mémoire très-respectable ; car outre ce qu'ont dit de lui les auteurs de l'histoire monastique, comme Rufin, Pallade et les autres, saint Athanase venant à Rome y
pist. rendit son nom célèbre. Saint Jérôme crut de rendre un grand service à l'église latine en traduisant les règlements qu'il faisait
c.7. observer dans ses monastères, et Gennade dit qu'il n'avait pas moins une grâce apostolique pour instruire, que pour faire des miracles.
Mais ses actions et ses instructions, que nous avons recueillies ici du texte que nous ont donné les savants continuateurs de Bollandus, et dont on trouve les abrégés dans Surius et Rosweide, nous donnent de lui une si haute idée, que quelque étendue que nous ayons donnée à son histoire, nous ne croyons pas qu'on nous reproche d'avoir été trop prolixe.
PÉTRONNE et ORSISE,
DISCIPLES DE SAINT PACÔME ET SES SUCCESSEURS DANS LE GOUVERNEMENT DE L'ORDRE !.
Le choix que saint Pacôme fit de Pétronne pour lui succéder vaut seul un grand éloge. Cette préférence sur tant de religieux plus anciens et très-éminents en vertu, ne pouvant supposer en lui qu'un mérite extraordinaire. C'est ce qui nous fait regretter le silence des historiens sur le détail de ses actions, quoique le peu qu'ils en ont dit, montre combien il était digne de l'estime de son saint patriarche, s. Il se dégagea si parfaitement de l'affection du monde en le quittant, qu'il ne mit jamais le pied dans sa maison depuis qu'il eut embrassé la vie monastique, à laquelle il attira enfin toute sa famille; car son père, ses frères, ses parents et ses serviteurs
1 Surius, les Bollandistes.
imitèrent son exemple, en se dévouant à Dieu dans la communauté de Tabenne, et ses sœurs entrèrent dans celle des relw gieuses qui était gouvernée par la sœur de saint Pacôme. Outre cela son père, qui s* appelait Psénèbe, donna tout son bien à Tordre, et en particulier un lieu appelé Thébeu ou Thébué, où saint Pacôme établit un monastère de sa règle. Enfin toute cette pieuse famille eut le bonheur de persévérer et de mourir saintement dans l'état qu'elle avait embrassé.
Pour Pétronne il est dit de lui qu'il était très-ferme dans la snnwMf-
^ 43, g 88, cl
foi, très-humble dans la conversation, très-prudent dans la con- R°sw.p.io*. duite, et parfait dans le discernement dont il usait dans toutes ses bonnes œuvres. Il ne se relâchait jamais, pas même dans les maladies, veillant toujours également sur soi. Sa charité était pleine de douceur et de compassion pour les fautes des autres ; ce qui le porta à répondre du changement de vie de Silvain le comédien, dont nous parlerons ailleurs, lorsque saint Pacôme le voulait chasser du monastère, à cause des manières bouffonnes qui lui échappaient souvent, par la mauvaise habitude qu'il en avait contractée dans le siècle : et en effet, on vit bientôt Silvain s'amender entièrement, et devenir par un changement parfait, le sujet de l'admiration de tous les frères.
Pétronne était supérieur du monastère de Tismen, lorsque la maladie contagieuse fit périr saint Pacôme et plusieurs autres re* ligieux. Il en était atteint lui-même quand ce grand Saint étant prêt de mourir le nomma pour lui succéder, et lui envoya un exprès pour qu'il le vînt joindre en diligence. Bien que la maladie l'eût beaucoup affaibli, il ne laissa pas de se rendre aux ordres de son saint abbé, qu'il trouva mort en arrivant.
Il employa tout ce qui lui restait de force pour conduire ses religieux, se servant de la parole de Dieu, et du souvenir des instructions et des exemples de saint Pacôme ; mais il ne vécut que treize jours dans son emploi. Avant que de rendre l'âme il assembla les frères pour savoir d'eux qui ils souhaitaient pour lui
succéder. Tous le prièrent d'en faire lui-même le choix, ainsi qu'ils en avaient usé envers leur saint père Pacôme, et il nomma Orsise qui se trouvait présent, après quoi il mourut et fut enseveli sur la montagne avec les prières et les cérémonies usitées.
Cet Orsise, qui est quelquefois appelé Orcèse, Orsièse et Orièse, excellait dans toutes les vertus, mais principalement en humilité. Bien qu'il ne fût pas des premiers disciples de saint Pacôme, il profita si bien sous sa conduite, qu'il mérita d'en être choisi sur bien d'autres pour gouverner le monastère de Chénobosque. Quelques anciens s'en étonnèrent, disant qu'il était trop jeune. Saint Pacôme leur répondit qu'il avait fait tant de progrès dans la vie spirituelle, qu'il pouvait être regardé conmie une lampe d'or brillante dans la maison du Seigneur. H. 73. Il était présent avec les principaux de l'ordre, lorsque Pétronne,.
ainsi que nous venons de le dire, le désigna pour son successeur. Tous applaudirent au choix excepté lui, qui protesta en gémissant et en pleurant beaucoup, que le fardeau qu'on voulait lui imposer était au-dessus de ses forces; mais on n'eut égard ni à. ses protestations ni à ses larmes, et il fut obligé de baisser le cou sous le joug.
Comme il avait parfaitement étudié la conduite de son père saint Pacôme, il y conforma la sienne, et le fit revivre dans sa douceur, son zèle, sa vigilance, son observance régulière, et surtout dans la fréquente visite des monastères. Il n'avait pas encore reçu de Dieu la même lumière que le Saint pour parler des choses spirituelles ; mais il y suppléait par des comparaisons et des paraboles qui le faisaient écouter avec plaisir.
« Vous n'ignorez pas, leur disait-il un jour, avec quelle profondeur de connaissance dans les divines écritures notre père Pacôme avait accoutumé de nous parler des choses célestes. Mais il me paraît, autant que ma petitesse le peut concevoir, que ce serait inutilement qu'on nous ferait les plus belles exhortations, si nous n'avions pas soin de les conserver dans notre
SOLITAIRES DE LA TIIÉBAÏDE. — PÉTRONNE ET ORSISE. 23 ?>
âme en veillant soigneusement à la garde de notre esprit, parce qu'autrement nous oublions ce que nous avons entendu, et nous tombons bientôt dans le relâchement ; car étant vides de bonnes pensées, le démon nous trouve tout disposés à recevoir et à exécuter celles qu'il nous suggère. -
« Il en est de ceci, poursuivait-il, comme si quelqu'un ayant bien préparé une lampe pour s'en servir, avait négligé de la garnir d'huile. C'est en vain qu'il l'allume; elle s'éteint presque aussitôt et le laisse dans les ténèbres. Il arrive quelquefois pire ; car une souris survenant et voyant la mèche éteinte, la ronge et souvent entraîne même la lampe, qui est bientôt brisée si elle est d'une matière fragile; mais on peut la réparer et la faire servir de nouveau, si elle est d'une matière solide et difficile à casser. Disons -en à peu près de même d'une âme qui néglige le soin de son salut. La tiédeur et le relâchement diminuent peu à peu en elle l'ardeur de la sainte charité, jusqu'à ce qu'il ne reste presque plus de chaleur spirituelle. Le démon tâche de l'éteindre tout à fait par de nouveaux dégoûts et des accablements qu'il lui cause ; mais si cette âme avait eu soin avant son relâchement de se faire * pour ainsi dire, une forte constitution spirituelle dans le service de Dieu par la crainte de l'offenser; alors le souvenir des peines éternelles lui servirait beaucoup pour la ramener à Dieu, et pour la faire revenir dans son premier état d'où sa lâcheté l'avait fait déchoir. »
Il instruisait ainsi ses religieux, usant, selon la mesure du talent que Dieu lui avait donné, de ces comparaisons familières qui le faisaient écouter agréablement et toujours utilement. Mais dans la suite Dieu augmenta en lui sa lumière, et prêtant à ses discours une force et une vive énergie pour la consolation des frères, il ne les intruisait plus par des paraboles, et leur développait les endroits les plus difficiles de l'Écriture. Il leur recommandait aussi fréquemment l'observance des règles que saint Pacôme avait établies, et de tous les ordres qu'ils recevaient des supérieurs.
Saint Athanase ayant été glorieusement rétabli dans son siège d'Alexandrie, selon la prédiction de saint Pacôme, Orsise lui députa quelques-uns de ses religieux, à la tête desquels était Zachée, procureur général de l'ordre. Ceux-ci ayant appris que saint Antoine se trouvait à la montagne extérieure, voulurent profiter d'une occasion si favorable de le voir et de lui demander sa bénédiction.
Dès que le saint vieillard sut qu'ils venaient vers lui, il se leva aussitôt du lieu où il était assis, et malgré son grand âge de quatre-vingt-dix-huit ans, il vint à eux avec une grande démonstration de joie, et leur demanda avec empressement des nouvelles de saint Pacôme. Ils ne répondirent à sa demande que par des larmes qui lui firent aisément comprendre qu'il était mort. Il tâcha de les consoler en faisant l'éloge de leur saint père, et les exhorta à prendre courage et à travailler de toutes leurs forces à acquérir la perfection religieuse.
Il leur demanda ensuite qui avait succédé à saint Pacôme. Ils lui dirent que le Saint avait nommé Pétronne, mais que celui-ci étant mort peu de jours après, Orsise avait été mis à sa place. Soit que la réputation d' Orsise fût déjà parvenue jusqu'au Saint, soit que Dieu le lui eût fait connaître par une lumière surnaturelle, ce qui n'aurait pas été extraordinaire dans le grand Antoine, il leur dit : « Ne l'appelez pas Orsise, mais appelez-le plutôt un Israélite ; et puisque vous allez à l'évêque saint Athanase, diteslui ceci de ma part : Antoine vous prie de vouloir bien avoir soin des enfants spirituels de l'Israélite. » Il leur remit outre cela des lettres de recommandation pour le saint prélat et leur donna sa bénédiction.
Saint Athanase ayant reçu les lettres qu'ils lui remirent de la part de saint Antoine, leur donna en sa considération toutes les marques de bienveillance et d'affection qu'ils pouvaient désirer. On verra dans la suite combien il s'intéressa pour le soutien de leur ordre.
Orsise y donnait de son côté toute son attention, et en effet, la congrégation persévéra quelque temps sous lui dans la piété et l'union où saint Pacôme l'avait laissée, se trouvant d'ailleurs soutenue par plusieurs des anciens disciples du Saint que le mal contagieux avait épargnés ; mais comme il en avait aussi emporté, plusieurs des principaux, Orsise eut bien des charges à remplir, et il semble, en suivant l'ordre de la narration de l'historien, dont nous employons ici les mémoires, qu'il avait déjà commencé de se glisser parmi les religieux certain esprit d'ambition qui menaçait d'altération la paix qu' Orsise tâchait de conserver avec tout le soin possible.
On le peut conjecturer par les reproches qu'il leur en fit dans une conférence spirituelle : « Je m'aperçois, leur dit-il, que quelques-uns d'entre vous ambitionnent les emplois. 11 n'en était pas de même du vivant de votre bienheureux père. On n'y aspirait à d'autres prééminences qu'à celles de l'humilité et de l'obéissance, de peur d'être des derniers dans le royaume des cieux. Vous savez vous-mêmes combien il m'en coûta de me déterminer à succéder à Pétronne, lorsqu'il me nomma pour tenir sa place, voyant le grand danger qu'il y a de se charger de la conduite des âmes. Je n'ai suivi en cela que le sentiment de tous les Saints. Moïse, le premier des prophètes, nous en a donné l'exemple, lorsque le Seigneur lui ordonna de conduire son peuple, puisqu'il le conjura de le dispenser d'un si difficile ministère, et qu'il ne s'en chargea que par la crainte d'encourir son indignation.
« Pour nous, mes frères, pouvons-nous entendre cet oracle du Sauveur du monde : Celui qui s'élève sera humilié, et conserver dans notre cœur des sentiments d'ambition? Ignorons-nous qui; n'est pas donné à tout le monde de gouverner dignement, et que* cela n'appartient qu'à ceux qui se sont élevés au-dessus des autres par l'éminence de leur vertu? Faites attention à cette parabole : Si une brique n'est pas bien cuite, et qu'on l'emploie dans
le fondement d'un édifice qui soit au bord du fleuve, elle s'y dissoudra enmioins d'un jour, et ne servira de rien pour l'édifice ; mais si elle est bien cuite, elle s'endurcira comme la pierre. Ainsi ceux qui ont encore l'esprit et le cœur tout terrestre et ne sont pas, pour ainsi parler, bien préparés par le feu des divines instructions, ne tardent guère d'échouer dans leurs entreprises; car ils se trouvent exposés à grand nombre de difficultés et d'épreuves, ayant à conduire une multitude de personnes. Aussi ne sauraiton trop louer ceux qui ne se sentant pas assez de force pour soutenir le poids du gouvernement, refusent de s'en charger, de peur de s'engager dans de grands périls. Au contraire, ceux qui sont affermis solidement dans la foi, rien ne les ébranle ; on les voit se soutenir constamment dans les occasions les plus critiques. » H. is. Cette ambition secrète de quelques-uns qu'il tâchait de ré-
primer, fut comme le prélude d'un trouble qui s'éleva dans la congrégation et qui lui causa bien des dégoûts et des inquiétudes. Le nombre des religieux étant considérablement augmenté, la nécessité de les entretenir engagea à acquérir des terres et à employer d'autres moyens pour les faire subsister. Mais la sollicitude du temporel, prise avec trop de chaleur et contre l'esprit de la règle, affaiblit d'autant en plusieurs supérieurs ou officiers subalternes, la récollection et le dégagement du cœur, et commença à énerver en eux la vigueur de la discipline.
Apollone supérieur de Moncose, fut celui qui donna le branle. Au lieu que selon la règle établie par saint Pacôme, la congrégation ne devait rien avoir qu'en commun, celui-ci voulut faire des acquisitions particulières et même superflues pour son monastère. Orsise, que le devoir de sa charge obligeait à veiller pour empêcher qu'on n'innovât rien contre la règle, l'avertit charitablement de sa faute et l'en reprit ensuite plus sévèrement ; mais Apollone reçut mal la correction, et poussé par l'ennemi du salut qui avait menacé autrefois saint Pacôme d'introduire le relâchement après sa mort dans la congrégation, il entreprit de s'en se-
parer et de faire de son monastère comme une abbaye indépendante de l'ordre.
Son exemple trouva bientôt des imitateurs. D'autres s'en autorisèrent pour tenter la même chose, et quelque soin que prît Orsise pour arrêter le cours du mal, il eut la douleur de voir ses efforts presque inutiles, par l'opiniâtreté inflexible de ces esprits ambitieux et turbulents.
Dans cette conjoncture critique il pensa à s'associer dans le gouvernement quelque religieux capable de rétablir la bonne harmonie, par la confiance que les frères pourraient avoir en ses conseils. Il ne fallait pas moins pour cela qu'un sujet choisi de la main de Dieu, et c'est ce qu'il tâcha d'obtenir par le moyen de la prière.
Il se retira pour cela dans un lieu solitaire, où, donnant un libre cours à ses soupirs et à ses gémissements aux pieds de Dieu, il le pria humblement de lui désigner un homme plein de fermeté et de courage qui pût remédier aux abus.
La même nuit Dieu lui fit connaître sa volonté par un songe mystérieux qu'il ne lui fut pas difficile d'interpréter. Il vit deux lits, tous deux également beaux et précieux ; mais l'un était vieux et usé et l'autre neuf: celui-ci par conséquent plus ferme et plus solide que l'autre ; et il entendit ces paroles : Repose-toi sur le lit neuf. A son réveil réfléchissant sur cette vision, il comprit que Théodore, disciple favori de saint Pacôme, était désigné par ce lit neuf. Cette connaissance le remit de sa peine, d'autant mieux qu'il chérissait tendrement Théodore, et qu'il le connaissait pour un homme très-propre à se mettre au-dessus des murmures des autres, ou à les apaiser par la douceur de son humilité.
Dès le matin il se mit en devoir de convoquer tous les supérieurs des différents monastères, à l'exception de Théodore, et les voyant tous assemblés il leur dit : « Vous n'ignorez pas de quels troubles la congrégation est agitée. J'ai souffert assez de
temps dans l'espérance que le calme succéderait enfin à l'orage ; mais j'ai été frustré de mon attente, et bien loin de voir revenir la paix, le désordre va en augmentant. Je vous avoue que je ne puis plus soutenir seul tant de sollicitudes, et je me flatte que vous ne m'y forcerez pas, puisque je vois que je ne puis remédier à rien. Je pense que Théodore est le plus propre dans la conjoncture présente pour gouverner l'ordre, d'autant mieux que depuis longtemps il s'est acquis l'estime de tous les religieux, comme il avait celle de notre père. »
Ce choix fut reçu de tous avec joie ; car on avait eu de tout temps une grande confiance en Théodore. On l'envoya donc quérir pour le reconnaître en qualité d'abbé général ; et tandis n.83. qu'on l'attendait, Orsise se retira sans bruit dans le monastère de Chénobosque; mais il fut bientôt obligé de revenir, Théodore s' obstinant absolument à refuser de prendre sa place, jusqu'à ce qu'il lui eût parlé.
Il réussit, étant revenu, à la lui faire accepter, et il retourna fort satisfait à Chénobosque, d'où quelque temps après il alla demeurer à Moncose, soit pour faire voir qu'il n'avait aucun ressentiment contre les religieux de ce monastère où le mal avait commencé, soit pour y goûter les avantages de la retraite et de l'obéissance dans l'état d'une vie privée.
Mais Théodore ne l'entendit pas ainsi : il ne se regarda que comme son second dans le gouvernement, et bien que Moncose fût encore plus loin que Chénobosque du monastère de Pabau où il avait établi son séjour, il ne laissait pas d'aller souvent à Moncose pour y prendre ses avis sur toutes les affaires. Il l'engagea de plus à venir demeurer à Pabau pour y faire les conférences spirituelles aux frères. Il voulut qu'il fît comme lui la visite des monastères. Enfin Théodore ne voulut être que comme le vicaire d' Orsise, et leur union était si étroite qu'elle faisait l'admiration et la consolation des religieux.
Ils étaient également estimés l'un et l'autre du grand saint
SOLITAIRES DE LA THÊBAÏDE. — PETRONNE ET ORSISE. 239
Àthanase, qui les regardait comme les deux fermes appuis de Tordre de Tabenne, pour lequel il s'intéressait avec une bonté paternelle, et dont il avait à cœur qu'ils ne quittassent pas le gouvernement, voyant combien ils y étaient propres. Mais bien que par leur vigilance et leur application au soutien de la règle, ils conservassent la congrégation dans un état de régularité fort édifiant, on ne peut dissimuler que la cupidité des biens temporels ne fût toujours une pierre d'achoppement pour quelquesuns; ce qui causait de grands regrets tant à Orsise qu'à Théodore, et les faisait sans cesse gémir devant le Seigneur.
Outre ce sujet de douleur, Orsise eut enfin celui de perdre Théodore et d'être obligé de reprendre seul les rênes du gouvernement. Son humilité qui lui faisait regarder ce collègue comme bien plus propre que lui à conduire les autres, lui fit désirer de mourir en sa place, et il le demanda à Dieu avec beaucoup de larmes et de soupirs.
a Voilà, mon Dieu, disait-il prosterné la face contre terre, que vous nous allez enlever notre père, à qui vous aviez donné le meilleur talent de remettre le calme dans nos esprits agités par différentes tentations. A qui désormais confierez-vous le soin de nos âmes? Otez-moi plutôt de ce monde, et accordez aux frères celui qui est bien plus propre que moi à les conduire à la perfection. »
Théodore l'avait déjà prévenu, et avait obtenu de Dieu en priant sur le tombeau de son père saint Pacôme, qu'il ne le laisserait pas plus longtemps sur la terre. Ainsi Orsise fut obligé par sa mort de prendre sur soi tout le poids de la supériorité, et la volonté de Dieu lui fut manifestée par les instances que lui en fit saint Athanase en écrivant aux moines de Tabenne pour les consoler de la mort de leur saint abbé, et par une nouvelle force et une plus grande intelligence que le Seigneur lui donna des saintes Écritures. Il eut depuis la consolation de gouverner encore longtemps toute la congrégation dans une heureuse tran- I. 16
quillité, et mourut enfin dans la paix du Seigneur sans qu'on sache en quel jour ni en quelle année. Boii.v.pach. Plusieurs auteurs le qualifient de saint, bien que son nom ne se trouve ni dans le Martyrologe romain, ni dans le Ménologe des Grecs. On voit seulement dans un synaxaire manuscrit, ou livre d'office grec, un Orsise marqué au 15 de juin.
On croit aussi que lui et saint Théodore ajoutèrent quelques articles à la règle de saint Pacôme, selon qu'ils le jugèrent nécessaire eu égard aux circonstances des temps. D'où vient que cette règle, traduite par saint Jérôme, porte en titre que ce sont les préceptes donnés par trois anciens.
Gennade dit de lui qu'il était parfaitement instruit des saintes Écritures, et qu'étant prêt de mourir il laissa à ses religieux un traité ascétique, comme son testament spirituel, assaisonné d'un sel tout divin, dans lequel il renferme en abrégé tout ce qu'il avait trouvé dans l'Ancien et le Nouveau Testament qui convenait voyez -nu., plus particulièrement aux besoins des moines. C'est peut-être s. Tfceod. P. celui qui se trouve imprimé dans la Bibliothèque des Pères, et qui est un tissu continuel de passages de l'Ecriture, dont il fait des applications fort justes.
Les dernières paroles de ce traité montrent qu' Orsise était bien près d'achever sa course lorsqu'il l'adressa à ses religieux:
« Je vous parlerai encore, dit-il, mes très-chers enfants, avec confiance. Depuis, que le Seigneur a voulu que je fusse chargé de votre conduite, je n'ai cessé de vous donner des avis à chacun en particulier, et de vous exhorter avec larmes de vous rendre agréables à Dieu. Je n'ai pas à me reprocher de vous avoir jamais rien caché de ce que je croyais pouvoir servir au salut de vos âmes. A présent, je vous recommande au Seigneur, et je souhaite que sa grâce vous fortifie et vous fasse parvenir à l'héritage céleste. Soyez vigilants; travaillez avec ardeur; ne perdez jamais de vue la fin que vous vous êtes proposée, et remplissez fidèlement les engagements que vous avez contractés.
vt
« Quant à moi je sens que je m'en vais et que le temps de ma dissolution s'approche. J'ai combattu en partie un bon combat; j'ai fini ma course ; j'ai gardé la foi. Il ne me reste plus que de recevoir la couronne de justice que Dieu, comme un juste juge, m'a réservée en ce jour, ainsi qu'à tous ceux qui ont aimé la justice et gardé les préceptes de leur Père. Je finis par ces paroles qui renferment tout ce que je pourrais vous dire : Craignez le Seigneur, observez ses commandements; car il examinera dans son jugement toutes les œuvres de l'homme soit bonnes, soit mauvaises. »