S. THÉODORE
dans son a me cette révélation, comme une folie ou un sentiment de vanité ; et dit en lui-même : « N'est-ce pas là le frère de Macaire que j'ai sous ma conduite ? n'ont-ils pas eu la même mère ? d'où lui vient cette présomption? Macaire est bien plus humble que lui. » Mais tandis qu'il roulait ces pensées dans son esprit, il vit devant lui un homme d'un regard terrible qui lui dit: « Est-ce ainsi que tu manques de crainte et de respect envers Dieu, en méprisant son serviteur comme tu fais ? » Et en même temps il lui déchargea un soufflet sur la joue, qui le fit tomber en apoplexie.
Les religieux le virent tomber sans parole et sans connaissance ; mais ils n'en purent savoir la cause. Ils le portèrent sur un lit à Pabau, où sa situation tira des larmes des yeux de. tous les frères, et surtout de Théodore d'Alexandrie, de Pécuse, de Psamphius, Psentaëse, Élurion et Isidore, religieux éminents en vertu et recommandables dans l'Ordre, qui offrirent à Dieu de longues prières, accompagnées de pleurs et de soupirs, pour obtenir de sa divine bonté qu'il revînt de sa léthargie.
Il ne donna de signes de vie qu'après trois jours, par ces paroles qu'il prononça en poussant un soupir : « Béni soit le Seigneur qui m'a instruit, et a eu pitié de moi. »Tous les religieux, extrêmement consolés de lui voir reprendre ses esprits, joignirent leurs actions de grâces aux siennes, et s'empressèrent de lui faire prendre quelque peu de nourriture ; car il n'en avait point pris jusqu'alors.
Le lendemain à la pointe du jour, qu'il se trouva mieux en 'tat de parler, il pria qu'on fit assembler tous les religieux du îonastère, et les voyant autour de son lit, il leur déclara le jugement qu'il avait formé contre saint Théodore, et comment il en avait été puni par la correction et le rude soufflet de celui qui lui avait apparu, et qu'au moment qu'il eut reçu ce soufflet il avait perdu tout sentiment, sans que depuis il eût pu rien entendre, ni même savoir comment il avait été transporté de l'île
au monastère ; ce qui porta les assistants à rendre au Seigneur de nouvelles actions de grâces.
Saint Théodore revint peu de jours après à Pabau, et après avoir parlé aux frères il les pria d'attendre quelque peu de temps à l'endroit où ils étaient, et s'en alla avec deux autres au réfectoire. Il y arrêta un jeune religieux, qui était précisément celui que l'ange lui avait dit de chasser de l'Ordre. Il le prit à part, et le pressa beaucoup de lui déclarer les fautes dont il était coupable; mais voyant qu'il refusait de les lui avouer, il commença à les lui dire lui-même, comme s'il avait eu les plus secrets replis de sa conscience sous ses yeux. Le religieux, qui vit bien qu'il disait vrai et qu'il allait poursuivre jusqu'au bout toute la suite de sa mauvaise vie, n'en put soutenir plus longtemps le reproche. Il se jeta à genoux devant lui pour le prier de n'en pas dire davantage, et quitta de lui-même le monastère ; mais avant que d'en sortir il avoua aux frères qui étaient assemblés, que c'était avec justice que le saint abbé le chassait de l'Ordre, et qu'il n'y avait que Dieu qui eût pu lui révéler le détail de sa conduite criminelle.
Notre Saint ne s'arrêta pas à celui-ci. Il alla trouver en particulier les autres que l'ange lui avait fait connaître avoir besoin de sa correction ; et le fit pendant la nuit pour leur épargner la confusion qu'ils auraient pu souffrir, si cela avait été connu des autres frères. Il leur déclara à chacun les péchés dont Dieu lui avait révélé qu'ils étaient coupables depuis leur baptême. Aucun d'eux ne les put désavouer, et ils en furent si touchés de regret, que la plupart le prièrent de leur permettre de s'en accuser publiquement devant tous les religieux ; mais ce prudent abbé ne *e voulut point, de peur de scandaliser les plus jeunes et les faibles, et se contenta qu'ils les allassent déclarer à Pécuse et à Psentaëse.
Epist. An, Ceci s'était passé, dit Ammon, durant le carême. Le mardi d'après Pâques les religieux des autres monastères de l'Ordre se
SOLITAIRES DE LA THÉBÀÏDfc. — S. THÉODORE. 263
trouvant assemblés à Pabau au nombre de deux mille, pour célébrer ensemble les saints jours, comme ils avaient accoutumé de faire toutes les années, Théodore expliquait à tous ceux qui le venaient consulter les différents endroits des Écritures qu'ils n'entendaient pas bien ; après quoi il leur dit : « C'est un grand sujet de consolation pour moi de m' entretenir avec vous ; mais je crois devoir vous avertir que le démon s'est glissé parmi nousjt pour tenter un des frères qui est ici présent, de gourmandise et de vanité. Il lui a persuadé de prendre furtivement quelques pains pour les manger en cachette et cle feindre de jeûner comme les autres. C'est pourquoi je conseille à ceux qui sont plus faibles de ne point passer un jour sans manger excepté le vendredi. » Alors celui que cela regardait se voyant découvert, vint se jeter à ses pieds pour lui déclarer sa faute ; mais Théodore lui couvrit le visage de son manteau afin qu'il ne fût pas reconnu des autres.
Une autre faute que firent quelques religieux, et que ceux qui ne comprennent pas assez la perfection religieuse regarderont peut-être comme de nulle conséquence, donna sujet à notre Saint de faire une excellente exhortation aux frères, que nous rapporterons ici telle qu'Àmmon nous l'a conservée.
Théodore ayant pris avec lui quarante de ses religieux pour aller à la montagne couper du bois, dont on avait besoin dans le monastère, en envoya quarante autres à une journée de là pour en faire de même, et leur donna pour les conduire un religieux nommé Isidore, homme plein de douceur et d'une sagesse évangélique. Le premier jour sur le soir, Théodore avec les siens faisant à genoux la prière de vêpres, Dieu lui fit connaître que quatre ^la compagnie d'Isidore, qui étaient d'ailleurs de bons religieux, travaillant un peu loin des autres, s'étaient amusés à rire et à plaisanter ensemble. La prière achevée, il fit l'exhortation spirituelle, et dit à la fin à ses religieux qu'il jugeait à propos qu'on fût au monastère le samedi. Il envoya deux religieux
26/j VJES DES PÈRES DES DÉSERTS.
à Isidore pour lui dire de s'y trouver aussi avec les frères qui étaient avec lui ; mais il ne lui en expliqua pas le sujet.
Tous s' étant donc rendus à Pabau, Théodore les assembla au lieu où l'on faisait les conférences, et leur parla ainsi : a Vous n'ignorez pas, mes frères, que ceux qui font profession de l'état monastique, doivent se conduire d'une manière bien plus pure et plus sainte que le commun des hommes. Leur vie doit être plus angélique qu'humaine, car ayant renoncé au monde et à euxmêmes, ils ne doivent plus vivre que pour celui qui est mort et ressuscité pour eux, s' étant volontairement crucifiés avec lui. Tel est l'esprit de notre état. C'est pour cela que nous avons quitté nos parents et que nous nous sommes unis ici en un même corps de communauté. Ainsi toute notre application doit être à considérer Jésus-Christ comme notre modèle, afin de conformer notre vie à la sienne, lui qui est notre chef et la voie par laquelle les religieux doivent marcher. Aussi nous devons penser que Dieu n'a pas seulement donné à ceux qui désirent de parvenir au royaume des cieux les saintes Écritures pour les confirmer dans la foi en Jésus-Christ, et leur servir de règle pour leur salut. Il a voulu encore que la sainteté de ses serviteurs les édifiât et les animât comme un puissant exemple, tant pour les confirmer dans la même foi, que pour leur servir de modèle.
« Je vois cependant avec douleur que quelques-uns d'entre nous, qui ont bien commencé, marchent à présent d'un pas chancelant, s'ils ne sont pas tout à fait tombés. Quatre de nos frères du nombre de ceux que nous avions envoyés pour couper du bois à la montagne, se trouvant ensemble un peu loin des autres, ont cru qu'il leur était permis de railler entre eux et de dire des paroles bouffonnes, ne prenant pas garde qu'ils contristaient dans leur âme le Saint-Esprit, qui m'a fait connaître leur faute, afin qu'en la leur reprochant ils entrassent en eux-mêmes et l'expiassent par leurs larmes et leurs gémissements. Ignorent-ils que Jér&nie a dit : Seigneur, je ne me suis jamais trouvé dans
rassemblée de ceux qui se divertissent; mais je me suis conservé dans la crainte de votre main redoutable, et j'ai demeuré seul pénétré de sentiments de tristesse et de componction. Ont-ils oublié ce que dit Job : Que ces maux et d'autres semblables fondent sur ma tète, si j'ai marché avec les railleurs. Ne saventils pas que Dieu ne punit pas moins dans ses serviteurs les petites fautes que les grandes, afin de mieux assurer leur salut ? N'ont-ils pas lu ce que dit Salomon : Le ris des insensés est sem- Eccie. 7, i. blable au bruit que fait un faisceau d'épines qu'on allume sous une marmite. Et ailleurs : J'ai appelé le rire une illusion; et en- iwd. 2, 2. core : La colère vaut mieux que le rire. ibid, 7, 4.
« Ainsi, mes frères, je vous exhorte à être mieux attentifs sur vous-mêmes, et à profiter de l'avis de l'Apôtre lorsqu'il dit : Que vos ris se changent en pleurs et votre joie en tristesse, de jac. a, 9. peur que vous ne subissiez cette terrible sentence du Sauveur : Malheur à vous qui riez maintenant, parce que vous gémirez et luc. 6. 25. pleurerez. Condamnez-vous volontairement à la pénitence. Livrez-vous de votre propre gré aux soupirs et aux pleurs, puisque cela vous sera d'une grande utilité, et vous épargnera les larmes que vous seriez forcés de répandre dans l'autre vie. Mettez-vous en la présence du Seigneur, et dites -lui dans la sincérité de votre cœur avec le Prophète royal : Oui, mon Dieu, je suis disposé à Psal> 37> embrasser la pénitence et subir le châtiment que je mérite. »
Tel fut l'avis salutaire que Théodore donna à ces quatre religieux, qui se trouvant mêlés dans la foule des frères et séparés les -uns des autres, se prosternèrent en même temps comme s'ils se l'étaient dit, témoignèrent leur regret par de profonds soupirs, et conjurèrent les frères de prier pour eux, ce qui fit pleurer toute l'assemblée ; et ces quatre religieux profitèrent si bien de la correction, qu'ils firent depuis de grands progrès dans la vertu, et servirent d'exemple aux autres.
Il n'en fut pas de même d'un autre religieux nommé Moïse, qui mérita que son corps fût livré au démon, lui ayant livré son
âme par son endurcissement dans le péché. Saint Théodore, qui l'avait envoyé avec d'autres frères à une, île du Nil pour y ramasser des herbes qu'on salait pour la nourriture des religieux, lui envoya dire au bout de cinq jours de revenir au monastère, îl répondit qu'il s'y rendrait avec les autres quand ils auraient ramassé toute la provision ; mais on le contraignit d'obéir.
A son arrivée il trouva le saint abbé avec Psentaëse et Isidore, et qui était pénétré d'une très-vive douleur sur son sujet. Dès que le Saint le vit devant lui, il lui dit : « Mon frère, plût à Dieu qu'on m'eût annoncé votre mort au lieu de celle que vous donnez à votre âme! Ce serait sans doute un bien moindre mal. Ai-je manqué de vous avertir? N' ai-je pas été vous exhorter souvent dans votre chambre à rejeter les mauvaises pensées que vous entreteniez dans votre esprit? Vous me disiez toujours que ce n'étaient que des suggestions de la part du démon. Mais ne vous disais-je pas que vous l'appeliez vous-même par la dépravation de votre cœur, et que vous lui offriez plutôt le moyen de vous tenter qu'il ne vous en donnait l'occasion ? Voyez à présent dans quel état déplorable vous êtes, et ce qui vous reste d'avoir marché par la voie de l'iniquité. »
Moïse, aveuglé et obstiné dans sa malice, voulut s'excuser de nouveau et pallier sa faute ; mais le Saint, éclairé d'en haut, lui marqua le temps et le lieu où il s'était entretenu volontairement dans les pensées qu'il lui reprochait ; et comme il voulut encore répondre que ce n'était là que des suggestions du démon auxquelles il n'avait nulle part, le Saint lui répliqua : « Jusqu'à présent Dieu n'avait pas permis au démon de vous affliger dans le corps ; mais puisque vous avez voulu vous-même le loger au dedans de vous, sachez que vous n'êtes plus bon pour notre Ordre, et que je suis obligé de vous en chasser. »En même temps il ordonna à quatre frères jeunes et robustes de le mettre hors du monastère et de le conduire au village d'où il était; mais à peine fut-il sorti du monastère qu'il fut possédé du démon ; les frères
eurent besoin de toute leur force pour le mener à son village, et on fut obligé de l'attacher avec des liens forts, tant il était devenu furieux.
Si le saint abbé eut lieu de gémir de la perte de ce religieux, Dieu l'en dédommagea par l'assurance qu'il lui donna du salut d'un autre. Etant un soir avec les frères il parut tout à coup avec un air plein de joie et leur dit : « Je vous annonce, mes frères, que Dieu vient de faire une grande grâce à notre frère Cazur, qui demeure au monastère de Ptoîémaïde ; car il vient d'être délivré de la prison de son corps, et son âme a été reçue dans le ciel, où elle jouit d'une grande gloire, non-seulement parce qu'il s'est toujours soutenu dans la vraie foi ; mais parce qu'il a ajouté à une grande pureté l'ornement des autres vertus. Que si j'ai été obligé quelquefois de le reprendre pour de légères fautes qu'il a commises, Dieu l'en a purifié par la maladie et autres afflictions qu'il lui a envoyées. » Ces fautes dont parlait le Saint étaient un peu de négligence que Cazur apportait aux prières de la nuit, et dont il l'avait repris à Pabau avant qu'il l'eût envoyé au monastère de Ptoîémaïde. Huit jours après, deux religieux étant venus de ce monastère informèrent la communauté de la mort de Cazur, et on trouva qu'il avait expiré au même moment que le saint abbé l'avait dit.
Il y avait à Pabau un religieux nommé Patquelfe, qui avait été marié avant que d'entrer dansl' Ordre, où il avait aussi amené son fils. Un jour que le Saint était avec les frères, il dit tout à coup à Psarphius, um des principaux du monastère, de l'aller 'lire venir, avec son fils et un autre jeune religieux qui était dans sa cellule. Quand il fut présent, il lui dit : « Quelle doctrine avezvous enseignée cette nuit à ce jeune homme, lorsque vous paillez ensemble? Hélas ! dit Patquelfe, quelle autre lui aurais-je enseignée que celle de craindre Dieu ? Prenez garde, dit Théodore, à ce que vous me dites ; car le Seigneur m'a révélé par un ange le discours que vous teniez. Ainsi ne craignez pas de le déclarer ici devant tous, si votre doctrine est orthodoxe. »
Patquelfe ne répliqua rien, et le saint abbé voyant qu'il ne voulait pas répondre, se tourna vers les autres religieux et leur dit : « Il a enseigné à ce jeune frère que nous ne ressusciterions pas dans notre propre chair, alléguant pour raison que notre chair était mauvaise. »Puis il dit à Patquelfe : « Avouez-le, n'estce pas là ce que vous lui enseigniez?» Son fils s'écria : « Ah oui, il a voulu aussi me le persuader la nuit d'auparavant. »
Alors le Saint le voyant suffisamment convaincu d'erreur, et ne voulant pas l'affliger, mais l'instruire et le convertir, lui prouva par plusieurs passages des Écritures, que nous ressusciterions tous dans notre propre chair, qui demeurerait immortelle après la résurrection; de sorte que Patquelfe, persuadé de la vérité, s'y soumit d'esprit et de cœur, et se jetant aux pieds de tous les frères les conjura en pleurant de demander à Dieu qu'il lui pardonnât sa faute, la confessant publiquement avec toutes les marques d'un véritable repentir.
Après ces récits, Ammon rapporte encore que saint Théodore étant allé, au mois de novembre, à une île du Nil avec plusieurs religieux pour amasser du bois pour brûler, un de la compagnie nommé Patrice fut mordu par un grand aspic, qui avait tellement enfoncé les dents dans son pied, qu'on eut bien de la peine à l'en arracher. Tous crurent que le bon religieux allait tomber mort ; mais saint Théodore y accourut et le guérit par le signe de la croix. Ammon était présent à ce miracle.
Il ajoute que le 22 de ce même mois, le Saint ayant assemblé à l'heure de none tous les religieux qui étaient venus dans l'île, il leur dit qu'il y avait longtemps que Dieu lui avait fait connaître une chose qu'il venait de lui ordonner enfin de leur déclarer. C'était que dans les lieux où Jésus- Christ était adoré, ceux qui gardaient la foi orthodoxe, ayant pleuré sincèrement leurs péchés, Dieu avait agréé leur pénitence, et qu'eux étaient de ce nombre ; qu'ainsi ils devaient lui en rendre des humbles actions de grâces.
Cette révélation fut aussitôt confirmée par une autre, dont les Bpjét. preuves plus sensibles prémunirent les frères contre l'esprit de défiance. Deux heures après que le Saint leur eut ainsi parlé, il dit à quatre religieux d'aller à la pointe de l'île attendre Théophile et Coprez, qui revenaient d'Alexandrie sur un bateau. Ils y furent sur-le-champ, et le bateau ne tarda pas de paraître. Du plus loin qu'ils purent reconnaître Théophile, ils lui firent signe d'aborder, parce que leur saint abbé était dans l'île. Ce fut pour tous un grand sujet d'étonnement de voir comment le Saint avait pu prévoir leur prochaine arrivée ; mais ils eurent encore plus de sujet de l'admirer, lorsqu étant venu lui-même au-devant d'eux et les ayant embrassés avec une affection paternelle, il leur dit positivement qu'ils avaient eu le bonheur de voir le grand Antoine.
En effet, ils en avaient une lettre qu'ils lui remirent, et Théodore après l'avoir lue avec une grande consolation, la fit lire devant tous les frères, qui virent avec une joie qu'on ne peut exprimer, que ce saint patriarche leur apprenait qu'il avait eu la même révélation que leur saint abbé touchant l'indulgence que Dieu accordait aux vrais pénitents. A ce récit tous se jetèrent la face contre terre, pleurant de joie et de contrition en admirant la miséricorde du Seigneur ; et enfin le prêtre qui se trouvait présent ayant fini la prière, Théodore dit à Ammon de publier un jour, pour la plus grande gloire de Dieu, ce qu'il avait vu et entendu parmi eux, en cette rencontre et dans les autres.
Outre les différentes révélations qu' Ammon a rapportées en témoin oculaire, il en marque d'autres qu'il avait apprises du même Saint, par le témoignage non suspect d'Ausone et d'Élurion, religieux d'une vertu éprouvée. Nous ne les ajouterons pas ici pour éviter d'être trop long, ce que nous avons dit étant plus que suffisant pour faire voir combien Dieu se communiquait à ce saint homme. Mais nous ne saurions passer sous silence ce qu'il dit lui-même au sujet des révélations ; les excellentes règles qu'il
donne, soit pour n'en pas abuser, soit pour n'y être pas trompé, et surtout qu'on doit toujours préférer le jugement des pasteurs aux révélations particulières.
« Il faut, dit-il, user en ceci d'une grande circonspection et rendre garde de ^'estimer soi-même par une vaine présomption lorsqu'on a reçu ces grâces, tandis qu'on n'est rien, en effet; ou de se porter à les désirer avec ardeur lorsqu'on ne les a pas reçues, ce qui est une suggestion du démon, qui ferait par là que toute notre piété s'en irait, pour ainsi dire, en fumée, comme il n'est que trop arrivé à plusieurs.
« C'est pourquoi tant ceux que Dieu a élevés à ces dons, que ceux qu'il n'en a pas favorisés, doivent avoir également de bas sentiments d'eux-mêmes, et prier par une crainte salutaire le Seigneur qu'il leur fasse la grâce de n'être point livrés aux supplices éternels. Nous voyons, en effet, que les plus saints personnages p«. 24, 20. n'en ont pas usé autrement. David ne dit -il pas : Gardez, Sei-
UTimoth., x .... .
*, 17. gneur, mon ame et délivrez-la. Saint Paul ne dit— il pas aussi :
J'ai été délivré du lion rugissant qui dévore les âmes,
« Certes nous avons à faire à un ennemi fin et artificieux, qui souvent nous déguise si bien l'erreur et le mensonge en le couvrant des apparences de la vérité, que si on n'a un don particulier de discernement, on risque de s'y laisser tromper. Mais voulezvous une règle sûre de ne l'être point, c'est celle d'une soumission parfaite à Dieu et à ses saints serviteurs. Sur quoi, mes frères, vous devez remarquer que Dieu, selon la prophétie de David, ayant pris notre nature et s' étant fait voir parmi nous, ne s'est pas contenté de nous instruire par sa propre bouche de la foi que nous devons avoir, et de nous marquer la voie de salut nue nous devons suivre; mais étant monté au ciel, il a laissé les apôtres pour ses successeurs, auxquels jusqu'à présent les évê* ques ont succédé comme nos pasteurs et nos pères pour la nourri* ture spirituelle de notâmes. De sorte que ceux qui reconnaissent en eux la voix de Jésus-Christ et l' écoutent, sont les véritable!
::or:TAiRES de la thebaide. — &. theodore. 271
enfants de Jésus-Christ, bien qu'ils ne soient ni clercs, ni dans Tordre ecclésiastique. »
C'est ainsi que ce saint homme, dont l'expérience dans les grâces de vision et de révélation ne pouvait être plus grande, nous apprend à n'en juger jamais que conformément aux décisions de l'Église, et à préférer le jugement des prélats qui sont destinés pour enseigner, à toutes les lumières particulières.
Ammon ne demeura que trois ans avec saint Théodore. Le Saint lui révéla alors que sa mère avait eu le bonheur d'embrasser la foi chrétienne, et que la volonté de Dieu était qu'il se retirât parmi les solitaires du désert de Nitrie. Ammon obéit, mais il ne partit pas sans répandre beaucoup de larmes.
Six mois à peine s'étaient écoulés depuis le départ d' Ammon, lorsque les persécutions annoncées par Théodore commencèrent. Ammon s'entretenait un jour avec ses frères des douleurs de l'Église et leur parlait des consolations prédites par saint Théodore, lorsqu'il reçut une lettre de Théodore même. Il l'avait envoyée par quatre frères qui avaient ordre de chercher Ammon dans le désert de Nitrie, et de la lui remettre, afin qu'il la communiquât aux prêtres, aux diacres et aux moines de ce désert à qui elle était adressée.
Ammon la reçut un samedi, et après l'avoir lue il la montra aux prêtres, et le lendemain il la lut par leur ordre dans l'église en présence de tous les solitaires. Le Saint y marquait que Dieu briserait enfin l'audace des ariens; qu'il aurait pitié de son Église ; qu'elle reprendrait son premier éclat ; qu'en attendant il fallait souffrir ces maux avec soumission ; et finit en priant qu'on fît part de sa lettre à tous ceux de leur quartier qui souffraient de la persécution des ariens. Ces bons religieux furent merveilleusement consolés par la lecture de cette lettre. Un des prêtres, nommé Héraclide, l'envoya par le moine Chrysogone à Draconte, évêque d'Hermopole et de Nitrie, qui avait été chassé de son siège parles ariens, afin qu'elle le consolât dans son exil. I. 18
Tandis que les hérétiques faisaient leurs efforts pour rétréci: à 3'on peut parler ainsi, les bornes de l'empire de Jésus-Christ BUT les âmes, en répandant leurs erreurs, saint Théodore tâchai) de J'étendre en augmentant le nombre des monastères, où Dieu fût vi avec autant de fidélité, qu'il était offensé par les impies. Nous avons vu dans la vie de saint Pacôme que ce grand patriarche avait fondé neuf maisons. Notre Saint en ajouta une dixième dès la première année qu'il fut abbé, près de -Ptoléniaïde iïaute-Thébaïde, et fort loin de Pabau. Il en fonda encore trois autres, dont deux, qu'on nomma Caïs et Obi, par l'avis d'Orsise, furent bâties auprès de la grande Hermopole à l'extrémité septentrionale de la Basse-Thébaïde, la troisième auprès d'Hermuti ou entre-Latopleet Thèbes en Haute-Thébaïde ; et enfin il fonda un îastère de filles à Bechré, qui n'était éloigné de Pabau (pie tml v. «Tune petite demi-lieue, et qui fut le second des religieuses de p. a&, I Ordre.
Q faisait la visite de ces monastères et se trouvait vers l'an 361 auprès de celui de Caïs, lorsqu'il rencontra sur le Nil, Artème, •qui avait ordre de l'empereur de chercher saint Athanase pour l'arrêter, et allait pour cela à Pabau, croyant qu'il y serait caché parmi les moines de Tabenne, que tout le monde savait qu'il aimait beaucoup. Il connut sur-le-champ par révélation le dessein et agent de l'empereur, et le déclara aux religieux qui étaient avec lui. Ceux-ci voulaient retourner aussitôt à Pabau pour prévenir les frères afin qu'ils ne fussent pas effrayés de l'arrivée 4' Artème ; mais le saint abbé dit que, puisqu'ils avaient entrepri* la visite des monastères pour la gloire de Dieu, il espérait de : uiiséricorde, qu'il prendrait bien soin de celui de Pabau et d< frères qui y étaient, et s'achemina xa^ Caïs.
Il ne se trompa point. Artème, arrivé à Pabau, lit investir pendant la nuit le monastère par ses soldats ; et y étant entré avec ses archers, il causa d'abord quelque trouble parmi les frères, que Pécuse apaisa presque aussitôt. 11 demanda où était l'abbé,
Pécuse lui répondit qu'il faisait la visite des autres monastères. Faites-moi donc parler, ajouta-t-il, à celui qui tient ici sa place. Alors Psarphin, grand économe de l'Ordre, se présenta, et Artème le prenant en particulier lui dit :. « Voici un ordre que j'ai de l'empereur pour arrêter l'évêque Athanase qu'on m'a dit s'être venu cacher parmi vous. » Psarphin lui répondit : « Nous reconnaissons tous depuis longtemps Athanase pour notre père, et il en a toute l'autorité chez nous ; mais je ne l'ai point vu, vous pouvez cependant voir dans le monastère. »
Artème ne laissa pas de l'y chercher en parcourant tous les endroits où il pouvait soupçonner qu'il se tenait caché, et ne l'ayant pas trouvé, il dit aux religieux de le conduire à l'église, et d'y prier pour lui.
Les religieux qui avaient aperçu parmi ceux de sa compagnie, quelqu'un qui avait les marques d'un évêque arien (ce pouvait bien être le malheureux Georges, usurpateur du siège d'Alexandrie) , lui répondirent que leur saint Père leur avait défendu de prier avec ceux qui étaient du parti des ariens. Ainsi ils se retirèrent^ et Artème alla seul faire sa prière dans l'église ; mais il en sortit jetant du sang par le nez et extrêmement effrayé. On ne sut pas positivement ce qui lui était arrivé, si ce n'est qu'on lui ouït dire qu'il avait eu une vision dont il avait failli mourir de peur. Il se retira aussitôt au monastère, et saint Théodore y étant revenu, rendit à Dieu de grandes actions de grâces, en apprenant la manière dont tout s'était passé.
Ce fut après ceci que se vérifia la prédiction du Saint de la persécution de Julien l'Apostat. Ce prince s' étant révolté dans les Gaules contre Constance, et ayant réussi dans sa rébellion, se vit maître de tout l'Empire, et bien qu'au commencement il ait rappelé les évêques catholiques que son prédécesseur avait exilés, il ne tarda pas de montrer la haine qu'il avait dans le cœur contre Jésus-Christ et son Église.
Saint Athanase ayant reçu, en Tan 362, des ordres de sa part,
de sortir d'Alexandrie, et même de toute l'Egypte, et sachant qu'on le cherchait pour se saisir de lui et le faire mourir, s'était retiré à Antinoé ', en Basse-Thébaïde, où en un même jour Pammon, abbé des solitaires de ce quartier, fort recommandablc par sa piété, et notre saint Théodore vinrent le trouver comme s'ils l'avaient concerté ensemble. Le saint prélat ayant consulté avec eux sur ce qu'il avait à faire pour se dérober à la fureur du prince, il fut déterminé qu'il se retirerait dans un des monastères de Tabenne du côté d'Hermopole, où il serait plus en sûreté que partout ailleurs.
Il monta donc avec eux dans le bateau qui était au service de saint Théodore, et on prit soin de le couvrir afin que personne ne reconnût le prélat. Gomme il fallait monter contre le courant du Nil, et que de plus le vent était contraire, on allait lentement, et les religieux de Tabenne furent obligés de mettre pied à terre pour tirer le bateau.
Dans ces lenteurs qui mettaient le saint prélat en danger d'être découvert, il priait Dieu intérieurement de le protéger. Pammon lui disait quelques mots de consolation pour lui inspirer du courage ; mais fortifié lui-même par la grâce du Seigneur, il lui dit : « Je vous assure que je me sens aussi tranquille dans cette persécution que si j'étais dans un temps de paix, pensant que c'est pour la cause de Jésus-Christ que je souffre, et par sa miséricorde mon cœur est tellement disposé à tout ce qu'il voudra faire de moi, que quand il s'agirait de la plus dure servitude, je la regarderais comme une grande grâce qu'il me ferait. »
Comme il parlait ainsi, il s'aperçut que saint Théodore souriait en regardant l'abbé Pammon, et que celui-ci en faisait de même. Il leur en demanda le sujet ; et les deux abbés se prièrent l'un l'autre de le lui dire. Enfin, saint Théodore lui dit : « L'empereur Julien vient de mourir en Perse, et on peut lui appliquer
* Aujourd'hui Enseneh. Cette ville était à neuf kil. sud-est d'Bermopolis, sur la rive droite du Nil.
ce que dit l'Écriture : « Que l'homme vain et superbe ne prospérera pas toujours. » Après lui doit régner un empereur chrétien et fort illustre; mais il vivra peu de temps (ce fut Jovien) '. C'est pourquoi il n'est plus nécessaire que vous alliez vous cacher en Thébaïde ; mais allez plutôt secrètement à la cour pour prévenir ce prince. Il vous recevra avec honneur, et vous retournerez à votre église ; après quoi il mourra. » C'est ce que saint Athanase racontait peu de temps après la mort de notre Saint, dans la grande église d'Alexandrie, en présence d' Ammon qui le rapporte, et de plusieurs autres de son clergé.
Quelque temps après que saint Théodore eut prédit ces choses à ce saint prélat, la mortalité se mit parmi ses religieux, et il n'y avait point de jour qu'il n'en mourût un ou deux. Comme ils étaient en coutume de les aller ensevelir à la montagne, le Nil commençant alors à inonder les terres, et les eaux n'étant pas encore assez hautes pour aller par bateau, ils étaient en peine comment ils porteraient le premier qui mourrait, et le demandèrent au Saint. Il leur répondit que Dieu aurait égard à leur foi, et arrêterait le cours du mal; ce qui arriva comme il l'avait prédit: aucun religieux n'étant mort durant le reste du temps du débordement.
Mais ce grand Saint, non moins humble qu'il était favorisé des dons célestes, comme s'il eût craint que ces merveilleux dons ne donnassent de lui en cette rencontre une trop haute idée à ses religieux, les entretint tout de suite des tentations dont il était affligé, et leur dit qu'il craignait d'y succomber et d'être rejeté de Dieu, se trouvant continuellement assiégé par l'ennemi du salut, qui ne lui laissait presque pas un moment de relâche. « Car, ajoutait-il, si l'on a vu des anges tomber ; si l'on a vu des chutes parmi les prophètes, les apôtres, les disciples de saint Paul, combien n'avons-nous pas sujet de craindre ? »
1 On sait que Jovien ne régna que huit mois.
27b" VIES DES PERES DES DESERTS.
Eh ppu lus ioiii son discours, il leur parla des dangers
de cette vie, de la crainte et de la circonspection avec laquelle nous devons nous y conduire. Il leur donna ensuite un avis trèsutile pour combattre les vices et acquérir les vertus contraires : « Je veux, dit-il, vous rappeler encore une chose rue notre bienheureux Père avait recueillie des saintes Écritures, et qu'il nous répétait souvent. C'est que, lorsqu'on veut se corriger d'un vice, comme serait de la colère; s'il arrive, par exemple, que quelqu'un se moque de nous, au lieu de nous en émouvoir, nous devons dire en nous-même : Bon, voilà que j'ai gagné une pièce d'argent pour mon profit. Que si on ajoute l'insulte aux railleries, nous devons dire encore : Voici de nouveau un plus g] gain à faire, et il ne faut pas le laisser échapper sans en profiter. Il est sûr qu'en prenant sur soi d'en user ainsi dans ces rencontres, on parviendra à dompter la colère ; et quel progrès ne fera-t-on pas, quels mérites ne recueillera-t-on pas, si l'on a souvent de pareilles occasions, et si l'on en profite ainsi ? Mais ce qui fait que nous ne nous soutenons pas dans ces occurrences, c'est que nous sommes tout charnels, et que nos affections sont toutes portées aux choses sensibles. »
Pour donner un juste poids à cette excellente pratique, il la confirmait par l'exemple des saints martyrs, qui ne se contentaient pas de souffrir les tourments avec une héroïque patience ; mais qui priaient de plus pour leurs persécuteurs. El. enii , il conclut son discours par ces belles paroles bien propres à exciter à la patience ceux qui ont quelque chose à souffrir pour l'amour de Jésus-Christ.
« Mais dites-moi, je vous prie, ô homme ! qu'avez-vous donc tant fait qui puisse être mis en parallèle avec l'héritage que Dieu vous prépare? Est-ce d'avoir souffert la persécution, ou même la mort pour le nom de Jésus-Christ? N'en seriez-vous pas suttisamment récompensé par les seuls applaudissements des hommes, si la récompense devait être proportionnée à l'action prise en elle-même? Car qui est-ce qui ne donne pas des louange
à ceux qui ont véritablement servi Dieu, et surtout aux- saints martyrs? Mais admirez ici l'infinie bonté de Dieu en vous donnant l'héritage céleste pour les peines, ou la mort que vous avez endurées. Il fait envers vous à peu près comme un homme qui dirait à tous ceux qu'il verrait : Venez, apportez-moi tous les vases de terre que vous avez, laissez-moi la liberté d'en disposer à mon gré et de les casser si je veux, et à leur place je vous donnerai des vases d'or enrichis de pierres précieuses. »
Après qu'il eut ainsi parlé à ses religieux, il prit avec lui les plus considérables de la congrégation, et ceux qui avaient meilleure voix pour chanter, et alla au-devant de saint Athanase qui profitait de la paix dont l'Église jouissait, pour faire la visite de l'Egypte, et venait en Thébaïde par le Nil. Il le rencontra audessous du diocèse d'Hermopole, et du plus loin que ses religieux purent le reconnaître, ils s'avancèrent vers lui avec empressement comme vers leur bon père qu'ils respectaient et qu'ils aimaient de toute leur affection. Il y avait sur l'un et l'autre bord du fleuve une multitude innombrable de personnes, parmi lesquelles se trouvaient plusieurs évoques, quantité d'ecclésiastiques et très-grand nombre de moines, qui y étaient accourus de \tous les endroits voisins.
M Quand saint Athanase vit approcher la troupe de saint Théodore, il dit d'eux les paroles du Prophète : Qui sont ceux qui volent comme des nues et qui viennent à moi comme des colombes avec leurs petits? Théodore le fit d'abord saluer par les plus anciens, après lesquels s' approchant pour lui offrir ses respects à son tour, le saint patriarche le prit affectueusement par la main, et lui demanda avec une bonté paternelle comment allait sa congrégation. Le saint abbé lui répondit que tout allait bien, et en même temps ses religieux, qui étaient au nombre de cent, commencèrent à chanter des psaumes et des cantiques.
Saint Athanase ayant mis pied à terre, monta sur un âne ; et saint Théodore se saisissant de la bride, marcha devant à travers
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la foule et une quantité prodigieuse de flambeaux allumés qu'on portait, soit pour faire honneur au saint prélat, soit pour l'éclairer, parce qu'il y a lieu de croire qu'il était nuit. Le patriarche voyant notre saint abbé marcher ainsi devant lui avec tant de gaieté et de ferveur, bien qu'il fût pressé de tout côté par le monde et brûlé presque par les torches allumées, il ne put s'empêcher de dire aux évêques qui étaient avec lui, ces paroles qui ne montrent pas moins son humilité qu'il en reconnaissait en Théodore : « Voyez avec quel empressement et quelle fatigue ce supérieur d'une multitude de moines marche devant nous. Voilà de véritables pères, et qui méritent plus que nous de porter ce nom, étant si humbles et si soumis pour l'amour de Dieu. Qu'ils sont heureux et qu'ils sont dignes d'estime, ceux qui portent continuellement la croix de leur Sauveur ; qui mettent leur gloire à s'anéantir, et qui font consister leur repos dans le travail, jusqu'à ce qu'ils reçoivent la couronne des mains de leur souverain Maître. »
Après que le saint prélat eut fait la visite dans les villes d'An tinoé et d'Hermopole, où il resta quelques jours, il se rendit aux monastères de Gaïs et d'Obi, que Théodore avait fondés comme nous l'avons dit, et qui n'étaient pas loin de là. Il reconnut de nouveau avec une véritable joie de son cœur, combien l'affection que les frères lui portaient était sincère et respectueuse, et en glorifia le Seigneur. Il voulut voir l'église, le réfectoire, les cellules, généralement tout ce qui était dans le monastère, et trouva toutes choses si bien réglées qu'il dit au saint abbé : « 0 Théodore, vous faites assurément une grande cruvre d'assister ainsi les âmes. J'avais ouï parler avec éloge de vos règlements monastiques, et je trouve qu'ici tout va parfaitement bien. Il paraît que vous avez hérité de la grâce de votre bienheureux père Pacôme, et je crois voir Jésus-Christ en vous voyant. »
La fête de Pâques approchait. Théodore devait, selon la coutume de l'Ordre, l'aller célébrer à Pabau avec les frères. Saint
Athanase, qui ne l'ignorait pas, ne voulut pas le retenir plus longtemps, et lui donna une lettre pour Orsise et les autres frères. Il leur témoigne dans cette lettre la joie qu'il avait eue de voir Théodore et les religieux qui vivaient sous sa conduite, et qu'il avait considéré en lui le Seigneur et le Dieu du bienheureux Pacôme. Théodore en prenant congé le pria de se souvenir de lui, et le saint prélat lui répondit par ces paroles du Psalmiste : Si je vous oublie , 6 Jérusalem ! je consens que ma main droite soit mise en oubli; et je veux que ma langue s'attache à mon gosier, si je ne me souviens pas de vous. Cependant Théodore lui laissa son bateau avec les religieux qui le conduisaient, et recommanda à ceux-ci d'obéir au saint patriarche comme à celui qui avait sur eux une autorité absolue.
La lettre de saint Athanase fut pour Orsise un grand sujet de consolation. Il en avait besoin dans la tristesse que lui causait la conduite négligente de quelques frères; car bien que l'Ordre fût rempli de fervents religieux, il y en avait néanmoins plusieurs à qui la sollicitude des choses temporelles était encore une pierre d'achoppement; cette sollicitude diminuant en eux l'application au spirituel. Orsise donc en avait le cœur percé de douleur. Saint Théodore tâchait de le consoler, et l'avait tiré pour cela de sa retraite de Moncose pour le faire venir à Pabau; mais il n'en était pas moins affligé lui-même, considérant que cela tendait à la ruine de l'union et de l'observance régulière.
Il tâchait d'en obtenir de Dieu le remède, et dans cette vue il jeûnait très-rigoureusement, portait le cilice, poussait de profonds soupirs et répandait quantité de larmes en sa divine présence. Il se dérobait aussi fréquemment à ses religieux pour aller à la montagne où était le tombeau de saint Pacôme et des autres frères, et c'était là qu'il répandait son cœur devant Dieu avec plus d'ardeur, pour attirer des bénédictions sur ses soins, et surtout le changement de ces religieux dont la négligence lui causait tant de peines.
l'ssM.36, 6 et 7.
On jour, il arriva qu'un des frères, curieux de savoir ce qu'il allais: faire à la montagne, l'y suivit de loin, et le vit qui monta surk tombeau de saint Pacôme ; après quoi s' étant lui-même approcM davantage, il l'entendit qui priait ainsi :., « O Seigneur, le Dica i:e notre père Pacôme, sur le tombeau duquel je suis à présent je vous conjure de vouloir bien me retirer de ce monde, puisque je vois qu'on s'y laisse aller tout à fait à la négligence, et qu'os n'a aucun soin d'y pratiquer le bien. N'abandonnez pas néanmoins, Seigneur, vos serviteurs, bien qu'ils se laissent aller as relâchement. Inspirez-leur une vive crainte des supplices éternels, afin qu'ils quittent leur paresse, et se raniment par une sa ferveur, et faites qu'ils marchent avec joie dans la voie que \ leur avez tracée. Sou venez- vous, ô mon Dieu, que nous somm«5l'ouvrage de vos mains, et que vous n'avez pas épargné y&KÊ Fils unique; mais que vous l'avez livré à la mort pour le salu tous. » Ce frère qui l'avait suivi, fut saisi de frayeur l'en dant prier de la sorte, et surtout voyant qu'il demandait à 1 de le retirer de ce monde.
Il parut bientôt que sa prière avait été exaucée, du m< quant à la mort qu'il désirait ; on ne peut douter que Dieu ne l< fit connaître. Car étant revenu au monastère, et le samedi s; au soir ayant fermé les yeux à un de ses religieux, nommé Hëi il dit positivement à ceux qui étaient présents, que cette c serait suivie d'une autre à laquelle on ne s'attendait pas.
Le lendemain fête de Pâques, que l'historien appelle le dimanche de la joie, à cause du triomphe de Jésus-Christ, on fit les obsèques de Héron ; et après les fêtes, saint Théodore ayant pai tous les frères assemblés de tous les monastères pour la soleni et les ayant exhortés à la vertu avec d'autaut plus d'ardeur qui voyait bien que c'était pour la dernière fois qu'il leur donnait ad avis salutaires, il commença à sentir les atteintes du mal dont M mourut.
Orsise, qui l'assistait dans sa maladie, vit avec une extrênaff
qu'il n'y avait plus d'espoir que dans la prière. Il assembla tous les religieux dans l'oratoire pour la faire, et pria le Seigneur qu'il le retirât lui-même de ce monde, plutôt que Théodore ; mais Dieu avait déjà exaucé les désirs de celui-ci, qui arriva bientôt à sa dernière heure. Avant que d'expirer il demanda à Orsise devant tous, s'il l'avait offensé en quelque chose. Orsise ne put lui répondre, parce que ses larmes et ses sanglots l'empêchaient de parler ; et le saint abbé ajouta : « Ma conscience ne me reproche pas d'avoir jamais offensé ni vous, ni aucun des frères, et Dieu sait qu'autant qu'il m'a été possible je rfai point négligé mon salut ni celui des autres. Je ne veux pourtant pas que vous pensiez que cela soit venu de moi; mais c'a été plutôt un effet de la miséricorde de Dieu. » Il rendit son esprit en achevant ces paroles. Ce fut le 27 avril de l'an 367 ou 368, la 65e année de son âge, svelon les continuateurs de Bollandus, et selon d'autres la 53e.
La mort de ce saint homme fut annoncée par les pleurs et les cris de ses religieux, qu'on entendit même de l'autre côté du Nil. Ils demeurèrent plusieurs jours plongés dans une affliction inexprimable, d'autant plus qu'ils avaient aimé sa vertu, et que plusieurs avaient à se reprocher de l'avoir obligé par leur tiédeur de prier Dieu qu'il le retirât de ce monde. Ils l'ensevelirent sur la montagne avec les autres ; mais quand tous furent descendus à la plaine, Napharse, ancien religieux qui occupait la seconde place dans Pabau, y retourna avec quelques autres et transféra son corps du lieu où on l'avait mis, auprès de celui de saint Pacôme.
Gennade dit de lui qu'il a été le successeur de la grâce de son père saint Pacôme, comme il le fut de son autorité. Il lui donne le titre de prêtre. Theodorus presbyter. Il est certain que c'est une méprise, comme le remarquent fort bien les continuateurs de Bollandus, et il s'est trompé sur l'équivoque du terme grec presbuteron qu'il fallait traduire en latin par le mot d' ancien et non pas deprêfre. Le même auteur dit qu'il écrivit aux mona-
stères des lettres pleines de sentences de l'Écriture sainte, dans lesquelles il cite souvent son père saint Pacôme et propose l'exemple de ses vertus. Bivarius croit que le traité qui se trouve £•*«{• dans la Bibliothèque des Pères sous le titre de la Doctrine -• d'Orsise, et dont nous avons donné un abrégé au chapitre précédent, est de saint Théodore.
Il ne faut point de meilleure preuve de la sainteté de Théodore, que les éclatants témoignages que saint Athanase en a rendus en plusieurs rencontres, et le regret qu'il eut de sa mort. Nous placerons ici la lettre qu'il écrivit à ce sujet àOrsise et aux religieux de Tabenne, pour les consoler d'une si grande perte. Ce sera comme l'éloge funèbre de ce grand Saint.
« Athanase, à l'abbé Orsise, père des moines et à tous ceux qui font avec lui profession de la vraie foi, et de la vie solitaire. Nos très -chers et bien-aimés frères, salut en Notre-Seigneur.
« Je n'ai pu apprendre la mort du bienheureux Théodore sans en ressentir une extrême douleur, sachant combien il vous était utile, et même nécessaire. Certes, si ce n'était Théodore qui fût mort, j'aurais besoin d'user d'un long discours et de mêler mes larmes avec les vôtres pour vous consoler, considérant combien on a à craindre des jugements de Dieu en quittant cette vie ; mais dès qu'il s'agit d'un Théodore que vous avez connu, et que j'ai si bien connu moi-même, que dois-je vous en dire, sinon qu'il est bienheureux, lui qui n'a jamais marché dans la voie des méchants ? En effet, si nous appelons bienheureux celui qui craint Dieu, comment n'appellerions-nous pas ainsi celui dont nous ne pouvons révoquer le salut en doute ? Plût à Dieu que nous participions un jour à son bonheur ! Plût à Dieu que nous finissions notre course de la manière qu'il l'a finie ! Plût à Dieu que nous, qui naviguons encore dans l'océan du monde, conduisions aussi heureusement que lui notre vaisseau à ce bienheureux port, où étant unis à nos pères, nous puissions dire avec eux : C'est ici la demeure que j'ai choisie et où j'habiterai éternellement !
« C'est pourquoi, mes très-chers frères, ne pleurons plus la mort de Théodore. Que personne en pensant à lui ne répande des larmes. Songeons plutôt à imiter ses vertus. Il ne convient nullement de s'affliger du sort de celui qui est heureusement arrivé à un séjour exempt de toutes sortes de peines, c'est ce que je vous adresse à tous en général.
« Quant à vous, ô mon cher et bien-aimé Orsise, je ne puis trop vous recommander de vous charger du soin des monastères, puisque Théodore n'est plus. Souvenez-vous que lorsqu'il vivait, vous agissiez de concert et dans une si étroite union, que quand l'un était absent, l'autre suppléait à son défaut, et que quand vous vous trouviez ensemble vous n'aviez qu'un même esprit et une même volonté pour le bien des frères. Faites aujourd'hui la même chose et apprenez-moi en quel état vous êtes, et vos religieux aussi. Demandez au Seigneur qu'il daigne accorder à son Église une paix durable. Pour le présent, nous avons la consolation de célébrer les solennités de Pâques et de Pentecôte avec tranquillité, ce qui n'est pas pour nous un médiocre sujet de joie. Saluez de notre part tous ceux qui ont une véritable crainte du Seigneur. Ceux qui sont avec moi vous saluent. Je souhaite que le Seigneur vous conserve, mes très-chers et bien-aimés frères. »
La fête de saint Théodore est marquée au Martyrologe romain, au 28 décembre. Les Grecs la célèbrent au 16 de mai, et lui donnent dans leurs offices de magnifiques éloges.