Chapitre I
Saint Théodore fut le plus cher disciple de saint Pacôme, et le grand ornement de son ordre. Les Grecs dans leur Ménologe au 15 de mai, lui ont donné le glorieux titre de Sanctifié- il lé mérita par l'économie et la pureté de ses mœurs, par les grandes vertus qu'il montra dès son enfance. Sa famille était chrétienne nche et fort illustre dans le diocèse de Latopolis, en Haute-Thébalde ; mais cet état, loin de l'éblouir, lui fit mieux comprendre la vanité du monde.
Il fut pénétré plus vivement de ce pieux sentiment en un jour de la fête de l'Epiphanie, qu'on célébrait dans son pays avec beaucoup de solennité, et même avec trop de joie mondaine} 1 Les Bollandistes.
puisqu'on y faisait de grands festins, où les parents et les amis s'invitaient mutuellement.
Théodore voyant les préparatifs qu'on faisait chez lui pour cette fête, se dit à lui-même : « 0 malheureux Théodore ! de quoi te servirait, quand tu pourrais devenir le maître de tout le monde et jouir de tous les plaisirs passagers, si tu avais le malheur d'être privé des délices immuables de l'autre vie? On ne saurait se livrer à celles de la terre, et obtenir une récompense d'une gloire qui ne doit jamais finir. »
Cette réflexion lui fit pousser de profonds soupirs. Il se retira dans l'appartement le plus reculé de sa maison, et prosterné devant Dieu la face contre terre, il lui dit, les larmes aux yeux : « Je ne veux rien, ô mon Dieu ! de tout ce qui est du monde. Je ne désire que vous et votre divine miséricorde. »
Tandis qu'il priait ainsi, sa mère, qui l'avait beaucoup cherché, entra dans cet appartement, et le trouvant les yeux baignés de larmes, lui demanda avec étonnement quel sujet il avait de pleurer, ajoutant qu'on avait été fort en peine de lui, et que ses frères le cherchaient de tous côtés pour qu'il vînt dîner. Mais quelques instances qu'elle lui fît, il la supplia de l'en dispenser, et de le laisser tranquille, et il demeura renfermé dans cet appartement tout le reste du jour.
Il avait alors de onze à douze ans, et bien qu'il fût si jeune, il s'abstenait des viandes délicates, ne mangeait qu'une fois dans le jour à l'imitation des moines, et poussait quelquefois son jeûne jusqu'au lendemain au soir. Cela ne l'empêchait pas d'aller à l'école pour étudier les lettres humaines, auxquelles il s'appliqua encore deux ans ; après quoi désirant de renoncer tout à fait au monde, et en ayant obtenu la permission de ses parents, il se retira parmi des solitaires d'une grande vertu du diocèse de Latople, et fit en leur compagnie ses premiers essais dans la vie monastique.
Ces solitaires vivaient durant le jour en anachorètes, et se
rassemblaient tous les soirs en un même lieu pour faire la prière en commun, et conférer entre eux sur les divines Ecritures. Ce fut dans l'une de ces conférences, qu'entendant parler avec beaucoup d'éloge de saint Pacôme et de son nouvel Institut, il se sentit pressé d'un désir extrême de se ranger sous la discipline de ce grand patriarche. Dans l'ardeur de son empressement il adressa à Dieu cette prière : « Seigneur, s'il y a sur la terre un homme si saint, je vous conjure de m' accorder la grâce de le voir et de vivre sous sa direction, afin que par son secours je puisse opérer le salut de mon âme. »
Il continua la même prière bien a\ant dans la nuit ; et le lendemain Pécuse, un des plus excellents religieux de Tabenne, que saint Pacôme envoyait à Latople pour des affaires de son ordre, étant venu voir, en passant , ces bons solitaires , Théodore saisit l'occasion favorable et le pressa avec beaucoup d'instances de l'amener avec lui à Tabenne ; ce qu'il lui accorda.
Dieu fit sans doute connaître ceci à saint Pacôme par une lumière surnaturelle ; car le jour que Théodore devait arriver, il dit à ses disciples que Pécuse lui amenait un enfant de treize à quatorze ans ; mais qui était un vase d'élection, rempli de l'Esprit de Dieu. Pour Théodore, voyant son pieux désir accompli, il en rendait dans le chemin de grandes actions de grâces à Dieu ; et du plus loin qu'il aperçut la porte de Tabenne et saint Pacôme qui venait à lui, son cœur se dilata si fort par une joie sensible, qu'il ne put s'empêcher de la manifester par de douces larmes. Saint Pacôme, de son côté, ne lui témoigna pas moins de tendresse. Il le reçut avec la bonté d'un père, et le regarda comme son fils et son très-cher disciple.
Théodore ne tarda pas de donner des preuves de sa ferveur ; car se trouvant environné de toute part d'excellents exemples de vertu, et étant puissamment animé par les instructions de saint Pacôme, il entreprit avec tant d'ardeur l'ouvrage de sa perfection, que son zèle pour s'avancer semblait ne point connaître de
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bornes. Il s'attacha surtout clans ce commencement à bien acquérir trois vertus essentielles : la première, une grande pureté de cœur ; la seconde, une exacte observance du silence ; la troisième, une obéissance prompte et sincère.
D'ailleurs, il ne cédait à personne dans la fidélité à garder la règle et à se rendre à tous les exercices, et dans la persévérance aux veilles et à la prière, portant toujours ses vues à ce qu'il connaissait de plus parfait. Il avança si fort dans la vie spirituelle, que bien que fort jeune encore, il était en état de donner des avis aux anciens, et consolait merveilleusement ceux qui étaient dans la peine.
Ce n'était pas un médiocre sujet de consolation pour son père saint Pacôme, qui voyait avec des yeux d'une sainte complaisance les rapides progrès de son fervent disciple; et il augura dès lors que Dieu le destinait pour lui succéder un jour dans le soin des âmes.
Cependant la mère de Théodore, ayant appris qu'il était à Tabenne, voulut l'en retirer, et y vint munie pour cela de lettres de quelques saints évêques. Elle fut descendre au monastère des religieuses, d'où elle envoya ses lettres à saint Pacôme et lui fit dire que si son fils ne voulait pas quitter le monastère, il lui donnât au moins la consolation de le voir.
Le Saint fit là-dessus appeler Théodore, à qui il déclara l'intention des évêques qui lui avaient écrit, et lui dit d'aller donner à sa mère la satisfaction qu'elle souhaitait. Théodore lui répondit avec beaucoup d'humilité : « Je vous prie, mon père, de m' assurer que Dieu ne me fera pas rendre compte de cette visite au jour du jugement, après les lumières qu'il m'a données sur la perfection religieuse. Et d'ailleurs n'ai-je pas à craindre de donner par là mauvais exemple à mes frères, tandis que je dois les édifier dans cette occasion? Si les enfants des lévites dans la loi ancienne ne faisaient pas difficulté de sacrifier l'amour des parents à l'accomplissement de la loi de Dieu, à combien plus forte raison dois-je
dans la loi de Jésus-dhrist lui faire un sacrifice de l'amour de ma mère ? Je me regarde comme n'y ayant plus rien dans le monde pour moi, après y avoir renoncé comme j'ai fait, puisque la figure de ce monde passe. »
C'était précisément dans ces dispositions que saint Pacôme voulait trouver son disciple. Il n'eut garde de les combattre, et lui dit : « Je ne m'oppose point à vos sentiments, dès qu'il s'agit de préférer Dieu à votre mère. Au contraire, je ne puis que vous y confirmer; car Jésus-Christ a dit que celui qui aime plus son père et sa mère que lui, n'est pas digne d'être son disciple. C'est là sans doute la véritable perfection. Je ne doute pas que quand les saints évêques, qui sont nos pères, apprendront votre résolution, bien loin d'en être fâchés, ils n'en aient de la joie, voyant que vous avez profité dans la vertu. En effet, on ne saurait vous faire un crime de cesser d'aimer vos parents trop naturellement, pour ne les plus aimer qu'en Jésus-Christ comme ses membres, puisque la chair ne sert de rien. »
La mère de Théodore ayant appris sa détermination, et ne pouvant espérer de le voir jamais si elle retournait dans le monde, prit le parti de se faire religieuse dans le monastère des filles que saint Pacôme avait fondé au delà du fleuve, disant dans son cœur que du moins elle aurait l'espérance de voir dans l'occasion son fils en la compagnie des autres religieux, outre qu'elle travaillerait avec plus de sûreté au salut de son âme.
Sur quoi l'auteur de la Vie de saint Pacôme, selon la version de Denis le Petit, fait cette pieuse remarque : « Ceci fait voir que Pach"c'**' ceux qui par l'amour qu'ils ont pour Jésus-Christ, et non par une vaine ostentation, usent de fermeté en pareilles rencontres, peuvent beaucoup contribuer à l'avancement des autres dans la vertu, bien qu'ils semblent les offenser pour un peu de temps par cette sévérité. »
Ce ne fut pas la seule preuve que Théodore donna de son renoncement aux affections de la nature. Son frère Paphnuce étant
Job. 6, Si.
Rosw, w.
venu se rendre religieux, il n'agit à son égard que comme il faisait avec les autres frères, ce qui affligeant Paphnuce qui n'était pas encore parvenu à ce parfait dégagement, saint Pacôme craignit que cela ne le décourageât et dit à Théodore d'user de condescendance, et que c'était une chose louable de s'accommoder à la faiblesse des autres, surtout au commencement de leur conversion ; à quoi Théodore ne manqua pas de se conformer.
Il pourrait bien se faire que ce Paphnuce fût ce disciple de saint Pacôme, qu'on appela depuis le grand Paphnuce à cause de l'éminence de sa piété ; mais nous n'en avons pas de preuves certaines. Théodore eut encore un autre frère plus âgé que lui appelé Macaire, qui se rendit à son exemple religieux de Tabenne.
Il n'avait pas seulement fait de grands progrès dans le détachement des parents; mais il en faisait tous les jours dans le détachement de lui-même et dans la mort à sa propre volonté. Ce qu'en rapporte son historien est si édifiant, qu'il mérite que nous n'en laissions pas échapper une seule parole : « Théodore, dit-il, quoique fort jeune encore, nourrissait son âme avec une ardente affection des pures et solides maximes des saintes Écritures. Il se fortifiait de jour en jour par la grâce du Saint-Esprit. 11 tâchait d'imiter son père saint Pacôme en toutes choses, et lui obéissait comme à Dieu même. Que s'il arrivait que le saint abbé le reprît, il ne s'excusait jamais, et recevait la correction dans un humble silence, bien qu'il fût quelquefois innocent; comme lorsque le Saint, par oubli ou par inadvertance, lui donnait des ordres contraires ; car alors bien loin de condamner son supérieur, il disait dans son âme : « C'est un homme de Dieu ; il ne change pas par légèreté ; mais étant quelquefois ravi hors de lui-même par l'Esprit de Dieu, il m'ordonne ainsi des choses opposées à ma volonté pour mieux me redresser, étant aussi imparfait que je le suis, c'est pourquoi je dois gémir devant Dieu, afin qu'il me donne un cœur droit et toujours prêt à obéir à la volonté de ses saints. »
Cette soumission aveugle était d'autant plus louable dans Théodore, qu'il avait un esprit cultivé et des lumières au-dessus de son âge ; et si ses talents relevèrent dans la suite à la première place de l'Ordre, on peut dire qu'une des vertus qui le rendirent digne de commander fut celle d'avoir su parfaitement obéir.
Aussi saint Pacôme ne différa pas de l'employer. Il se servit de hii en plusieurs rencontres, soit pour consoler et fortifier ceux qui étaient dans la peine, soit pour redresser certains esprits indociles ; et il montra dans toutes ces commissions une adresse et une prudence prématurée.
Le Saint le trouvant suffisamment affermi dans l'esprit de Dieu, ne balança plus à l'appliquer à des fonctions plus difficiles. Il le fit économe et supérieur de Tabenne; et bien que cette charge ne fût pas d'un poids médiocre pour un religieux de trente ans, tel qu'était alors Théodore, il voulut de plus qu'il fît la visite des autres monastères, avec pouvoir d'y régler toutes choses comme il l'eût fait par lui-même ; et lorsqu'il faisait la visite en personne, il disait ordinairement qu'il exerçait sa charge en commun avec Théodore, à qui il avait donné son autorité sur les religieux, comme s'il était véritablement leur père spirituel.
Néanmoins Théodore bien éloigné de s'en faire accroire, en se voyant dans ce rang à un âge si peu avancé, n'y faisait pas la moindre réflexion ; et soit supérieur particulier de Tabenne, soit visiteur des autres maisons, il ne montrait qu'humilité et que zèle pour l'avancement spirituel des frères. « Bien qu'il occupât, dit son historien, la première place à Tabenne, il s'y conduisait comme s'il n'avait point eu d'autorité sur les autres, tant il était mort à sa propre volonté. On le voyait l'esprit toujours élevé en Dieu, dans un exercice presque continuel de son saint amour; mais cela ne l'empêchait pas de prendre soin de ses frères. Il veillait avec une application infatigable sur tous leurs besoins spirituels et temporels, outre le don merveilleux de la parole qu'il
avait reçu de Dieu et qui produisait des effets admirables dans sa communauté. »
Mais comme si ses talents n'eussent pas encore suffi à son gré pour la consolation de ses frères, il ne se contentait pas de ce qu'il leur disait de son propre fond; il allait tous les jours de Tabenne à Pabau, où demeurait saint Pacôme, pour écouter ses instructions, dont il venait ensuite faire part à sa communauté avant l'heure du coucher.
Le grand don qu'il avait reçu de Dieu pour encourager les pusillanimes et consoler ceux qui étaient dans l'affliction, faisait que dans le cours de ses visites il était reçu de tous les religieux avec une joie et un empressement extraordinaire. On trouvait à cet égard sa conduite plus consolante que celle de saint Pacôme, lequel, quoique parfait en tout, insistait presque toujours dans ses instructions sur les vérités effrayantes de la religion, et répandait la terreur dans les consciences ; au lieu que Théodore menait plus les âmes à Dieu par la confiance que par la crainte.
Ce fut dans une de ses visites qu'on lui amena un frère accusé d'avoir fait un vol ; ce frère était innocent, et on n'eût jamais jeté les yeux sur celui qui était coupable, parce qu'il avait toujours passé pour un religieux très-fidèle ; mais celui-ci troublé par les remords de sa conscience qui lui reprochait son péché, et le danger où se trouvait le frère accusé, car il ne s'agissait pas de moins que de le chasser du monastère, alla trouver Théodore en particulier et lui avoua sa faute.
Théodore voyant le regret qu'il en avait par l'humble aveu qu'il lui en venait faire, lui pardonna ; et appelant ensuite celui qu'on avait injustement accusé, il lui dit pour le consoler ces belles paroles : « Je sais, mon frère, que vous êtes innocent du larcin qu'on vous a imputé ; mais si à ce sujet vous avez eu quelque chose à souffrir de la part de vos frères, bien que devant Dieu vous ne l'eussiez pas mérité pour ce vol, vous devez penser que vous l'avez mérité pour d'autres fautes dont vous étiez rede-
vable à sa justice. Ainsi il faut vous confirmer toujours plus dans la crainte du Seigneur, et lui rendre des actions de grâces. »
Ce petit trait fait voir avec quelle discrétion et douceur Théodore traitait dans ses visites les affaires litigieuses ; mais d'ailleurs il savait user de fermeté quand il en était besoin, et si sa douceur le faisait aimer de tous, il ne savait pas moins se mettre au-dessus de toute considération humaine lorsque la gloire du Seigneur y était intéressée, et on en était convaincu dans tous les monastères.
Il montra la vivacité de son génie dans la réponse qu'il fit à un philosophe, qui lui avait proposé une question dans l'intention de l'embarrasser. C'était lorsque saint Pacôme le mena avec Corneille pour la fondation du monastère de Pane. Ce philosophe lui demanda qui était celui qui n'était point né et qui était mort ; qui était celui qui était né et qui n'était point mort ; et enfin qui était celui qui était né, qui était mort, et dont le corps n'avait point été corrompu.
Le premier, lui dit Théodore, est Adam : car il n'est point né; mais il a été formé des mains de Dieu, et ensuite il est mort. Le second est Enoch, qui est né comme les autres hommes ; mais il n'est pas mort, puisqu'il a été enlevé de dessus la terre. Le troisième est la femme de Loth, dont le corps a été changé en une statue de sel. Cette réponse ferma la bouche au philosophe, qui se retira sans avoir envie de lui faire d'autre question.
Quoique saint Pacôme employât Théodore à la conduite des autres, il ne manquait pas de veiller sur son avancement particulier dans la perfection, et n'oubliait rien de ce qu'il jugeait nécessaire, soit pour l'affermir dans les vertus qu'il avait acquises, soit pour le redresser quand il trouvait en lui quelque chose de répréhensible, soit pour lui faire faire de nouveaux progrès.
Un jour qu'il souffrait un mal de tête très-violent, il pria saint Pacôme de lui en obtenir de Dieu la guérison ; mais le Saint, qui préférait l'avantage de son âme au soulagement de son corps, ne
voulut pas user en sa faveur du don qu'il avait reçu de Dieu pour guérir les malades, et l'exhorta à prendre son mal en patience à l'exemple du saint homme Job.
Dieu avait favorisé Théodore de la grâce des visions, comme nous le dirons dans la suite, et il ne manquait jamais de rendre .compte à son père spirituel saint Pacôme lorsqu'il en avait quel- , qu'une, et ce Saint ne lui répondait ordinairement que pour le garantir de la vaine gloire, et le tenir constamment dans les bornes de l'humilité.
Cet excellent père spirituel des âmes agit une fois envers lui avec sévérité, pour le purifier d'un sentiment de vanité, et surtout pour le rendre en quelque façon inébranlable dans une humilité parfaite ; et Théodore y répondit si parfaitement, qu'on ne sait ce qu'on doit admirer davantage, ou le zèle et la prudence S du maître, ou la docilité du disciple.
Saint Pacôme était malade à Pabau, c'était deux ans avant qu'il mourût, et ses principaux élèves s'étaient assemblés autour de lui, pénétrés de douleur de crainte de le perdre. Dans cette sollicitude, ils commencèrent en parlant entre eux hors de la présence du Saint, à examiner qui pourrait lui succéder dans sa charge ; et comme ils étaient persuadés que personne ne possédait mieux son esprit que Théodore, ils le pressèrent de leur promettre qu'au cas que leur bienheureux père mourût, il ne refuserait pas de se charger de la conduite des frères, étant plus propre qu'aucun autre à les maintenir dans l'union. Théodore résista d'abord, et même plusieurs fois ; mais vaincu par leurs pressantes sollicitations, il leur promit enfin de faire ce qu'ils désiraient.
Ceux qui avaient arraché son consentement, furent fort éloignés de croire qu'il eût fait quelque faute en le leur donnant; mais quand saint Pacôme le sut, lui qui voulait une plus grande perfection dan» Théodore, et surtout qu'il fût exempt du moindre sentiment d'ambition, ne l'approuva point, et montra en cela la
supériorité de ses lumières sur celles de ses disciples, à discerner les sentiments de l' amour-propre ; puisqu'en effet Théodore se sentit attaqué de pensées de vanité qu'il n'avait pas eues jusqu'alors.
Pour en étouffer en lui la semence et rendre sa vertu parfaite, saint Pacôme l'envoya quérir avec les autres supérieurs qui étaient Sur, Psantaèse, Paphnuceet Corneille, et les voyant tous assemblés autour de lui, il leur dit de déclarer chacun en sa présence les fautes dont ils se sentaient coupables ; ce que nous appellerions dire sa coulpe. Il la dit lui-même avant tous, pour leur en donner l'exemple. Ensuite il demanda à Théodore s'il n'avait rien à se reprocher. Alors Théodore, confessant avec humilité ce qui se passait dans son âme, dit : « Il y a sept ans que vous m'avez associé à votre charge dans la visite des monastères et le gouvernement des frères, et dans tout ce temps-là je n'ai jamais eu la pensée de vous succéder dans la supériorité ; mais maintenant je suis fort attaqué de cette tentation, et je sens que je ne l'ai pas combattue comme j'aurais dû. »
« Vous dites bien, repartit saint Pacôme, et je vois que vous n'êtes pas encore parvenu à étouffer tout à fait dans vous les affections dépravées de la nature. Vous avez besoin de vivre dans la retraite, et d'y demander pardon à Dieu. » Il le déchargea par»là du soin des frères, et le réduisit à l'état de simple religieux.
Théodore sortit de l'assemblée pénétré d'une vive douleur, non d'avoir été déposé de sa charge, mais d'avoir donné entrée dans son cœur à la vanité et d'avoir contristé son père spirituel; et s' étant retiré dans une cellule, il s'y livra aux gémissements et aux larmes, craignant que Dieu ne le rejetât de sa face, tant son humilité et sa componction grossissaient sa faute dans son esprit.
11 fut deux ans dans cet état de pénitence, c'est-à-dire, jusqu'à la mort de saint Pacôme ; et durant tout ce temps, il s'attacha avec tant d'ardeur à s'exercer dans l'humilité, qu'il se compor-
tait en tout comme un novice. Il pleurait si amèrement sa faute, qu'on craignait que l'abondance de ses larmes ne nuisît à sa vue; enfin il donna tant de marques d'une profonde humiliation, que saint Pacôme ne craignit pas de dire, que Dieu lui avait fait la grâce d'avancer sept fois plus dans la perfection depuis ce temps, qu'il n'avait fait auparavant.
Il sembla même que le Ciel avait prévenu ce jugement du Saint par une faveur particulière ; car Théodore ayant obtenu, avant que d'entrer tout à fait dans la retraite, d'aller faire un tour à Moncose pour y terminer une affaire qui demandait sa présence, il trouva dans le bateau où il s'était embarqué sur le Nil, deux vieillards qui lui firent espérer d'être l'héritier des vertus de son saint père s'il demeurait bien soumis à ses ordres; et n'ayant plus vu ces vieillards lorsqu'il eut mis pied à terre, il eut sujet de croire que c'étaient des anges que Dieu lui avait envoyés pour le consoler, et saint Pacôme n'en jugea pas autrement.
Quelques mois avant que ce saint patriarche mourût, Zachée, procureur de la congrégation, devant aller à Alexandrie, obtint de lui que Théodore l'accompagnerait dans son voyage. A son retour Théodore l'alla trouver à Pachnum, où il s'était retiré après le concile de Latople, comme nous l'avons dit dans sa Vie, et lui raconta le triste état de l'Église d'Alexandrie par la violence des ariens ; et saint Pacôme étant tombé malade bientôt après de la maladie dont il mourut, il l'assista jusqu'au dernier soupir.
Le saint abbé lui donna en cette occasion de grandes marques de tendresse, et lui recommanda par trois fois de ne point abandonner ceux des frères qu'il verrait se négliger dans le service de Dieu ; ce qui faisait assez entendre qu'il gouvernerait un jour l'Ordre ; mais il ne voulut pas le nommer pour son successeur immédiat, afin de lui laisser le temps de s'établir toujours mieux dans une parfaite humilité.
Théodore se comporta toujours comme un religieux qui
n'avait aucune vue pour les charges, et qui ne s'attachait qu'à se cacher et à se confondre dans la multitude des frères. On le voyait assis avec les autres lorsqu'Orsise faisait l'instruction aux religieux, l'écoutant avec la simplicité d'un enfant, et comme s'il n'avait eu aucune lumière ; et quand les frères lui demandaient quelques avis spirituels, ou qu'il leur racontait les visions que saint Pacôme avait' eues, il les envoyait à Orsise comme à celui à qui ils devaient plutôt s'adresser.'
Ce que son historien raconte qu'il lui arriva en allant à Pachnum, est un trait de modestie aussi agréable qu'édifiant. Orsise l'avait d'abord envoyé à Pabau pour y avoir l'intendance des ouvriers du monastère. Ensuite Macaire, supérieur du monastère de Pachnum, le demanda sous prétexte d'y faire la boulangerie; mais en eifet pour la consolation spirituelle des frères. Il s'y rendit donc par le fleuve, et étant dans le bateau il s'y tenait si recueilli, et gardait une si humble contenance, qu'un religieux qui se trouvait là, et qui ne le connaissait pas, le prit pour un novice, s'approcha de lui et lui donna des avis qui conviennent à un commençant. La modestie avec laquelle Théodore l' écouta et les réponses humbles qu'il fit à ses questions, le confirmèrent toujours plus dans cette idée; mais il fut bien étonné lorsqu étant proche du monastère où il allait, à peine les religieux eurent appris qu'il arrivait, qu'ils s'empressèrent de venir en foule au-devant de lui et le reçurent avec une joie extraordinaire. Il rougit de sa méprise et fut tout épouvanté d'avoir osé donner des avis à un homme d'un si excellent mérite.
Nous avons dit dans la Vie d' Orsise, que ce supérieur ne se sentant pas assez de force et de courage pour remédier à quelque relâchement qui s'était introduit dans l'ordre par l'indocilité et l'ambition d'Apollone, supérieur de Moncose, il avait prié Dieu de lui désigner un successeur sur qui il pût se décharger du fardeau qui l'embarrassait, et que Dieu lui avait marqué Théodore, sous la figure d'un riche lit neuf sur lequel il pouvait se reposer.
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Nous avons rapporté également que les supérieurs des divers monastères accueillirent avec joie la proposition d'Orsise, et que Théodore ne se rendit qu'après avoir vu clairement que Dieu voulait qu'il se chargeât du gouvernement de ses frères. Cependant il ne se regarda jamais que comme l'adjoint d'Orsise.
On n'a pas oublié que le principal objet du choix qui avait été fait de Théodore, était de réunir les esprits divisés, ce fut sur cela que roula le premier discours que ce nouveau supérieur fit à ses religieux : il les exhorta fortement à la charité mutuelle. Il leur mit devant les yeux ce que l'établissement de l'ordre avait coûté à leur père saint Pacôme de peines et de combats contre les démons, et combien ils seraient coupables par leur division de détruire un si grand ouvrage. Il leur représenta l'état heureux où ils s'étaient vus du temps de leur saint père, pour les conjurer de le faire revivre par une parfaite union, et un entier dégagement des choses de la terre. « Il n'y a que peu d'années, leur disait-il, que notre père est mort, et il semble que nous avons oublié cette joie et cette tranquillité dont nous jouissions sous lui. Alors notre disposition était telle, que toutes nos réflexions et tous nos entretiens ne roulaient que sur la parole de Dieu plus douce que le miel. Nous vivions dégagés de l'affection des choses terrestres ; et notre conversation était plus dans le ciel qu'ici-bas. Comme quelqu'un qui étant gelé de froid, court de toutes ses forces jusqu'à ce qu'il sente le plaisir de s'être échauffé ; ainsi plus nous cherchions Dieu par l'ardeur de nos désirs, plus aussi nous goûtions sa bonté ineffable et la douceur de sa présence, quand nous avions eu le bonheur de le trouver. P*Iais aujourd'hui dans quelle déplorable situation sont les choses? Ne nous sommes-nous pas éloignés de Dieu? Cependant revenons à lui et espérons qu'il changera nos cœurs par un effet de sa très-grande miséricorde. » Il leur parlait ainsi et il était si pénétré de ce qu'il disait, qu'il ne put retenir ses larmes, et il en tira aussi des yeux de tous les assistants.
Bientôt après il entreprit la visite des monastères, accompagné de quelques religieux, et usant de toute l'adresse que lui fournissait sa charité pour ramener les esprits à l'union commune, il y réussit si bien, qu'il engagea enfin Apollone, supérieur de Moncose, à rentrer dans l'Ordre dont il avait séparé son monastère, ce qui était le principal obstacle à la paix. Ainsi la bonne harmonie fut entièrement rétablie, et l'ennemi des âmes, qui avait soufflé le feu de la division, fut confondu.
L'historien de sa vie marque après ces preuves de sa prudence», que sa douceur et sa modération étant reconnues dans tous les monastères, elles lui attirèrent une telle confiance de la part de ses religieux, que tous recouraient à lui, et lui déclaraient sans peine les plus secrètes dispositions de leur cœur. De son côté il les consolait, les animait, les fortifiait, leur fournissait des moyens puissants pour résister aux tentations du démon, et traitait leurs plaies intérieures avec toute l'adresse et l'habileté d'un médecin spirituel très-expérimenté dans l'art de conduire les âmes.
Il ajoute qu'il usait d'une patience et d'une charité merveilleuses envers ceux qu'il voyait ne pas assez profiter de ses avis et négliger leur salut, ne cessant de les exhorter, employant pour les toucher la considération des vérités les plus effrayantes de la foi, et surtout recourant à la prière, afin d'obtenir de Dieu leur amendement ; parce qu'il était persuadé que s'il les abandonnait pour la difficulté qu'il trouvait à les faire rentrer en eux-mêmes, Dieu lui ferait rendre compte de leur perte et de celle des autres que leur mauvais exemple pourrait entraîner.
Son respect pour les évêques, qu'il considérait comme les successeurs des apôtres et ses pères en Jésus-Christ, montre également sa foi et son humilité. Il avait hérité de saint Pacôme de la profonde vénération qu'il avait pour saint Athanase; et il disait à ce sujet à ses religieux qu'ils devaient se souvenir de ce que leur saint fondateur leur avait fait remarquer en une rencontre ; savoir, que Dieu avait montré de leur temps trois mer- I. 17
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Teilles en Egypte, pour la consolation et l'utilité de tous ceux qui étaient dans la peine : saint Àthanase, comme un intrépide défenseur de la foi de Jésus-Christ ; saint Antoine, comme un parfait modèle de la vie solitaire, et l'ordre de Tabenne pour servir de règle à tous ceux qui veulent embrasser l'état des cénobites.