‹ Les Vies des Pères des déserts d'OrientChapitre 44 sur 61 · QUELQUES DISCIPLES DE SAINT PACOME K · texte numérisé non relu

QUELQUES DISCIPLES DE SAINT PACOME K

Parmi les disciples de saint Pacôme, que Dieu lui envoya pour être comme les pierres fondamentales de son Ordre, fureat Psentaëse, Psoïs, et Sur ou Syr.

* Vit. pp., Les Bollandistes, Tillemont, Cotelier, Bulteau.

Psentaëse était égumène ou supérieur d'un monastère, dès l'an 3/i6. Après la mort de saint Pacôme il fut l'un des plus fermes appuis de la congrégation. Saint Théodore se servait de lui dans les affaires les plus importantes. Il obligeait les religieux qui tombaient dans des fautes considérables à les lui déclarer, ou à Pécuse.

Nous ne savons rien de particulier sur Psoïs. L'historien de saint Pacôme dit en général de lui et de quelques autres, qu'ils étaient forts dans l'exercice des vertus, et de véritables athlètes dans la piété.

Sur ou Syr avait été fait supérieur de Pachnum par saint Pacôme. 11 exerçait cette charge en 346; saint Jérôme dit qu'il avait reçu de Dieu, par le ministère d'un ange, la grâce d'une langue mystique, comme saint Pacôme et Corneille. On trouve, dans le recueil des règles de saint Benoît d'Aniane, trois lettres que saint Pacôme lui écrivit dans ce langage mystérieux.

Après les trois excellents disciples dont nous venons de parler, Pécuse, Corneille, Jean, et un second Pacôme vinrent se ranger sous la discipline du Saint. Pécuse n'entra pas jeune dans l'Ordre, mais il y fit en si peu de temps un si grand progrès dans la vertu, qu'il mérita d'être qualifié par excellence du titre de serviteur de Dieu par son père spirituel saint Pacôme, dont l'historien l'appelle le véritable ami. Ce fut lui qui amena à Tabenne le grand saint Théodore, l'ayant trouvé en allant à Latople, dans un monastère de solitaires qu'il visita.

Ammon, dont nous avons parlé dans la vie de saint Théodore, apprit de Pécuse plusieurs révélations dont Dieu avait favorisé ce Saint, et que Pécuse avait apprises de saint Pacôme môme. Nous les avons rapportées presque toutes dans le chapitre précédent, mais nous en ajouterons ici une que nous avons omise, et qui (' tant très-conforme avec celles qu'on raconte d(^ quelques saints des derniers siècles, fait voir que ces insignes farceurs ne sont pas sans exemple dans l'antiquité.

use donc racontait que saint Théodore étant avec saint Pa-

*«.aie au monastère de Tabenne, et s' étant mis dans la nuit en

«Buson, il se sentit si pressé de sommeil, qu'il fut obligé de

sortir de l'endroit où il était et de se promener par le monastère,

u'à ce que l'envie de dormir lui eût passé. Il alla ainsi jusqu'à

il te de l'église, où enfin après avoir prié quelque temps, ne

ant plus résister au sommeil, il fut contraint de s'y laisser

, Pendant qu'il dormait un ange lui apparut et lui dit de le

e. Théodore obéit; il se leva et suivit l'ange qui l'introduisit

bas l'église, dans laquelle il vit une éclatante lumière et un grand

nombre d'esprits célestes placés à l'endroit où les prêtres avaient

«coutume d'offrir les saints Mystères. Ce spectacle lui inspira

anc sainte frayeur; et au même moment un des esprits bienheu-

mas. le fit approcher de l'autel, où un personnage distingué des

ai*res par l'éclat d'une plus brillante gloire, lui mit dans la

die quelque chose d'un goût si délicieux qu'il n'avait rien

j,é en sa vie de plus délectable, et lui ordonna de l'y laisser

«ansumer. Cela fait, la lumière disparut, et les anges sortirent

'église. Mais cette nourriture mystérieuse laissa dans saint

Tât'odore une impression de joie et de consolation intérieure si

ûe, qu'on peut l'appeler inexprimable. Depuis ce temps-là il

t en lui une force nouvelle pour tout entreprendre et tout

ir pour le service et l'amour de Dieu.

récit qu' Ausone et Élurion faisaient à Auimon sur le rapport

Je Pécuse, lui firent désirer d'avoir celui-ci pour son pèr£ spiri-

aseL II le priait souvent de lui dire tout ce qu'il savait de saint

Théodore, et ajoute en parlant de sa vertu, qu'il avait reçu de

une très-grande autorité sur les malins esprits.

Corneille fut encore un des plus célèbres disciples de saint

PiLtôme. Il était regardé avec saint Théodore et Pétronne comme

t& qu'il y avait de plus saint dans la congrégation. Il se dévoua

mi service de Dieu dès sa jeunesse, et s'exerça si courageusement

dhns la mortification religieuse, que Dieu récompensa ses efforts

par la grâce de n'être point inquiété de distractions dans la prière, en sorte que durant l'office son esprit était toujours appliqué à Dieu. Théodore d'Alexandrie se plaignit un jour à saint Pacôme de ce qu'il ne pouvait faire une prière, quelque courte qu'elle fût, sans que son esprit s'égarât, tandis que Corneille passait les plus longues oraisons sans être distrait. Et saint Pacôme lui répondit : « Si un esclave voit un homme libre, quoique pauvre, il a envie de devenir libre comme lui. Si un pauvre voit un prince, il a envie aussi de l'être, et un prince voyant un roi est aussi jaloux de sa puissance et désire de régner. Corneille n'a obtenu du Seigneur la grâce qu'il a reçue qu'après avoir souvent soutenu de grands combats. Travaillez comme il a fait, et espérez que Dieu vous accordera ce qui vous conviendra le mieux. »

Le saint patriarche le mena avec Théodore lorsqu'il alla fonder le monastère de Panes aux instances d'Arius ou Verus, évêque de cette ville. Un philosophe du lieu voulant conférer avec saint Pacôme, vint au nouveau monastère, et le Saint lui envoya Corneille pour l'entretenir. Le philosophe lui dit : « Comme vous êtes moine et en réputation de comprendre les choses difficiles et de parler avec sagesse, répondez à ceci : Que faut-il penser d'un étranger qui est venu vendre des olives à Panes, où il y en a en très-grande abondance ? Corneille vit bien où il visait et lui répondit : Il est vrai qu'il y a beaucoup d'olives à Panes, mais on y manque de sel, et c'est ce sel que nous venons vous apporter. » Le philosophe n'en demanda pas davantage, et retourna vers ceux de sa profession pour leur rapporter cette réponse.

Saint Pacôme s' étant embarqué sur le Nil pour foire la visite de ses monastères, il dit le soir aux religieux qui l'accompagnaient s'ils voulaient passer une partie de la nuit en prières. Us s'y accordèrent d'abord; mais le Saint poursuivant son oraison jusqu'au matin, un des frères y persévéra avec lui, et l'autre alla se coucher

après avoir prié quelque temps, se trouvant trop pressé du sommeil.

Quand le Saint arriva à Moncose, Corneille, qui en était économe et supérieur, vint au-devant de lui avec ses religieux, et après les marques ordinaires de respect et d'affection, il prit à part le frère qui n'avait pu veiller la nuit entière avec saint Pacorne, et lui demanda ce que le Saint avait fait les jours précédents ; celui-ci le lui raconta et n'oublia pas comment il s'était endormi tandis que le Saint avait veillé jusqu'au jour. « 0 homme lâche, lui dit alors Corneille, eh ! comment à la fleur de votre âge vous êtes-vous laissé vaincre par un vieillard infirme ? » Il ne croyait pas être ouï de saint Pacôme; mais le saint abbé qui l'entendit, voulut lui apprendre à avoir un peu plus de complaisance pour les faibles ; ainsi quand la nuit approcha il lui proposa de prier ensemble ; et ils le firent en effet jusqu'au matin, non sans que Corneille en souffrît beaucoup, mais lorsqu'il vit que le Saint, au lieu de l'envoyer reposer, lui dit s'il voulait assister à l'office du matin, il avoua qu'il ne pouvait prier davantage, tant il était accablé du sommeil. Sur quoi le Saint lui dit : « Eh quoi, Corneille, est-ce ainsi que vous vous laissez vaincre par un vieillard infirme? » Il comprit à ces mots qu'il l'avait entendu quand il avait fait le même reproche à ce frère, et avoua qu'il avait manqué de charité et que le Saint avait l'esprit de J3ieu.

\ Nous avons dans le Recueil des Règles de saint Benoît d'Aniane deux lettres que saint Pacôme lui écrivit dans ce langage mystérieux que l'Ange, au rapport de saint Jérôme, avait appris à l'un et à l'autre. Corneille était encore supérieur à Moncose, lorsqu'il fut atteint et mourut de la même maladie qui fit tant de ravage dans les monastères de Tabenne, et dont saint Pacôme mourut aussi en même temps.

Il est dit dans la Vie du saint patriarche que, lorsqu'il introduisit la règle dans le monastère de Moncose, il y avait parmi I. 19

les religieux qui l'en avaient prié, un vieillard nommé Jean ou Jouas très-expérimenté clans la vie spirituelle.

(Vêtait un religieux d'une abstinence des plus austères et d'un U prodigieux. Pendant quatre-vingt-cinq ans qu'il vécut le monastère, il ne mangea jamais du fruit, bien qu'il eût soin, en qualité de jardinier, d'en fournir abondamment à a corail ;unauté et aux survenants, et qu'il eût planté pour cela un grand nombre d'arbres fruitiers dans le jardin. Une mangeait non plus rien de cuit, mais sa nourriture consistait en des herbes crues, qu'il n'assaisonnait qu'avec un peu de vinaigre. Trois peaux de mouton cousues ensemble faisaient tout son habillement, en hiver comme en été ; et lorsqu'il communiait, il prenait par décence un léviton, ou robe blanche dont les frères usaient, après quoi il la quittait, la pliait proprement, et reprenait son habit de peau. Il conserva ainsi le même léviton tout le temps qu'il vécut.

Il ne savait pas ce que c'était que de se reposer ; mais il travaillait tout le jour au jardin, et le soir ayant fait son 'petit repas, il se retirait clans sa cellule, où, bien loin de dormir comme les autres, il se tenait assis sur un petit siège, et attendait l'office de minuit en travaillant sans lumière des cordes de joncs et repassant dans son esprit quelque vérité des saintes Écritures. Que si le sommeil le pressait si fort qu'il ne pût plus s'en défendre, il ne quittait pas pour cela son ouvrage, mais il le tenait toujours entre les mains, et se laissait aller dans cet état à l' assoupissement pour aussi peu de temps qu'il pouvait.

Une faute qu'il fit contre la perfection de l'obéissance, lu; un grand sujet de s'humilier et de gémir beaucoup devant Dieu. Il y avait au monastère un grand figuier qui fournissait des fi- j gués en abondance ; mais qui pour cette raison riait un sujet de | tentation aux enfants qu'on élevait dans le monastère, à laquelle ils succombaient souvent. Saint Pacôme étant venu l'aire sa visite, aperçut ;sur ce figuier un démon hideux, qu il comprit être celui

de la gourmandise, et fit aussitôt appeler Jonas, à qui il ordonna de couper cet arbre. Jonas, qui le voyait si beau et si utile, eut du regret de le mettre à bas, et pria le Saint de vouloir bien le conserver pour la consolation des frères. Saint Pacôme estimait la vertu de Jonas et ne voulut pas le contrister en insistant davantage ; mais le lendemain on trouva le figuier mort jusque dans ses racines. Alors Jonas voyant que Dieu avait fait miraculeusement ce qu'il avait refusé de faire, rentra dans lui-même, et conçut un vif regret, non de la perte de cet arbre ; mais de la résistance qu'il avait apportée aux ordres de son supérieur. Ce saint religieux étant tombé malade, ne changea rien dans sa manière de vivre, et ne pouvant plus travailler au jardin comme il faisait auparavant, il le faisait de son mieux dans sa cellule, persévérant dans le travail jusqu'à la mort. Il ne voulut jamais permettre qu'on le menât à l'infirmerie, il ne savait pas même où elle était ; il refusa encore un coussin qu'on voulait mettre sur sa chaise, portant la mortification jusqu'à se priver des moindres adoucissements qu'on accordait aux autres frères. Enfin, on le trouva mort sur son petit siège, ayant dans les mains les cordons de joncs auxquels il travaillait toujours depuis qu'il était devenu infirme.

On ne sait pas précisément quand il est mort. Il y a apparence que ce fut quelques années après saint Pacôme, puisqu'outre qu'il est placé avec le grand Tithoès, entre ceux qui soutenaient par leur vertu éminente la congrégation depuis la mort du saint abbé, l'auteur de la Vie de ce Saint, qui écrivait, selon les continuateurs de Bollandus, après l'an 380, parle de saint Jonas comme ayant aidé à l'ensevelir ; et dit qu'on ne put jamais lui ôter son habit de peau, à cause que ses bras et ses jambes étaient extrêmement raides.

Tithoès est mis par l'auteur de la Vie de saint Pacôme, dans le second rang des disciples du Saint ; mais il n'en est pas moins regardé comme un des plus illustres, puisqu'il l'appelle le grand

Tithoès, et qu'il dit de lui qu'il était éminent eu sainteté, et engraissé, pour ainsi dire, par l'abondance des miséricordes du Seigneur. Il le joint à ceux qui servaient par l'autorité de leur vertu, comme d'un ferme appui à la congrégation après la bu il de saint Pacôme, et qui brillaient comme des astres lumineux, dont le vif éclat dissipait les nuages du relâchement. 11 fut fait supérieur des religieuses de Tabenne. Apparemment qu'il succéda dans cette charge à Époniche, que saint Théodore avait mis après la mort de Pierre, à qui saint Pacôme l'avait auparavant confiée.

Il était parvenu à une oraison si éminente, qu'à peine étendaitil les bras pour prier qu'il était ravi en extase, c'est ce qui faisait qu'il les tenait ordinairement baissés lorsqu'il priait en la compagnie des frères, soit pour éviter qu'ils s'aperçussent de son ravissement, soit parce qu'il ne lui eût pas été aisé d'en revenir aussitôt que l'oraison commune aurait été achevée. Il tenait pour maxime que le silence et l'abstinence étaient de puissants mo} eus pour conserver le cœur dans une grande pureté. L'abbé Motois disait de lui, que personne n'avait jamais rien trouvé à redire à sa conduite, et qu'il était comme un or épuré dans le creuset.

11 y avait dans le monastère de Pabau un religieux appelé Tithoï, chef des frères qui servaient à l'infirmerie. Il y en a qui croient qu'il est le même que le grand Tithoès, mais il paraît plutôt qu'il faut les distinguer avec les continuateurs de landus. Ce Tithoï est représenté comme un fort et généreux athlète de Jésus-Christ qui combattait jusqu'au sang contre le péché : on en jugera par un seul trait que l'auteur de la Vie de saint Pacôme rapporte de lui.

Un jour qu'il préparait quelque chose pour ses malades, il se sentit tenté du désir d'en manger. Bien loin de succomber à la tentation, il se priva d'aller le soir au réfectoire et passa ainsi tout le jour sans rien prendre, résolu d'en faire autant le lendemain s'il eût été besoin, pour triompher de la tentation ; car s'adres sai it

SOLITAIRES DE LA THÊBAlDE. — DISCIPLES DE S. PACÔME. 291

à Dieu par la prière, il lui dit en pleurant et avec une ferveur extraordinaire : « Mon Seigneur, non-seulement je suis dans la résolution de me priver de manger, s'il le faut, pour mériter votre saint amour ; mais quand même il faudrait souffrir le martyre et être brûlé vif, je serais prêt à le souffrir plutôt que de violer les règles de la tempérance qui a fait tant d'honneur à vos serviteurs ; c'est pourquoi je vous prie, ô mon Dieu, de me confirmer toujours plus dans la crainte de vous déplaire. » Ce saint religieux, dit l'historien de saint Pacôme, passa ainsi sa vie dans une pureté parfaite, et dans les exercices d'un véritable moine.

Outre saint Théodore le Sanctifié, dont nous avons donné la vie, saint Pacôme eut pour disciple un autre Théodore surnommé l'Alexandrin, et qui est peut-être le même que celui qui ailleurs est surnommé le Politique. Ce Théodore avait été lecteur de l'Église d'Alexandrie, et on peut juger de la pureté de sa foi par Paf^\. celle de saint Athanase, dont il avait été disciple. Ses mœurs n" 7y el n'étaient pas moins pures que sa foi ; car il menait la vie des ascètes avant qu'il se retirât à Tabenne, et il excellait surtout dans l'obéissance, étant soumis comme une douce brebis du troupeau de Jésus-Christ.

Ayant ouï parler de saint Pacôme, il vint le trouver à Tabenne avec quelques autres qui voulurent l'imiter dans sa fuite du siècle. Le saint abbé le reçut et le mit sous la conduite d'un ancien qui savait la langue grecque, jusqu'à ce qu'il eût appris l'égyptienne que le Saint parlait. Théodore fit en peu de temps de si grands progrès dans les vertus religieuses, que saint Pacôme l'en aima extrêmement, et il eût désiré de savoir la langue grecque pour pouvoir s'entretenir facilement avec lui et l'animer toujours plus dans la piété.

Il lui donna dans la suite, vers l'an 335, la conduite de ceux qu'il avait amenés d'Alexandrie, et de quelques autres qui ne savaient pas parler égyptien, lui prescrivant d'excellentes règles pour se bien acquitter de sa charge. Nous les avons rapportées

292 vies des pères des déserts.

dans la vie du saint abbé. Théodore fut si fidèle à les observer, qu'on vit bientôt toutes les vertus fleurir clans sa petite communauté. Il la gouverna pendant treize ans du vivant de saint Pacôme, à qui il servit d'interprète pour les Grecs et les Latins qui n'entendaient pas la langue thébéenne. Il faisait aussi l'une et l'autre fonction de supérieur et d'interprète sous saint Théodore le Sanctifié.

Parmi tous les autres saints religieux que nomme encore l'historien de saint Pacôme nous parlerons d'Athénodore et de Sylvain le comédien.

a y. Àthénodore fut pour tous les religieux de Tabenne un grand

sujet d'édification dans une longue et fâcheuse maladie (c'était la lèpre), dont Dieu le visita pour rendre sa vertu consommée. Il ne la souffrit pas seulement avec soumission, il la porta avec actions de grâces; sa résignation était accompagnée d'une paix et d'une sérénité si édifiante, qu'avant que scso mal le mît hors d'état d'être transporté d'un lieu à un autre, saint Pacôme le fit demeurer successivement dans les différents monastères de l'Ordre, afin que sa vertu servît de modèle à tous les frères.

Bien que son mal l'obligeât d'avoir une cellule séparée, il ne se crut pas dispensé de vivre austèrement, de travailler et de suivre les offices. Il ne mangeait que du pain sec; il ne dormait jamais dans le jour; il faisait chaque jour une natte ; et quoique ses mains fussent toutes découpées par les joncs dont il faisait ses ouvrages, jusque-là qu'ils étaient ordinairement teints du sang qui coulait de ses plaies, il souffrait ces douleurs sans désister de travailler et sans jamais se plaindre. Le soir, avant que de s'endormir, il choisissait quelque passage de l'Écriture sainte, qu'il repassait dévotement dans son esprit jusqu'à ce qu'il se laissât assoupir. Il prenait ainsi quelques heures de repos en attendant qu'on fît le signe de se lever pour aller à matines.

Un frère, voyant un jour ses mains si ensanglantées, en fut touché de compassion, et après lui avoir représenté que personne

ne l'obligeait à travailler, puisque son mal ut ait assez grand pour l'en dispenser, il lui dit qu'au moins s'il ne pouvait être sans occupation, il frottât tous îes soirs ses mains d'huile, afin d'adoucir ses plaies, et en rendre la douleur plus supportable, ihénodore voulut se servir de ce remède ; mais ses plaies s'en-

nimèrent et les douleurs furent plus aiguës. Saint Pacôme BuD. ^v étant survenu là-dessus, et sachant que Dieu voulait le sanctifier ae. par la souffrance, lui dit : v. Vous pensiez donc, ô Athénodore, que l'huile apporterait quelque soulagement à vos maux ; mais comment aviez-vous eu plus de confiance en ce remède qu'en Dieu ? Est-ce que le Seigneur n'est pas assez puissant pour vous guérir? Mais il ne vous a envoyé ce mal que pour l'utilité de votre âme. » Alors Athénodore, s' humiliant devant Dieu et devant son supérieur, répondit : « J'ai péché, mon père, et j'en ai bien du regret. Je vous supplie de m'en obtenir le pardon de Dieu par vos prières. » Il n'en demeura pas à ces marques de contrition; mais il passa un an entier à pleurer cette faute, et ne mangea plus que de deux jours l'un.

Athénodore est appelé Zachée dans la Vie de saint Pacôme de la version de Denis le Petit et dans Lipoman, sans qu'on sache pourquoi. Aurait-il eu ces deux noms ? En tout cas il est différent d'un autre Zachée, procureur dans les dernières années de saint Pacôme et après sa mort.

ïl reste à parler de Sylvain le comédien dont le relâchement fut d'abord un sujet d'exercice pour la patience de saint Pacôme ; mais qui devint ensuite sa consolation par son repentir et sa sincère humilité. Il était encore jeune lorsqu'il passa du théâtre à l'état monastique, et vint se présenter au saint abbé pour être admis dans son Ordre. Le Saint ne manqua pas de l'avertir que l'état qu'il voulait embrasser était pénible et laborieux; qu'il prît bien garde à quoi il s'engageait, et s'il pouvait remplir les devoirs d'un véritable moine. Sylvain lui protesta qu'il ferait de son mieux pour cela, et en conséquence il fut reçu. Il persévéra en effet du-

rant quelque temps dans la ferveur, l'humilité et la mortification ; mais ensuite il se relâcha et donna dans une telle dissipation, qu'il s'amusait à rire, à badiner et à imiter les bouffonneries des comédiens ; ce que quelques autres frères, entraînés par son exemple, commençaient déjà à faire comme lui.

Une pareille licence était inouïe dans Tabenne, où l'on ne voyait que gravité, que modestie et que mortification. Saint Pacôme en fut averti par plusieurs frères qui le prièrent même de chasser Sylvain du monastère, de peur que son exemple ne devînt encore plus contagieux. Le Saint, dont la patience et la douceur égalaient le zèle, n'en voulut pas venir d'abord à cette extrémité. Il commença par s'adresser à Dieu selon sa coutume, afin d'attirer sur la correction qu'il voulait faire au coupable la bénédiction nécessaire pour la lui rendre utile, ensuite il le fit appeler, lui fit une sévère réprimande et ajouta l'ordre de lui donner de la discipline, bien qu'il lui coûtât extrêmement d'user de pareille rigueur.

Cependant ces premiers moyens ne corrigèrent pas Sylvain. Il continua à vivre dans la même dissipation, et les frères scandalisés demandèrent plus que jamais au saint abbé qu'il le chassât de l'Ordre comme un sujet de trop mauvais exemple. Ainsi saint Pacôme l'ayant fait venir devant les religieux assemblés, lui reprocha d'un ton sévère qu'il était incorrigible, et ordonna qu'on lui ôtât l'habit monastique et qu'on le renvoyât chez ses parents.

Sylvain, qui pouvait avoir alors vingt ans, voyant que le saint patriarche le voulait tout de bon chasser de l'Ordre, se jeta à ses pieds fondant en larmes, et l'assura avec de grandes protestations, que s'il voulait lui pardonner encore cette fois, il verrait bientôt en lui un entier changement, qui lui serait un plus grand sujet de joie que sa mauvaise conduite passée ne lui avait causé de douleur.

« Mais, lui dit saint Pacôme, vous voyez avec quelle patience je vous ai supporté jusqu'à cette heure : vous savez combien de fois je vous ai fait la correction jusqu'à employer le châtiment

contre mon inclination naturelle : si cependant les prières que j'ai faites pour vous, si mes avertissements, si les coups n'ont rien opéré, comment vous souffrirai-je davantage?

Sylvain persista à le conjurer toujours plus de lui pardonner, et lui protesta si fort qu'il changerait de vie, que le Saint se laissa enfin fléchir ; mais ne se fiant pas tout à fait à ses promesses, il demanda aux religieux qui étaient présents, si quelqu'un d'eux voulait répondre de son changement. Pétronne s'offrit pour cela, et ce fut sur sa caution qu'il permit qu'il restât dans l'Ordre, i II le mit sous la conduite de Psénamon, religieux d'une grande vertu, qu'il pria d'avoir grand soin de lui, et même de joindre sa pénitence à celle qu'il lui ferait faire ; puisque lui, Pacôme, était trop occupé du gouvernement général des frères, pour lui rendre ce service en particulier.

Dieu bénit à ce coup l'indulgence du saint patriarche d'une manière sensible. Sylvain fut depuis ce temps-là tout autre qu'il n'avait été. Il s'appliqua avec Psénamon au travail, aux veilles, aux jeûnes et aux autres exercices de la pénitence. Il lui était si parfaitement soumis, qu'il n'eût osé toucher à une feuille d'herbe sans sa permission. Il acquit surtout une douceur et une humilité profondes ; il parlait peu et ne levait presque jamais les yeux, et ne regardait personne en face. Sa componction était si grande qu'elle lui faisait répandre sans cesse des larmes, même durant le repas, sans qu'il pût s'en empêcher. Il était devenu ennemi du sommeil, et lorsqu'il se sentait le soir accablé de fatigues, et pressé de l'envie de dormir, il s'asseyait au milieu de sa cellule, et passait la nuit à faire des nattes. En un mot, dit l'auteur de la Vie de saint Pacôme, Sylvain ne vivait plus que de la vie de l'esprit.

Tous les frères étaient extrêmement édifiés de ses vertus, et surtout de cette vive contrition qui se manifestait assez par l'abondance de ses larmes. Quelques-uns mêmes crurent qu'il y avait en cela de l'excès, et lui dirent qu'il en pouvait bien répandre à

son gré dans le temps de l'oraison ; mais qu'il tâchât du moins de les retenir lorsqu'il était à table, et en présence des hôtes et des étrangers. Il leur répondit qu'il en avait bien le désir, mais que quelque effort qu'il fît pour cela, il n'en pouvait arrêter le cours.

Us le pressèrent de leur dire quel était le sujet qui lui fournissait tant de larmes. « Comment, leur dit-il, ne voulez-vous pas que je pleure, voyant que je suis servi par des saints religieux dont je dois respecter jusqu'à la poussière qu'ils foulent pieds. Ne dois-je pas aussi faire pénitence, moi qui suis monté sur le théâtre, et qui ai eu depuis le bonheur d'être reçu ici, et d'y être traité si charitablement par tant d'excellents personnages ? Je pleure donc, mes frères, craignant avec juste raison que la terre ne s'ouvre sous mes pieds, et ne m'engloutisse tout vivant, comme il arriva à Dathan et à Abiron ; surtout voyant qu'après avoir connu la vérité et m' être converti à Dieu, j'ai eu ensuite le malheur de négliger mon salut à un tel point, que je me suis mis en danger d'être chassé de ce monastère, et qu'il a fallu une caution pour s'assurer démon amendement. Aussi n'ai-je point de peine à m' avouer coupable, et je connais si bien l'énormité de mes crimes, que je ne refuserais pas de donner ma vie pour en obtenir la rémission, si on croyait que cela fût nécessaire. »

Saint Pacôme voyant qu'il faisait tant de progrès dans le combat spirituel, et qu'il excellait surtout en humilité, le proposa un jour pour exemple aux frères assemblés, et leur dit qu'il y en avait un parmi eux qui surpassait tout ce qu'il avait jamais vu de bons religieux. Comme il ne le nommait pas d'abord, les uns crurent qu'il voulait parler de Pétronne ou d'Orsise, les autres de Théodore, et Théodore lui-même le pria de leur dire de qui il voulait parler. Le Saint refusait de le nommer; mais pressé davantage par Théodore et les autres frères qui se joignirent à lui, il dit enfin : « Si je croyais que celui dont je veux parler se laissât emporter par la vaine gloire, je me garderais bien de le faire connaître; mais étant assuré qu'il s'humiliera d'autant plus

qu'il s'entendra louer, je ne crains pas de faire son éloge publU quement, afin que vous vous portiez davantage à l'imiter. Il est \ rai que vous, ô Théodore, et les autres qui vous imitent dans le combat que vous livrez aux ennemis du salut, tenez enchaîné le démon comme on attache un petit oiseau, et le foulez aux pieds comme on foule la poussière ; mais si vous veniez par malheur à vous négliger dans le soin de votre âme, vous le verriez bientôt se relever et vous échapper; au lieu que Sylvain, qui est encore un novice en comparaison de vous, et que vous vouliez auparavant qu'on chassât du monastère, a si bien triomphé du démon par sa profonde humilité,. que cet esprit malin n'ose pas même paraître devant lui.

« Pour vous, quelque vertu que vous ayez acquise, et quoique vousveuilliez paraître vils à vos propres yeux, connaissant néanmoins le progrès que vous avez fait, vous ne vous estimez pas si peu que vous ne vous appuyiez sur vos bonnes œuvres ; mais Sylvain, plus il combat généreusement, plus il se croit méprisable, se regardant très-sincèrement comme un serviteur inutile : aussi est-ce par ces sentiments d'humilité qu'il répand continuellement des larmes. J'ajoute que si vous le surpassez en expérience et par de longs combats contre le démon, il vous surpasse en humilité ; et il n'y a rien qui désarme plutôt le démon et ruine sa puissance, que la pratique sincère de l'humiliation. »

Sylvain continua à s'exercer de la sorte dans l'humilité et la pénitence pendant huit ans qu'il vécut encore, au bout desquels il finit heureusement sa course ; et saint Pacôme rendit de lui ce glorieux témoignage, qu'une multitude d'esprits célestes étaient venus recevoir son âme en chantant des cantiques de joie et l'avaient présenté au Seigneur comme une victime choisie et un parfum très-précieux.

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